La femme qui frappe de Victor Haïm au Ciné 13 Théâtre avec Marianne Soumoy. Mise en scène de l’auteur

Du 7 Septembre au 16 Octobre 2011

Du mercredi au samedi à 21 H 30 et le dimanche à 15 H 30

 P.S. Monsieur Victor HAIM  était l’invité de l’émission “Deux sous de scène” du samedi 10 Septembre 2011 que vous pouvez écouter et télécharger pendant une semaine sur le site de Radio Libertaire (grille des émissions).

Si nous allions au théâtre comme si nous allions chez le coiffeur ou bien chez le photographe avec l’idée qu’à la sortie, nous pourrons trimballer une plus jolie image de nous-mêmes avec un sourire béat de satisfaction, qui pourrait nous le reprocher ?

La vérité c’est que nous attendons toujours quelque chose de celui ou celle qui va nous tirer le portrait. En l’occurrence au théâtre, nous attendons beaucoup des auteurs qui ont un rôle à tenir aussi bien qu’un boucher ou un contrôleur des impôts. La vie n’est-elle pas une comédie où chacun peut rougir d’avoir un rôle pour subvenir à ses besoins, en rêvant d’être utile. Un pavé dans la mare ? Pas du tout, parce que le théâtre c’est pas de la télévision, c’est du direct, cela se passe au présent, là, maintenant, sous le joug d’une injonction : « Mesdames, Messieurs les spectateurs, éteignez vos portables ! « 

Pas besoin d’être pervers, voyeurs ou bien dans votre peau, pour pressentir que vous allez assister à l’agonie d’une dactylo dans les arènes d’Arles, car les fantômes de Spartacus, Sainte Geneviève ou Antigone, sont venus assister à la corrida. C’est une question de vie ou de mort, ce genre de chose qui vous tient en haleine, un thriller, un film d’épouvante, où finalement il importe peu de savoir qui du taureau qui du toréador va baigner dans son sang.

En résumé, il s’agit d’une dactylo qui pète les plombs parce qu’elle est aux ordres d’un employeur, un écrivain atteint d’une maladie mentale, la logorrhée. Mais qui est fou, qui ne l’est pas ? Un écrivain n’est-il pas libre d’écrire ce qui lui passe par la tête ? Et dans l’absolu, une dactylo peut très bien perdre la sienne. Maintenant cherchez la correspondance ! Si la vie ne tient qu’à un fil, imaginez que vous le subjuguiez ce fil, que vous le grossissiez et qu’il devienne aussi élémentaire que la réponse du commissaire Souplex, alias BOURREL, dans les cinq dernières minutes : «Bon dieu ! Mais c’est bien sûr ! »

Pendant une heure, vous assistez au déballage des états d’âmes d’une pauvre secrétaire, à la ramasse, engloutie par un déluge de papiers qui envahissent son studio. Vous flairez le psychopathe au bout du téléphone et enfin, si vous ne l’avez pas encore remarqué,  vous découvrez qu’il y a un mort avec des grands pieds qui dépassent d’un lit, au coin de la scène. Bon dieu, mais c’est bien sûr, lui le sujet de la pièce, ce cadavre en train de se décomposer sous les pschit d’une bombe aérosol. « Je vous présente votre facture » pourrait dire la dactylo à l’écrivain, hors de lui, qui vient de défoncer sa porte.

 Maintenant si l’écrivain veut continuer à jouer le croquemitaine et la secrétaire le Chaperon rouge, ça les regarde. Que chacun tire les fils de son partenaire, employé, employeur, esclave, victime ou tortionnaire. Avant qu’il ne se décompose pour de bon, ce mort, gageons que le sang versé par la dactylo et l’écrivain sera bu jusqu’à la lie, c’est la vie !

 La femme qui frappe, c’est une pièce qui sent le vinaigre et pas de la petite vinaigrette. La vapeur qui se dégage de la cocotte minute est de nature à faire confondre les larmes avec la sueur.

La comédienne Marianne Soumoy est épatante, elle illustre avec adresse, la pauvre virgule qui se balance entre deux fils celui du scribouillard et celui du mort qui ronronne en paix.

Cette tendresse rouge de sentiments qui dépasse les bornes, voilà du Victor Haïm tout craché, comment sortir indemnes d’un tel spectacle !

 

Paris, le 10 Septembre 2011

      Evelyne Trân

Olga ma vache d’après Roland Dubillard, musique Erik Satie au Théâtre du Lucernaire du 31 Août au 29 Octobre 2011 avec Patrick Coulais

Mise en scène de Patrick Coulais et Maryvonne Schiltz, Violon Jean Leber, Lumière Jean-Jacques LEMAISTRE  A partir du 31 Août jusqu’au 29 Octobre 2011 du mardi au samedi, à 19 Heures

 Dans l’écrin des affabulations poétiques de Roland Dubillard, « Olga ma vache » est un joujou, une sorte de yoyo ou amuse-rêves que dévide pour ses plaisirs solitaires, un enfant-roi.

