Le corps de mon père de Michel Onfray – Mise en scène et interprétation Bernard Saint Omer – au THEATRE ESSAION – 6, rue Pierre au Lard 75004 PARIS – Du 25 Août au 1er octobre 2016, jeudi, vendredi, samedi à 19h45 – Du 10 octobre au 1er novembre 2016, lundi, mardi à 21h30 –

le corps de mon père

Il n’est pas besoin de connaître l’œuvre philosophique de Michel ONFRAY pour s’attacher à ce texte extrait du journal hédoniste du tome 1 « le désir d’être un volcan » paru en 1996.

Ce texte est en écho à sa vision d’enfant, relayée certes par des mots d’adulte mais c’est ce regard d’enfant qui transperce la page se juxtaposant en ligne de mire au portrait du père.

Bernard Saint Omer sculpteur et comédien l’appréhende comme un poème ou peut être bien une sculpture car tandis qu’il parle, ses mains et c’est un passionnant voyage, sont toujours occupées.

Des gestes frugaux comme celui de couper une pomme, malaxer une pâte, ôter un vêtement, sont en adéquation muette avec les mots du fils qui scrute presque en apnée le silence du père.

Si cette expérience, Michel ONFRAY tient à la raconter c’est qu’il croit qu’elle est à l’origine « de manière réactive» à son goût pour les mots.

Michel ONFRAY a été lui même silencieux enfant un peu malgré lui et le silence était la tierce personne. Il ne faut pas croire que le silence soit vide bien au contraire, il permet à l’esprit de s’engager vers de multiples directions, de s’attacher aux détails, de devenir réceptif aux moindres bruits, d’observer, de se laisser toucher, accrocher, impressionner par toutes ces choses qui ne parlent pas et notamment le corps du père.

Présence inéluctable du père qui s’offre en paysage à l’enfant qui le découvre, le devine, le guette, à l’affût de son mystère.

Dans ce regard du fils plein d’amour, on entend la volonté de l’auteur de parler de l’homme tout court tel qu’il lui est apparu à travers son père. Pour redonner du sens au mot humain. Celui qu’il décrit est particulier, mais il est d’autant plus éloquent qu’il est silencieux.

Ce père ouvrier agricole, taciturne, bourreau de travail, exploité et fataliste est un peu l’opposé de ce que va devenir l’auteur intellectuel prolifique, rebelle :

« Nos trajets nous ont conduits lui et moi sur deux planètes étrangères l’une à l’autre, l’une d’immanence, de silence, de paix, de générosité, de sérénité, l’autre de mots, d’idées, de ferme, de mouvements, d’inquiétude… » .

Le corps du père aboie comme une souche d’arbre. Ici, il est arbre feuillu dans ses plusieurs saisons, il peut ouvrir ses branches à l’intérieur de n’importe quel regard, il est au cœur des choses, du toucher et des songes.

Un spectacle exceptionnel, nous n’avons pas d’autre mot pour qualifier le travail de Bernard Saint Omer qui réunit le père et le fils par sa seule présence.

Paris, le 17 Septembre 2016                           Evelyne Trân

RACINE LA FONTAINE, L’ADIEU A LA SCÈNE de Jacques FORGEAS – Mise en scène de Sophie GUBRI au THEATRE DU RANELAGH – 5, rue des Vignes 75016 PARIS à partir du 15 Septembre 2016 du mercredi au samedi à 19 Heures, dimanche à 15 Heures au THEATRE DU RANELAGH 5, rue des Vignes 75016 PARIS –

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Auteur : Jacques Forgeas

Mise en scène : Sophie Gubri

Avec : Baptiste Caillaud, Clovis Fouin, Katia Miran et Perrine Dauger

Musique originale : Nicolas Jorelle –  Scénographie : Camille Dugas

Lumière : Marie-Hélène Pinon – Costumes : Laurence Forgue Lockhart

La rencontre de RACINE et de Jean de LA FONTAINE, ces deux phares de la littérature classique du 17ème siècle à laquelle nous convie Jacques FORGEAS sur la scène magique du Théâtre du RANELAGH est assez inattendue. Il est vrai que l’auteur a pris quelques libertés avec la chronologie,  LA FONTAINE étant de 18 ans plus âgé que RACINE et la révocation de l’édit du Nantes en 1685 dont il fait mention ayant eu lieu bien plus tard que l’entrée de Racine au service du Roi comme historiographe en 1677.

Mais c’est la toile de fond qui importe, l’esprit avant la lettre. La pièce se situe donc en 1677, juste après la création de Phèdre, le mariage de RACINE avec Catherine de Romanet, après sa rupture avec sa maîtresse, la célèbre tragédienne,Mlle de CHAMPMESLE qui coïncide avec le renoncement de RACINE au théâtre .

Elle dût être violente cette rupture mais nous raconte Jacques FORGEAS par le biais d’une confession arrachée par LA FONTAINE à RACINE, elle était annoncée.

LA FONTAINE, dans la pièce, accompagné de deux jeunes femmes une comédienne Clarisse et son amie Sylvia, est un jeune homme animé par sa passion pour le théâtre, fan de toutes les créations de son cousin RACINE, qui l’exhorte à s’expliquer.

Nous assistons donc à un débat d’idées entre deux jeunes gens aux caractères antagonistes, LA FONTAINE quelque peu libertaire, RACINE très austère, voire mystique, qui fait cette confidence « Le théâtre m’éloignait de Dieu… je ne rompts pas avec le théâtre, je m’en délivre ».

