MECHANT MOLIERE, comédie loufoque de Xavier Jaillard Au Petit Hébertot, 78 Bis Bd des Batignolles 75017 PARIS. Du mardi au samedi à 20 H 3O, le dimanche à 16 H 30

moliere.1303554130.jpg Mise en scène par l’auteur Avec: Caroline Wouters; Marion Margyl ou Annick Roux; Elise Fournier; Tchavdar Pentchev; Xavier Jaillard; Christian Suarez; Güler Önel; Jean-Pierre Delaune et Fabien Heller. Location et renseignements 01 42 93 13 04 .

P.S  : L’auteur de la pièce a dû froncer le sourcil en lisant mon petit préambule sur Molière qui est, je l’avoue, complètement hors sujet. Il n’empêche qu’il continue à rôder le fantôme de Molière . Puisque je me suis un peu emmêlée les pinceaux, je vous propose  d’écouter Xavier Jaillard et Christian Suarez parler eux mêmes de cette comédie, lors de l’émission « Deux sous de scène » du samedi 23 Avril 2011 que vou pouvez entendre et télécharger pendant une semaine sur le site de Radio Libertaire (Grille des émissions).

   Ce n’est certainement pas un hasard si Xavier Jaillard a décidé de faire rentrer Molière dans le répertoire du Petit Hébertot. La figure de Molière est incontournable, elle hante tous les amoureux du théâtre depuis des siècles. Elle est un  monument du patrimoine culturel qui frôlerait le sacré si l’on oubliait qu’avant de devenir un classique, Molière a été un saltimbanque, et que sa vie fut fort mouvementée et pleine d’intriques. Molière c’est l’homme de théâtre par excellence parce que ce n’est pas seulement un auteur retranché derrière ses textes, c’est un metteur en scène et un comédien qui doit écrire et jouer pour faire vivre sa troupe.  Molière était bien loin d’imaginer que ces comédies créées à hue et à dia, pour répondre à l’exigence d’un public plus désireux de s’amuser que de réfléchir, feraient partie du programme scolaire de nos enfants. 

La vocation première d’un saltimbanque est de divertir et en ce sens l’on pourrait dire que Molière est l’ancêtre des humoristes d’aujourd’hui et de la comédie de boulevard. La comédie de la vie transposée à l’étage d’une petite société provinciale peut nous paraître archaïque et naïve alors qu’elle porte en son noyau des archétypes indécrottables, à travers ces affaires humaines que sont le mariage, la propriété, l’amour etc. 

Le directeur de supermarché, alias Xavier Jaillard a bien le droit de prendre l’habit de Molière pour signifier comme Monsieur de Pourceaugnac ou le Bourgeois gentilhomme qu’il est capable de redorer le blason de son canton, en adoptant la langue alexandrine de ce seigneur. Dans tous les cas, il s’arroge ce droit, embarquant avec lui sa famille, le maire, le banquier, la caissière, le barman homosexuel etc. dans une kermesse qui devient aussi surréaliste qu’une pièce de théâtre jouée dans un poulailler devant le ministre de la Culture.

Nous pourrions d’ailleurs, nous croire dans une foire agricole et rêveurs, imaginer que les poules, les vaches, les bœufs et les ânes comme dans la crèche de Bethléem, parlent en alexandrins. Car ces étranges formes de vers forment la paille de cette pièce d’où surgissent en clameurs, ébouriffés des comédiens étonnamment à l’aise. Génération spontanée ou pas, ils prennent un malin plaisir à marcher sur les débris de leurs coquilles en faisant joyeusement cocorico en alexandrin, pastichant ici et là quelques chanteurs de notre patrimoine. Echauffés, ils paraissent même improviser sous l’œil effaré du metteur en scène étonné de la dérive de son propre texte. 

 Un spectacle vivant où qui s’y frotte se pique à ce méchant Molière, rigole et éternue. Cela dégage les narines et cela tient débout sur l’étagère de pharmacie avec pour enseigne «anti-allergique au pollen d’alexandrin».

 Paris, le 23 Avril 2011                                                          Evelyne Trân

Ikiou’s garden, Exposition à la Galerie Aurora, 33, rue Mazarine 75006 PARIS, du 24 Avril au 9 Mai 2011, tous les jours de 11 H à 19 H sauf le Lundi

 

Si vous entrez, ces jours-ci, dans la galerie AURORA, croyez-moi, si vous avez mis de côté vos habitudes, vous en ressortirez un peu hagards, un peu émus d’avoir folâtré dans les champs de rêverie d’IKIOU. 

