Des étoiles plein les poches de Simon EINE (Archimbaud Editeur, Riveneuve Editions).

En souvenir de Simon EINE qui s’en est allé vers d’autres horizons, je republie l’article que j’avais écrit lors de la parution Des étoiles plein les poches.

J’ai eu la chance de découvrir le théâtre, dans les années soixante dix en assistant à une représentation de « Ruy Blas » mise en scène par Raymond Rouleau à la Comédie Française. J’ai été captivée bien sûr par la pièce et les décors mais ce qui m’a le plus surprise c’est la force des sentiments exprimée par les comédiens.

 Il y avait donc un lieu sur terre où l’on pouvait faire parler son cœur bruyamment. A vrai dire, c’est le personnage de Don Salluste joué par Simon EINE qui m’a le plus impressionnée. En dépit de sa méchanceté, je trouvai le personnage humain. Je ne pouvais m’empêcher de penser que le personnage cachait un mystère.

Simon EINE, est donc lié à ma première émotion théâtrale. Je l’ai découvert ensuite interprétant Valère dans l’Avare, dans la mise en scène de l’ile aux esclaves de Marivaux, dans Richard III et j’ai eu aussi le privilège de l’entendre faire résonner la « Légende des siècles » un certain 14 Juillet.

 Cela dit, les spectacles que j’ai pu voir ne représentent qu’une goutte d’eau parmi la centaine des pièces qu’il a jouées et la dizaine de mises en scènes qu’il a réalisées.

 Personnellement, je pense qu’être comédien ce n’est pas tout à fait un travail comme les autres. C’est un sacerdoce.

 Comment les spectateurs pourraient-ils se rendre compte de la masse de travail, que représente le montage d’une pièce. Ils consomment ou ils apprécient globalement un spectacle, mais ont-ils conscience de tout le chemin parcouru par les artisans du spectacle pour leur communiquer le sentiment d’avoir assisté à quelque chose de magique, une rencontre avec des personnages, un drame, une comédie,  sur l’instant. Car la représentation à laquelle ils assistent, elle est unique, elle est datée, et elle dépend aussi des états d’âme du public…

 Le livre de Simon EINE, a l’aspect d’une grande table d’orientation  offerte aux visiteurs venus contempler un superbe panorama.

A l’intérieur de cet immense paquebot que représente la Comédie Française, Simon EINE a tenu un livre de bord durant 44 ans. Toutes ses notes et impressions de comédien et metteur en scène donnent de précieuses indications aux comédiens qu’ils soient confirmés ou novices.

 Un capitaine même aguerri doit toujours avoir à l’esprit qu’il traverse une mer toujours pleine d’inconnus. La mer peut être calme mais elle peut être aussi mouvementée, et l’on entend sourdre ses vagues contre les flancs du navire.

 Très scrupuleuse, la plume de Simon EINE, ménage les pleins et les déliés de son voyage dans le temps où plusieurs voix se mêlent, celle de l’enfant, de l’adolescent,  de l’homme adulte, mais un même esprit les anime qui permet au lecteur, hôte privilégié,  de se laisser submerger par  l’émotion mais aussi pénétrer par de profondes réflexions.

 Sans nul doute Simon EINE est un homme pudique. Ce qui le pousse à sortir de sa réserve, c’est quelque chose qui va plus loin que lui-même, c’est le sentiment de reconnaissance à l’égard de ses parents juifs polonais émigrés, son père, tailleur, qu’il sait si bien décrire, et sa mère partie trop tôt, tuée dans le camp d’Auschwitz.

 C’est pourquoi aussi Simon EINE est resté insensible aux sirènes de la vanité. Il lui convient amplement de rester du côté des humbles artisans, de partager toujours et encore, leur pain quotidien.

 Mais son livre s’adresse aussi à tous ceux qui envisageraient  d’écrire leur autobiographie. Je crois  bien que l’autobiographie est un genre littéraire très difficile. Il faut être écrivain pour s’embarquer dans une telle entreprise. Qu’est-ce qu’un écrivain, c’est quelqu’un qui  respire avec les mots, sans d’autre artifice que  cette respiration même qui demande du travail. Et  c’est là aussi où l’acteur rejoint  l’auteur, grâce à  cet art suprême qui consiste à placer sa voix.

 De très belles pages, dignes des grands poètes qu’a côtoyés Simon Eine, traversent ce livre.

 Vais-je en dire davantage sachant que Simon Eine n’aime pas les louanges.

 Oui tout de même, en tant spectatrice et lectrice, je persisterai à dire que le livre de Simon EINE a réveillé chez moi la même émotion  que j’ai eue jadis, il y a quarante ans au théâtre en le découvrant en Don Salluste et aussi en Valère, amoureux transi d’Elise, puisque c’est avec les  mêmes accents passionnés qu’il peut écrire à  propos d’une scène d’amour avec Micheline BOUDET dans les « Fausses Confidences » de Marivaux :

 « C’est un moment magnifique à jouer. Un de ces moments que seul le théâtre procure, moments magiques d’abandon, d’ivresse  de pur délire, où l’on cesse d’être seulement soi-même ».

 Paris, le 25 Décembre 2012  

Mis à jour le 1er Octobre 2020

 Evelyne Trân

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L’Amérique n’existe pas de Peter Bichsel – Fantaisie théâtrale – Mise en scène de Dominique Lurcel avec Guillaume van’t Hoff à l’Essaïon Théâtre 6, rue Pierre au Lard 75004 Paris – les dimanches à 18h et les lundis à 19h15 du 27 septembre au 26 octobre 2020 – Tout public à partir de 8 ans – Durée : 1h10 –

De  Peter Bichsel (Histoires enfantines, Gallimard 1971)

Fantaisie théâtrale

Jeu : Guillaume van’t Hoff

Mise en scène : Dominique Lurcel

scénographie : Adèle Ogier

lumière : Guislaine Rigollet

Qu’est-ce qui vous fait choisir une pièce plutôt qu’une autre ? Le titre aurait beaucoup d’importance. Au mot Amérique je sursaute, je pense à l’Amérique de Kafka que je n’ai pas lu, je pense à toutes les Amériques avant les Etats Unis, aux Indiens. Me voilà bombardée de clichés ! Que cette Amérique n’existe pas, cela ne me dérange absolument pas. Il s’agit d’une formule bien sûr et très théâtrale. Ce n’est qu’au théâtre qu’on peut affirmer en tapant du pied, sans se ridiculiser « Non-monsieur, je n’existe pas ! » ou encore  » Oui madame, l’Amérique n’existe pas « .

Toute incongruité par sa monstruosité est susceptible de nous faire bondir. Que l’on balaie ou pas les mots sous sa porte, à vrai dire nous sommes tous à la même enseigne c’est-à-dire capables de jongler avec eux, et même de les prendre à la lettre. Dès lors qu’une phrase est bien construite, elle dispose d’une cohérence indubitable qui peut fléchir notre raison, nos doutes et ce faisant nous ouvrir la porte de l’imaginaire à bras ouverts.