Dans une scène émouvante, le personnage Racine explique qu’orphelin de père et mère dès le plus jeune âge, élevé par les jansénistes à Port Royal, il s’est créé son propre univers avec le théâtre. Il aimait ses héros, César, Alexandre comme des membres de sa propre famille qui ont d’une certaine façon rempli le vide affectif, et sublimé une réelle souffrance.

RACINE qui apparait aussi déchiré que ses héros ou héroïnes, est devenu un personnage pour lui même. Il se met en scène dans sa propre vie, opérant un sacrifice, son amour du théâtre, qu’il juge d’autant plus grandiose qu’il a pour but de le rapprocher de Dieu. Sauf que ne manque pas de lui rappeler LA FONTAINE, le Roi n’est pas Dieu.

La condition d’artiste est loin d’être rose nous rappelle ce faisant Jacques FORGEAS. Pour vivre l’éblouissement que procurent les applaudissements du public, combien de gorgées froides, d’humiliations, de billevesées à supporter ! RACINE semble ne s’être pas remis de la cabale que fomenta contre sa pièce PHEDRE, la Duchesse de BOUILLON.

C’est la comédienne Clarisse qui aura le dernier mot. Alors que RACINE toujours excessif parle du théâtre comme d’un tombeau, elle lui répond qu’elle entend persister «  Dans la joie d’ouvrir ce tombeau, de réveiller le silence et de faire circuler la vie ».

Il y a un beau travail de lumière de Marie-Hélène PINON qui répond aux étincelles « dans les yeux, dans le cœur » d’Andromaque et de Phèdre évoquées par l’auteur. La mise en scène de Sophie GUBRI, la scénographie de Camille DUGAS, la musique de Nicolas JORELLE et les costumes de Laurence FORGUE LOCKHART s’harmonisent dans un charmant chatoiement de nuances, de crissements de sentiments entre soie et velours.

C’est un bel hommage au théâtre servi par une équipe de jeunes artistes talentueux, Baptiste CAILLAUD, Clovis FOUIN, Katia MIRAN et Perrine DAUGER, dont la véhémence, la fraîcheur font vibrer le cœur du public !

Paris, le 16 Septembre 2016                    Évelyne Trân

LE CID de Pierre CORNEILLE – Mise en scène de Jean-Philippe DAGUERRE au THEATRE DU RANELAGH – 5, rue des Vignes 75016 PARIS – Du 14 Septembre 2016 au 15 Janvier 2017 – du mercredi au samedi à 20h45 – les trois premiers samedis à 16h30 : 17 et 24 septembre + 1er octobre puis à partir du 8 octobre samedi à 15h dimanche à 17h – Relâches : 7 octobre / 2, 24 et 25 décembre / 1er janvier

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Distribution

Auteur : Pierre CORNEILLE

Mise en scène : Jean-Philippe DAGUERRE

Assistant mise en scène : Nicolas Le Guyader

Avec : Manon Gilbert, Kamel Isker ou Thibault Pinson, Charlotte Matzneff ou Flore Vannier-Moreau, Alexandre Bonstein ou Didier Lafaye, Stéphane Dauch, Edouard Rouland ou Johann Dionnet, Christophe Mie, Sophie Raynaud, Yves Roux, Mona Thanaël ou Maïlis Jeunesse

Musiciens : Petr Ruzicka et Antonio Matias  – Musique originale : Petr Ruzicka

Combats : Christophe Mie –   Costumes : Virginie Houdinière –  Décors : Frank Viscardi

Vous n’y pensez pas, « Le Cid » a près de quatre cents ans ( la pièce fut créée en 1637) et il se porte comme un jeune homme !

Corneille était jeune lui aussi, à peine trente ans, lorsqu’il créa cette tragi-comédie qui le rendit célèbre du jour au lendemain.

Le Cid, c’est un peu notre Roméo et Juliette, cette tragédie de Shakespeare, composée en 1595. Corneille en a t-il eu connaissance ? 

Le sens de l’honneur, l’amour y sont exaltés avec une spontanéité inégalée. Le terme spontanéité peut étonner, parce que la pièce en vers, essentiellement en alexandrins, ne fait pas un pli. Combien de comédiens ne sont pas laissés emportés par le souffle lyrique et ronflant des personnages.

Pas évident de ne pas se prendre les pattes sur ce tapis rouge du sens de l’honneur, au nom duquel les seigneurs du 17ème siècle, s’entretuaient au cours de chevaleresques duels.

Dans cette pièce, Corneille en grand diplomate fait écho à cette calamité à laquelle entendait mettre fin Richelieu et le roi Louis XIII le juste. Il fait entendre aussi bien la voix de ces nobles valeureux et rebelles que celle du Roi qui veille au bon grain.

Et puis celle du jeune Rodrigue déchiré entre son sens du devoir filial et son amour pour Chimène. Le drame Cornélien considéré avec une loupe psychanalytique, est un psychodrame familial qui met sous le projecteur la figure paternelle du côté du fils pour Rodrigue, du côté de la fille pour Chimène. Rodrigue ne tuera pas son père mais il le désavouera d’une certaine façon puisqu’il ne renoncera pas à son amour pour Chimène. Cette dernière étonnamment n’a pas de complexe d’œdipe. Elle n’a d’yeux que pour Rodrigue et défend l’image de son père par devoir mais aussi parce qu’il lui importe de ne pas paraître faible aux yeux de Rodrigue.

Il y a cette intuition chez Corneille que l’amour fait partie de ces illuminations qui ne supportent pas la mesquinerie, la lâcheté. Rodrigue et Chimène se regardent dans les yeux, ils sont miroir l’un pour l’autre. Même si leur fusion est contrariée, elle a déjà été et ne plus croire à leur flamme, c’est mourir comme Roméo et Juliette.

