ARAGON ce livre ouvert du 7 au 27 Octobre au Théâtre de Ménilmontant – 15 Rue du Retrait 75020 PARIS –


Alain PARIS était l’invité de l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur  Radio Libertaire (89.4) le samedi 19 Octobre 2013 ( en podcast sur la grille des émissions de R.L.) 

Metteur en scène : Alain PARIS – Compositeur et musicien : Stéphane PUCA  avec : Alain PARIS et Stéphane PUC

Qu’y a-t-il de lisible véritablement dans une notice biographique concernant un écrivain ? Une liste de dates qui affiche la filiation, la formation, les publications de l’auteur. C’est aussi sec que la ramure d’un arbre qui se reflète sur une tombe.

 Qui êtes-vous donc Monsieur Aragon ? Aussi incroyable que cela puisse paraitre, Aragon a scruté tout le long de sa vie une tombe, celle d’un secret familial qui a débuté à sa naissance considérée comme une faute, une tache par des géniteurs qui ne pouvaient pas le reconnaitre sans faillir à leur position sociale bourgeoise.

 Officieusement, Aragon était un enfant adopté par sa grand-mère.Et il sut seulement avant de partir à l’armée que celle qu’il croyait être sa sœur était en réalité sa mère. Quant à son père qui se présentait comme parrain, il ne voulut jamais le reconnaitre.

 Aragon n‘évoqua véritablement ce drame qu’à la fin de sa vie mais son œuvre poétique et romanesque est révélatrice d’un sentiment fortuit de l’existence si exacerbé que l’on peut imaginer qu’écrire pour lui c’était avoir pour parents des mots qui en se rencontrant poursuivaient leur processus de création, la sienne.

 Il y a tout  ce trajet des mots que certains appellent fantômes avant d’arriver à l’élocution. C’est ce trajet-là qui est fantastique et que donne à parcourir Alain Paris dans sa saisissante interprétation  d’Aragon lui-même à partir de textes en poèmes, en chansons et en prose

 Qu’on le croit ou ne le croit pas, il n’y a pas d’explication de textes. Les mots peuvent être criés à l’intérieur d’une chambre close, voilée ou se muer en récitation ou chanter face à un public, ils ne tiennent debout que grâce à leur interprète qui doit savoir que les mots dans le cas d’un poète tel qu’Aragon procèdent de la fusion de tant d’émotions qu’ils ont dû avant de pouvoir être lus, imprimés et dits avoir traversé tels des trains fantômes un grand nombre de tunnels.

 C’est en tant qu’immanence d’une chair « maudite » que les  mots s’exposent. On peut écouter des poèmes à l’air libre mais comment ne pas penser que c’est parce qu’ils remuent de l’intérieur, qu’ils ont transité aussi par le silence, qu’ils peuvent devenir l’apanage d’un homme qui ne disait pas « je n’ai rien à dire » mais « je n’ai rien à être ».

 Il ne s’agit pourtant pas d’un rapport nombriliste à l’écriture. Alain PARIS donne à voir, à écouter des mots qui frissonnent, qui se détachent  de leur bouquet de poèmes ou de chansons, suspendus agrippés ou remués par l’air, aussi fragiles, et néanmoins tactiles que les feuilles d’un arbre qui se frôlent, se penchent ou s’épanchent. On y voit couler des larmes, de la sueur, et des embrassées de vide. « C’est ici là que je te touche » dans le transport d’un seul vers. C’est la question du geste parfois incompris qui signifie la parole.

 Avec Alain PARIS, il est possible d’écouter un poème d’Aragon aussi ouvertement qu’un arbre vient se refléter dans un rêve.

 Il se déplace entre une chambre intérieure voilée confinée – celle de la douleur d’Aragon qui ne peut pas faire de bruit, qu’elle se terre en quelque sorte pour ne pas dire « je » mais voilà ; la confession que l’on entend, il l’a prêtée à quelques personnages – et la scène providentielle, où soudain sa voix peut se remplir de joie, d’amour, emportée par la vie.

 Il n’y a plus de solitude et les mélodies jouées à l’accordéon par Stéphane PUC orchestrent un voyage riche de surprises.

