
Auteur : Evelyne Trân
DOUCE d’après la nouvelle de DOSTOIEVSKI Mise en scène et adaptation : André Oumansky au Théâtre LEPIC – 1 Avenue Junot 75018 PARIS – Les vendredis et samedis à 19 H 30 – Les dimanches à 16 H.
Avec Anna Stanic, Nicolas Natkin, Rose Noël et Maxime Gleizes
La pièce « Douce » est adaptée de la nouvelle « La Douce » de Dostoïevski publiée en 1876. Cette nouvelle fait figure de charnière dans la démarche spirituelle et politique de Dostoïevski qui dénonce le libéralisme et ne voit d’autre issue à la faillite morale et existentielle des individus que le christianisme orthodoxe.
A vrai dire, Dostoïevski n’aura pas cessé par l’intermédiaire de ses personnages de se remettre en question comme s’il entendait utiliser sa fonction de narrateur comme celle d’un greffier sténographiant un procès.
Lorsqu’on songe aux procès médiatiques de nos jours, il est particulièrement intéressant de se pencher sur un procédé littéraire inspiré par la lecture du journal d’un condamné à mort de Victor Hugo qui donne toute latitude à l’espace mental d’un individu mis en cause par la société, par ses proches, qui tente sinon de se justifier, de s’authentifier.
Dans la nouvelle La Douce, un homme se retrouve au pied du mur à la suite du suicide de sa jeune épouse. Au pied du mur parce qu’il n’a plus d’autre interlocuteur que lui-même pour comprendre l’acte de sa femme qui le prive dans sa chair, dans son être d’une partie de lui-même.
Il s’agit pour Dostoïevski de traduire à travers un monologue intérieur l’impuissance morale d’un homme qui s’éprouve à la fois coupable et victime prisonnier de ses idées fixes mais aussi de ses contradictions.
Si nous adoptions une lecture psychanalytique de ce monologue, nous pourrions penser assister à cette lutte intestine entre le surmoi d’un individu et son moi. De toute évidence le moi ne fait pas le poids. Pourtant la messe n’est jamais dite chez les personnages de Dostoïevski, trop complexes pour se satisfaire de leur représentation, leur rôle social ou familial.
Le héros de Douce qui n’est pas nommé sait pertinemment que seul l’amour peut faire rayonner les grilles de sa prison mentale. Il le trouve à travers une jeune personne qui est aussi pure, généreuse, pleine de vie qu’il est radin, précautionneux, ennuyeux. En l’épousant, il l’a sauvée d’un mariage forcé avec un vieil homme, il l’a sauvée aussi de la misère. Contre toute attente, Douce se rebelle contre son comportement. Elle semblait l’aimer mais un jour en totale dépression, elle tente de le tuer. Il lui pardonne mais c’est trop tard, Douce se défenestre sans qu’il puisse déterminer si son acte était prémédité.
Dans l’adaptation d’André OUMANSKY, nous assistons comme à un rêve éveillé ou un cauchemar aux scènes que se remémore le mari pour débrouiller les nœuds du drame avec juste trois personnages, celui de Douce, du faux ami indésirable et sans scrupules et de la servante.
Comment revient-on sur sa vie passée pour expliquer sa situation présente ? Tout un chacun connait ces flash-backs où il est possible de se projeter soi-même à distance de ce que l’on est devenu. Cet exercice intime requiert parfois le recours à des psychanalystes. Il ne peut être totalement raisonné puisqu’il est soumis à des émotions souvent douloureuses.
Volontairement épurée, la mise en scène suggère la décomposition latente de l’espace extérieur, projection de l’espace mental du mari qui conduira à la dépression son épouse.
La composition de Nicolas NAKTIN est remarquable qui donne à entendre un anti-héros, un homme ordinaire, peu sympathique qui s’est construit sur ses propres bassesses.
Maxime GLEIZES joue parfaitement le faux ami cynique trouble-fête et Rose NOËL la servante, témoin du drame.
Il revient à Anna STANIC, d’endosser avec toute la finesse requise, celle qui incarne à la fois la force d’âme et la douceur, la fraîcheur et la beauté.
Cette tragique histoire d’amour impossible entre un usurier et une âme pure résonne d’autant plus qu’elle ne crie pas, elle aura traversé l’esprit d’un homme et d’une femme se regardant vivre sans se comprendre.
La mise en scène dépouillée d’André OUMANSKY, sur le fil, rapproche pour nous Dostoïevski de Maupassant ou même de Flaubert, où l’arbre n’est pas là pour cacher la forêt mais l’insinuer et seuls les individus pris à part peuvent en parler.