Le duel entre les pères qui s’achève par la mort de Don GOMES configure une mise à l’épreuve de l’amour de Rodrigue et Chimène qui sortira vainqueur mais non sans déchirements, c’est aussi tout le suspense de cette tragi-comédie.

Dans la mise en scène de Jean-Philippe DAGUERRE, qui a la bonne idée de faire intervenir sur scène un duo de musiciens, excellent, nous pouvons sans effort nous imaginer en Espagne, Chimène interprétée ardemment par Manon GILBERT a des accents de Carmen, et nous voyons en Rodrigue, le fougueux Kamel ISKER, l’amoureux idéal capable de défendre son amour sacré, face au déni de Don Diègue qui lui rétorque « L’amour n’est qu’un plaisir, l’honneur est un devoir ».

Sommes nous si loin du Peace and Love prôné par la jeunesse dans les années soixante. Certainement pas, sauf qu’ici, il ne s’agit pas d’amour libre mais d’amour, ferment d’identité morale, qui s’affirme idéalement, fièrement, qui donne un sens à la vie, dans tous les sens du terme.

Les personnages évoluent dans de très beaux costumes, c’est un véritable plaisir pour l’œil. Nous assistons à des combats de cape et d’épée réjouissants, le cœur palpite d’émotion, on entend ses violons, nous nous surprenons même à oublier le superbe phrasé de Corneille, tant nous sommes troublés par la présence de Rodrigue et Chimène, qui vivent leur amour devant les spectateurs comme s’il était universel.

Le metteur en scène Jean-Philippe DAGUERRE mise sur une ambiance quasi romanesque un peu comme dans les  » Trois mousquetaires  » d’Alexandre Dumas. Il y a cette impression délicieuse de voir sortir du cadre d’un tableau au Louvre, des personnages si animés par leurs passions qu’ils croient s’adresser à la terre entière. Dire que cette étrange ivresse, le public d’aujourd’hui puisse la partager en dépit du décalage temporel, c’est magique.

Évidemment les propos excessifs de chacun des protagonistes prêtent à rire mais c’est un rire libératoire et quelque peu jaloux de la belle verve Cornélienne. Signe révélateur du comique des situations, la présence du roi bouffon, enfariné, interprété par l’irrésistible Didier LAFAYE.

Voilà une mise en scène du Cid tout à fait divertissante, tout public, qui secoue les branches de ce vieil arbre Cornélien, avec doigté, entraînant les spectateurs dans son feuillage vivace et chaleureux.

Paris, le 28 Février 2016

mise à jour le 15 Septembre 2016                 Evelyne Trân

 

LE DEPEUPLEUR de Samuel BECKETT – Mise en scène de Alain Françon avec Serge Merlin au THEATRE DES DECHARGEURS – 3, rue des Déchargeurs 75001 PARIS – du 12 sep 2016 au 1 oct 2016 – Lundi, Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi à 21h30 –

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Texte :

Mise en scène :

Comédien(s) :

Serge Merlin

Lumières :

Décors :

Costumes :

Crédit Photo Visuel :

Peut être n’y a t-il rien à comprendre, le texte se suffit à lui même comme un long tunnel inachevé qu’explore, décrit, commente avec malice, étonnement, un guide à l’attention de ses visiteurs.

Non, nous ne sommes pas dans la grotte de Lascaux, mais c’est tout comme. Et si nous avions affaire à un guide tel que Serge Merlin? nous comprendrions vite que cet étrange commentateur pourrait nous entraîner jusqu’au seuil de l’interdit, en retrait, là où plus personne ne regarde, dans cette curieuse nappe abandonnée par les mots mêmes, une page blanche qui sourit.

Le dépeupleur pourrait être celui-là qui chasse les mots de leur tanière pour faire place nette, un grand homme de ménage en somme.

Le regard de ce guide fait penser à celui d’un chercheur quelque peu désabusé qui décrit l’existence de bestioles dans leur cage. Il continue néanmoins à s’étonner pour le plaisir et puis surtout parce que l’exercice de la description a cela d’exemplaire qu’il doit s’en tenir aux faits et à la circonspection. Certains humains se récrient depuis leur origine sur l’inanité de leur condition : boire, manger, dormir; serait-il possible qu’un observateur géant soit en train de nous examiner comme nous le faisons avec les fourmis sans états d’âme, objectivement. Vues de loin, ces petites créatures ne parlent pas, ne pensent pas mais elles remuent, elles grouillent.

La vision de ce descripteur qui ne désigne par l’humain mais nous le reconnaissons forcément, est plutôt ténébreuse mais voilà, elle se gorge de miel, de gourmandise. Parce que voir c’est jouir aussi. L’interprète Serge Merlin sait si bien l’exprimer cette gourmandise. Il ne lèche pas les mots, il est léché par eux; ce qu’il décrit, il le voit. Il donne l’impression d’être un hypnotiseur de petites bestioles, sa voix suit son regard, et il y a ce vertige d’éprouver les mots aussi vivants sinon bien davantage que les créatures décrites.

Mais, Il n’y a pas seulement que les phrases, il y a leur détournement. Comme si parfois de belles phrases ne servaient qu’à détourner l’attention, Il est possible dans ce texte de passer entre les mots, de circuler, d’imaginer la page cornée et pour un grand comédien comme Serge Merlin qui aime jouer avec les mots de démentir par le jeu, le sens des paroles, en tout cas d’entretenir le doute, comme on entretient le brasier. Il y a eu, c’est évident, un coup de pied dans la fourmilière !