La série des œuvres qui sont exposées sont le fruit d’un long parcours aussi bien intérieur qu’extérieur, tant il est étrange de voir déborder de son facies asiatique un dialogue incessant entre l’orient et l’occident, ou pour citer Charles Trénet entre la lune et le soleil. 

IKIOU est Coréen, il vit en France depuis plus de 20 ans, il n’a pas l’impression de peindre à la façon occidentale quoiqu’ il ait étudié aux Beaux  Arts de Toulouse. Il ne renie pas ses influences : Claude Monet, Cézanne,  entre autres. Il est curieux de tout, mais pour lui, sans doute, l’art de la peinture est libre, il doit se passer d’étiquettes.  IKIOU a envie de peindre comme il respire, il explore ses paysages intérieurs pour les confronter à ceux de l’instant, de sorte que pour rester toujours en devenir,  il engage ses propres toiles à discuter ensemble, sans dresser de barrières entre les périodes.

 Chacun de ses tableaux a une histoire, alors imaginez quel brouhaha peut créer la réunion d’une dizaine de tableaux. 

« Sentiments et impressions éclosent dans le mélange des couleurs» raconte IKIOU . D’instinct, IKIOU crée des sujets d’ombre et de lumière. Certains portraits s’expriment comme des apparitions, c’est-à-dire, ils ont un pied dans une autre sphère, ils peuvent déranger comme des facies inconnus. IKIOU convoque l’étrange, mais c’est un étrange plutôt apprivoisable, perméable, aussi irréel ou réel que le reflet du port de Honfleur dans une larme inconnue. 

Va succéder à ce concert d’impressions,  l’arrivée en marche de la forêt d’IKIOU qui serait composée d’un seul arbre en réalité, celui qui continue à pousser dans les rêves d’IKIOU, mais à différentes allures. Voici ce que dit IKIOU à ce sujet : « L’arbre de ma peinture signifie : rester debout pour les autres …  mes toiles grandissent sans cesse …l’arbre est inhérent à l’épanouissement… Ma peinture offre à l’arbre entier tout le jardin.». Et encore : « Le gris de mes plages élève le réel de l’irréel ». 

Un poème inspiré de Jean-Marie Blanche, collé sur la vitrine, est une invitation au voyage; il proviendrait d’un arbre, celui qui nous regarde, pense tout haut IKIOU.   

invitation01_ikiou.1303713954.jpg invitation02_ikiou.1303716094.jpg Paris, le 21 Avril  2011               Evelyne Trân

Stupeur et tremblements – Fubuki – Au Théâtre Petit Hébertot – 78 Bis Bd des Batignolles 75017 PARIS prolongation jusqu’au 22 mai inclus, du mardi au samedi à 19h00, dimanche à 15h00

  image-stupeur.1302955446.jpg D’après le roman d’ AMELIE NOTHOMB  Adaptation/mise en scène/ interprétation : LAYLA METSSITANE P.S. Layla Metssitane était l’invitée de l’émission “Deux sous de scène” du samedi 16 Avril 2011 que vous pouvez écouter et télécharger pendant une semaine sur le site de Radio Libertaire (grille des émissions). 

« Stupeur tremblements » comme le petit livre rouge de Mao devrait figurer parmi les livres de  distribution de prix offerts aux élèves les plus distingués. Il a d’ailleurs valu à son auteur le grand prix du roman de l’Académie de Française. Il entre dans la catégorie des récits d’initiation, celle en l’occurrence d’une jeune diplômée à la culture de l’entreprise. Les rapports de force de la jeune héroïne avec ses supérieurs fantoches dressent le portrait d’une holding aussi effarante que le « Château » de Kafka et que l’usine du procès du même auteur filmé par Orson Welles. Les dés sont faussés dès le départ parce que la narratrice joue le rôle de l’exception qui confirme les règles, et c’est sans doute pour cette raison qu’elle est embauchée.