« l’Amérique n’existe pas et vous ? » Nous pourrions continuer la conversation avec les personnages de Peter Bichsel lesquels, il faut bien le dire, n’ont cure du bon sens général.

Parce que le bon sens général, n’est ce pas, c’est terriblement ennuyeux !

L’inventeur, l’homme qui ne voulait plus rien savoir, l’homme qui avait de la mémoire, l’homme qui voulait vérifier que la terre est bien ronde, l’homme qui n’avait à la bouche que le nom de Yodok, ont en point commun un individualisme forcené et une révolte souterraine, intérieure et dévastatrice contre le train-train quotidien qui les empêche de s’exprimer.

On pourrait dire vulgairement de ces gens-là qu’ils ont pété un plomb ou qu’il leur manque une case.

Elle est tout à fait fabuleuse cette histoire du vieil homme qui ne supportait plus d’avoir en face de lui toujours la même table, le même lit etc. et qu’il ne trouva d’autre solution que de changer le nom des objets :

Le lit, il l’appelait portrait

La table, il l’appelait tapis

La chaise, il l’appelait réveil

Le journal, il l’appela lit

Le miroir, il l’appela chaise

Le réveil, il l’appela album

L’armoire, il l’appela journal

Le tapis, il l’appela armoire

Le portrait, il l’appela table

Et l’album photo, il l’appela miroir.

Il parait que beaucoup d’enfants jouent à ce jeu-là. Ça a l’air absurde mais ça a tout de même un sens.

Prenez au mot l’homme qui vous rembarre en disant « Je ne veux plus rien savoir » et même s’il fait beau temps. Pour ce, il calfeutre ses fenêtres.

Mais jusqu’où peut-on aller en raisonnant de la sorte ?

Pour le savoir, vous devez vous rendre au théâtre de l’Essaïon, écouter le formidable comédien Guillaume van’t Hoff qui nous embarque  dans les histoires certes enfantines de Peter Bichsel mais surtout alléchantes, parce que ses personnages nous rappellent que le fantastique, dans le fond, est à portée de main, qu’il peut nous entrainer très loin à partir d’un petit rien, quelque chose qui dépasse de votre poche, vos méninges, vos lapsus, enfin qui déborde de la corbeille à rêves.

Il y a cette montagne de cubes imaginée par la scénographe Adèle Ogier avec laquelle bataille le conteur plus beckettien que jamais (souvenons-nous de Willie dans Oh les beaux jours). De fait c’est le comédien qui jette un sort à ces cubes qu’on a envie de bousculer parce qu’ils donnent à la fois l’impression d’être immuables puisque tous semblables et en même temps à la merci d’un coup de pied qui les fera dégringoler, à la fois lourds et légers.

Guillaume van’t Hoff a le physique de l’emploi, mi-homme, mi-enfant, il a la grâce d’un lutin qui applaudit à toutes les folies des personnages de Peter Bichsel.

Peter Bichsel est un écrivain de langue allemande, célèbre en Suisse pour ses nouvelles et chroniques – où fleurissent les portraits d’étranges humains rencontrés dans des cafés – celles couvrant les années 1980 à 2008, étant rassemblées dans un livre hautement recommandé « La couleur isabelle ».

Le spectacle mis en scène par Dominique Lurcel est une véritable boite à pandore contre l’ennui. A ne pas manquer !

Paris, le 29 Septembre 2020

Evelyne Trân   

Le Nez d’après Nikolaï Gogol, mise en scène de Ronan Rivière – Compagnie Voix des Plumes (Ile-de-France) – 1h15 sans entracte – tout public à partir de 8 ans – Au Théâtre 13/Jardin 103 A Bd Auguste Blanqui 75013 PARISdu 8 septembre au 11 octobre 2020 du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h.

Avec Laura Chetrit (Alexandrine), Michaël Giorno-Cohen (Le Barbier),

Ronan Rivière (Le Nez, Le Policier), Jérôme Rodriguez (Kovalev), Jean-

Benoît Terral (Le médecin, Michka), Amélie Vignaux (Prascovia) et au

clavecin et orgue Olivier Mazal.

Adaptation Ronan Rivière, Musique Léon Bailly,

C’est une première, les spectateurs assistent tous masqués à une belle mascarade, celle menée tambour battant par le Nez de Gogol.

C’est qu’il avait du pif Gogol, cet auteur Russe à tel point que nous pourrions croire qu’Edmond Rostand eut vent de ses reniflades pour sa fameuse tirade des nez dans Cyrano.

La nouvelle du Nez parue dans la Revue le Contemporain en 1835 grâce à Pouchkine fut tout d’abord refusée par le magazine L’Observateur de Moscou qui la jugeait « triviale et sale ». Elle a pour personnage principal le nez d’un fonctionnaire qui fait pour ainsi dire une fugue et jette le trouble dans la société par ses frasques au grand désarroi et honte de son propriétaire.

Gogol fut employé dans l’administration et il faut croire que le Nez s’inspire de cette expérience malheureuse. Il brocarde allègrement le milieu des fonctionnaires à travers le personnage de Kovalev fat et imbu de sa personne et si préoccupé de son apparence que la perte de son nez devient une tragédie comique.

Sous couvert d’une couleur fantastique, ce nez, avant de reprendre hélas sa place sur la face inique du fonctionnaire, deviendra le libertin en cavale, objet de toutes les poursuites puisque non seulement son absence défigure son propriétaire mais que livré à lui-même, il devient dangereux.

Un nez vengeur fruit de l’inconscient de Gogol lui-même, un Gogol qui puise dans son exaspération – il n’aimait pas, parait-il son nez volumineux – face aux apparences n’offrant à votre nez qu’un rôle décoratif, de même qu’il y a tout lieu de penser que pour lui les fonctionnaires étaient aussi bêtes et méchants que leurs pieds ou leur nez cela va sans dire.

Fruit donc d’une exaspération olfactive, d’une atmosphère irrespirable celle dans laquelle a baigné l’employé Gogol, ce nez en cavale exprime bien une part de notre corps celle impossible à maitriser qui échappe à tout raisonnement et toute science en dépit de tous nos efforts dérisoires et désespérés sauf en se résignant à tristement ou comiquement se désigner : Mais regarde-toi, bon sang !  

Reconnaissons que l’adaptation théâtrale du Nez par Ronan Rivière tombe à pic aujourd’hui. Désormais masqués, bâillonnés à cause du Covid, nos bouches, nos joues, et nos nez ont fichu le camp. Certes, il est possible de les voir encore dans les terrasses du café, mais dans la rue, dans les transports, il est impossible à Paris, à Nice, à Marseille etc. de se dévisager.   

Serions-nous en train de perdre cette convivialité naturelle, cet élan fraternel vers l’inconnu croisé sur le trottoir en nous réfugiant derrière notre masque. Sans compter que nous n’existons que par le regard de l’autre. Cette sommation du Covid qui n’en finit pas de durer, risque bien de nous rendre grincheux, peureux, et voire dégoûtés de la face de l’autre que l’on n’imagine plus que fort désagréable puisqu’elle se cache.