«Harmonie ! » rugit le dépeupleur Serge Merlin, qui allume de toute sa malice, son charisme, ce soliloque énigmatique, un long tunnel inachevé qu’auscultent fiévreusement les spectateurs. La mise en scène d’Alain Françon donne à voir un bac à sable circulaire qui n’attendrait qu’un coup de baguette magique, celle du dépeupleur. Oui vraiment, cela vaut bien une visite à la grotte de Lascaux ou au gouffre de Padirac !

Paris, le 13 Septembre 2016                   Evelyne Trân

MONKEY MONEY de Carole THIBAUT à la Maison des métallos – 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris 11e du 9 au 25 Septembre 2016

9 → 25 septembre
du mardi au vendredi → 20h
samedi → 19h
dimanche → 16h
durée 1h35

monkeymoneycsimongosselin1une création de Carole Thibaut
avec Thierry Bosc, Charlotte Fermand, Michel Fouquet, Carole Thibaut en alternance avec Valérie Schwarcz, Arnaud Vrech
scénographie, création lumière et vidéo Antoine Franchet
costumes Magalie Pichard
chorégraphie Philippe Ménard
régie générale et son Margaux Robin
régie plateau Camille Allain-Dulondel
assistanat à la mise en scène Noémie Regnaut, Victor Guillemot
composition musicale Jonas Atlan
régie lumière Sébastien Marc
et avec la complicité de l’équipe du Théâtre du Nord – CDN Lille

Ils tiennent les rênes de la société, ils tirent les fils de quelques marionnettes politiques, ils ont l’argent et le pouvoir, ce sont les patrons de ces fameuses entreprises patrimoniales, célébrés parce qu’ils sont les plus riches et que la richesse croit-on fera toujours rêver. Mais ils sont inatteignables un peu comme des stars, des princes. Pourtant nous le savons, sans les pauvres ceux qui vivent de l’autre côté de leur grande ardoise de chiffres, leur pouvoir chancellerait, ils ont plus que jamais besoin de ces vaches à lait dont ils pompent le sang pour faire fructifier leurs avoirs.

Ne sont -ils pas les poumons de la société, comment leur en vouloir d’avoir besoin de sang toujours plus frais, ils sont ogres par nature, se reproduisent depuis des siècles, engraissés par des misérables, forcément des rêveurs.

Aimez l’argent, il vous le rendra bien. Ah, il faudrait pouvoir toucher du doigt cette différence entre avoir besoin d’argent et l’aimer !

Car le manque d’argent est haïssable, il peut fort bien conduire à la mort. Écoutez donc ces bébés qui braillent qui réclament leur biberon. C’est une question de survie pour eux. Que se passe t-il quand la maman n’a plus de lait et que ses seins flasques commencent à sentir mauvais ? Ne le savons nous pas, les bébés ne font pas de politique !

Ceux qui n’aiment pas l’argent, qui sont plus cigales que fourmis se retrouvent dans la situation de bébés lorsque la société mère ne peut plus les nourrir.

Voilà ce que peut évoquer émotionnellement la pièce de Carole THIBAUT qui incontestablement se situe du côté des rêveurs mais c’est une rêveuse active qui se retrousse les manches. Pour écrire MONKEY MONEY, elle a fait sa petite enquête, elle s’est promenée dans les couloirs d’une banque de crédit; elle a écouté les jeunes loups qui haranguait les employés : Vous êtes les meilleurs, grâce à vous l’enseigne de l’entreprise pourra briller éternellement. Vive notre banque !

Elle s’est documentée énormément, elle a relu la Curée de Zola, et même les Misérables de ce cher Hugo. Et c’est alors qu’ont surgi les personnages de sa pièce, K la fille du banquier, le Vieux grand directeur de Tout, le jeune loup, l’homme à tête de chien, Léa sa fille, le fils voyou et le grand père anar.

Elle a vu l’homme à tête de chien se manifester en pleine fête de la banque, prier le banquier d’effacer sa dette et suite à son refus s’immoler par le feu. Son esprit romanesque s’est emballé, elle a voulu que ce pauvre homme ait le temps de confier sa fille Léa à K, un peu comme Fantine confie Cosette à Jean Valjean.

Le problème de la pauvreté pourrait bien sensibiliser ceux là même qui sont issus de familles riches ou aisées . K, la fille du banquier représente cet entre deux mondes des riches et des pauvres (en dépit du fait que cette perception binaire à laquelle nous n’échappons pas soit primaire) parce qu’elle a décidé d’aider la fille de l’homme à tête de chien et qu’elle veut repartir à zéro, qu’elle croit pouvoir s’appuyer sur l’énergie, la vitalité de la jeune Léa.

Il y a des situations qu’il faut avoir vécu pour les comprendre mais une chose est évidente, une société dans laquelle ses membres n’arrivent plus à communiquer est vouée à l’asphyxie. Aujourd’hui de superbes et très lourdes portes cochères font barrage aux pauvres hères qui voudraient aller voir ce qui s’y passe, derrière. Qui voudrait être assimilé à une porte cochère qui ne craint pas le grain de sable ? Faut-il toujours attendre que les menuisiers fassent la grève pour qu’elle s écroule ?

Vous l’aurez compris la pièce de Carole THIBAUT, mise en scène avec dextria et excellemment interprétée, est une main tendue vers les bonnes volontés qui veulent travailler pour un monde meilleur. Elle a un côté Nuit debout, mais ne ricanons pas, tout peut sortir d’un rêve qui sait se frotter à la réalité . Action !