Le décor est succinct, l’essentiel est là avec cette caisse de prêt qui pourrait faire penser à un cercueil ou un poids mort qui sépare les deux époux. Elle cloue au sol les protagonistes qui ne peuvent en faire abstraction et évidemment l’usurier dont dépend le sort de pauvres gens. Ce dernier donne l’impression de jouir de son pouvoir. La scène où il s’amuse de la détresse de sa future épouse venue déposer en gage des pacotilles est particulièrement éloquente.
Cette pièce mérite un large public. Nous avons apprécié la limpidité de la mise en scène qui s’attache à l’essentiel, c’est-à-dire aux personnages incarnés très justement par les comédiens. Même si le mouvement est encore un peu lent, nous ne pouvons que saluer cette belle mise en scène de Douce si profonde !
Paris, le 2 Décembre 2019
Evelyne Trân
TOUT SUR LE ROUGE d’Elise Thiébaut à la Manufacture des Abbesses – 7, rue Véron 75018 PARIS – du 27 Novembre au 28 Décembre 2019 à 19 Heures – Mercredi, jeudi, vendredi, samedi (Relâche le 25 Décembre).

N.B : Aline STINUS est invitée à l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur RADIO LIBERTAIRE 89.4, le 14 Décembre 2019.
Écriture : Élise Thiébaut
Jeu : Aline Stinus
Mise en scène : Caroline Sahuquet
Conception, dramaturgie, montage :
Caroline Sahuquet et Aline Stinus
Tout public dès 14 ans, durée 60 minutes.
La mer rouge, le rouge à lèvres rubis, le sang couleur vermeil ou une rose rouge flamboyante, avouez-le sans complexe, non ça vient juste de vous frôler l’esprit, le rouge, parait-il, aurait une connotation super féminine.
Ça ne date pas d’hier sans doute. Tout ça à cause de cette histoire de règles qui ponctue l’agenda de toute femme de l’adolescence à la ménopause. Le sang des règles, une signature incompressible !
Une horloge dans le corps, quelle chance tout de même ! Nous femmes, nous devrions cultiver le mystère, ne serait-ce que pour énerver la gente masculine qui n’en finit pas de fantasmer sur la Femme.
A ce propos, je grimace encore en me souvenant d’une réflexion très masculine « C’est une vraie femme ». Quelles belles cornes derrière le dos pousseraient la gente féminine à cligner de l’œil ? Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’une donzelle pourra afficher son rêve d’être une femme à barbe. Parce ce que les hommes aussi ont leur horloge, cette barbe qui leur grimpe au visage. A chacun ses fantasmes, la barbe quelle belle signature !
Je signe en rouge parce que je suis une femme. Euh, euh ! Elise THIEBAUT qui n’a pas la langue dans sa poche promène sa plume couleur chair et sang féminin surlignant quelques événements choquants, notamment l’attentat de Charlie Hebdo, l’affaire Epstein. Il s’agit bien de sortir du puits un visage de femme décomplexée et libre. L’interprétation vibrante d’Aline STINUS suggère que l’émotion est toujours là pour transmettre ce qui n’est pas toujours dicible dans ce monde, sa vérité en tant que femme. Et la couleur rouge mise en scène par Caroline SAHUQUET sublime cette parole du corps féminin !
Paris, le 30 Novembre 2019
Evelyne Trân
De Fréhel à nos jours. Spectacle musical d’Isabelle SPRUNG avec Patrick LANGLADE – Le Connétable 55, rue des Archives 75003 – M°Rambuteau ou Hôtel de Ville – Prochaines dates : les 2èmes vendredis de chaque mois à 20h30 12 décembre 2019, 10 janvier 2020, 14 février 2020, et 13 mars 2020 – Réservations (indispensables) : 01 42 77 41 40 – Par Laurent GHARIBIAN –

Isabelle Sprung, comédienne chantante et son complice Patrick Langlade -piano et arrangements- poursuivent leur aventure en chansons en raison d’un succès mérité.
DE FREHEL A NOS JOURS a pour trame un répertoire exigeant que l’on entend, par surcroît, rarement abordé dans ce style : émotion vraie sans pathos; humour dévastateur mais ultra sensible…
Isabelle Sprung (Zaza pour les futurs intimes) chante depuis peu mais avec une fraîcheur et un métier souverains où affleurent tout ensemble la légèreté, le piquant, le fruité et la profondeur d’un grand cru. Rien que ça…
Patrick Langlade, lui aussi, c’est un personnage. Discrètement il fait des étincelles, auteur d’arrangements aux petits oignons. Cela s’entend, il aime – tout autant que Zaza- Fréhel, Marie Dubas et Edith Piaf dont les répertoires s’entrecroisent ici dans une cohérence artistique autant qu’historique.