Revenons au spectacle Le Nez, spectaculaire et fraternel. Il s’agit d’un beau travail de la compagnie La Voix des Plumes, tant sur le plan du décor amovible et original que sur le plan des costumes et du jeu des comédiens. Ces derniers se sont astreints à porter le masque mais et cela est extraordinaire, ils réussissent à le faire oublier et c’est la puissance expressive des personnages qui sont aussi égarés ou chamboulés que des personnages de Pirandello qui s’impose.

Ronan Rivière réussit par un tour de magie, après tout cela n‘est pas évident pour des cerveaux asservis à la logique, à assurer la présence de ce Nez intempestif, invasif, certes il ne s’agit pas du nez de Cléopâtre, mais c’est encore mieux, sur scène, il mobilise tous les regards, à la fois vaillant et innocent, inconscient !

Paris, le 27 Septembre 2020

Evelyne Trân

Article précédemment publié dans le MONDE LIBERTAIRE

https://www.monde-libertaire.fr/?article=Le_brigadier_neanmoins

BOULE DE SUIF DE GUY DE MAUPASSANT – Adaptation André SALZET et Sylvie BLOTNIKAS – Mise en scène de Sylvie BLOTNIKAS avec André SALZET au Théâtre du Lucernaire 53 rue Notre Dame des Champs 75006 Paris du 2 Septembre au 18 Octobre 2020 du Mardi au Samedi à 18H30 et le Dimanche à 15H.

CRÉATION LUMIÈRES : YDIR ACEF

MUSIQUE : CÉSAR FRANCK
PRODUCTION : COMPAGNIE CARPE DIEM ARG

La nouvelle de Maupassant Boule de suif, c’est tout d’abord un objet de la littérature dite classique. Maupassant y règle les phrases comme un photographe ajuste le plus précautionneusement possible son objectif. Les tremblements de la main ne sont pas permis. Il faut saisir pourtant les impressions qui se chevauchent suivant que l’on s’éloigne ou se rapproche un tant soit peu de la vision que l’on souhaite figer à jamais sur une photographie. En vérité, la photographie ne correspond jamais à l’impression qui a motivé le désir de la fixer.

Pour l’écrivain Maupassant, disciple de Flaubert, un mot, une phrase peuvent déclencher des émotions chez le lecteur. Il faut pourtant les brider ces émotions. Faute de quoi la route celle de l’écriture serait réputée difficile, vaseuse ou encore vertigineuse.

Mais comment donc faire entrer dans le cadre d’un récit, ce qu’il est convenu de nommer la nature humaine sans avoir auparavant développé sa propre vision critique.

Maupassant observe de loin et de près des comportements de personnages que n’importe quel individu peut se targuer de reconnaitre. Il joue le rôle d’un miroir ni grossissant ni déformant mais suffisamment banal pour faire crépiter tous ces détails susceptibles d’entrer dans la description d’un individu, celui qu’on entrevoit dans la foule, celui dont on s’écarte vivement parce qu’il froisse notre épiderme ou nous rappelle de mauvais souvenirs, celui ou celle dont l’apparence nous choque, celui ou celle qui nous étonne ou nous fait rêver.

Dans la nouvelle Boule de suif, Maupassant se révèle particulièrement impitoyable dans le portrait qu’il fait d’une société bourgeoise dont il révèle les pensées et les gestes d’autant plus « assassins » qu’ils sont banals et qu’ils répondent à des réflexes devenus conventions immuables.

L’intrigue du récit en soi est mince. Il s’agit juste d’un fait divers, un de ces faits divers qui passent à la trappe parce qu’ils ne changeront pas la face du monde et qu’ils n’intéresseraient personne si l’écrivain n’avait pas réussi à force d’arguments descriptifs à en extirper le venin qui en découle.

Donc, Maupassant raconte comment au mépris de la personne humaine, des bourgeois vont livrer une prostituée dénommée Boule de suif à l’ennemi Prussien afin de recouvrir leur liberté.

André SALZET est un paisible narrateur qui se soucie du bruissement de la langue. C’est une question de respiration aussi bien pour le comédien que pour l’auditeur. Le charme de la voix agit, surprend même. Il est donc possible d’énoncer de façon agréable un fait divers révoltant. Le récit s’est déroulé comme « sous le Pont Mirabeau coule la Seine …  les jours s’en vont, je demeure ».

C’est sans doute une part de la mélancolie et de l’état d’esprit de Maupassant que met en valeur la mise en scène sobre et efficace de Sylvie BLOTNIKAS, en y imprimant aussi ce rayonnement d’ironie en taille-douce irrévocable.

Paris, le 15 Septembre 2020

Evelyne Trân

ET PENDANT CE TEMPS SIMONE VEILLE ! A LA COMEDIE BASTILLE 5 rue Nicolas Appert 75011 Paris Samedi à 19h, dimanche à 15h, lundi à 19h et mardi à 19h – Tél : 01 48 07 52 07

Représentations supplémentaires : vendredi 2 octobre 2020 à 19h, vendredi 16 octobre à 21h, samedi 17 octobre à 21h, vendredi 23 octobre à 21h, samedi 24 octobre à 21h,  vendredi 13 novembre 2020 à 19h, vendredi 4 décembre 2020 à 19h et jeudi 10 décembre à 21h et vendredi 18 décembre 2020 à 21h.

Relâches le dimanche 4 octobre et samedi 28 novembre 2020

Chansons: Trinidad 

Mise en scène: Gil Galliot 

Interprètes: Agnès Bove – Dalia Bonnet – Anne Barbier – Bénédicte Charton –  Nelly Holson – Anne Le Coutour – Trinidad

Auteurs: Trinidad, Corinne Berron, Bonbon, Hélène Serres et Vanina Sicurani

Direction musicale: Pascal Lafa / Scénographie: Jean-Yves Perruchon / Costumes: Sarah Colas

Elles ont bien raison de le souligner, Marcelle, France, Giovanna, et Simone (celle qui veille) qui trèpignent chacune du haut de leurs talons d’ouvrière, de petite bourgeoise ou de classe moyenne, la dépénalisation de la pilule contraceptive avec la loi Neuwirt votée en 1967, ce fut un petit pas pour la femme mais un grand pas pour l’humanité qui vaut bien celui de l’homme sur la lune.

Une loi qui semblait renvoyer aux calendes grecques celle du 31 Juillet 1920 qui interdisait toute contraception sous peine d’amende et de prison et déclarait « crime contre l’État » l’avortement . En effet, la pilule n’était pas remboursée par la sécurité sociale et il faudra attendre la promulgation de la loi Veil, le 17 Janvier 1975, pour la dépénalisation de l’avortement, sous certaines conditions.