 Quel exercice difficile que celui du monologue ! Il arrive parfois que les poètes oublient que leurs auditeurs peuvent être aussi simples que des vaches qui ont l’air de brouter l’herbe, sans sourciller. Dans le spectacle auquel nous convie Patrick Coulais et son équipe, les spectateurs pourraient bien se ranger derrière Madame Olga, la vache, par solidarité pour ce ruminant malmené, il faut bien le dire par un homme qui ne cesse de vouloir passer sa tête  à travers un œil de bœuf.

 Comment ne pas se transporter sur un tableau de Chagall où vache, âne et homme échangent leurs masques en trinquant avec la lune ? Il suffirait de tapoter sur l’épaule du violoniste,l’émouvant Jean Leber pour le remercier de son aumône musicale,  bienvenue.

 Sans doute, faudrait-il que le narrateur d’une histoire d’amour impossible entre X et Y, officie la rencontre entre une vache commune et celle de ses rêves. Boire dans l’eau du masque pour l’écouter transpirer et ne pas confondre le bruit de la vache qui traverse un courant, avec ses propres atermoiements.

 C’est très drôle cette histoire de vache qui dégringole dans l’escalier. Mais, il s’agit d’un film où se bousculent tant d’images insolubles que l’auditeur se retrouve parfois à la porte, confus et pantois, espérant son ouverture improbable par la vache elle-même.

 En amoureux transi, Patrick Coulais donne des lueurs tragiques à son personnage qui tente de noyer dans notre perception de la réalité, ses baguettes de rêves. Les paroles qu’il laisse courir sur son fuseau onirique ont des sonorités comiques, de la même nature que des bruits de basse cour. Mais faîtes entendre quelques sonates d’Erik Satie à une vache et songez combien ce sortilège serait profitable à la saveur de votre steak !

 Roland Dubillard ne dit pas n’importe quoi, c’est un cascadeur qui sait fort bien que les mots réalité et rêve jouent le rôle de fourches de nos fantasmes .C’est pour rire qu’il regarde en sanglotant les cornes d’Olga la vache, danser au clair de lune.

 Au début et à la fin du tableau, les spectateurs aperçoivent un dormeur sur un divan en train de pioncer en ronflant. Entre temps, nous assistons aux fulgurances de ses rixes avec son fantasme, Olga. La scène baigne dans une obscurité plutôt pesante qui nous fait espérer que la nuit suivante, au prochain clair de lune, le narrateur et le violoniste rêveront davantage en couleurs.

 Ce spectacle est destiné aux rêveurs impénitents, et aux futurs alchimistes qui ne tricheront pas avec nos émotions. Dites : « Moi aussi, je peux entendre parler une vache » Avec  l’Imagination pour reine, ou pour roi avec Dubillard, tout est possible. Vache qui rêve, eh oui, ça se passe  au Lucernaire dans la salle du Paradis. Des saltimbanques exposent une toile inspirée de Chagall, Magritte ou Léonard Vinci. Mais c’est plus rare encore, imaginez une vache exposée comme la Joconde, c’est unique !

 Paris, le 3  Septembre 2011

  Evelyne Trân

 

 

 

 

Lisbeths à la Manufacture des Abbesses – 7 rue Véron 75018 PARIS

 Avec Claude LALU, en alternance Nadjina KHOURI, Babette LARGO Texte de Fabrice MELQUIOT, mise en scène Manuel BOUCHARD Du 18 Août au 1er Octobre 2011 . Jeudi, Vendredi et Samedi à 21 Heures, Dimanche à 17 Heures.

  P.S. Claude Lalu, Babette LARGO et le metteur en scène Manuel BOUCHARD  étaient les invités de l’émission “Deux sous de scène” du samedi 10 Septembre 2011,  que vous pouvez écouter et télécharger pendant une semaine sur le site de Radio Libertaire (grille des émissions).

 Un homme seul sur la scène, à l’aspect flottant, tout en verve poétique, nous arrose de paroles qui paraissent jaillir d’une sorte de one man’s land onirique tandis que l’objet de son rêve, Lisbeth, une drôle de petite bonne femme, fait son apparition sur ce sol lunaire. Et voici qu’il l’aborde cette femme, l’entraîne dans les rets de ses effluves, aussi naturellement qu’une araignée tisse sa toile, tout simplement parce qu’elle fait mouche dans l’histoire qu’il est en train de vivre devant nous.

Lisbeth comme si elle s’avançait vers l’inconnu qui surplombe ses propres ailes, essuie les paroles de l’homme avec simplicité, à la fois incrédule et subjuguée.

Aussi lentement que l’on remonte le seau d’un puits pour se mirer dans son eau, un homme et une femme font de leur roman un strip tease pudique, innocent, incroyable. « J’aime tant être nue » dit la femme qui vend des bijoux.

La récréation pourrait faire penser à Adam et Eve sur la plage mais l’on assiste à des joutes d’éclats de rêves qui ne se brisent pas mais laissent résonner quelques douleurs, quelques angoisses comme si chacun craignait de blesser l’autre ou bien de le perdre en s’oubliant.

 L’émotion est aussi  palpable que celle d’un arbre que l’on  imagine trembler dans l’obscurité, celui là même qui plonge ses racines, à l’envers, pour faire de chaque apparence, une apparition.

 Il ne faut surtout pas les réveiller, cet homme et cette femme à plusieurs visages qui se lit Lisbeths au pluriel, prévient le metteur en scène, qui les couve avec tendresse.