Paris, le 12 Septembre 2016                      Evelyne Trân

 

Tournée :
11 > 14 octobre : Montluçon – Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon – 04 70 03 86 13

Autour du spectacle :

– CoMMe DeS LIonS
Projection-rencontre

Comme des lions de Françoise Davasse raconte deux ans d’engagement de salariés de
PSA Aulnay, contre la fermeture de leur usine qui, en 2013, emploie encore plus de 3 000 personnes dont près de 400 intérimaires. Des immigrés, des enfants d’immigrés, des militants, bref des ouvriers du 93 se sont découverts experts et décideurs. Ces salariés ont mis à jour les mensonges de la direction, les faux prétextes, les promesses sans garanties, les raisons de la faiblesse de l’État. Bien sûr ils n’ont pas « gagné ». Mais peut-être faut-il arrêter de penser en termes de « gain »… La projection sera suivie d’une rencontre avec la réalisatrice et d’anciens salariés de PSA Aulnay, protagonistes du film. film de Françoise Davisse (France, 2016, 115min) production Les films du balibari coproduction Les productions du Verger, Gsara
lundi 12 septembre > 19h / entrée libre, réservation conseillée

– enFIn DeS bonneS nouVeLLeS
Projection-rencontre en avant-première
Comment diable un documentariste au chômage a-t-il fini par distribuer des billets de 500 euros par paquets de 2 kilos… ? C’est la question de départ de cette comédiefiction dérangeante de Vincent Glenn qui rappelle des réalités de notre monde dominé par l’argent.Et c’est la question qu’essaie de comprendre Jiji, animateur de l’émission radio « Décryptages ».Il interroge ses prestigieux invités, les fondateurs de Vigi’s, agence de notation révolutionnaire qui a connu un succès mondial foudroyant : comment ont-ils réussi à gagner des sommes d’argent colossales en si peu de temps, dans cette période troublée ? Il y a de quoi s’y perdre… La projection sera suivie d’une rencontre avec le réalisateur et Carole Thibaut. film de Vincent Glenn (France, 2016, 88min) coproduction DHR, Ciaofilm, Brodkast Studio
lundi 19 septembre > 19h / entrée libre, réservation conseillée

– InDICeS
Atelier-débat

Quand vous croisez un ami, vous lui demandez « comment ça va ? », et non pas « qu’as-tu produit ce mois-ci ? » Pourtant, de nos jours, le fameux PIB est encore l’indicateur de richesse le plus cité en référence. Indices est un film-enquête pédagogique, voire ludique, avançant par énigmes, pour entrer dans ces questions. À partir de la projection, le réalisateur, des membres du réseau FAIR (Forum pour d’autres indicateurs de richesse) et le philosophe Patrick Viveret proposent un atelier-débat. Peut-on créer une agence de notation citoyenne ? Sur quelles bases, avec quelles finalités, selon quels critères ? Il s’agira de laisser libre cours aux propositions et priorités exprimées par les participants. Que seraient les critères d’une économie plus soucieuse du social et de l’écologie ? Comment faire pour que ceux-ci soient lisibles et partagés ? film de Vincent Glenn (France, 2011, 81min) production DHR
samedi 24 septembre > 14h30 > 17h30 / entrée libre, réservation conseillée

 

Madame DIOGENE de Aurélien Delsaux, mis en scène par Aurélien Delsaux avec Jeanne GUILLON à la MANUFACTURE DES ABESSES – 7 rue Véron, 75018 Paris – du 24 Août au 8 Octobre 2016 – du mercredi au samedi à 19 Heures –

madame-diogene-afficheAuteur : Aurélien Delsaux
Artistes : Jeanne Guillon
Metteur en scène : Aurélien Delsaux

Objets, avez vous donc une âme ? Il est étonnant que des psychiatres aient associé la figure du philosophe Diogène qui prônait le dénuement total, au comportement de certaines personnes souvent âgées et isolées souffrant du syndrome d’accumulation compulsive. Il est vrai que la solitude et les objets ne font pas toujours bon ménage dans un logement exigu. Vis à vis des autres, oui, une apparence soignée est la norme et d’après le mythe, Diogène qui se moquait des conventions, choquait ses contemporains par sa mise négligée. Cela dit, Diogène vivait beaucoup dehors et se contentait d ‘une jarre pour dormir.

Le personnage que décrit Aurélien DELSAUX a probablement été une personne « normale ». En vérité, comme les animaux dont l’homme fait partie, le besoin de propreté est instinctif et vital. Mais Madame DIOGENE est en fin de course, elle vit davantage dans sa tête que dans la réalité qu’elle ne veut plus entendre, qui d’une certaine façon l’horrifie comme une présence extérieure menaçante et intrusive.

Cette Madame DIOGENE n’appelle pas à l’aide, elle joue sa dernière partition, un lâcher prise redoutable intime et « merveilleux ». Elle est intéressante dans la mesure où elle nous renvoie à nos propres monstres enfouis en nous.

Le besoin d’accumuler des objets inutiles ne répond-il pas à une compensation affective ? L’inconvénient et l’avantage avec les objets, c’est qu’ils ne bougent pas, ils ne peuvent pas s’échapper, ils assurent une présence indubitable et surtout ils cristallisent les souvenirs.

Chaque Madame DIOGENE a son histoire après tout. Dans cette adaptation théâtrale de son roman, Aurélien DELSAUX lui donne le beau rôle, traitant de façon assez caricaturale les voisins, la nièce qui n’ont qu’une seule envie l’éliminer. C’est en tout cas ce qu’éprouve cette pauvre vieille. Ce faisant l’auteur creuse le fossé entre les gens normaux barricadés dans leurs valeurs conformistes et les marginaux. Du coup, nous aurions envie de les défendre ces braves gens. Tout le monde n’est pas capable de trouver de la poésie dans une meute de cafards qui élisent domicile dans un tas d’ordures. La description qu’en donne la voisine est particulièrement comique et grinçante, la référence à la métamorphose de Kafka imminente.