Les premières femmes qui ont bénéficié de la pilule contraceptive sont tout au plus sexagénaires aujourd’hui et encore fort pimpantes.Leurs tribulations féministes couvrent trois générations, certaines sont issues de familles de 14, 20 enfants, ce qui est inimaginable de nos jours.

TRINIDAD, l’auteure principale de cette épopée féminine, a pris le parti d’en rire, en faisant sortir de leurs gonds trois femmes aux destins différents, mais toutes allumées par un désir d’affirmer leurs droits, de se reconnaître en tant que femmes dans un monde où elles peuvent encore être éclaboussées, humiliées en tant que sexe faible.

Tu nais homme ou tu nais femme, tu veux ou tu veux pas d’enfant, un coup de dés du hasard !! ?? Dire que le vingtième siècle a bouleversé cette fatalité binaire ! Les femmes d’aujourd’hui ont en héritage des siècles de luttes pour la libération morale et sexuelle de la condition féminine. « On ne nait pas femme, on le devient », constatait amèrement Simone de Beauvoir. Mais le racisme sexiste écorne aussi bien les hommes. Dame nature a somme toute bien fait les choses, nous nous ennuierions dans un monde asexué.

Ce que comprennent avec beaucoup d’humour les femmes que met en scène la comédie de TRINIDAD. Pas question de renoncer à sa féminité, aux plaisirs de la séduction et de se ficeler dans le carcan d’une idéologie féministe. Il y a du bonheur à se sentir femme, à le dire, à le chanter, c’est ce qui frappe vraiment dans ce spectacle où les comédiennes se fondent dans cette épopée effarante des années 5O à nos jours, de façon jubilatoire, quasiment explosive.

 Les chansons de TRINIDAD font sauter le bouchon de vieux tubes décapants où s’engouffrent pêle mêle sur l’écran de nos souvenirs, les clins d’œils de Gainsbourg et Birkin, Claude François etc. sans oublier les désuètes mais toujours à l’oeuvre, publicités ménagères. Jolie pommade des actualités des 20ème et 21ème siècles qui continuent à suer – eh oui, les images transpirent – elles le peuvent en levant leur regard vers Simone VEIL, impassible et souriante, qui réussit à faire voter la loi sur l’avortement face une assemblée ahurie d’hommes stupéfaits.

Voilà un spectacle en pleine ébullition, joyeux et instructif, servi par la mise en scène légère et super bien cadencée de Gil GALLIOT. Un quatuor de femmes qui continue à ruer dans les brancards pour que tienne à l’affiche cette Simone qui veille – dit-il – au Féminin.

Paris, le 31 Décembre 2015

Mis à jour le 13 Septembre 2020

Evelyne Trân

HENRY PESSAR : un arbre à histoires fabuleuses, sur les pages d’un livre : Dans la mémoire des étoiles (EDITIONS APOPSIX)

Henry PESSAR nous a quittés ce 19 Août 2020. J’avais écrit un article en 2013 sur son livre autobiographique « Dans la mémoire des étoiles » que je reproduis ci-dessous. Ce livre en version papier est malheureusement épuisé mais il doit être possible de se procurer une version numérique sur le site Photos en ligne Henry-Pessar.Com.

Je souhaite vraiment que ce livre soit réédité. D’une curiosité inlassable , Henry Pessar a parcouru le monde en tant que reporter photographe, journaliste et écrivain. Il déborde, je ne peux en parler au passé, d’idées, d’anecdotes toujours extraordinaires dont nous avons bénéficié notamment lors d’émissions à DEUX SOUS DE SCENE sur Radio Libertaire 89.4. Sa faconde alliée à une grande sensibilité lui ouvre beaucoup de portes, celle de John Lennon et Yoko Ono, notamment qu’il a photographiés lors de leur bedroom, Cela dit son musée imaginaire s’étend aux artistes moins connus, le mot fabuleux revient souvent dans sa langue et son enthousiasme, ses coups de coeur sont revigorants.

J’invite vivement les lecteurs à découvrir son site :

https://www.henry-pessar.com/

Henry PESSAR est un arbre volant qui prend racine là où il se déplace. Bien sûr la comparaison avec un arbre peut paraître saugrenue mais c’est l’impression qu’il donne car il regorge d’antennes et sait faire fructifier dans son corpus terrestre les éléments essentiels de l’eau et de la terre.

L’arbre de sa mémoire est si spongieux qu’il est capable de recueillir et de conserver toujours en mouvement tout ce qui contribue à son exaltation et  sa curiosité insatiable vis-à-vis d’un monde qu’il a parcouru et qu’il  parcourt toujours en quête de nouvelles rencontres souvent confondantes, inattendues, étranges, débordantes.

Dans son roman-voyage intitulé « Dans la mémoire des étoiles » Henry PESSAR  tisse sa toile d’araignée de telle sorte que le lecteur puisse s’y déplacer comme sur une carte du monde presque en suspension et sans se soucier ni du décalage horaire, ni des distances, en se laissant balloter tout simplement, suspendu à l’écriture  élégante et souple, légère et intimiste.

Evidemment, Henry PESSAR, en digne chasseur de papillons de rêves a choisi pour le lecteur les histoires les plus incroyables, celles qui débordent de la soupière. Mais encore faut-il être capable de soulever le couvercle.  Avec Henry PESSAR pour guide, le lecteur finit  par se croire visionnaire car c’est sous la nappe de l’invisible à l’œil nu que se présentent les  plus saisissantes découvertes.

Oui  vraiment, il faut se laisser surprendre par le guide de musée aveugle, le vieillard aux yeux d’azur,  assister à sa rencontre avec José  GORRAL, un « rouge » espagnol, réfugié à Gibraltar qui pleure en lisant un  poème de LORCA, suivre l’enterrement d’un ami au cimetière de Tolède…

Ses personnages sont des villes : TOLEDE, SAN MIGUEL, SANTO DOMINGO, EDINBOURG, CHARTRES, COPENHAGUE …et des anonymes qu’il baptise : le lévrier philosophe, le lapon de haute époque …

Ses évocations stupéfiantes ne sont pas sans rappeler Jorge-Luis BORGES, autre voyageur de mémoire impénitent.

Pour réveiller sa vision de Kirsten, une femme aimée, Henry devient lyrique et c’est si beau que je ne résiste pas à vous livrer cet extrait :

« Redoutant de perdre ce joyau, je dois tenter de me rapprocher de toi avec prudence ; évoquant à peine les bribes de toi qui somnolent au fin fond de ma  mémoire. Je crains de pulvériser ton image et te réduire en miettes impalpables… Souvenir restauré qui ne m’appartiendra plus ; qui n’existera qu’au second degré, réinventé, éloigné de cet instant aux mélancoliques délicatesses ; tel le parfum trop suave, volatile d’une rose thé. »

Voilà un livre à lire sans soif, un soir par exemple où on a laissé tomber la télévision  pour s’abandonner à cet exercice audacieux de la lecture-rêve, miraculeuse… Merci Henry PESSAR !