 La présence de  Babette LARGO est telle que son personnage Lisbeth, devient  plusieurs pour étancher la soif de celui qui ne jure que par son nom. Et l’on se surprend aussi à écouter celui de Pietr dans sa bouche, par réfraction. Claude Lalu en est un vibrant témoignage.

 Car les interprètes de Fabrice Melquiot, peignent, à même, les clairs obscurs de leurs voix, un tableau d’une candeur à la fois érotique et tendre, amoureuse. C’est une poignée d’espérance.

 Paris, le 27 Août 2011                       Evelyne Trân

Le voyage d’Alice en Suisse de L U K A S B Ä R F U S S – Prix Adami Avignon 2011 – au Théâtre de la Bruyère – 5, rue de la Bruyère 75009 PARIS, du 23 Août au 24 Septembre 2011

Le théâtre du Loup de Nantes

Metteur en scène Yvon Lapous, avec Florence bourgès, Bertrand Ducher, Nigel Hollidge, Yvon Lapous, Marilyn Leray, Yvette Poirier,

 Le voyage d’Alice en Suisse ? Qu’entendez vous vous par voyage ? S’agit-il d’un prospectus que vous avez ramassé négligemment dans une agence de voyages qui vante les charmes de la Suisse et se réfère à Alice au pays des merveilles ? Il faut croire qu’avec malice et une certaine rouerie, l’auteur a donné le prénom d’Alice à son héroïne pour faire régner le doute alors même qu’il n’est question que d’un voyage sans retour, celui qui mène à la mort. Les publicités sur les pompes funèbres ne s’y prennent pas autrement.

Pour parler de l’euthanasie sans pathos, il faut être possédé par une bonne dose d’humour noir parce c’est encore tabou, tout de même le thème de la mort, et pas commercial pour un sou, à moins d’être délicatement emballé et raconté comme une farce et attrape de la vie. Ames sensibles, abstenez vous de penser à la mort, car il n’y a pas encore de remède à la dépression, sinon celui du rire.

L’intérêt de la pièce réside dans la mise en scène de personnages de notre époque auxquels il est facile de s’identifier, parce qu’ils expriment, sans fards, les doutes et questionnements de tout un chacun. Une histoire de tourner en rond, conscience individuelle réduite à sa dernière extrémité, dogme de la liberté individuelle qui fait rejaillir le spectre de la solitude.

Cela peut devenir cocasse. Imaginez que vous preniez rendez-vous avec un médecin pour mourir, de la même façon que vous appelleriez votre dentiste. Une formalité en somme avec un « au secours » fortuit, très peu appuyé.

Le docteur Gustav Strom, apôtre de l’euthanasie, agit pour le bien de ses patients, il ne parait pas tourmenté par des questions de religion, il exécute la mise en scène de la mort toujours de la même façon. C’est uniquement parce qu’il fait encore figure de pionnier qu’il peut se prévaloir d’une certaine originalité et se définir comme un individualiste pur et dur,  doué d’un pragmatisme sans faille.

A vrai dire les rapports entre ce médecin et son entourage, patients, assistante, propriétaire, sont d’une banalité à couper le souffle, une banalité non péjorative, amusée, détachée, normale. C’est du quotidien avec juste l’amertume, pour faire passer la pilule de la mort, qui entre nous soit dit, est un événement aussi banal que la naissance. Les rapports conflictuels entre la mère et la fille, en revanche, sont plus éloquents. Comment ne pas rester songeurs de constater qu’elles se rejoignent dans la mort en utilisant la même formalité. Le suicide étant exprimé comme un geste, une action individuelle, à contrario de la mort qui ne donne pas rendez vous, sauf chez le médecin.

 Cette pièce est manifestement le reflet de notre épiderme consensuelle, un peu aseptisée, où le bien dire, le bien exprimé, le poli, nécessitent de jeter dans la fosse septique, le mal être, la folie, l’angoisse, pour être entendus, supportés. Sinon, l’on dira de vous que vous avez pété les plombs. Cela n’a rien  voir avec le théâtre de la cruauté d’Artaud, mais cela y fait songer par contraste. Alors, il ne faut pas bouder son plaisir d’assister à ce reportage teinté d’ironie sur l’euthanasie, fort bien interprété et sobrement mis en scène  par l’équipe du Théâtre du Loup de Nantes. Alice est au pays des miroirs.

 le 25 Août 2011

Evelyne Trân

Au bonheur des hommes. Cabaret satirique et musical de Jean-Marie Lecoq et Clarisse Catarino au Théâtre du Lucernaire

Du 3 Août au 9 Octobre 2011, à 21 Heures Et les dimanche 11/18/25 Septembre et 2/9 Octobre à 15 Heures

Avec Véronique Ataly – Christian Gaïtch – Jean-Marie Lecoq et le groupe « Djazz’Elles »Mise en scénographie et lumières Philippe Quillet. Costumes Anne Ruault

La force de frappe par le rire, comment y croire lorsque nous avons la sensation d’être mitraillés, via les médias, par la misère du monde, quand notre peau de chagrin explose à force d’être tendue, que c’est trop, c’est trop, et que nos bouches cousues, rafistolées, n’osent plus désigner que des pancartes. Le malheur ou l’enfer, c’est le diable, alors imaginez un diablotin en la personne de Jean-Marie Lecoq, qui fourre dans un chapeau, comme dans l’imagerie d’Epinal, quelques extraits de chair humaine qu’il malaxe le mieux qu’il peut, de façon à créer l’effervescence adéquate à la ronde effrénée de son cabaret diaboliquement humain.