C’est un Aragon en chair et en os que l’on découvre magistralement  mis en scène par l’interprète lui-même. C’est tout simplement bouleversant !

  Paris, le 13 Octobre 2013             Evelyne Trân

 

Les amours de Jacques d’après Jacques le fataliste et son maître » de DIDEROT – Adaptation de François LIS au Théâtre de l’ESSAION – 6 Rue Pierre au Lard 75004 PARIS à partir du 10 Septembre 2013, tous les mardis à 20 Heures

Pièce de François Lis
Montée par Stéphanie Wurtz
Avec François Lis , Alexandre Bidaud

 

P.S. François LIS et Alexandre BIDAUT étaient les invités de l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur Radio Libertaire 89.4, le samedi 12 Octobre 2013 (en podcast sur la grille des émissions de Radio Libertaire).

Ce n’est pas l’un des spécialistes de Denis DIDEROT, Laurent VERSINI que nous saluons au passage qui nous démentira, l’esprit de l’auteur de « Jacques le fataliste et son maître », est si moderne que l’on peut bien imaginer qu’il gravite encore autour de notre croûte terrestre, prêt à deviser avec n’importe quel païen, ou enfoiré qui prétendrait damer le pied au temps, en digne métaphysicien de l’amour.

 Comme dans un jeu de cartes, il échut à l’un de tirer celle du valet  à l’autre celle du roi. On appelle cela le hasard ou la fatalité. Il n’y a pas de justice en ce bas monde. Si dans le grand grimoire de l’univers se trouvent consignées aussi bien la destinée d’une  fourmi que celle d’un homme, au diable l’avarice. Puisque nous savons au moins que le destin d’un individu est borné par deux pôles, la naissance et la mort, laissons-nous donc vivre entre les deux.

  Quand le bon sens rime avec plaisir, nous entendons Jacques le valet courir plus vite que son ombre de maître,  lequel étriqué dans son costume et son éducation, finit pas imploser de l’intérieur aux récits épiques de son valet.

 Car c’est un voyage fabuleux que celui de l’amour qui peut bien nous délivrer de certains complexes de condition sociale. Même les pauvres font l’amour !

 Alexandre BIDAUD qui joue le Maitre avec une contention remarquable donne l’impression de sortir d’une église, la bible sous le bras. Qu’à cela ne tienne, les merlans vont bientôt frire dans ses yeux et dans les oreilles des auditeurs,  car les récits des amours de Jacques sont très, très croustillants.

 Et la belle langue de Diderot se révélé sensuelle et suave dans un petit délire orgastique auquel se livre Jacques pour s’égayer et égayer son maître.

 François LIS exulte dans le rôle d’un Jacques enfin libre face à son maître.

 Sa pièce adaptée de « Jacques Le fataliste et son maître », mise en scène par Stéphanie WURTZ, est un morceau de choix, une belle invitation à faire deviser encore notre imagination à travers l’œuvre touffue de Diderot dont on fête le tricentenaire de la naissance. Qu’ils sont donc jeunes nos anciens !

 « J’ai adoré » disait une jeune étudiante à l’issue du spectacle. Une belle claque amoureuse de Diderot en ce début du 21ème siècle, très questionneur, c’est plus que bienvenu, c’est indispensable !

 Paris, le 12 Octobre 2013     Evelyne Trân

FESTIVAL MONDIAL DES THEATRES DE MARIONNETTES de CHARLEVILLE-MEZIERES : MATHILDE – STUFFED PUPPET THEATRE à la Médiathèque VOYELLES du 27 au 29 Septembre 2013

Idée , texte, création des marionnettes et mise en scène : NEVILLE TRANTER; assistant à la mise en scène TIM VELRAEDS 

Elles sont tellement attendrissantes, expressives et cocasses, les marionnettes de NEVILLE TRANTER qu’on peut bien leur pardonner  de délivrer les clichés les plus attendus concernant la vie de personnes âgées en maison de retraite.

Il est très possible d’ailleurs que des pensionnaires de maisons de retraite se retrouvent dans ces portraits et que le marionnettiste qui a dû les rencontrer n’invente rien.