Sauf que la vision d’Aurélien DELSAUX dispose de cette fraîcheur d’enfance qui s’extasie, grossissant chaque impression comme dans des contes effrayants et fabuleux, peuplés de sorcières et de monstres.

Grâce à l’interprétation généreuse de Jeanne GUILLON et l’imagination foisonnante d’Aurélien DELSAUX, Madame DIOGENE se dresse comme une véritable poétesse :

« Souviens-toi qu’elle est née du chaos toute la beauté de nos îles ».

Paris, le 10 Septembre 2016                               Evelyne Trân

 

LE JEU DE L’AMOUR ET DU HASARD de MARIVAUX – MISE EN SCENE DE Salomé VILLIERS au THEATRE DU LUCERNAIRE – 53 Rue Notre Dame des Champs 75006 PARIS du 31 Août au 23 Octobre 2016 à 20 H du mardi au samedi, le dimanche à 18 H.

AFFICHE REPRISE  Le jeu de lamour et du hasard_HDAVEC SALOMÉ VILLIERS ( S I LV I A ) RAPHAËLLE LEMANN (LISETTE) PHILIPPE PERRUSSEL (M. ORGON) BERTRAND MOUNIER (MARIO) FRANÇOIS NAMBOT (DORANTE) ETIENNE LAUNAY (ARLEQUIN)

« Le jeu de l’amour et du hasard » n’est-il pas un titre de pièce magnifique qui résonne comme une exclamation ?

Il y a du mystère chez tout être pour Marivaux. Bien qu’issu de la noblesse, il a débordé de son rang social en devenant journaliste et observateur critique de son époque. C’est une ténébreuse affaire que celle de la hiérarchie sociale et Marivaux en son temps ne peut pas être révolutionnaire. Néanmoins extrêmement sensible à cette frontière sociale qui sépare irrévocablement les maîtres des valets et toujours les riches des pauvres, il réussit à la traverser en élevant la seule flamme qui vaille, celle de l’amour.

L’amour serait l’exception qui confirme la règle, l’impossibilité de déroger au déterminisme social. Tout se passe par le regard des uns et des autres, leurs réflexes, leurs clichés, qu’ils ont si bien assimilés du fait de leur culture, leurs croyances, leur éducation, qu’il semblerait qu’il n’y a pas d’autre issue pour les protagonistes que de se conduire tels qu’ils sont nés, rattachés à leur naissance, faute de quoi aussi perdre leur identité.

Dans ce jeu de masques où les bourgeois sont déguisés en valets et ces derniers en maîtres de maison, l’amour peut se déclarer avec pureté sauf que les protagonistes éclaboussés par cette fraîcheur sentimentale, sont bien obligés de se demander s’ils sont aimés pour eux mêmes- mais qu’est-ce que soi-même – pour ou malgré leur condition sociale, leur richesse ou leur pauvreté.

Conflit entre l’apparence et l’être . Marivaux n’entend pas aller si loin. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de cette pièce de montrer la réalité telle qu’elle est. Ce qui est affaire de sentiment reste individuel et ne changera pas les codes de la société. Sublimes du point de vue de l’amour, Silvia et Dorante se révèlent particulièrement peu amènes vis à vis de leurs valets jusqu’à éprouver de la répulsion à leur égard. Les masques n’y peuvent rien, la tache indélébile de la naissance fonctionne, les bourgeois et les nobles sont distingués, un domestique comme Arlequin doit être par essence grossier et mal éduqué. Que peut-on contre l’adage proverbial « Chaque pain a son fromage » ?

A ce niveau, le libéralisme aimable du père Orgon qui accepte la fantaisie de sa fille de se déguiser est de pure forme. Quant à la tentative d’émancipation féminine de Silvia, elle est encore très timide puisqu’elle doit se déguiser pour la faire valoir.

Dans la mise en scène de Salomé VILLIERS, une certaine outrance se dégage des valets notamment à travers leurs costumes voyants et vulgaires. L’esprit boulevard n’est pas loin et la pèche des comédiens accentue l’aspect ludique de la pièce. Quelques clips vidéos avec la musique rock et pop des sixties donnent le ton de la pièce interprétée comme une farce sociale.

Il appartient aux spectateurs d’y retrouver la cruauté qui suinte derrière les apparats de la comédie. Les comédiens sont excellents, notamment RAPHAËLLE LEMANN qui joue Lisette avec beaucoup de vitalité.

C’est cette vitalité inhérente à la pièce qui nous emporte comme dans un manège tourbillonnant avec ses occupants effarés faisant des signes au public : alea jacta est !

Paris, le 3 Septembre 2016                    Evelyne Trân

 

 

Derniers fragments d’un long voyage d’après le journal de Christian SINGER avec Jézabel d’Alexis au GUICHET MONTPARNASSE – 15 Rue du Maine 75014 PARIS – du 2 Septembre au 30 Octobre 2016, Vendredi et Samedi à 20 H 30, le Dimanche à 16 H 30.

derniers fragments

AVEC
Christiane Singer : Auteur
Dominique Fataccioli : Scénographe
Céline Marrou : Metteur en scène,Scénographe
Jézabel D’Alexis : Comédienne

Voix et voie se confondent dans leur homonymie pour poursuivre leur voyage. A l’annonce de sa mort prochaine, il ne lui resterait plus que six mois à vivre, Chrsitine SINGER vit la maladie comme une expérience, une épreuve. Et elle l’accueille en quelque sorte comme une présence invisible.