Paris, le  11 Juillet 2013                 Evelyne Trân

Mis à jour le 27 Août 2020

Le livre des départs de Velibor Čolić  Editions Gallimard   

velibor

Photo D.R.

Connaissez-vous Velibor Čolić ?

 Il a enfoncé ses semelles dans la bonne terre de la langue française, lui le réfugié politique bosniaque qui a atterri en France en 1992, sans en connaitre un seul mot. Le fait est qu’il la maîtrise de façon sensuelle cette langue, il l’incorpore.

 Dans le livre des départs  qui fait suite à d’autres livres sur l’exil, l’écrivain délivre le journal de ses errances avec cette distance vagabonde (tant pis pour le pléonasme) du voyageur impénitent.

A vrai dire quand on a connu l’horreur de la guerre et que le cœur s’est arrêté, il y a peut-être cette sensation bizarre de se retrouver étranger au monde, n’importe où.

L’écrivain ose un portrait sans aménité sur lui-même. Il s’enivre, il bouffe, il se traîne. Est-ce lui ou est-ce personnage qui se noie parmi les autres qu’il consent à épingler tel un papillon entre quatre murs ?

Fort heureusement, il y a les femmes qu’il cultive comme des fleurs à la fois détaché et amoureux. Oui, il est possible d’aimer à distance, ne serait-ce que pour éterniser ses fantasmes du plus commun au plus original. Oui, un fantasme a le droit d’être commun !

L’écrivain a aussi bien le sens du commun que du merveilleux. Il rêve encore et cela nous parle comme toujours cet « autre » qu’on imagine de loin si proche.

Evelyne Trân

Eze le 13 Août 2020 *

  • Article précédemment publié dans le Monde Libertaire en ligne le 3 Août 2020  

 

 

L’anarchiste inachevé Arthur Rimbaud de Patrick Schindler aux Editions du Monde Libertaire.

rimbaud bis

Patrick Schindler était l’invité de l’émission « Deux sous de scène » sur Radio libertaire, le 11 Juillet 2020. L’émission peut être téléchargée sur le site anarchiste.info.

Connaissez vous Rimbaud ? De nom bien sûr ! Mais Rimbaud, c’est un pays qu’on n’a jamais fini d’explorer, une terre qui semble s’affranchir des notions d’espace et de temps. Durant son existence Rimbaud a voulu lui donner du relief à cette terre imaginaire confrontant ses illuminations d’adolescent au sol assoiffé de l’Afrique.

 Rimbaud à l’envers et à l’endroit avec cette frontière inimaginable, impossible mais existentielle, voire cruciale qui lui a permis de décréter « Je est un autre ».

 Oui, il fallait bousculer les frontières, il fallait être avant même de devenir ce Rimbaud poète qui envoie des signaux solaires aux affamés de liberté et d’orgasmes.

 Rimbaud, c’est l’homme qui jouit en regardant le soleil et en écoutant la pluie ruisseler sur sa peau. Une petite anecdote : j’ai découvert Rimbaud au programme scolaire vers 15/16 ans et j’ai été tellement surprise par le décalage entre le discours rigide de la prof et le poème « Le bateau ivre » que j’ai dû m’abstenir de cours pendant 2 mois pour cause de dépression. J’avais compris que je ne pouvais rien écrire sur les poèmes de Rimbaud qui puisse être entendu.

 Ce bateau ivre à l’époque comme nombre d’adolescents, j’ai dû m’y identifier et sans rien comprendre !

 Alors en découvrant le livre de Patrick Schindler « L’anarchiste inachevé, Arthur Rimbaud » me revient en boomerang le choc émotionnel  de l’adolescente submergée par la vague d’un poème.

 Patrick Schindler aime raconter des histoires. Si je dis que son livre peut tenir entre les mains de tous les adolescents (et les adultes toujours adolescents) c’est parce que ce livre est aussi instructif que vivifiant. Pour une fois la connaissance objective ne vient pas borner le sentiment mais lui permet de rejoindre le rivage. Mais il n’y a pas de destination définitive, seulement des étapes et Patrick Schindler invite intelligemment les lecteurs à continuer le voyage.

 Les pages des poèmes de Rimbaud, Verlaine, Nerval, restaient éparses sur mon lit, elles se touchaient. Les mots flottaient devant moi, je refusais de les figer. Ils étaient vivants, que Diable ! Ils respiraient l’écume, le sel, l’amertume, la sueur et je pouvais m’étendre sur cette mer de mots.

 Que dis-je ! Rimbaud est un anarchiste effrontément sensuel mais pas seulement individualiste ou narcissique. Sa vie, celle que ses biographes se sont escrimés à décrypter, reste cette grande bouffée d’air à pleins poumons qu’il a refusé de contenir pour aller au bout de lui-même, ce bout de soi-même qui nous rattache aux autres infiniment.

 Tout à fait passionnant, « L’anarchiste inachevé, Arthur Rimbaud » nous permet de sonder aussi bien nos ignorances, nos préjugés sur le poète que d’explorer tous ces chemins qu’a empruntés Rimbaud aventurier d’une terre toujours à inventer où l’anarchie et la poésie se rejoignent.

 Et cette belle rencontre réussit à faire voler en éclats la poésie raide comme une statue. Qu’on se le dise, la poésie peut se vivre à pleins poumons, telle celle de Rimbaud, l’anarchiste inachevé, l’anarchiste humain, trop humain !

 Eze, le 12 Août  2020 *

 Evelyne Trân

 * Article précédemment publié sur le Monde Libertaire en ligne le 14 Juillet 2020 

N.B : L’Anarchiste inachevé Arthur Rimbaud de Patrick Schindler est publié par les Editions du Monde libertaire. Il est disponible à la librairie Publico.

 

 

Reprise du spectacle « Gaston COUTÉ, L’INSURRECTION POETIQUE » par BRUNO DARAQUY, comédien. A Paris et en tournée : saison 2020/2021. Programmation en cours.

COUTE

En parallèle à d’autres aventures artistiques («A toi» tour de chant avec Nathalie Fortin, 2009, «Calamity Jane le procès» de et avec Patrick Font, 2013 ; «François Villon corps à Cœur» de Jean-Pierre Joblin, 2018), Bruno Daraquy a décidé de repartir sur les chemins de Gaston Couté. Un spectacle en solo dans lequel le comédien-chanteur raconte l’itinéraire du poète en interprétant ses textes majeurs.

 Entretien avec BRUNO DARAQUY

Propos recueillis par Laurent Gharibian en Juillet 2020.

Q: Quel est ton premier contact avec Gaston Couté?

             Entre Couté et moi, il existe d’abord un lien affectif parce que la langue qu’il emploie dans une grande partie de son œuvre est celle de mon arrière-grand-père. A quelques détails près, ils parlaient le même patois, cette langue d’oïl, ce langage témoin de l’ancien français. Tous deux étaient aussi des anticléricaux convaincus.