Dans tous les cas, Mathilde, la créature qu’il a dénichée, est absolument fabuleuse. Du haut de ses 102 ans, elle dégage une pèche d’enfer,  et continue à faire de la gym, suspendue à une barre. Tandis que toute la Résidence s’apprête à fêter son anniversaire, Directeur et entrepreneur des Pompes funèbres compris, elle ne rêve que de son amour de jeunesse.

NEVILLE TRANTER se dédouble tant et si bien qu’il devient le confident de Mathilde. Entre eux, il passe un courant si fort, une émotion telle que lorsqu’il la presse dans ses bras pour un tour de danse, nous comprenons que le rêve de Mathilde s’est réalisé, elle a retrouvé son amour.

Pour cette fulgurance amoureuse et la leçon de vitalité que nous offre Mathilde, nous recommandons ce spectacle* et puis il faut bien le dire, NEVILLE TRANTER est un marionnettiste hors pair !

Paris le 6 Octobre 2013     Evelyne Trân

* Tournée Grand T en décentralisé :

27 mars à 20h30 à Clisson

28 mars à 20h30 à Teillé

29 mars à 20h30 à La Chevrolière


 

DUO POUR DOM JUAN d’après Molière par la Compagnie ORNITHORYNQUE au THEATRE DE L’ESSAION – 6 Rue Pierre au Lard 75004 PARIS – A partir du 11 Septembre 2013 – Tous les mercredis à 20 H

P.S. François LIS et Alexandre BIDAUT étaient les invités de l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur Radio Libertaire 89.4, le samedi 12 Octobre 2013 (en podcast sur la grille des émissions de Radio Libertaire).

 Adaptation : François LIS

Mise en scène Stéphanie WURTZ

Distribution : Alexandre BIDAUT et François LIS

Dans la jolie cave du Théâtre de l’ESSAION, nous voilà conviés à un véritable spectacle de magie. Sous prétexte d’avoir été abandonné par 11 de ses 13 comédiens, Jean-Baptiste, metteur en scène, décide d’assurer la représentation du « Festin de Pierre « avec Charles son comédien principal.

 Ils semblent l’avoir bu au biberon la langue de Molière, de sorte qu’ils n’ont qu’à tremper les lèvres dans le chapeau de la pièce de Dom Juan, pour que jaillissent aussitôt tous les personnages dans un train d’enfer hallucinant.

 Qui est Dom Juan, qui joue Elvire, qui est Sganarelle, Mathurine, Pierrot ou le commandeur ? Parce que Dom Juan ne saurait exister sans Elvire, François Lis endosse les deux rôles sans hésiter sous les yeux ébahis de Charles, Sganarelle et ainsi de suite.

 Nous ne souvenions peut-être pas que « Dom Juan » fût une pièce très drôle. Est-ce à dire que les personnages ont l’étoffe de marionnettes de guignol comme nos politiciens ? Les comédiens inspirés mettent quasiment le pied sur l’argument dramatique et moraliste de la pièce qui finit par s’étouffer de rire. Elvire, la pathétique  femme trompée, sous l’apparence d’une marionnette qui parle avec une voix d’homme, est effarante de présence.

 Il est vrai que les morceaux de bravoure ne manquent pas dans cette pièce où les duos abondent : Dom Juan/Sganarelle, Don Juan/Elvire, Dom Juan/le commandeur etc., avec en prime un discours sur le tabac, ma foi, très moderne.

Dans le registre de la commedia dell’ arte, les héros ce sont les comédiens eux-mêmes qui endossent avec les moyens du bord, des masques en l’occurrence,  une pléiade de personnages. Alors évidemment François Lis interprète celui qui joue  Dom Juan sans succomber au rôle. Mais Alexandre Bidaud, Charles,  par contre, se fond complétement avec son personnage de Sganarelle.

 C’est un Dom Juan pour rire, du théâtre dans le théâtre où les comédiens qui invitent, suivant leur inspiration, des spectateurs sur scène, s’apostrophent et se disputent les rôles en public.

 Parce que l’entreprise est pour le moins farfelue, nous pourrions croire assister à une répétition de Dom Juan sous les auspices de Molière à l’époque où il galérait avec sa compagnie.