La maladie qui assiège son corps bouscule sa conscience, l’écarquille, c’est une relation intime qu’elle instaure avec cette maladie à la façon d’une condamnée à mort, à l’instar du condamné à mort de Victor Hugo, qui lape ébloui et avide chaque instant comme s’il était le dernier.

La réalité de la maladie forme mur, cloison, elle sépare des autres réalités mais Christine SINGER entend passer son visage à travers le mur, elle a toujours envie de vivre même torturée.

Son témoignage n’est ni intellectuel ni larmoyant. Il émane d’une personne pour qui l’écriture est une marche en avant. C’est la pensée qui tant bien que mal essaie de se frayer un passage à travers des mots. Dans ces derniers fragments, l’expérience de l’écriture et celle de la maladie nourrissent le vœu de l’écrivaine d’élever sa conscience, en tout cas de recouvrir sa pensée de son ultime étape charnelle.

Parce qu’il s’agit toujours de recouvrer la voix, passer par-dessus la souffrance sans l’occulter, au contraire en parler. Souffrir c’est encore être vivant. Dans ce journal où chaque date est une page arrachée à la mort, Christiane SINGER ne peut que s’éblouir encore toujours de vivre, d’accueillir chaque rémission de la douleur comme une respiration inespérée, extraordinaire, mystique.

Son témoignage est de nature à donner de l’espoir, du courage surtout à tout un chacun confronté à l’épreuve de la maladie. Au moment même où elle sent qu’elle va lui échapper, Christiane SINGER entend la fleur de vie lui frôler le visage et cette fleur, ce cadeau, elle l’appelle l’amour.

La présence de la mort invisible pourrait se confondre avec la présence d’un amour invisible. L’expérience n’est pas raisonnée elle fait partie du champ du corps et de l’esprit.

La mise en scène et la scénographie épurées de Céline MARROU et Dominique FATACCIOLI ont à cœur d’accompagner l’apparition de la comédienne Jézabel d’ALEXIS, véritable soleil noir de ce spectacle, confondant, magnifique.

Paris, le 3 Septembre 2016                           Évelyne Trân

Dans le cadre de la MOUSSON D’ETE – LE GRAND ENTRETIEN de Gilles Ostrowsky, Guillaume Durieux lecture dirigée par Gilles Ostrowsky, Guillaume Durieux, le mardi 23 Août 2016 –

MOUSSON

Avec : Guillaume Durieux, Gilles Ostrowsky

Plutôt jubilatoire ce grand entretien servi par deux comédiens facétieux et désopilants, Guillaume DURIEUX et Gilles OSTROWSKY. Quelques jours après l’avant première, j’ai le souvenir de quelque chose de très frais et pétillant qui allume doucement et gaiement la cervelle.

Chez eux les envolées philosophiques ont le bonheur de trébucher. Chacun a son hameçon qui joue à repêcher la pensée de son compère en train de se noyer dans les lagunes abyssales de l’impensable.

Ils jettent les mots dans la mare aux canards mais les éclaboussements sont joyeux. Spécialistes des évidences tautologiques « On n’a jamais vu une personne qui n’existait pas mourir » ils viennent de créer une danse fort sulfureuse le « TO BE BE ».

Gageons que ces trublions sauront servir de rince l’œil et rince pensée tout court aux amateurs d’humour élastique. A les entendre, surgit pour le plaisir dans un beau nuage, la silhouette de Raymond Devos cracheur de feu, cracheur de mots. A coup sûr, il aurait applaudi ces deux jongleurs qui devisent de tout et de rien avec délectation !

Paris, le 27 Août 2016                                 Evelyne Trân

 

DES OMBRES AU SOLEIL A LA MOUSSON D’ETE – ECRIRE LE THEATRE D’AUJOURD’HUI DU 23 AU 29 AOUT 2016 à l’ABBAYE DES PREMONTRES à PONT A MOUSSON

MOUSSON

« Les statistiques sont formelles, il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde » nous déclare tout de go un candidat à la nationalité française que Michel DIDYM a eu la bonne idée, via la plume fuselée de Nathalie FILLION, d’inviter à l’inauguration du festival de la Mousson d’été à Pont à Mousson aux bords de la Moselle à l’Abbaye des Prémontrés.

La France victime de son succès, du retentissement international de sa devise « Liberté, égalité, fraternité », une certaine France des droits de l’homme qui à travers les discours de quelques figures politiques ne craint pas de désigner l’étranger comme un fauteur de troubles, qui a oublié que son prestige tient à cette aura de terre d’accueil qui lui a permis d’ouvrir son capital culturel à des millions d’étrangers anonymes ou plus connus tels qu’Apollinaire, Picasso, Chagall, Brel, Yves Montand, Lino Ventura etc … lesquels l’ont incontestablement enrichie.

Au festival Pont à Mousson, il est clair que ce sont les organisateurs, Michel DIDYM, Véronique BELLEGARDE, Laurent VACHER et les intervenants de l’Université d’été qui sont demandeurs de talents venus des quatre coins du monde. Des auteurs européens mais aussi d’U.S.A, du Mexique , de Cuba, du Brésil, d’Argentine ont été conviés cette année à exposer leurs travaux, leurs recherches, souvent pour la première fois dans ce contexte international face à un public très désireux de s’ouvrir au monde de façon sensitive, quasi charnelle grâce à la présence des nombreux comédiens très investis qui assurent tous plusieurs lectures .

La vérité c’est que le public est invité à toujours déborder de ses propres frontières . A la Mousson d’été, les comédiens, les auteurs deviennent les spectateurs de leurs collègues, les curieux, les amateurs, les étudiants peuvent se retrouver côte à côte avec le même désir de découvertes, d’étincelles qui puissent nourrir leur passion commune de théâtre.