Isabelle Sprung mêle succès revisités et trésors injustement oubliés.Dans une mise en espace minimaliste, un peu froutraque et déjantée comme on l’aime et ,finalement, d’une drôlerie volcanique. Comme se révèle à nous Zaza avant et à l’issue de chaque représentation…Nature women !
Toujours en première partie, « Chardry l’homme à la guitare beue », dans la même décontraction sait tout autant captiver son auditoire nous offrant des inédits cosignés avec Claude Lemesle et, naguère l’immense et regretté Allain Leprest. Chardry est également l’heureux auteur de « Lulu dans ma rue », cet hymne dédié à ce service de proximité du même nom institué par la Mairie de Paris. Un véritable buzz sur les réseaux sociaux. Un artiste à suivre de très près.
Laurent Gharibian
L’Analphabète de Agota KRISTOF par Catherine SALVIAT à l’ARTISTIC THEATRE -45, rue Richard Lenoir 75011 PARIS à partir du 25 Novembre 2019 – Mardi 19h ; mercredi, jeudi 20h30 ; vendredi 19h ; samedi 16h ; dimanche 15h, relâche les lundis sauf lundi 23 décembre à 19 H, relâche le 2 novembre et les 24, 25 et 31 décembre.

Scénographie et lumières François Cabanat
- Adaptation de Nabil El Azan
- « Nabil El Azan, metteur en scène et auteur franco-libanais, est décédé lundi 12 novembre 2018, à Avignon, des suites d’un cancer. Né à Beyrouth en 1948, installé en France depuis 1978, il a monté avec sa compagnie La Barraca plus d’une vingtaine de pièces contemporaines. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages: une biographie de la fondatrice du mythique festival de Baalbeck au Liban, ainsi qu’un recueil de poésie et des traductions de pièces de théâtre et de poésie de l’arabe au français. »
- Onze chapitres comme des rites de passage. Brefs et secs comme le destin. Souriants comme la liberté quand elle nargue. De la Hongrie en Suisse, ils vont aussi de l’enfance à l’âge adulte, du cocon familial à l’exil et de la lecture avide à l’apprentissage de la langue. Lire/écrire. L’analphabète est totalement imprégné de cette jubilation-là. Lire/écrire. Un antidote au malheur. Un pied-de-nez à la vie même.
Nabil El Azan 2015
Les amoureux des livres le savent, ils ne peuvent pas se passer de mots et surtout des lettres qu’ils ont brassées avec les yeux, avec les doigts avant qu’elles ne produisent du sens. L’émotion date de l’enfance, de cette intimité souveraine avec des objets lettres qui permet à l’enfant de voyager seul et libre, indépendamment du regard des adultes.
Agota KRISTOF raconte son enfance dans une famille pas très riche mais cultivée en Hongrie dans les années trente, ses souvenirs de misère à l’adolescence, en internat, lorsqu’elle fut séparée de sa famille et puis sa fuite avec son mari et sa fille à 21 ans, en 1956, lorsque la révolte des conseils ouvriers fut écrasée par l’armée soviétique. Ne parlant pas un mot de français, elle s’est retrouvée en Suisse dans la situation d’une analphabète.
Curieux destin que celui d’Agota KRISOF devenue écrivain dans sa langue d’adoption, le français, qui a su irriguer de son savoir, son intelligence et son amour, cette terre nouvelle, pour y bâtir quelques livres.
Agota KRISTOF est une ouvrière des lettres. Elle n’est pas devenue écrivain par un coup de baguette magique, elle s’est mise à l’épreuve dans une longue randonnée avec pour seul horizon, le bonheur de la lecture et de l’écriture.
Sous les traits de Catherine SALVIAT, son parcours de l’enfance à l’âge adulte, est particulièrement lumineux. La voix de l’enfance perce les nuages de la longue ascension d’Agota KRISTOF qui est toujours cette petite fille malicieuse qui se dégourdit avec des histoires vraies ou fausses pour le plaisir de bouger son petit monde.
Fière et robuste, Agota KRISTOF est une écrivaine à mains nues qui connait la valeur des mots qu’elle déterre à la racine. Sa langue est simple, oui, elle sent la terre et le corps. Car on ne le dira jamais assez, les mots passent par le corps qui est en quelque sorte leur véritable foyer et lorsqu’ils arrivent à la surface, lorsqu’ils s’éclairent sous les yeux des lecteurs ou les oreilles des lecteurs, ils respirent.