Ma rencontre avec Gaston Couté passe donc avant tout par le cœur. Une langue familière et un anarchisme de bon sens empreint parfois de naïveté m’ouvraient toutes grandes les portes de son œuvre.

J’ai ensuite découvert les enregistrements de Gérard Pierron et Bernard Meulien qui ont sans doute le plus contribué à sortir Couté des oubliettes. Puis ceux de Vania Adrien Sens, Jacques Florencie, Claude Antonini, Marc Robine… qui ont aussi apporté leur touche personnelle.

Enfin, tout cela ne pouvait que me conduire aux œuvres complètes éditées par Le vent du ch’min en 1976 et rééditées en 2018 par Les Editions Libertaires.

Q: Il y a donc un lien affectif. Cet arrière-grand-père connaissait-il Couté? Etait-il de la même région?

         Il ne connaissait pas Couté et n’était pas Beauceron mais Normand. De Louviers. Il n’y a que 200 km qui séparent cette ville de l’Eure de Meung-sur-Loire et seulement 100 km pour relier Louviers et Chartres. Les patois sont très proches.

Q: L’œuvre de Gaston Couté, c’est aussi cette langue originale, ce patois beauceron…

Les puristes du patois beauceron disent peut-être de moi: «Ce gars-là a pris des libertés». Oui!

Mon propos n’est pas d’être absolument fidèle à l’accent ou au patois. Je pense que beaucoup de ses interprètes font de même.

Pourtant il me semble que toutes et tous se sont tenus au maximum à la forme originale et donc… au patois de l’auteur.

Q: De temps en temps, on a envie de comprendre certains mots du patois…

Oui mais, tout de même, nous ne sommes pas face à une langue comme le breton, le basque ou l’occitan…

Par intuition, il est facile de comprendre Gaston Couté, ça reste du français. A l’exception, en effet, de quelques mots très spécifiques mais cela n’empêche pas de comprendre l’ensemble.

Pour les gens du sud, celles et ceux dont l’oreille est d’Oc par exemple, c’est un peu plus compliqué, il faut le reconnaître.

Q: Lorsque l’on t’entend, on apprécie la saveur des mots, l’accent léger. En spectacle complet ou avec seulement quatre textes comme ce soir, tu as déclenché les rires. La réaction est immédiate…

Il y a quelque chose de très sensuel dans cette langue qui véhicule des idées d’une actualité terrible. Les Electeurs, c’est formidable. Tout le monde comprend!

Je ne sais pas si la sensualité est dans la langue ou en Couté car sensuel, il l’était. Un type à fleur de peau, aigu, extrêmement malicieux.

Ce qui est succulent chez Gaston Couté c’est son art de passer du rire au drame en une phrase.

Q: Gaston Couté, un peintre du clair-obscur?

 Oui. Tout à fait.

Q: On pourrait penser aux frères Le Nain qui ont peint le monde paysan sous le règne de Louis XIV. Ils ont rencontré un succès extraordinaire. Cette matière picturale peut se comparer au style de Gaston Couté. Un style Gaston Couté jamais égalé… peut-être?

Il faudrait avoir tout lu pour le savoir mais voici ce que dit Michel Ragon dans son Histoire de la littérature prolétarienne de langue française: «Il y a peu de chantres de l’ouvrier agricole. Qui pourrions nous citer avant Couté? Qui après?»

Interpréter Gaston Couté me mène bien souvent à la lisière du conte – Il a souvent mis la poésie au service de la «racontade»…

La grande richesse de Gaston Couté c’est de dire des choses importantes avec des mots simples. Et par conséquent d’être accessible à tout le monde, de parler de la vie quotidienne avec tout ce qu’elle peut receler de beau, de poétique, de sensuel mais aussi de grave, de terrible.

Cette puissance émotionnelle, c’est peut-être ça le style Couté.

Q: Peut-on dire que Couté, tel un peintre, possède ce don d’observation? Tu parlais tout à l’heure de quelqu’un d’aigu. Il y a chez lui une acuité du regard tout à fait étonnante…

Tu parles de clair-obscur, des frères Le Nain… Effectivement, il travaille comme un peintre mais il n’est pas le seul poète dans ce cas.

Couté écrit sans fausses notes, son rythme est soutenu et c’est un révolutionnaire. Pas seulement au sens politique et social du mot.

Il écrit bien sûr dans la presse révolutionnaire, anarchiste de l’époque mais dans toute son œuvre il dénonce l’hypocrisie des «bonnes morales», les mensonges des curés, la rapacité des riches et la condition des «sans rien».

Q: Ces images restent, s’impriment dans les mémoires. Elles touchent les gens…

A plus d’un titre! D’abord – et je dirais malheureusement – elles sont d’une actualité criante. Comment ne pas penser à ces hommes, ces femmes, ces enfants qui dorment dans les rues lorsqu’on écoute Le christ en bois?

Et Le gâs qu’a perdu l’esprit, n’est-ce pas parfois celui qui harangue la foule dans la rue ou sur les quais du métro?

Ensuite, l’écriture dynamique et, comme nous le disions, imagée où l’humour est toujours en embuscade. Enfin, la générosité et cet amour de la vie qui transpirent dans toute l’œuvre.

Q: Ta découverte des œuvres complètes de Gaston Couté s’est faite à travers le papier. Qu’est ce qui t’a donné envie de passer de lecteur à acteur?

La réponse tient en un seul mot: nécessité.

A un moment donné m’est venu le besoin absolu de mettre au service de cette œuvre tout ce que j’avais pu apprendre en pratiquant le théâtre.

C’est ma manière à moi d’être, je crois, un passeur.

La lecture de Couté est un peu ardue. Pas autant que François Villon, bien sûr, mais tout de même, ça peut sembler fastidieux. Il faut que nos yeux et notre cerveau s’accoutument à l’écriture. Couté, il faut le dire, se le lire à haute voix.

Il faut que des chanteurs, chanteuses, comédiens et comédiennes s’emploient à faire vivre l’œuvre. C’est ça qui motive les lecteurs et lectrices à passer outre les difficultés. Passé cet obstacle, la route est belle.

Chez toi, il y a une grâce qu’on ne pense pas trouver quand on lit le texte. Une grâce que l’on ne trouve pas chez tous tes confrères. C’est un apport. Autant que la gestuelle très étudiée mais toujours naturelle.

Moi, je suis un peu dans la «racontade», ça me va bien car mon approche se fait moins dans l’interprétation poétique que dans celle d’un conteur.                       Je pense que Couté est un grand auteur. De nombreux artistes l’abordent avec leur propre sensibilité. Ils proposent leur lecture de l’œuvre.

Q: Tu aimes le mot «racontades». Il est évident que le public aime entendre des histoires avec un début, un milieu et une fin. Des histoires avec un sens, je ne dirai pas profond mais plutôt ancré dans le réel. Une résonance avec aujourd’hui?