La seule figure à travers laquelle peut se contempler l’héroïne est sa supérieure immédiate, d’une beauté remarquable et impénétrable. Une question se pose, est-il possible qu’un individu devienne le représentant des dogmes ou traditions d’une société, d’une collectivité, d’un pays ?  Farouchement individualiste, la jeune Amélie devient un danger imminent pour celle qui  joue le rôle de sa supérieure et doit, tant faire se peut, résister au regard d’une jeune étrangère qui ne peut qu’enfreindre les bornes. Comment sauver la face ? C’est un  leitmotiv qui forge la litanie de ce récit initiatique, objet d’un soliloque presque monolithique qui donne l’impression d’un menhir assiégé par un  torrent de mots,  joué avec conviction, au Petit Hébertot, par Layla Metssitane qui a adapté avec ferveur pour la scène, le roman autobiographique d’Amélie Nothomb.  
Il est amusant tandis que nous contemplons la burka de cette femme de la voir sensiblement se transformer en geisha ou marionnette de kabuki avec en prime le rituel du maquillage et démaquillage dévolu à la gente féminine. Il s’agit véritablement d’une exposition vivante, nous permettant, grâce à la mise   en scène suggestive de Layla Metssitane, au-delà des convulsions féministes, de faire circuler, en rêve, une colonie de femmes qui auraient toutes quelque chose à dire s’il leur était permis de soulever leurs masques.
Dans une société, il n’y a pas de signature individualiste qui vaille. Vous n’avez pas le choix parce que les codes ne vous appartiennent pas, pire ils vous dénoncent à vos risques et périls. Le regard des autres vous assigne un rôle, une contenance, une réalité qui dépassent tout sentiment superfétatoire d’existence pour soi. Ce qui relève du défi, ce sont les rapports de force ou d’échanges circonstanciels et inconscients d’individus qui osent parfois frotter leur image de petits pions dans le grand lavoir du damier dont ils ne perçoivent que les insignes tremblements avant d’être éjectés. Et pourtant, il suffit d’un projecteur pour rendre intéressant l’insecte le plus insignifiant à l’œil nu.
 C’est une histoire d’atterrissage : j’étais fourmi, je deviens une fourmi, je vois une fourmi et les autres que voient-ils ?  Amélie Nothomb dit qu’elle voulait être Dieu. Elle atterrit dans une entreprise nipponne et devient Dame pipi. Peut-on imaginer une humiliation plus terrible pour une jeune diplômée très brillante ? En somme, cela signifie qu’un individu peut bien faire table rase de lui-même puisqu’il dépend du bon vouloir de la société qui l’emploie. C’est scandaleux, c’est pas juste mais c’est   la règle du jeu qui finit par ronfler et soulever quelques soubresauts d’indignation (c’est à la mode)  lorsque la Dame pipi en question, élève la voix et assume à fond le rôle qui lui est dévolu. Désormais, dans votre calendrier, vous trouverez une sainte Dame pipi, alias Amélie, et une sainte poubelle, alias le Préfet Poubelle. Il est si fragile  le devenir d’un individu entre les mains d’une société despote !Cette fragilité est le fer de lance de l’auteur. Elle tire la chasse d’eau et le jeu recommence mais « je» en français, c’est nous, première personne du pluriel, le «je» en somme, parterre  de notre environnement.
 LAYLA METSSITANE  traverse à pieds nus un récit qui entremêle sourires et douleur. Elle devient Sœur fontaine de mots à travers nos miroirs. 
 Paris, le 16 Avril 2011                         Evelyne Trân 

Dialogue entre un poète et un enfant

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VN550539 DIALOGUE ENTRE UN POETE ET UN ENFANT(1) Enregistrement  Lecture à Radio Libertaire, émission DEUX SOUS DE SCENE 

Oh te moqueras tu de moi, oh passant poète ?

Et cet homme s’était transformé pour toi en poète

 Pour cligner des yeux comme un arbre fleuri

Et pour dire « je t’aime » comme un arbre fleuri. Et personne ne le prenait au sérieux

Parce que c’est quand même plus difficile d’être un homme, plus difficile que d’être un arbre, je ne sais pas. Mais moi qui suis un enfant, je suis sans pitié et je dis à l’homme :

« Pourquoi t’es pas comme un arbre, pourquoi je peux pas te donner des coups de pieds, pourquoi t’es plein de sentiments ? » 

Et l’homme alors me répond « Ah il faudrait choisir, mon enfant, entre l’arbre et moi ou bien entre la poule et moi. Choisis mon petit Prince »   

Et moi qui suis un enfant  très prétentieux qui sait qu’on coupe les arbres et qu’on mange les poules, je demande à l’homme :

– Ah toi, qu’est ce qu’il t’arrive ? 

– Il m’arrive de penser que je suis un drôle d’animal mais que je pourrais danser sur un fil n’importe comment car je suis le poète des mille et une nuits, car j’ai volé tant de baisers aux femmes qu’un jour je parlerai d’elles et tu me verras feuillu avec plein de petites ailes, en train de converser avec l’arbre et la poule.  

– Ah bon c’est ça un homme ?