Catherine SALVIAT est l’interprète rêvée de ce personnage, Agota KRISTOF. La mise en scène suggestive et scrupuleuse de Nabil El Azan épouse à la fois sa sensibilité et son énergie.
Dans la pénombre de l’intimité d’une écrivaine, c’est la voix de Catherine SALVIAT qui ouvre les portes, qui respire sous leurs fentes et converse avec nos fantômes, ceux qui ont fait trembler les murs de notre enfance « analphabète ». C’est Diane souriante, juchée sur quelques livres, en lettres et en chair.
Paris, le 1er Novembre 2014
Mise à jour le 20 Novembre 2019
Evelyne Trân
LES ENIVRÉS de Ivan Viripaev – Texte français Tania Moguilevskaia et Gilles Morel – Mise en scène Clément Poirée – Au Théâtre de la Tempête – Cartoucherie Rte du Champ-de-Manœuvre 75012 Paris – Du 17 au 21 décembre 2019 – Salle Serreau du mardi au samedi 20h durée estimée 2h20

avec
John Arnold Mark, Karl, Mathias
Aurélia Arto Laoura, Linda
Camille Bernon Marta, Rosa
Bruno Blairet Gustav, Gabriel
Thibault Lacroix Max
Marion Malenfant Magda
Matthieu Marie Lawrence, Rudolph
Mélanie Menu Lora
scénographie Erwan Creff
lumières Elsa Revol assistée de Sébastien Marc
costumes Hanna Sjödin
assistée de Camille Lamy
musiques et sons Stéphanie Gibert
maquillages Pauline Bry
collaboration artistique Margaux Eskenazi
régie générale Farid Laroussi
lire le dossier artistique 
Ils sortent de leur tiroir avec la patine de leurs souvenirs de beuveries et courent vers la scène qui fera tourner le disque de leurs lamentations troussées par leurs fanfaronnades, leurs mensonges avec probablement pour illusion suprême, cette croyance que la vérité peut sortir de leurs gueules de bois.
Ce sont des personnages imaginés par Viripaev, ni plus ni moins, des pantins, des monstres, réfractaires à l’analyse, des bouts de bois balancés dans l’arène, peinturlurés qui ne peuvent apparaître qu’au théâtre, toute ressemblance avec des personnes réelles étant à exclure.
Sur le tapis de leur damier, ils semblent condamnés à jouer, rejouer ou surjouer des scènes d’ivrognerie, pour la défonce, et leur créateur donne l’impression parfois de les imaginer coincés au fond du tiroir qu’il pousse et tire violemment.
La mise en scène de Clément POIREE, s’attache aux aspects fictionnels, frictionnels des personnages qui ne doivent leur hauteur, leur aplomb que de cette poussière d’illusion permettant de les montrer du doigt, les accuser de manquer de sang, alors que le leur est épaissi par des couches et des couches de pensées sèches ou gluantes comme des peaux de bananes.
Cette frontière entre le vrai et l’impossible renvoie au geste et à l’œil impuissant du spectateur qui aurait la naïveté de pouvoir l’atteindre. Elle est et sera toujours insaisissable.
Mais où se trouve donc la vérité semblent hurler ces pantins. Ne serait-elle pas noyée dans la rivière, ne ferait-elle pas un bruit dans nos estomacs, dans le dépotoir de nos idées reçues et recyclées.
Prenez-nous pour ce que nous sommes, des gusses qui jouent des enivrés qui ont versé dans leur vin le seigneur Dieu, l’amour, le sexe, à chacun ses obsessions après tout ! Nous utilisons le fard de la vérité ivrognesse parce que c’est la condition sine qua non, d’apparaitre au-delà de toute vérité assignée, iriez-vous attenter à notre pudeur de personnages !
Tant pis pour les non-sens, les barbarismes, nous simples spectateurs qui n’avons guère l’occasion d’hurler nos vérités dans la rue, reconnaissons que ces pitres servis par d’excellents comédiens possèdent bien l’art de l’oraison « ivrognesque ».
Oppressant et fabuleux à la fois, le spectacle nous remet la tête à l’envers, avec un zeste d’enfance qui nous donne envie de faire parler nos pantins !