Oui, un sens parfois assez profond. Il y a aussi des choses plus légères et des coups de canif… Dans «Les Electeurs», Couté moque le système, il rit des électeurs qui, comme les moutons, se font tondre avant de finir à l’abattoir…

Q: Parlons du poème  «Les Bornes» qui m’a beaucoup impressionné.

Couté aborde ici l’éternelle question de la propriété. Mais aussi de l’insatiabilité des hommes.

Par ailleurs, quand on lit ce texte (comme dans de nombreux écrits de Couté par exemple Les Mangeux d’terre), on ne s’étonne pas que la Beauce soit devenue ce qu’elle est: une espèce de no man’s land dont on nous raconte qu’elle est le grenier de la France alors que c’est un cancer! Cette terre est morte d’avoir été maltraitée, exploitée outrageusement! Rien n’y pousserait si on n’y mettait pas des tonnes de saloperies!

On a arraché les haies, rien n’arrête le vent; de ce fait la faune et la flore sauvage ont disparu en grand nombre…

Q: Les effets pervers du remembrement…

Oui, entre autres. La disparition des haies a été quelque chose de terrible.

Q: Dans l’œuvre de Couté comment as-tu choisi les textes? Tu es passé sur certains textes et tu y es revenu? Y a-t-il des textes qui ont mûri plus que d’autres, par exemple?

Il y a, bien sûr, les incontournables (Les Gourgandines, Les Bornes, Les Mangeux d’terre…).

Il paraît que je suis le seul à avoir chanté Les Absinthes…

Il y a des textes que je ne pouvais ignorer comme Les Electeurs et surtout La Chanson d’un gâs qu’a mal tourné.

Les Electeurs parce que l’anarchiste que je suis ne pouvait pas se priver d’une telle perle. (rire)

Pour La chanson d’un gâs qu’a mal tourné, c’est autre chose. Il y a dans ce poème une évidente filiation qui va de Villon à Brassens et passe clairement par Couté.

«Ho Dieu! Si j’eusse estudier

Au temps de ma jeunesse folle

Et à bonnes mœurs dédié,

J’eusse maison et couche molle

Mais quoy? Je fuyoie l’escolle

Comme fait le mauvay enfant…»

– François Villon: Le grand testament

«Dans les temps qu’j’allais à l’école

Où qu’on m’voueyait jamais bieaucoup,

J’voulais pas en fout’ un coup…»

– Gaston Couté: La chanson d’un gâs qu’a mal tourné

Je suis d’la mauvaise herbe

Brave gens, braves gens

C’est pas moi qu’on rumine

Et c’est pas moi qu’on met en gerbe…»

– Georges Brassens: La mauvaise herbe

Je suis moi-même une mauvaise herbe, pas toujours très en règle, gros mangeur de curés, épicurien voire rabelaisien (Fay ce que vouldras), je mène ma vie sans boussole.

Comme l’écrivait Couté, «ça m’a point porté bonheur» en tous cas, pas toujours…

De ce fait, Couté, Villon, Brassens… ça parle à tout mon être, au delà de la sensibilité ou de l’intellect.

Q: Il y a aussi ce texte: Les p’tits chats…

Le XIXème siècle rural s’en va pour faire place au siècle du productivisme industriel à outrance qui va provoquer un exode vers les villes. Les classes ouvrière et paysanne vont connaître une plus grande dureté, un plus grand mépris de la part des pouvoirs en place.

Encore plus dure est la condition des femmes, surtout les femmes du peuple, qui la plupart du temps subissent les hommes et n’ont aucune maîtrise de leur fertilité.

C’est encore pire pour les filles-mères. Les fameuses «dévergondées» bien souvent victimes d’un viol qui se retrouvent enceintes et que l’on rejette.

«Enfant d’peineuse, y s’ra peineux…»

Dans ce texte plein de tendresse, Couté se positionne clairement pour le contrôle des naissances mais surtout, il tape encore et toujours sur ce monde qui «t’naille et crucifie les vierges et les putains au nom d’la même morale», ce monde «qui ment jusque dans ses proverbes».

Q: Tu as prononcé un mot que l’on retrouve dans l’œuvre de Couté, c’est le mot tendresse.

Quand il parle de ses personnages, on dirait qu’il les caresse du regard…

Je crois qu’il aimait beaucoup les humains mais aussi la nature, les plantes, les animaux, tout ce qui est en vie.

Q: Pourtant il apparaissait comme un rugueux, un dur…

Pas Gaston le bonhomme mais Couté l’auteur.

Q: Evoquons ce fameux périple jusqu’à Gargilesse avec son ami Maurice Lucas. Ils font un triomphe mais parfois ils sont virés du village et partent de nuit…

Oui! Quel périple! 250 kilomètres à pieds pour aller récupérer des photos… Une folie!

Ils tentent de jouer dans les bourgs qu’ils traversent avec, en effet, des hauts et des très bas…

En raison de leur aspect rappelant plus le vagabond que le poète mais aussi parfois en raison d’une sulfureuse réputation de dangereux révolutionnaires. Parfois même, les gendarmes s’en mêlent.

Q: On le chasse ou on l’acclame. Parce que Couté a rencontré le succès dans les cabarets à Paris. Il a été reconnu par ses pairs.

On a toujours l’image du Couté maudit.

Tu as raison. A partir de 1902, il connaît un succès certain dans les cabarets. Particulièrement à Montmartre; puis il sera édité chez Ondet et collaborera  à différents journaux militants (Le Libertaire, La Guerre Sociale, La Barricade…)

Mais il meurt jeune et les artistes de sa trempe, à partir de 1910, vont être poussés en coulisse par des «humoristes» et les comiques-troupiers qui annoncent comme une fête la prochaine boucherie…

Mais il est maudit post-mortem. En cause? La guerre, bien-sûr, mais aussi sa famille, particulièrement son beau-frère, Emmanuel Troulet qui deviendra maire de Meung-sur-Loir puis conseiller général.

Il fera tout pour que l’œuvre reste aux oubliettes.

Bien que le «beauf’» en question ne soit devenu maire qu’après la mort du poète, il est certain que Môssieu Imbu c’est lui!

Lui qui avait dit un jour à Gaston: «Avec tes idées tu finiras par crever de faim!». Ce à quoi, Couté aurait répliqué: «Ben toi, tu crèveras d’indigestion!»…

Q: Ses œuvres complètes ont été publiées tardivement…

Il a fallu attendre que l’œuvre soit tombée dans le domaine public pour que l’on puisse l’éditer à nouveau. C’est en 1976, je crois, que les Editions Le vent du ch’min ont édité l’œuvre en 5 volumes plus un glossaire des mots patoisants. Dans le même temps, Gérard Pierron, Bernard Meulien, Vania Adrien Sens,  et quelques autres ont enregistré et joué Gaston Couté.

De sa mort à cette édition – près de 70 années – c’est une chaîne de quelques passeurs qui a entretenu la petite flamme… Les œuvres complètes viennent d’être rééditées par les Editions Libertaires accompagnées d’une biographie très complète et richement illustrée.