 Pour leur donner un peu de piment à ces créatures, il les engraisse de phrases, des vertes et des pas mûres qui n’attendent que d’être cueillies et parfois ne veulent plus rien dire, pinces sans rire. Ouf ! Même le diable n’en peut  plus, même le diable se demande à quels  saints, il doit se vouer. Eh oui, depuis que le mal et le bien  coexistent, ils se chamaillent et la sirène de Noé « Après moi le déluge » fait de la corde à nœuds. Et voici, ces créatures qui se permettent de rire en couleurs, en arc en ciel, oh le joli trio du groupe « Djazz’Elles », pour nous faire crier « C’est le diable qui bat sa femme ». En l’occurrence, c’est le cœur de notre belle humanité qu’on entend. Et vous n’avez jamais entendu ça, un cœur rire.

 Soyons compatissants que diable, vis-à-vis de nous-mêmes. Si nous sommes sots, ce n’est certainement pas pour l’éternité. Certes, ça commence à bien faire, c’est devenu dangereux de vivre oui, ça dépasse les bornes … Circulez, il n’y a rien à voir ! Taisez-vous !

  A moins que vous ayez décidé d’offrir à votre gardien de prison, une petite pastille euphorisante, un petit clair de lune au lieu de vos papiers. Mais regardez nous, bon sang ! C’est pas écrit « misère sur notre front » Et Véronique Ataly, Christian Gaïtch,

Jean-Marie Lecoq nous le prouvent, en dansant, en chantant, en jactant, en semant à l’envi, quelques chansons qui bousculent nos vieilles comptines et serinent :

 «Tra la la …Nous n’allons pas refaire le monde, mais sait-on jamais, car nous secrétons le rire, la dérision, la subversion, la révolte, et comme vous ne saurez pas par quel bout nous prendre, à travers notre bonheur de vivre, le mot chimère, vous allumera trente six chandelles» 

 A l’encre très sympathique, oui une encre enluminée, l’équipe du «Bonheur des hommes» grimpe aux arbres de notre résignation, apôtre d’une nouvelle alphabétisation de nos mœurs par le recyclage de nos bêtises quotidiennes, en y versant ces épices ancestrales, du rire, la danse, la musique et l’humour, prodigieusement humaines.

 Un spectacle ravigotant, d’une fraicheur exquise qui fera verser des larmes à nos crocodiles politiquement corrects !

 Paris, le 13 Août 2011                  Evelyne Trân

 

 

 

Autour de la folie avec Arnaud Denis. Textes de Shakespeare, Lautréamont, Michaux, Flaubert…

Au Théâtre du Lucernaire

Du 27 Juillet au 16 Octobre 2011 à 20 Heures  

 Cultive-t-on la folie ou est-ce elle qui nous cultive ? Baudelaire ne faisait-il pas l’éloge du haschich, cette herbe aux pouvoirs hallucinatoires et Michaux n’a-t-il pas eu recours aux essences de certains champignons hallucinogènes. Dans le champ de la littérature, vous trouverez toutes sortes de fleurs, et suivant votre humeur, vous les jugerez subversives, venimeuses, malodorantes. Vous vous surprendrez même à parler avec elles car la solitude cette longue tige aimante vous rattache à la plus belle des folles,   la jolie narcisse, Ophélie ou Juliette ou Lady Macbeth. Mais on pourrait prétendre aussi qu’elle est saine, la folie, quand nous la regardons un peu de loin, que nous nous servons d’elle comme d’une ortie blanche pour nous fouetter le sang, opérer une saignée dans les alcôves de toutes ces humeurs que renferment nos corps.

C’est un fou anonyme qui parle :

 « Je ne comprends pas ce que vous dîtes ou bien je ne comprends pas le monde dans lequel je vis ou bien je le comprends si bien que vous ne pouvez pas comprendre. Dialogue de sourds entre vous et moi. Dire que je suis fou et pour quoi faire ? Pour être exhibé derrière les barreaux d’un asile ? Vous allez vous moquer de moi parce que je suis vraiment fou, je ne suis pas protégé. Je vis dans un monde de fous. Si je prends pour alibi, Shakespeare, Lautréamont, Baudelaire, Edgar Poe, Maupassant et même Francis Blanche, j’aurai dans ma sacoche une bible, une bible pour fous littéraires. Le spectacle ce sera eux, ce ne sera pas moi. Moi, je suis fou, on ne m’entend jamais, je suis anonyme, voyez-vous, derrière tous ceux qui portent un nom pour me camoufler. Vous l’avez compris, être fou, c’est ne pas être cohérent ni avec soi même ni avec les autres, oui voilà c’est cultiver l’incohérence sur un chemin sablé. Serais-je fou pour du beurre ? Allons donc, vous le savez bien, je puis bien être à la fois fou et raisonnable, pisser dans un chapeau, ou saluer avec le même chapeau. Je pourrais même être un mauvais fou, sans prétention  littéraire.