Paris, le 15 Septembre 2018
Mis à jour le 17 Novembre 2019
Evelyne Trân
LES EAUX ET FORÊTS -Texte Marguerite Duras – Mise en scène Michel Didym – THÉÂTRE 71 SCÈNE NATIONALE DE MALAKOFF 3, PLACE DU 11 NOVEMBRE – 92 240 MALAKOFF – 01 55 48 91 00 – METRO LIGNE 13 MALAKOFF-PLATEAU DE VANVES – PÉRIPHÉRIQUE PORTE BRANCION – MARDI 3 > SAMEDI 7 DÉCEMBRE 2019 –

mardi 3 décembre à 20h30
mercredi 4 décembre à 19h30
jeudi 5 décembre à 19h30
vendredi 6 décembre à 20h30
samedi 7 décembre à 19h30
texte Marguerite Duras
mise en scène Michel Didym
avec Brigitte Catillon, Catherine Matisse, Charlie Nelson, et le chien Cabu
Comment celle qui a écrit « La douleur » et le scénario de « Hiroshima mon amour » pouvait-elle être drôle à ses heures ? Le sol est toujours mouvant chez Marguerite DURAS. Elle était tous terrains, la preuve s’il en est cette pièce « Eaux et forêts » où malicieusement, elle s’amuse à bombarder de confettis des personnages au fond d’un tableau indémontable, pourquoi pas une croûte au pied la butte Montmartre, ou une reproduction universelle de Paris avec sa tour Eiffel.
Du scrupuleusement banal, il faut juste attendre que vos yeux commencent à cligner car il n’y a rien de plus malfaisant que la banalité, surtout lorsqu’elle prend l’apparence d’un toutou mal élevé qui mord le mollet d’un quidam sur un passage clouté.
Difficile de faire un téléfilm sur une intrigue aussi mince. Mais Marguerite Duras est une sorcière, elle sait bien que l’ennui est le plus grand ennemi de l’homme d’après Baudelaire. L’ennui c’est un gouffre incroyable, un précipice, mais jetez-y un caillou vous l’entendrez chanter. ‘
L’homme mordu est furieux, il regarde d’un mauvais œil la propriétaire de Zigou, le seul personnage à assumer son nom, une passante se mêle à la conversation à couteaux tirés. L’homme découvre qu’il est pris au piège d’une folle qui veut l’emmener tout de go à l’hôpital Pasteur pour le faire vacciner contre la rage.
Le filet tendu par la propriétaire du chien qui n’en est pas à ses premières tentatives, finira par se détendre. Les protagonistes, deux femmes petites bourgeoises esseulées et oisives et l’homme, un grincheux bon vivant s’amadouent en basculant dans le délire comique de leur rencontre absurde et mémorable.
Chacun des personnages au fil de la conversation étanchent leurs états d’âme c’est à dire qu’ils se laissent aller à quelques confidences, juste suspendus à l’idée première, telle la sempiternelle référence à Godot chez Beckett, celle de se rendre à l’hôpital Pasteur. Cette urgence-là, faut reconnaître qu’elle peut bien attendre !
Ce qui importe dans le manège des petites phrases à billes qui bousculent les personnages comme dans un jeu de flipper, ce sont les intonations. A nous le public, de nous demander pourquoi les chansons paillardes du bonhomme hérissent le poil des bonnes femmes. Et comment se fait-il que ce doux prénom de Zigou nous rappelle le verbe zigouiller quelque peu vulgaire.
Il n’y a pas de mots innocents, tout dépend de la bouche qui les prononce et du contexte.Contexte réversible qui passe aussi par le paysage, l’humeur, les souvenirs et les boyaux des personnages.
Et ceux-ci grâce à l’interprétation des comédiens vraiment excellents – Brigitte Catillon qui compose une petite peste sournoise, Catherine Matisse une pauvre bourgeoise laissée pour compte et Charlie Nelson, le pauvre homme coincé entre deux femmes – de banaux deviennent intéressants. Par exemple la petite dame avec son tailleur étriqué marron, certes elle n’est pas terrible et pourtant, pourtant ….
La scénographie est géniale parce qu’elle donne l’illusion d’une carte postale vivante par l’apparition de personnages venus de nulle part, pris dans un tourbillon de flocons de mots qui fondent comme la neige.
C’est cette boule de neige signée Duras que renvoie au public Michel DIDYM avec une mise en scène scintillante, rafraîchissante et drôle, pleine d’esprit de malice ; ça pique, ça mouille, ça fait mouche !