– Oui mon enfant, l’homme est un arbre à paroles, enfin si tu veux » 

Evelyne Trân 

 

« DERNIERS REMORDS AVANT L’OUBLI » de Jean-Luc Lagarce au Théâtre du Ranelagh,

derniers-remords-avant-l-oubli-theatre-du-ranelagh-2382511.1302702462.png Mise en scène Serge Lipszyc. Avec Bruno Cadillon, Serge Lipszyc, Valérie Durin, Juliane Corre, Henri Payet, Ophélie Marsaud  Du 2 Avril au 21 Mai à 19 Heures 

« L’action se  passe en France, de nos jours, un dimanche à la campagne, dans la maison qu’habite aujourd’hui  Pierre et qu’habitèrent par le passé avec lui Hélène et Paul » C’est le résumé laconique de Jean Luc Lagarce à propos de sa pièce.  Cet événement banal, Jean Luc Lagarce, semble t-il, a décidé de le passer au tamis à travers les conversations, les silences des protagonistes.  Les spectateurs attablés autour d’un verre, sont conviés à assister aux retrouvailles des personnages,  un peu comme des témoins involontaires (ces spectateurs du coup jouent un rôle) de causeries intimes dans un bus, le métro. 

Avec aisance, les acteurs circulent entre les tables, les escaliers, le couloir du foyer du théâtre, sans heurter les spectateurs un peu hébétés.  Le réalisme de la mise en scène, très fidèle à l’esprit de Jean-Luc Lagarce, prend à la gorge.  En effet, un retardataire à ce spectacle, aurait du mal à distinguer les spectateurs des comédiens, confondus au niveau vestimentaire. L’on comprend assez vite que les personnages sont à cran, déchirés par un passé mal digéré, et la brutalité des instances matérielles, la vente de la maison, n’arrange rien. On pourrait aussi penser à une sorte de colin maillard, où plusieurs des comédiens auraient les yeux bandés. Mais il s’agit plutôt de dialogues de sourds entre des personnes appartenant au même vivier, à la même langue, mais accoutumées à soliloquer. L’on songe aussi à un aquarium ou la définition de «poisson dans l’eau» tomberait à l’eau, ou à une peau de chagrin de la vie, encore élastique, regardée avec cynisme par la jeunesse.  Jean-Luc Lagarce s’intéresse à toutes les pénibilités du discours, toutes ces croûtes de conventions, habillages de sentiments, faux-fuyants, mensonges et cette façon de se parler à soi même tout en ayant l’air de s’adresser à autrui. Tous ces rendus de mots, confidences feutrées, aiguisées, déguisées, sont parfaitement joués par les comédiens.  Le point de vue est fuselé, un peu pessimiste, comme si le fait de posséder la parole compliquait les choses chez les humains.Le metteur en scène, Serge Lipszyc prend des risques, et c’est heureux. Dans la grande cage du foyer du théâtre du Ranelagh,  il se démène comme un dompteur de fauves, étrangement humains qui continuent à nous fixer, à travers les grilles de leur langue, bien après la représentation.  Le 13 Avril 2011                                                                 Evelyne Trân 

Jean Genet transfiguré par ses bonnes

les-bonnes.1302029708.jpg LES BONNES DE JEAN GENET TRANSFIGURÉES. À l’Étoile du Nord, 16 Rue Georgette Agutte 75018 PARIS, Mise en scène Guillaume Clayssen, Avec Aurélia Arto, Flore  Lefebvre des Noëttes, Anne Le Guernec.

P.S. Guillaume Clayssen était l’invité de l’émission « Deux sous de scène » du samedi 9 Avril 2011 que vous pouvez écouter et télécharger pendant une semaine sur le site de Radio Libertaire (grille des émissions). 

 Du 30 Mars au 16 Avril 2011 Mardi, mercredi et vendredi à 20 H 30, Jeudi à 19 H 30 , samedi à 16 H et à 19 H 30.

Quand le chat n’est pas là, les souris dansent. Dans la présentation de sa pièce, jean Genet nous avertit qu’il ne s’agit pas d’un plaidoyer pour les domestiques. Il est vrai que le signifié du mot « bonne » est à double moulure. « Elle est bien bonne ! », nous exclamons nous à propos d’une déclaration, qui dépasse nos bornes. C’est que le langage est farceur, il faut la vivre cette dérive de l’adjectif au nom commun, voir comment ce qui déborde du sens commun, peut devenir  un terrain de jeux. C’est avec une jubilation étonnée, comme s’il faisait claquer entre ses doigts une étincelle,  que Jean Genet crée les « bonnes ». Oui parce que ce mot devient un peu comme une couleur de peau, une couleur des yeux, il s’incarne.«Je suis complètement ce que mon nom veut dire» pourrait dire Solange. Complètement parce qu’il n’y a pas de fin, pas de commencement, il suffit d’être ce que l’on croit, ce que les autres pensent ou ne pensent pas de vous, de l’ouvrir la désignation où soi même et les autres s’engouffrent.