Que Lautréamont, Maupassant, ces bons fous parlent à ma place, qu’ils prêchent, qu’ils prêchent ! Quant à moi, je compte les grains de sable, les grains de folie, de la poudre aux yeux, ad vitam aeternam !

  Je me suis reconnu dans le spectacle d’Arnaud Denis. Mon Dieu que ces littérateurs sont bavards ! Je comprends maintenant pourquoi  Lautréamont est mort si jeune empoisonné par sa belle prose. Maupassant, à force de se guetter dans le miroir, a fini dans un asile. Moralité, pour vivre fou, faut pas le dire qu’on est fou. Parce qu’en réalité la folie, elle passe souvent inaperçue, non pas parce qu’elle est invisible mais parce qu’on peut très bien s’en passer. C’est de l’ortie blanche, vous dis-je, la folie, pour fouetter le sang  et Arnaud Denis l’exprime très bien, surtout quand il a les bras en croix et qu’il hurle ! Tout de même, j’attendais que le train déraille un peu. Mais c’est parce que je suis fou. Ces beaux rails de la littérature ne sont pas si souvent utilisés. Gageons qu’en termes ferroviaires, Arnaud Denis a le choix d’utiliser soit la Micheline, le TGV, le train Corail  ou le train de marchandise.

J’opte pour ce dernier et j’avoue avoir été fort secoué, quoique très serré entre Shakespeare et Lautréamont. Je n’ai repris souffle qu’à la fin, ouf ! A la faveur d’une chanson de Francis Blanche « Ca ne tourne pas rond ». J’ai rêvé d’être  heureux. A la prochaine, cher Arnaud Denis ! »   

  Pour un fou anonyme, Evelyne Trân

 

Dialogue inopiné entre un escargot et un enfant

Dessin d'Adama

J’ai toujours eu l’idée de la poésie comme d’un arbre qui se réveillait dans mon pays d’enfance, à la crête d’un sourire, à partir d’une page blanche.

Elle était petite île, cette page blanche et déjà le soleil l’éclaboussait. A cette époque, tu pouvais emprunter le pas sournois de l’ombre, tu pouvais t’adapter, n’être qu’une boule de sentiment qui roule sous la poussière ambiante. Tu n’avais ni l’idée de la richesse, ni celle de la pauvreté, tu étais là tout simplement en regardant un escargot, t’imaginais le monde tandis que très lentement, il glissait bizarrement sur le trottoir.

Ils sont allés jeter cette boule de poussière contre le mur. Pour se fabriquer un petit monticule de moi, c’était très facile et cela avait aussi peu d’importance. Les mots et les lettres sont arrivés comme des graines de pluie pour t’abriter de l’éblouissement. Mille grains de sable pour parapluie.

« Je n’ai besoin de rien, disait l’enfant, à l’escargot.

 Et l’escargot tout de même qui n’était pas rien, s’enquit de lui répondre :

– Moi, je sais que tu es venu pour réveiller les morts, pour leur demander pourquoi ils s’étaient immobilisés.

Et l’enfant s’exclama :

– Je ne sais pas ce que c’est que la mort !

 Alors l’escargot qui faisait figure de grande personne répondit :

– Mais si tu sais, c’est juste une image la mort, une image comme une sorte de porte qui indique le nom d’une personne.

– J’aurai voulu sécher les larmes de ma mère dit l’enfant et je n’ai pas réussi. Je suis trop simple, tu comprends, trop simple. Je m’en veux beaucoup d’être si simple.

Et l’escargot qui faisait figure de grande personne déclara :

– Il y aura de l’eau pour ceux qui ont soif, il y aura du pain pour ceux qui ont faim. Le vide appelle le plein et inversement.

– Je ne sais qu’une chose, dit l’enfant, lorsque je pleure, mes larmes, elles sont pareilles à toutes les larmes du monde et elles me font penser à celles que je vois dans le regard d’un chien  et j’aime beaucoup les chiens car ils sont très sages, ils aboient au bon moment et te traversent l’âme avec leurs yeux, au bon moment.

– Effectivement, tu es trop simple convint l’escargot. Sache tout de même que je suis un grand poète. Si les humains pouvaient imaginer que la poésie sort tout droit de ma petite coquille, ils en oublieraient leur assiette.

– Tout de même réfléchit l’enfant : le monde ne peut pas rouler à la vitesse d’un escargot.

– Il va encore plus lentement que ça, répondit l’escargot. Le temps a été inventé pour répondre aux exigences d’une société. Il y a autant de temps que d’être vivants ou morts sur la terre. Il y a le temps de la faim et de la soif  et aussi celui où l’on a ni faim, ni soif, la suspension, un ange qui passe et quelques broutilles qu’on appelle la poésie pour laisser venir, laisser de pauvres bestioles comme moi, sillonner la route.

  – Tu me passeras à travers le corps, dit l’enfant, j’entends plus tard te ressembler et que quiconque me regarde, te voit en train de tortiller tes antennes.

– Dans le fond, dit l’escargot, en balançant ses antennes,  il y a aussi du temps pour la poésie, quel bel arbre !