Paris, le 21 Janvier 2017
Mis à jour le 17 Novembre 2019
Evelyne Trân
VOYAGE EN ITALIE D’APRÈS LE JOURNAL DE VOYAGE & LES ESSAIS DE MONTAIGNE MISE EN SCÈNE & ADAPTATION MICHEL DIDYM – Durée 1H 30 – Jeudi 21 Novembre à 20H et samedi 23 Novembre à 20 Heures au Théâtre National de Nice Promenade des Arts 06300 NICE.
avec Luc-Antoine Diquéro, Bruno Ricci, Loïc Godec, le cheval Réal, la poule Barcelonnette
assistant à la mise en scène Yves Storper
dramaturgie François Rodinson
musique Marie-Jeanne Serero
scénographie Jacques Gabel
lumière Joël Hourbeigt, Sébastien Rebois
costumes Christine Brottes
maquillages & coiffures Kuno Schlegelmilch
son Dominique Petit
musique réalisée avec la participation de Jean-Michel Deliers [instruments] Garance Gabel, Maxime Keller [voix] Louis Machto [enregistrement]
regard chorégraphique Anne Vidal
production CDN Nancy Lorraine, La Manufacture coproduction Le Volcan, Scène Nationale du Havre, MC2 : Scène Nationale de Grenoble, Châteauvallon – Scène Nationale, La Comète – Scène Nationale de Châlons-en-Champagne, Théâtre de l’Union – CDN du Limousin, Théâtre de Liège, Comédie de Picardie résidence de création Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne avec le soutien du TnBA Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine, du Théâtre d’Angoulème – Scène Nationale –
Un journal de voyage qui ne soit pas carte postale ni trop bavard, comme une bouteille à la mer pour attiser la curiosité de ses découvreurs, bien plus inspiré qu’un guide touristique, c’est ainsi que nous imaginons celui de Montaigne.
Ecriture et voyage vont de pair chez Montaigne et chez beaucoup d’écrivains d’ailleurs. Comment donc mieux brider sa pensée qu’en la prenant pour guide d’une véritable aventure.
« La chair est triste hélas et j’ai lu tous les livres » . Montaigne s’imaginait-il pur-sang à sa façon en train de galoper pour fuir les soucis domestiques, ses charges de notable, en s’offrant cette parenthèse, un voyage, où il n’aurait de compte à rendre à personne sauf à lui-même.
En 1580, Montaigne entreprend un circuit de 17 mois et 8 jours en traversant l’Europe pour se rendre en Italie. Son journal n’était pas destiné à la publication. Mais tel quel, il est apparu comme un phare spirituel à ses éditeurs et au metteur en scène Michel DIDYM, qui en offre une lecture théâtrale concentrée.
Sans doute Michel DIDYM a-t-il jugé que le Boute-dehors (c’est ainsi que Montaigne appelait le langage) du journal, si riche, si vif, pouvait tenir la distance entre les passeurs, les comédiens et les témoins, les spectateurs.
Il appartiendra à chacun d’en jauger. Un souffle de naïveté, telle une boule à neige, fera-t-elle sourire nos écoliers, en train de bûcher sur les écrits de Montaigne ? Dans ce spectacle, ce qui tombe du ciel, c’est un magnifique cheval blanc, et une poule dont la présence indéniable a certainement pour mission de distraire les spectateurs. Tombe également du ciel, un slam rock interprété par Maxime Keller tel un éclair foudroyant.
Voilà que s’imprime sur notre rétine, l’idée que Montaigne n’avait besoin pour voyager que d’un cheval, quelques poules et des feuilles de papier, soit le passeport le plus prosaïque, le plus sobre, le plus propre en quelque sorte si nous nous en référons à nos propres moyens.
Les échanges entre Montaigne et son secrétaire destinés à livrer une belle anthologie d’anecdotes souvent étonnantes, et truffées de renseignements sur les mœurs de Montaigne, plutôt bon vivant et hélas accablé par la maladie de la gravelle, ne constituent pas un dialogue théâtral. Les comédiens, Luc-Antoine Diquéro (Montaigne) , Bruno Ricci (Secrétaire de Montaigne), Loïc Godec (Le palefrenier) prennent en charge la lecture à la manière de conteurs ou de récitants.
D’où l’impression statique de ce spectacle qui s’avère par ailleurs très instructif sur le climat de cette époque traversée par les guerres de religion. Il est bienvenu d’entendre le point de vue de Montaigne « Nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes Périgourdins ou Bavarois » et de rire à cette boutade rapportée par un certain chancelier Olivier « Les Français ressemblent à des guenons qui grimpent au sommet d’un arbre, de branche en branche, et ne cessent de monter jusqu’au moment où elles sont arrivées à la plus haute branche et quand elles y sont, elles montrent leur cul ».