 Le spectacle très joyeux, débridé mais agencé d’une main de maître par Stéphanie WURTZ, n’est pas seulement un clin d’œil à Dom Juan, c’est un joli hommage au comédien Molière lui-même, qui fût, ne l’oublions pas, un inoubliable Sganarelle. Chapeau !

  Paris, le 6 Octobre 2013     Evelyne Trân

ARDENTE PATIENCE d’Antonio SKARMETA – Adaptation et mise en scène de Michael BATZ au Théâtre de l’Epée de bois à la Cartoucherie de Vincennes du 3 au 20 Octobre 2013 – Jeudi,vendredi 20 H 30 , samedi 16 H et 20 H 30, dimanche 16 H.

Texte Antonio Skármeta – Traduction François Maspero (L’Arche éditeur) – Compagnie Yorick

Collaboration artistique : Sarah Labrin – Création lumières : Romuald Lesné Scénographie, costumes Florence Plaçais, Laurence Ayi – Musiques originales : Wladimir Beltran, Léo Mélo – Chansons de Víctor Jara, Violeta Parra, Rolando Alarcón

Comédiens

Pablo Neruda : Jean-Paul Zennacker

Le facteur : Frédéric Kontogom

Beatriz González (la jeune fille) :Laura Cazes-Pailler

Rosa veuve González (la mère) Nadine Servan

Le télégraphiste, un pêcheur : Wladimir Beltran

Le député Labbé, un pêcheur, un soldat :  Leo Melok.

« Ardente patience » la pièce adaptée du beau roman éponyme de d’Antonio SKARMETA, par Michael BATZ, évoque les dernières années du poète chilien Pablo NERUDA jusqu’à sa mort survenue lors du coup d’état du Général PINOCHET, le 11 Septembre 1973.

L’on sait que la poésie et l’engagement politique étaient indissociablement liés dans l’esprit de Pablo NERUDA mais que son interlocuteur privilégié ait pu être un homme du peuple ignorant de la poésie, un simple facteur, cela nous ramène de plain-pied à la source même de l’idéal de Pablo NERUDA, nous faisant entendre en quelque sorte que la poésie ce n’est pas seulement  des mots, c’est aussi une manière d’être à la vie, à l’écoute de la terre, des éléments dont font partie les hommes quels qu’ils soient.

Nous découvrons un homme simple désireux de participer à la vie des villageois de l’Ile noire où il avait sa maison à côté de la mer, la casa de Isla negra, lieu propice où ont pris naissance des poèmes cristallisant des myriades d’épopées invisibles ou extra ordinaires inscrites dans les chemins de terre ceux-là même que le facteur grimpe ou dévale sur son vélo.

Dans cette pièce, Pablo NERUDA est davantage qu’un héros, un poète célèbre, il a sa place dans le village en tant que familier du facteur, de la tenancière du café; en somme il est poète comme d’autres hommes sont facteurs ou pécheurs. C’est une fonction naturelle.

A travers la figure du facteur, ce sont toutes les aspirations d’un homme ordinaire qui expriment cette ardente patience dont le poète se fait l’écho.

Et cet écho qui serre la gorge qu’on entend dans les chansons poèmes qui parcourent le spectacle, est d’autant plus présent qu’il coexiste avec ceux de l’histoire, l’imminence de la tragédie du coup d’état et la dictature de PINOCHET.

La notion du temps ne doit pas être la même dans une île et dans le continent, à la campagne ou à la ville. Dans sa mise Michel BATZ parait configurer l’espace-temps dans un paysage rythmé aussi bien par la nature que par les exigences affectives ou morales de ses habitants. Comme s’il était crucial pour le poète de raconter au facteur que la vie se trouve au bout de ses semelles, à même la terre elle même si exigeante de pluie ou de soleil, elle même si patiente.

Les lettres du facteur ou ces télégrammes qu’il doit apprendre par cœur parce qu’ils ont été capturés par des soldats, peuvent bien prendre leur temps avant d’arriver à leurs destinataires, il s’agit de messages d’espoir et de connaissance à lire aussi bien en levant les yeux vers le ciel qu’en décachetant l’enveloppe.