On  assiste donc à un baptême. Devant nous, deux femmes jouent les bonnes, une troisième représente Madame, la patronne. Dans la mise en scène de Guillaume Clayssen, les comédiennes se déplacent avec les phalènes de leurs organes, elles sont enceintes, enceintes de tout ce que nous pourrions entendre, voir ou imaginer. Ils s’inventent devant nous ces personnages jusqu’à devenir porteurs ou supporteurs, les uns des autres. Voici Solange qui devient porte-manteau pour Madame, voici Madame qui se retrouve toute nue devant ses domestiques.

Sommes nous jamais complètement ce que nous signifions ? Claire joue la doublure de Madame, Solange est la sœur de Claire et Madame toute seule louche derrière les épaules des deux bonnes parce qu’elle doit avoir le dos large, Madame, et les oreilles qui sifflent pour ne pas entendre ce que disent d’elle, les bonnes. Jean Genet n’est pas porteur de message, il le promène devant nous. C’est le corps qui fait exploser les mots, les mots qui deviennent organes du corps. Jean Genet est un voleur, un voleur de mots parce que pour lui les mots sont des diamants et que sans le défi, l’interdit qui prime… Jean Genet, c’est Lady Macbeth, il sait que la clé qu’il a ramassée, est souillée de sang. Cette incubation de la vie à travers une trace de sang, cette beauté aussi du sang, c’est son territoire, son lieu de scène. Jean Genet est le créateur des bonnes, leur géniteur. Jean Genet est femme. Il s’agit d’un ressenti, pas d’une réalité au ciseau.  Parce que le bonheur d’assister à ce spectacle, où l’on pourrait entendre la cruauté d’Artaud, c’est de pouvoir se laisser aller à une exploration contiguë de tous nos sens.

C’est un choc, une émotion pour nos ressorts un peu rouillés, d’écouter rougir nos jurons, nos blasphèmes, nos cris plaintifs, nos murmures, nos pets, sous l’heureuse baguette d’un metteur en scène inspiré par des comédiennes amoureuses de leurs corps, des corps, comme c’est étrange, explosés par les mots d’un certain Jean Genet 

Le 3 Avril 2011      Evelyne Trân

LA BANALITE DU MAL de Christine Brückner, avec Patricia Thibault, mise en scène de Jean-Paul Sermadiras

     la-banalite-du-mal.1301983141.jpg A la Manufacture des Abesses – 7, rue Véron 75018 PARIS   Du 29 Mars au 19 Mai 2011, du mardi au jeudi à 21 Heures 

                       P.S. : Patricia Thibault et Jean-Paul Sarmadiras étaient les invités de l’émission « Deux sous de scène » du Samedi 9 Avril 2011 que vous pouvez écouter et télécharger pendant une semaine  sur le site de Radio Libertaire (grille des émissions) .     

Nous pourrions froncer le sourcil, évacuer la question, dire que nous ne sentons pas concernés, parce que dès lors que nous nous situons dans le creuset de notre individualité, cellule sociale ou familiale, nous ne les voyons pas les autres; qu’ils fassent le bien ou le mal, ils ne peuvent nous atteindre. La force du déni, elle est là. Pour vivre, nous n‘avons pas les moyens de le regarder en face le mal, sinon il nous engloutirait comme le monstre de Loch Ness.  Par l’intellect, pensons-nous, nous pourrions combattre tous les germes de la folie meurtrière, la pulsion de mort, mais sommes nous capables de nous dévisager nous-mêmes ?Que la pulsion de mort ait trouvé un individu tel qu’Hitler pour représenter le Mal avec un grand M, ne peut pas nous faire oublier qu’il n’était pas tout seul. Comment la sensibilité humaine pourrait-elle lutter là où règne l’insensibilité. Elle doit bien se loger quelque part, cette insensibilité qui permet à certains individus de servir leurs intérêts sans états d’âme. 