#https://editions-libertaires.org/

Q: On a vu tout à l’heure combien le public réagit. Combien il est touché…

Je les sens, je les entends, je vois bien qu’il y a des moments forts, qui marchent, qui font mouche. Mais je ne suis pas le mieux placé pour parler de mon talent… (rires)

C’est l’humanité de Couté qui touche le public. Cette grande humanité qui transpire dans chaque texte.

Et puis un sens de l’humour assez aigu, il faut le souligner.

Q: Couté a inspiré des compositeurs. Aujourd’hui, ils ont écrit de nouvelles musiques sur les textes du poète. On pense bien sûr à Gérard Pierron ou a un certain Wallon…

Oui, Jacques-Ivan Duchesne. Il connaissait très peu Gaston Couté et connaissait de très loin le travail de Gérard Pierron. C’était une lacune dans toutes les choses qu’il connaît. Il en connaît beaucoup…

Avec lui, j’étais sur une terre vierge. Je me suis bien gardé de lui faire écouter quoi que ce soit.

Il est Wallon. Un patois, il sait ce que c’est. Il sait l’importance culturelle de ces langues. Quant à son adhésion à l’œuvre, elle était évidente.

Je lui ai proposé une sélection de textes. Il en est sorti un disque et un spectacle. (Les Absinthes) paru chez Edito-Hudin en 2000, aujourd’hui épuisé. Tout éditeur est le bienvenu pour sa réédition puisqu’il vient d’être remasterisé.

 Q: Cette association a donné de beaux résultats. Une attention du public impressionnante, une réceptivité très forte. J’ai eu la sensation que les gens viennent retrouver Couté mais aussi le découvrir.

 Il y a celles et ceux qui viennent le retrouver, ou le découvrir mais aussi, celles et ceux qui le redécouvrent habillé d’autres mélodies, dans une interprétation différente.

Notre époque manque d’interprètes. Il faut jouer et chanter Gaston Couté aussi bien que Jean-Roger Caussimon ou Jacques Debronckart par exemple…

Il ne faut jamais ranger les grands ouvrages dans les caves ou les greniers. Il faut au contraire les déranger…

Q: Pour revenir à Bruno Daraquy, à ton travail de comédien et de chanteur, quels sont les auteurs connus ou moins connus que tu voudrais interpréter?

J’ai cité Debronckart et Caussimon mais la liste est longue.

Aujourd’hui je travaille sur François Villon. C’est un spectacle plus théâtral où l’on trouve plusieurs chansons signées Malto pour la musique et orchestrées par Laurent Bézert.

La pièce a été écrite par Jean-Pierre Joblin.

1463, dans l’un des cachots du Châtelet à Paris, François Villon attend. Il attend d’être pendu. Ainsi commence cette pièce intitulée François Villon corps à cœur.

Joblin a imaginé que son double lui apparaissait sur les murs de sa geôle.

Il s’ensuit une longue conversation dans laquelle le poète évoque certains moments de son existence et certaines de ses œuvres. Le tout est entrecoupé de chansons qui viennent prolonger et renforcer ces évocations.

Le poème Le débat du corps et du cœur sert de fil conducteur aux échanges entre Villon et son double.

Q: Y-a-t-il d’autres poètes auxquels tu t’attacherais?

J’aime beaucoup Lorca, peut-être pour sa fin tragique. J’aime aussi Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et Prévert… Je n’ai pas de Panthéon. J’aime quand la poésie est un pavé dans la gueule des bourgeois!

Paris le 7 Juillet 2020

Propos recueillis par  Laurent Gharibian

Liens:

#https://gaston-coute-bruno-daraquy.jimdofree.com/

#https://francois-villon-corp-a-coeur.jimdofree.com/

Avis aux lecteurs et lectrices
Ne me demandez pas pourquoi le lien sur Villon recèle une faute (corp). Je n’en sais rien! Ce sont les mystères d’internet plus insondables que les desseins du Seigneur… B.Daraquy

 

 

 

 

 

Le corps de mon père de Michel Onfray – Mise en scène et interprétation : Bernard Saint Omer . Du 21 au 26 juillet 2020 aux Estivades du Verbe Fou à 11 Heures – 95 rue des infirmières 84000 Avignon –

le corps de mon père

Il n’est pas besoin de connaître l’œuvre philosophique de Michel ONFRAY pour s’attacher à ce texte extrait du journal hédoniste du tome 1 « le désir d’être un volcan » paru en 1996.

Ce texte est en écho à sa vision d’enfant, relayée certes par des mots d’adulte mais c’est ce regard d’enfant qui transperce la page se juxtaposant en ligne de mire au portrait du père.

Bernard Saint Omer sculpteur et comédien l’appréhende comme un poème ou peut être bien une sculpture car tandis qu’il parle, ses mains et c’est un passionnant voyage, sont toujours occupées.

Des gestes frugaux comme celui de couper une pomme, malaxer une pâte, ôter un vêtement, sont en adéquation muette avec les mots du fils qui scrute presque en apnée le silence du père.

Si cette expérience, Michel ONFRAY tient à la raconter c’est qu’il croit qu’elle est à l’origine « de manière réactive» à son goût pour les mots.

Michel ONFRAY a été lui même silencieux enfant un peu malgré lui et le silence était la tierce personne. Il ne faut pas croire que le silence soit vide bien au contraire, il permet à l’esprit de s’engager vers de multiples directions, de s’attacher aux détails, de devenir réceptif aux moindres bruits, d’observer, de se laisser toucher, accrocher, impressionner par toutes ces choses qui ne parlent pas et notamment le corps du père.

Présence inéluctable du père qui s’offre en paysage à l’enfant qui le découvre, le devine, le guette, à l’affût de son mystère.

Dans ce regard du fils plein d’amour, on entend la volonté de l’auteur de parler de l’homme tout court tel qu’il lui est apparu à travers son père. Pour redonner du sens au mot humain. Celui qu’il décrit est particulier, mais il est d’autant plus éloquent qu’il est silencieux.

Ce père ouvrier agricole, taciturne, bourreau de travail, exploité et fataliste est un peu l’opposé de ce que va devenir l’auteur intellectuel prolifique, rebelle :

« Nos trajets nous ont conduits lui et moi sur deux planètes étrangères l’une à l’autre, l’une d’immanence, de silence, de paix, de générosité, de sérénité, l’autre de mots, d’idées, de ferme, de mouvements, d’inquiétude… » .

Le corps du père aboie comme une souche d’arbre. Ici, il est arbre feuillu dans ses plusieurs saisons, il peut ouvrir ses branches à l’intérieur de n’importe quel regard, il est au cœur des choses, du toucher et des songes.

Un spectacle exceptionnel, nous n’avons pas d’autre mot pour qualifier le travail de Bernard Saint Omer qui réunit le père et le fils par sa seule présence.

Paris, le 17 Septembre 2016

Mise à jour le 28 Juin 2020      Evelyne Trân