« Voyager me semble un exercice profitable… l’âme y est continuellement portée à remarquer les choses inconnues et nouvelles. Le corps n’y est ni oisif ni fatigué, et ce mouvement modéré le met en haleine… Nulle saison ne m’est ennemie. J’aime les pluies et les crottes. »
Ce témoignage est sans doute une des clés de la mise en scène de Michel DIDYM pour son aspect dépouillé. Il nous reste à rêver d’un Montaigne à la rencontre de Cervantes, échangeant son secrétaire avec Sancho Pança et tel un hardi Don Quichotte troquant son beau cheval pour Rossinante.
Paris, le 20 Mars 2019
Mis à jour le 15 Novembre 2019
Evelyne Trân
CHANGE ME d’après Ovide, Isaac de Benserade et la vie de Brandon Teena – DU 16 NOVEMBRE AU 7 DÉCEMBRE 2019 au Théâtre Paris-Villette – 211 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris –
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REPRESENTATIONS :- NOVEMBRE
- samedi 16 à 20h00
- dimanche 17 à 15h30 + rencontre philo
- mardi 19 à 20h00
- mercredi 20 à 20h00
- jeudi 21 à 20h00
- vendredi 22 à 19h00
- samedi 23 à 20h00
- dimanche 24 à 15h30
- mardi 26 à 20h00
- mercredi 27 à 20h00
- jeudi 28 à 20h00
- vendredi 29 à 19h00
- samedi 30 à 20h00
- DÉCEMBRE
- dimanche 1 à 15h30
- mardi 3 à 20h00
- mercredi 4 à 20h00
- jeudi 5 à 20h00
- vendredi 6 à 19h00
- samedi 7 à 20h00
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dimanche 17 novembre (à l’issue de la représentation)
rencontre philo « Derrière le rideau » animée par Anne-Laure Benharrosh, professeure de littératureGÉNÉRIQUE
conception et mise en scène Camille Bernon et Simon Bourgade / avec Camille Bernon, Pauline Bolcatto, Pauline Briand, Baptiste Chabauty, Mathieu Metral / collaboration artistique Mathilde Hug / scénographie Benjamin Gabrié / conception dessin animé Marie Blandine Madec / réalisation dessin animé Angèle Chiodo / lumières Coralie Pacreau / son Vassili Bertrand / vidéo Raphaëlle Uriewicz
Sommes-nous suffisamment ouverts d’esprit pour nous intéresser au phénomène transgenre ? La question se pose parce que le terme même de transgenre nous interroge. Le mot serait apparu dans les années 1990 et la définition du dictionnaire ne va pas de soi :
Qui concerne les personnes dont l’identité sexuelle psychique ne correspond pas au sexe biologique
Le spectacle CHANGE ME élaboré par Camille BERNON et Simon BOURGADE pose le doigt sur une carte du genre humain où la frontière entre le féminin et le masculin ne parait pas discutable. Voilà, que nous devient sensible l’idée que la frontière n’est pas aussi figée que la grammaire.
Suis-je un homme ou une femme ? La question ainsi balancée peut paraître stupide si nous ne nous reportons pas à l’expérience de la transformation du corps à l’adolescence. Cette expérience est inouïe et c’est un poète Ovide qui l’évoque dans les Métamorphoses.
Il n’y a pas qu’un seul genre nous disent les chercheurs, ni même seulement deux à savoir le féminin ou le masculin. Enfin sur la carte d’identité, c’est le sexe qui va vous définir homme ou femme, l’identité psychique, c’est une autre histoire.
Cette autre histoire nous est racontée par Camille BERNON et Simon BOURGADE dans le spectacle « CHANGE ME » qui éclaire de façon prodigieuse nos lanternes.
Le spectacle met en parallèle deux perceptions troublantes de l’identité sexuelle, celle merveilleuse d’Ovide suggère l’ambiguïté de la division entre les deux sexes. Comment une jeune fille élevée suivant les valeurs viriles peut-elle recouvrer sa féminité ou affirmer sa masculinité en dépit de son sexe biologique. Iphis déclarée mensongèrement à la naissance de sexe masculin, se trouve dans l’impasse lorsque vient le moment de s’unir à sa chère Ianthé. Il faudra l’intervention des Dieux pour qu’elle se transforme en homme.
La seconde interprétation fait référence à un fait divers dramatique, l’assassinat en 1993 d’un jeune transgenre Brandon Teena par ses amis qui ne lui pardonnent pas son imposture.