Pendant l’holocauste, Eva BRAUN, retranchée dans son blockaus, vivait tout à fait normalement, elle tricotait comme Pénélope. Elle était une figure de magazine, digne des journaux à l’eau de rose, des romans de Barbara Cartland, elle vivait un conte de fée, puisqu’elle était l’élue du Prince. Incroyable ! Pourtant nous mêmes, nous arrêtons nous de manger pendant que défilent sous nos yeux à la télévision, les atrocités de la guerre, les annonces  d’explosion nucléaire. Faut-il que nous ayons besoin, de notre ration d’images d’horreur pour nous rassurer sur notre solvabilité humaine à grand renfort de publicité mensongère où nous rêvons une fois de plus aux contes de fées. 

 Eva Braun, la belle Eva a figure humaine, elle n’a pas de signe particulier; si elle n’avait pas rencontré Hitler, elle aurait été noyée dans la masse. En vérité, son signe particulier c’est d’être assez insignifiante. Mais à travers cette figure, c’est la nôtre que tente de soulever l’auteur de cette pièce « La banalité du mal ».  Eva n’a qu’une petite lueur dans sa tête, son amour pour le Führer. Probablement, elle a ce point commun avec Hitler, l’effervescence narcissique. Mais dans ce monologue, le personnage d’Eva Braun,  représente tout un chacun (ce qui dit de nous que nous sommes humains) face à l’imminence de la mort. L’auteur Christine Brückner, offre à cette femme la magnitude de l’individu, l’évanescence de sa conscience, un ultime frémissement. A quoi tient-elle cette sensation d’exister ? Cette lueur si vacillante ne serait-elle là que pour témoigner du sentiment de vacuité, d’insignifiance d’un individu impuissant qui entend les pas de la mort comme les siens propres ? Pendant une heure, dans l’antichambre de la mort, un salon de couleur rouge et noir, ce petit papillon qui s’est brûlé les ailes sous l’œil flamboyant d’Hitler, racontera sa vie d’éphémère, de petite femme fleur bleue qui lâche des confidences banales, avec quelques accents d’une Marie Antoinette, coupable seulement d’avoir été là sur le lieu du « crime». A-t-on  donc besoin de l’épée de Damoclès du destin, pour s’éprouver exister en tant qu’individu ?

« Parce que j’étais là.» Cette idée est terrible parce que la personne qui parle est prisonnière. Dès lors, comment ne pas souffrir que cette personne n’ait d’autre issue, d’autre tissus d’existence que ces rêves effrontés d’amour, ou d’histoires « carte-postale »? 

Cette pièce évidemment a des résonances métaphysiques. Le vœu politique de responsabiliser l’individu à travers le concept de la banalité du mal, pourrait-il nous permettre de soulever des montagnes ? Le doute plane, il s’appelle mauvaise conscience. Le cerveau fragile dont dispose l’homme peut-il le conduire aux pires monstruosités ? Hélas, celui qui tire du haut de son balcon sur la foule, ne voit pas des humains, il ne voit que des fourmis. A la télévision, nous ne percevons que des images. Ce n’est pas banal, disons plutôt que cela fait partie de notre quotidien. Elle se trouve là sans doute la façade entre la vie et la mort. Le mal nous le repoussons hors de nous,  il faut qu’il reste extérieur. De là à imaginer que nous soyons tous contaminés ou que nous naissions avec.

Reste l’émotion … Elle est palpable à travers l’interprétation si juste de Pascale Thibault et la mise en scène sobre et pénétrante de Jean-Paul Sermadiras. Le puzzle de la solitude du personnage se déploie devant nous comme des morceaux de miroir déteint ou des petits cristaux de vie qui ne peuvent  laisser insensibles alors même qu’ils résonnent sous les pans de velours rouge et noir du boudoir de la mort. Quand la solitude d’un individu se conjugue avec notre regard extérieur. 

Paris, le 1er Avril 2011     Evelyne Trân 

Le Misanthrope au Théâtre du Ranelagh, mise en scène de Serge Lipszyc

  moliere1973.1301139368.jpg le_misanthrope_-_ranelagh.1301138680.jpg Théâtre du Ranelagh – 5, rue des Vignes 75016 Paris  Du 12 Mars au 21 Mai 2011 à 21 H du mercredi au samedi 17 H le dimanche  