C’est un pays, n’est-ce pas, qui permet de réunir des êtres aussi différents que toi et moi,  c’est chouette !

 – Et maintenant, s’écrièrent en chœur l’enfant et l’escargot : Essayons de traverser la route ensemble !

                                                                              Evelyne Trân

 

 

 

La poésie comme roue de secours

Dessin d'Adama

Pourquoi, je choisis la poésie ?  Parce que c’est encore quelque chose qui permet de rester déconnecté. Oui, déconnecté de toutes ces béquilles qui plombent le quotidien. Il n’est pas besoin d’être écrivain pour être poète. Etre poète c’est juste un état d’esprit, une capacité ou une nécessité pour certains individus de planer de temps en temps. Pour cela il suffit juste d’utiliser ses sens. Nous rendons nous compte de la chance que nous avons de pouvoir d’un seul regard nous transporter, au-delà du point fixe où nous nous trouvons. Mais pour prendre notre élan, pour aller surprendre une silhouette, une ombre ou une maison noyée derrière un nuage, avoir la jouissance de voir, croyons-nous, quelque chose qui ne soupçonne pas notre existence, il faut s’aménager un petit espace, ne pas craindre de laisser   tomber les béquilles que nous imaginons indispensables. Les soucis matériels, ils seront toujours là de toute façon. Et zut, j’ai oublié d’acheter à manger, et zut je n’ai pas fait ma déclaration d’impôt. Ne vous inquiétez pas, chassez le quotidien, il reviendra aussitôt. Le poète a besoin de correspondre avec quelque chose qui le laisse libre.  Cela ne signifie pas qu’il cherche à fuir la réalité mais simplement que pour respirer, il lui faut communiquer avec mille choses qui affûtent son sentiment de bien être.

Un poète peut être heureux en regardant un oiseau plonger son bec dans une flaque d’eau. Ce genre de bonheur ne fera pas marcher le commerce mais il est aussi précieux qu’une goutte d’or.

Le poète ne puise pas ses ressources dans ce qu’il a ou qu’il n’a pas. Il les puise dans sa capacité d’être heureux avec ses amis. La pluie peut être son amie, elle est capable de raccorder  le passé au présent, elle embellit les souvenirs des personnes aimées. Nous sommes riches de tous nos sens mais en vérité nous n’y pensons pas, pire nous les ignorons. Et nous disons, nous n’avons pas le temps de rêver, de bailler aux corneilles. Nous faisons rarement appel à notre imagination puisque tous les chemins possibles, étant donné notre courte existence, sont balisés. Le poète fait figure souvent d’individu  déraisonnable parce qu’il ne craint pas de dépasser les bornes mais il le fait naturellement par ricochet. Quand il marche sur un caillou, il peut entendre le caillou lui parler. Est ce bien nécessaire d’écouter parler un caillou ? Sans doute que non, et pourtant… Gageons qu’un jour, nous ferons davantage appel à nos forces insoupçonnées de rêve pour comprendre que si nous  avons en nous du soleil, des étoiles et des nuages, de l’eau et du feu, nous ne sommes pas aussi démunis que nous le croyons, Pouvoir se raccorder à une pierre, à une goutte d’eau, à une plume de pigeon ou à un regard d’enfant, croyez-moi , c’est aussi valable que d’être connecté à internet ou regarder sa montre. Oui, les poètes tracent certains chemins et parfois il suffit de laisser tomber ses bagages pour leur tendre la main et les suivre pour nous découvrir encore et encore…

 Evelyne Trân 

TEATRO A CORTE Le théâtre Européen en scène dans les Résidences de la Maison de Savoie 7-25 Juillet 2011

Théâtre – Danse  – Cirque – Théâtre équestre – Expositions – Evènements de création in situ

Nous connaissons tous l’expression « Un château en Espagne » Dans les brumes de la vieille Europe, à fleur d’enfance, elle s’enracine dans la chaine de montagnes de notre mémoire collective donnant un sens aux crêtes de nuages qui s’y déposent pour éclairer nos visions inaltérables et éphémères.

Les enfants ont à portée de vue tous les personnages que tissent les nuages et les histoires qu’ils racontent, débordent de toutes parts.

Le fondateur et directeur du festival TEATRO A CORTE, Beppe Navello, est en train de créer une nouvelle expression « Un château en Italie». Puisque soi-disant, vous ne verrez jamais un château en Espagne, et bien sachez qu’en Italie, il existe les demeures royales de la Savoie, petites montagnes d’architecture et d’histoire, qui invitent des chevaliers de toute l’Europe, à les remettre sur selle et en scène, pour devenir à leur tour spectatrices, de leurs descendants à travers nos fugaces figures. Cette invitation au dialogue entre enceintes, cirques,  échafaudages,  croyances, passé et futur est le fruit d’une chevauchée hybride et débridée, de sorte que le spectateur qui s’estime royal,  est pris « la main dans le sac » en train  de palper cette monnaie d’échange trébuchante et sonnante, la manne du théâtre ambulant Européen.

Et cette manne telle la poussière d’étoile à laquelle se réfère le Théâtre du Centaure, traverse comme un météore la ville de Turin, depuis plus de dix ans, au mois de Juillet, en sorte de révérence au travail de pionniers in situ, rappelant que  cette vieille dame Europe a du tempérament à revendre et que ses rides sont un gage de sa jeunesse théâtrale.