Axel décide à l’adolescence de cacher à son entourage qu’il est de sexe féminin. Tout le monde le prend pour un garçon et il a même une petite amie. Il semblerait qu’il souhaite se viriliser le plus possible au contact d’amis qui affichent un comportement machiste jusqu’à la caricature. Faut-il que leur idéal de virilité ait été souillé par une femme qui frauduleusement a arboré leurs attributs sacrés pour qu’ils la violent puis l’assassinent ? Réaction primaire de mâles qui défendent leur territoire contre toute intrusion de brebis galeuse.
Entre le sordide et le merveilleux, avons nous le choix ? Celui de la lucidité sans doute. Le spectacle met en évidence la solitude de chacun des protagonistes, la mère qui ne comprend pas Axel, les amis choqués par sa trahison, la petite amie dans l’expectative et Axel lui-même, prisonnier de son secret qu’il n’éprouve pas comme une forfaiture car il avoue aux policiers qui consignent sa plainte pour viol qu’il ne peut expliquer pourquoi il se fait passer pour un garçon.
Le fait divers est emblématique de l’incompréhension, voire du rejet des personnes qui se déclarent transgenres.
C’est tout le psychisme qui est mis en branle par l’affirmation de son essence. Ainsi Brandon Teena ne demandait qu’une chose être reconnu comme homme.
Guidés par une vision altruiste, très sensible de la transidentité, les metteurs en scène réussissent à sortir de sa gangue sulfureuse, le qualificatif de transgenre.
Ils nous permettent de réaliser la circulation de ces essences féminines ou masculines. Les corps parlent aussi, se transforment, évoluent. Il en faut du courage pour s’exposer au regard de l’autre et du sien propre pour le pire ou le meilleur.
Pénétré de poésie (celle d’Ovide et d’Isaac de Benserade) et superbement interprété, ce spectacle inspiré nous encourage à faire la paix des sexes en nous-mêmes.
Paris, le 7 Juin 2018
Mis à jour le 14 Novembre 2019
Evelyne Trân
DANS LES FORETS DE SIBERIE d’après Sylvain Tesson – Mise en scène et jeu William Mesguich – Au théâtre de la Huchette – 23 Rue de la Huchette 75003 PARIS – Représentation du mardi au vendredi à 21 h et le samedi à 16h. A partir du 7 décembre : du mardi au samedi à 21h et matinée samedi à 16h – Attention, relâches le mardi 19 novembre, le jeudi 21 novembre 2019, mardi 24 décembre et le mercredi 1er janvier.

Collaboration artistique : Estelle Andrea
Adaptation Charlotte Escamez
Mise en scène et jeu William Mesguich
Son : Maxime Richelme
Lumières : Richard Arselin
Scénographie : Grégoire Lemoine
Comment se transporter de la Rue de la Huchette aux forêts de Sibérie ? Si la question vous aiguillonne, offrez-vous un petit voyage en pénétrant dans la caverne d’Ali baba, le théâtre de la Huchette.
Vous serez accueillis par un guide fort sympathique, William Mesguich qui prête sa fougue et sa chaleur à l’écriture de Sylvain Tesson.
Bien entendu nous savons que Sylvain Tesson est célèbre, décoré de plusieurs prix. Mais en entrant dans le théâtre, nous oublions sa renommée, nous avons juste envie de nous laisser emporter et pénétrer pat l’histoire d’un homme qui a choisi les mots comme rempart à la libéralité de nos émotions, à cet aléatoire, ce rien confus qui parfois nous trouble. Le narrateur raconte sa curieuse confrontation avec la solitude et une nature difficile, voire hostile ; il fait affreusement froid là-bas en Sibérie, non sans se départir d’un certain humour « Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure ».
Donc rassurez-vous Sylvain Tesson ne se prend pas pour Thérèse d’Avila mais nous ne pouvons-nous empêcher de penser qu’il prête de l’esprit aux montagnes, à a banquise, au soleil et plus largement à la nature d’une présence d’autant plus prégnante que l’homme qui l’éprouve a pour partenaire cette étrange maîtresse, la solitude.
Pourquoi donc raconter cette aventure qui a duré six mois, pour avoir suffisamment de matière pour écrire un livre ? Nous pensons que Sylvain Tesson poète dans l’âme, a écrit ce livre pour fixer une véritable histoire d’amour avec un paysage, une nature foisonnante de mystère devenue sa compagne.
William Mesguich tour à tour émouvant, drôle, lyrique, laisse fuser toute cette sensualité propre aux mots qui fondent dans la bouche et suggèrent toutes sortes de sensations qui vont bien au-delà de la pensée. Car il faut quelque peu la faire exploser cette intériorité de la pensée qui épouse l’austère nature et se rêver animal homme pour faire battre son cœur !
Eze, le 14 Novembre 2019
Evelyne Trân