Tous les textes qui font l’objet de lectures et mises en espace sont proposés en avant première. Un véritable accouchement en quelque sorte et c’est une émotion partagée entre tous les témoins et participants, public et comédiens, metteurs en scène confondus.

L’écriture c’est chemin qu’il faut creuser qu’il faut bâtir. Sans route comment accéder à tel « château fort », à tel paysage inouï. Les écrivains ce sont ceux qui balisent le terrain, les canaux de l’imagination, qui soulèvent les bassins, les miroirs capteurs d’ambiances, réceptacles d’émotions qui survivent à l’événement.

Peut-être même que la notion d’écriture pourrait s’opposer à celle de destin de façon paradoxale . Oui parce que lorsque l’on se réfère à l’écrit c’est pour désigner quelque chose de statué, de figé. Or l’écrit n’est fonction que de mouvement . De la même façon que nous ne sentons pas la terre tourner chaque jour sous nos pieds et donc bouger, de la même façon un texte fait partie, en tant que sillon, en tant qu’état, du champ commun de cette terre occulte, insatiable, qui a vocation à frémir, à se verser dans la tête d’un tel pour, restons prosaïques, juste la circulation des idées.

Vertige que tout cela, babiole de l’intellect. C’est que nous avons toujours besoin de passerelles. L’immortalité serait-elle un facteur de ralentissement du bouillonnement des idées ? L’immortalité des mythes par exemple, celle des Atrides qu’il a fallu faire taire une fois pour toutes puisqu’ils ne cessaient de s’entretuer. Dans la pièce « Dévastation » de Dimitris DIMITRIADIS, ce que veulent occire véritablement tous les protagonistes c’est la notion de destin, de fatalité. Ils veulent tous en découdre avec leurs rôles, changer de peau mais ce qu’ils découvrent c’est que leur destin n’est pas seulement individuel, il est collectif.

Un comédien, Modeste NZAPASSARA me disait récemment qu’un écrivain écrivait avec son corps. Nous pouvons comprendre que l’acte d’écriture obéit à des pulsions elles-mêmes sous l’emprise de l’inconscient et ce qui sera manifeste dès lors qu’une création sera exposée c’est cette béance toujours entre l’émission et la réception.

La programmation de cette Mousson d’été met en avant des psychodrames intimes et collectifs . L’ombre du moi je contrariée a tendance à s’arcquebouter, à se révolter contre le factum d’une société qui l’aveugle et l’atterre au sens primitif du terme.

Que peut bien valoir le cri désespéré d’un général qui a pour mission de consigner le nombre des morts des migrants échoués en pleine mer. Un homme bouffé par les poissons noyé dans la masse et les nombres sur paperasses illisibles. Il a beau jeu de dénoncer l’indifférence générale, une goutte d’eau que ce cri dans l’océan des noyés ! Ne croyez vous pas qu’un individu puisse avoir le sens du collectif . En écho à son cri, celui de son alter ego, un noyé anonyme, semble nous dire l’auteur de  Bruits d’eaux  Marco MARTINELLI.

Alimenteurs de parades, de stratégies dérisoires, naïvetés ou tout simplement d’explosions d’humeurs, de tripes retournées, les auteurs de cette Mousson d’été tels Yannis MAVRITSAKIS, auteur de l’Invocation de l’enchantement, n’ont pas la langue de bois, même s’ils font parfois figure de bateaux ivres aux planches vermoulues, usées, exsangues.

Au royaume des ombres, nous voilà bien tous égaux. Qui distinguerait l’ombre d’un général honteux de celles des soldates américaines témoignant de viols et harcèlements sexuels de la part de leurs collègues masculins dans la pièce d’Hélène BENEDICT (USA) The lonely soldier monologues, ou de celles des Atrides ?

Corinne DADAT

«Nous sommes des femmes de l’ombre » c’est ainsi qu’ a accueilli ma demande de dédicace à son livre Corinne Dadat. Étrange et substantielle, cette projection de sa vie de femme de ménage sur scène en parallèle avec celui d’une danseuse dans le spectacle Ballet, balais, moi Corinne Dadat.

C’est Mohamed EL KATHIB qui a interpellé le premier Corinne DADAT parce qu’elle ne répondait pas à son Bonjour. Elle s’est excusée en lui confiant qu’elle avait renoncé à dire bonjour car depuis des années, personne ne lui répondait.

Tordre le cou à la réalité à coup de serpillière, croyez vous que cela soit possible ? Ce qui est magique dans la rencontre entre Mohamed le théâtreux, Corinne et la danseuse contorsionniste, la très fine et talentueuse Élodie GUEZOU, c’est qu’ils ont réussi à faire exulter cette pitoyable réalité. Balais et ballet ont évoqué leur choc frontal à travers leur quotidien qui s’est enchanté . Tandis que Corinne mimait les pas de danse de petits de rats de l’opéra, Élodie, la jeune danseuse balayait le sol avec sa chevelure passionnément …

Un grand ouf de soulagement s’en est suivi pour une bonne partie du public, élèves de science-po compris . « C’est juré, auront pensé certains, nous n’aurons plus honte d’inscrire sur notre curriculum vitae : femme de ménage et nous ne cacherons plus sous nos genoux nos lectures des Atrides d’Eschyle ou d’un autre fabulateur étranger ». Qu’un chasseur de têtes vous balance « Vous n’avez pas le profil  »  n’hésitez pas à l’inviter à la Mousson d’été pour ouïr et pour de vrai ce que s’y pense !

Paris, le 26 Août 2016                   Évelyne Trân