Le festival TEATRO A CORTE est un lieu de rendez vous, une l’auberge espagnole transmutée en demeure royale où chaque pèlerin est invité à partager ses trésors.

Ce dernier week-end, à travers sept spectacles, nous avons pu éprouver  les multiples correspondances qui relient le théâtre, la danse, la chorégraphie équestre, le cirque, à travers plusieurs langues, plusieurs écoles, plusieurs temps.

 A cet égard, l’accolade dans le temps de certaines représentations aussi éloignées qu’une rêverie équestre dans un parc en pleine nuit ou le duel de deux frères  à l’intérieur de la galerie « Petit Versailles » du château de Venaria, peut avoir l’effet d’un électrochoc pour des non initiés. Mais il ne s’agit pas que d’initiation, Mr Beppe a fait appel à des magiciens capables de tremper leur foi, leurs chevaux de bataille, dans des endroits aussi prestigieux et poussiéreux que les châteaux de Polenzo et de Venaria pour témoigner de leur énergie créatrice. 

Les créations in situ sont en effet conçues spécialement pour les lieux où elles sont accueillies, Places, théâtres de Turin et les cadres splendides de ces fameux châteaux.

Le déplacement pourrait être le maître mot de ce festival,  à travers le concept de transhumance et la fulgurante représentation du théâtre du Centaure de Marseille, «Risorgimento» d’un troupeau de deux cents brebis ouvrant la marche aux festivaliers à travers l’immense jardin de la Reggia di Venaria Reale, jusqu’au cirque équestre.

Les spectateurs longeant le grand bassin sont conviés à respecter l’allure des brebis qui s’avancent en même temps qu’eux sur l’autre rive, comme pour  signifier que l’animal et l’homme ne sont jamais séparés que par une lisière d’eau qui les reflète sans distinction.

Cette relation privilégiée entre l’homme et l’animal, idéalisée par l’image du centaure, fait l’objet des spectacles de la compagnie, dont les chevaux font partie intégrante pour un voyage à travers l’Europe et la réalisation d’une transhumance à terre ouverte.

Dans cette perspective, c’est l’humain qui se cherche, corps et âme croisés, conscient de cette chance inouïe de pouvoir créer l’évènement en se déplaçant en même temps que les astres, la lune ou la terre naturellement, lors d’une ultime, éphémère et unique représentation théâtrale.

 Le terme de performances parait tout à fait approprié pour qualifier les différents spectacles du festival, la plupart inédits, sur la terre italienne ou en avant première. Sortir des espaces scéniques traditionnels, intégrer le spectateur au sein même du spectacle dans des lieux où il est appelé à bouger ou même à devenir convive, sont des gages d’exploration théâtrale. 

Le Collectif Berlin présentait cette année dans le cadre des relations culturelles Italiennes-Russes, £4 MOSCOW,  sous un chapiteau à forme de nez de clown, un reportage sur la métropole russe, sur 6 écrans vidéo ambulatoires, avec un quatuor à cordes sur scène. Le public debout, un peu ébahi,  jouait du coude, assailli par les images et les sons,  tandis que les écrans allaient à la rencontre des spectateurs, soudain transplantés à l’intérieur du film, phénomène assez troublant lorsqu’il s’agit d’une manifestation au centre de Moscou.

Nous avons été moins convaincus par le spectacle «Il convivio», spectacle bilingue italien-français, dirigé par Catherine Parnas,  création in situ au château de Pollenzo, siège de l’université des sciences gastronomiques et de la banque du vin. Conviés à déguster les meilleurs plats, les spectateurs pouvaient assister à des joutes oratoires tirées des pages classiques de la littérature. Il s’agissait d’un joli bouquet, mais le côté un peu scolaire de la représentation qui s’est étirée, a fait chuter la première émotion du spectateur : se retrouver au milieu d’un festin royal, adoubés par les bouffons du roi, comme des courtisans, il y avait de quoi rêver et devenir ivres …

Avec Pan pot ou modérément chantant,une création du Collectif Petit Travers, nous avons été transportés au cœur d’une conversation musicale, un  ballet de balles époustouflant, un manège en plein ciel à portée de rêves, en pleine paume.

 La compagnie italienne Zerogrammi, présentait pour la première fois sa création PASTO A DUE dans le salon de Diane du Palais Royal de Venaria Reale. La galerie s’étend à perte de vue, ne laissant entrevoir à son extrémité qu’une porte fantomatique. Pour principal décor du spectacle, les grandes fenêtres  donnant sur un balcon, éclairées par la nuit, une grande table et des chaises en métal lourd, gothiques. Pour mimer les fureurs exaltées ou rentrées de deux frères qui se déchirent, les danseurs ont recours à une gestuelle hallucinante qui oscille entre stupeur et épilepsie. L’impression est très forte et  gagne si bien l’espace qu’il est ébloui par le seul écho menaçant de quelques bribes de paroles qui rejaillissent comme une trainée de poudre. L’occupation de l’espace est magnifique, grandiose, irréelle, elle glace les sens.