Le misanthrope, c’est le genre de personnage qui peut vous venir à l’esprit lorsqu’ayant frôlé trop brusquement un mur, vous vous égratignez la peau. Aussi légère soit-elle, l’égratignure vous donne à penser que c’est bien fait pour vous, que vous n’aviez qu’à regarder devant vous, faire attention. Vous voilà tout con, irrité, l’injure au bord des lèvres, et si vous disposiez de la belle langue de Molière pour vous répandre en lamentations, vous vous y engouffreriez, aussitôt. Quel bonheur d’écouter Molière faire parler le cœur plutôt que la raison ! Si son esprit pouvait s’échapper de votre sac à mains,  d’une loupe, d’un petit miroir de fortune, dans un métro bondé, une cage d’ascenseur, tandis que l’œil blême, vous regarder passer les trains, il vous sauverait la mise. Même de travers, vous auriez envie de lui sourire.  Le misanthrope, c’est un frère, un ami, c’est Molière lui-même.C’est le type même du râleur insupportable, insatisfait qui fait beaucoup de bruit pour rien, pour s’entendre ou essayer de s’entendre. Un personnage qui se prend très au sérieux et que personne ne prend au sérieux; je crois que cela suffit à le rendre sympathique. Il doit être jubilatoire pour les comédiens de jouer dans le Misanthrope où l’amour propre est le dénominateur commun de chacun des personnages. Tolérance ou hypocrisie, bienséance ou vulgarité, malice ou sincérité, Molière laisse entendre  que c’est l’esprit de vanité qui règne et nous avons le choix, soit de nous consumer comme Alceste, soit de tirer les marrons du feu comme Philinte, soit de jouer avec le feu comme Célimène. La scène du Théâtre du Ranelagh est un joli écrin pour la manifestation de tous ces personnages écrasés par le portrait géant de Louis XIV en toile de fond. Une image impassible, imperturbable, inatteignable. Un détail du tableau pourtant glisse vers nous, suggérant que Louis XIV n’est pas seulement une image,  qu’il aurait des aptitudes à s’émouvoir : c’est un petit  billet tenu entre deux doigts. Un billet insigne mais qui frappe par sa blancheur. Représente t-il à lui seul la liberté du sentiment ?Joli clin d’œil de la part du metteur en scène qui campe un Alceste très humain. Le crêpage de chignons entre Arsinoé et Célimène est superbement joué par les comédiennes. Célimène, Valérie Durin brille de tous ses feux. Nadine Darmon, Arsinoé,  réussit à rendre piquante et sensuelle une bigote, ce qui n’est pas une mince affaire. Bruno Cadillon par sa diction éclatante sort de l’ombre. Philinte et Lionel Murin, en poète « décomposé »  est un Oronte plus vrai que nature.   Le comique des situations est-il suffisamment accentué ? Pour l’expression de sentiments incongrus, politiques, puisque dès lors qu’il s’exprime en société, un individu fait innocemment de la politique, Molière a choisi le tissu précieux de l’alexandrin.   Comment mieux faire assaut de sincérité, sinon en mettant en valeur les sentiments les plus répandus, à travers une belle langue. Les politiques le savent bien, qui ont, pour la plupart, pris des cours de comédie. «Vous n’avez pas le monopole du cœur » lançait un président à un autre lors d’une joute célèbre. Voila une phrase qui semble sortir de la bouche de Molière. Comique ou pas comique ? Gardons nous de ronronner, nous n’en aurons jamais fini avec Molière. Si vous souhaitez un peu de galon à vos effets de manches, chers spectateurs, pour converser, gloser, rire en alexandrins,  allez donc assister à cette représentation puriste du Misanthrope, dans son joli écrin du Théâtre du Ranelagh !  Paris, le 26 Mars 2011 Evelyne Trân

Cet été là à SOCOA à L’ESSAION, une pièce de Claudette Lawrence

Mise en scène Clément Rouault Du 3 Mars au 9 Avril du jeudi au samedi à 20 H Relâche le 26 Mars, date suppl. le 17 Avril  