 Dans un autre registre, le BALLET BOYS nous a présenté en première nationale The talent, un ensemble de chorégraphies très physiques sous les feux de musiques souvent sombres, effrayantes avec un côté métallique, tranchant avec l’espace d’un chant humain plus souple.

La chorégraphie «Void» est un hymne à la vie tant le danseur donne l’impression de lancer ses dernières cartes en forme de défi  à la mort. Il se donne pour la vie et notre bonheur.

 REMAKE, le spectacle mis en scène et conçu par Myriam Tanant, donné en avant première au Teatro Astra dirigé par Beppe Navello, risque la gamme attendrie, la nostalgie en évoquant l’histoire du réputé théâtre italien le Picolo Teatro de Milan et la carrière  de l’actrice Giulia Lazzarini, jouant le rôle de sa propre vie. Il faut saluer le courage de cette artiste pour son interprétation pudique et naturelle ainsi que sa partenaire Maria Alberta Navello pleine de vivacité dans son rôle de la disciple. Si les artistes se dégagent avec peine d’un texte un peu parachuté, les éclaboussures poétiques restent prégnantes et parfumées de leur présence, c’est ineffable.

Toutes  ces créations qui sortent de terre, font partie du panorama spectaculaire, de haut niveau, qui se déroule sur trois semaines, sous la houlette du dynamique Beppe Navello, artiste engagé, pluridisciplinaire, metteur en scène aussi bien sur les scènes italiennes que françaises. Depuis 2001, Teatro a corte, qui signifie « Théâtre de la cour du Roi », est devenu une plaque tournante des arts du spectacle, un phare destiné à attirer les créateurs venus de toute l’Europe. Teatro a corte, qu’est ce donc ? C’est la transhumance à l’état pur et palpitante des artistes et de leur public Roi au cœur du Piémont, à Turin et ses environs, chaque année au mois de Juillet. Qu’on se le dise, Teatro a corte est un tremplin génial, une source magique du spectacle vivant Européen !

Paris, le 21 Juillet 2011

 Evelyne Trân

PAN-POT ou modérément chantant par le COLLECTIF PETIT TRAVERS à TURIN au Festival TEATRO A CORTE

 

Photo Philippe Cibille
CAVALLERIZZO REALE

 

15,16,17 Juillet 2011
Auteurs, jongleurs et comédiens : Julien Clément, Denis Forgeron, Nicolas Mathis – Pianiste interprète Aline Piboule : Listz, Beethoven, Grisey, Mozart,
Ligeti, Kagel, Bach, Wagner, Dutilleux.
Teatro a Corte « Un festival caractérisé par l’originalité de sa programmation »  Un effet d’annonce, allons donc ! Le Directeur du festival, Monsieur BEPPE NAVELLO  qui fête son dixième anniversaire, n’a pas besoin d’effet de manches, le drapeau vert, blanc, rouge, flotte à toutes les fenêtres de Turin.
En effet, cette année commémore également les 150 ans de l’unité italienne. Quels meilleurs rois mages pour célébrer cette fête internationale que des artistes venus de toute l’Europe, dont la France.
Comment ne pas être flattés de faire frémir également le petit drapeau français  grâce au spectacle ‘ Pan-Potou modérément chantant ‘ que nous venons de découvrir à la Cavallerizzo Reale. Nouveau cirque ?
« Arrête ton cirque ! » Pourquoi faut-il que certains mots trimballent toujours quelques à priori de mauvais poil. Le spectacle de jonglage auquel nous avons assisté n’est pas seulement « A couper le souffle » C’est un argument extrêmement  émouvant pour un ballet dont la danseuse serait la balle, cet obscur objet de désir,  balancé par trois jongleurs.
Les comédiens qui investissent la scène sont  extraordinairement bavards. Le rapport affectif qu’ils entretiennent avec la balle pourrait faire penser à l’os que l’homme jette au chien tandis que ce dernier aboierait à la lune.
Il est tellement étrange ce rapport à la matière et à l’inertie de la chose, si préhistorique en somme.  Comment mimer même la mort ? Plus de comment, mais des situations. C’est l’insignifiance de la balle devenue chose qui donne le coup d’envoi à la permutation, à l’éternel retour, à cette espérance violente dont parle Apollinaire qui nous amène à penser que même sourds, nous pouvons entendre sous un feu d’artifice de balles, Listz, Mozart, Bach, Wagner et bien d’autres encore.
La balle, chienne musicienne ? En tant que spectateurs trop alignés sans doute, nous pouvons  imaginer que les balles sont en train de fuser avec nos regards, qu’elles nous traversent avec pour seul objectif, faire rebondir sur la scène, nos petits chaos supplétifs, nos insoumissions, nos bégaiements, nos chutes, et nos suspensions.
Si les créateurs de mots pouvaient  sursauter comme des balles, nous leur demanderions d’aller prendre des leçons chez ces animaux de cirque, ces jongleurs. C’est un spectacle capable de réconcilier et les ennemis du cirque et leurs émules. Est-ce peu dire ? Un spectacle si fin, si intelligent que le décrire c’est un peu mordre une pomme sans la regarder,  il faut s’y rendre comme pour un rendez-vous au clair de lune, en amoureux transis, les yeux levés vers le ciel des jongleurs.
Paris, le 16 Juillet 2011                        Evelyne Trân