Voilà une pièce qui pourrait faire l’objet d’une nouvelle, tant le sujet est traité un peu en coup de vent, sans laisser le temps aux spectateurs de saisir complètement sa portée. Il s’agit pourtant d’un drame qui pointe du doigt l’interdit qui pèse sur les relations amoureuses entre adultes et adolescents. Mais, l’histoire est relatée de manière trop  démonstrative, pour susciter véritablement la compassion du spectateur.Cet ingrédient, la compassion, c’est le point fort des tragédies de Racine et de Corneille. L’auteur a choisi le terrain de la comédie. C’est à la fin seulement que nous découvrons que la comédie peut accoucher d’un drame. Il est difficile, en effet,  de s’apitoyer sur la crise de la quarantaine de la jeune femme.  Quant aux troubles des adolescents, comment nous étonneraient-ils ? De plus, la grand-mère qui joue le rôle d’intermédiaire est un personnage sympathique, équilibré et fade. Hommage à la liberté, celle d’aimer et de vivre un amour impossible, ou bien démonstration qu’Eros et Thanatos (c’est le thème de prédilection de Georges Bataille) se tiendront toujours la main ? Avec un zeste d’imagination, nous pouvons encore ouïr le drame d’Œdipe et convoquer Freud au chevet de cette petite bourgeoise qui tente de passer sa tête entre les mailles de l’amour sans posséder la virulence de Phèdre. Les comédiens sont tous convaincants dans leurs rôles, notamment Pierre Lottin, en jeune adolescent frondeur. A la mise en scène, il conviendrait de fluidifier cette tragi-comédie par quelques bornes de mystère. En conclusion, une tragi-comédie qui a des allures du célèbre feuilleton «Plus belle la vie» jouée avec sincérité et conviction par de jeunes comédiens pleins de promesses. Paris, le 13 Mars 2011  Evelyne Trân

LA CAGNOTTE de LABICHE A L’EPEE DE BOIS, mise en scène Laurence Andréini

Du 1er au 20 Mars 2011

Du mardi au samedi à 21 Heures, samedi et dimanche à 16 Heures.

1298367479417.1300017564.jpg  La Cagnotte est l’une des comédies-vaudevilles de Labiche, les plus connues. Elle fait partie notamment du répertoire de la Comédie Française, chargée de sauvegarder le patrimoine classique. Evidemment, les mésaventures de ces petits provinciaux de passage à Paris ne collent plus avec notre vision « moderne»  de la société. Seraient-elles donc des pièces de musée, ces comédies, témoignant d’une époque révolue ? Grâce à la mise en scène de Laurence Andréini, voici que sous la poussière des années écoulées, plus de cent cinquante ans, au-delà du cadré doré, nous découvrons une famille de personnages, de caractères beaucoup plus proches de nous que nous saurions l’imaginer.  Tout simplement parce qu’il y  va de la nature humaine comme des changements de quartier de la lune. Labiche d’un pinceau léger mais vif est un caricaturiste insolent, un observateur à la foi tendre et perfide, de son propre milieu. Il faut un sacré culot tout de même pour envoyer paître en prison et faire dormir dans un squat, des petits bourgeois si imbus d’eux-mêmes qu’ils ne tireront aucune leçon de leurs déconvenues. Sortis de leur domaine, qu’ils soient, clerc de notaire, paysan, pharmacien, épicier, ces individus sont complètement dépassés par les évènements, ils se retrouvent étrangers, en un mot ils sont paumés. Tous les vieux ressorts humains de défense, du quant à soi,  vergogne, vanité, avarice, font un vacarme incroyable. « Changez de trottoir !  » souffle Labiche à ses contemporains en leur faisant subir le test de Pavlov. Le regard de Laurence Andréa ni accentue l’aspect grotesque de ces personnages. C’est un succédané de carnaval de grosses têtes. La future épouse du clerc, marche à quatre pattes ou grimpe sur la table, en toute innocence. Et puis, ces «imbéciles» n’ont pas la langue de bois. «Tu épouseras une femme borgne, parce que cela coûte moins cher» clame le père à son fils.  Ils sont tellement de bonne foi, ces animaux, leurs désirs si humains : aller s’amuser à Paris, chercher l’âme sœur par le moyen de petites annonces. Voilà des préoccupations, somme toute, universelles. Avec Labiche, nous pouvons fort bien aussi nous projeter dans le théâtre de Ionesco ou d’Alfred Jarry et pincer du doigt cette merveilleuse bande dessinée de Christophe, la famille Fenouillard. L’on dit que la vérité sort de la bouche des enfants. A ce spectacle ils pouffent de rire. La recette qui consiste à faire rire du malheur des autres est sans doute facile mais chez Labiche, elle reste d’une efficacité surprenante, un euphorisant de nature à calmer les esprits grincheux.   Les comédiens comme s’ils sortaient de la partition d’un orgue de barbarie, colorent à merveille la mécanique de l’horloge, agrémentée de chansons naïves. Le pantographe amovible de Philippe Mariage, qui fait appel à l’imagination du spectateur, souligne le dessein de la metteure en scène de sortir Labiche du musée, pour lui faire prendre l’air et le nôtre.

Esprits chagrins, ce spectacle n’est pas pour vous, il s’adresse aux bons vivants qui croient encore aux sortilèges du rire ! 

Paris, le 12 Mars 2011 Evelyne Trân