A vrai dire, nous avons du mal à faire se rejoindre la vision du poète debout, vif, robuste, heureux avec celle du poète agonisant dans son lit. La grammaire de la vie est pleine de fautes d’orthographe ou pleine de trous.

A cet égard, c’est le traumatisme qu’a provoqué chez le peuple chilien, le coup d’état de PINOCHET qui devient perceptible à travers le poète « déchu «  devenu le porte-parole du rêve chilien.

Brutalité de l’Histoire avec un grand H qui écrase impitoyablement les destins de milliers d’hommes avec lesquels Pablo NERUDA a souhaité confondre le sien.

Les comédiens qui donnent l’impression de revivre pour nous la vie de Pablo NERUDA dans son Ile noire, sont très justes. Jean Paul ZENNAKER campe un Pablo NERUDA bon vivant, plein de chaleur, un poète du genre humain.

Avec cette balade savoureusement étayée de chansons et musiques composées par Victor Jara, Violeta Parra et Rolando Alarcon, c’est avec bonheur que nous nous imprégnons profondément du message de tout un peuple par la voix d’un poète universel, facteur d’humanité. C’est bouleversant.

 Paris, le 7 Octobre 2013                  Evelyne Trân

FESTIVAL MONDIAL DES THEATRES DE MARIONNETTES A CHARLEVILLE MEZIERES – Salle CHANZY – – Blue Jeans de YEUNG FAÏ du 27 au 29 Septembre 2013

Assistanat à la mise en scène: Yoann Pencolé – Conception:Yeung Faï – Interprétation:Inbal Yomtovian, Yeung Faï et Yoann Pencolé – Scénographie: Yeung Faï Lumière: Christian Peuckert – Assistanat lumière: Adrien Gardel -Vidéo : Jérôme Vernez et Stéphane Janvier – Construction du décor: Ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne- See more at: http://www.plateaux.ch/spectacle/blue-jeans/#sthash.JlWM1LeI.dpuf

 

Nous avons tous entendu parler de ces enfants exploités indûment dans le tiers monde ou les pays émergents, écrasés comme le grain sous la meule, pour continuer à engraisser les appétits d’une économie impitoyable.

 Allons-nous renoncer à acheter des blue-jeans en pensant qu’ils ont été fabriqués par de pauvres mains fébriles prisonnières de conditions de travail innommables ? Sûrement pas. Alors à quoi bon en parler, cela se passe ailleurs, c’est très loin et puis les gros poissons se nourrissent  toujours des petits.

 L’image est terrible de cet homme courbé qui fait tourner une immense meule en pierre, elle est au centre de la scène, elle est cruelle mais tellement éloquente. Elle nous transporte dans la préhistoire, elle nous parle du labeur humain, ce ferment de fierté ancestrale. Ah si toute cette énergie, tous ces efforts, nous les employions pour sortir de notre  léthargie. Avons-nous le choix entre celui d’écraser le plus faible ou celui d’être sous la meule.

 Yeung FAI entend montrer en se situant dans les rigoles de notre perception qui vacille désormais entre images télévisuelles et réalité ternaire. Comment faire appel à cette mémoire physique et mentale incluse dans tout être humain mais refoulée sans faire référence à un mode de perception devenu de plus en plus sophistiqué.

 Où peut bien se tenir encore cette flamme magique individuelle à l’heure où la technique prétend pouvoir entrer dans un cerveau humain pour y dégoter ses pensées. Là encore, nous dirons à quoi bon  et que nous sommes hors sujet.

 Yeung FAI n’est-il pas hors sujet parce qu’il se situe entre deux rives, le monde d’hier et le monde d’aujourd’hui, et qu’il fait parler une marionnette à notre place ?

 Il est hors sujet parce que son spectacle est d’une affolante beauté et qu’il maitrise plusieurs techniques : marionnettes Bunraku, à gaine, sur fonds d’images qui se déplacent sur des paravents mobiles.

 La pluviosité des images vidéo un peu trop drue, se joue de notre regard et est parfois quelque peu envahissante pour ceux qui n’entendent s’accrocher qu’à l’histoire de l’enfant marionnette, si expressive, si touchante qu’elle est un bleu à l’âme qui éblouit, qui éclaire.

 Parce qu’elle bénéficie du souffle poétique, inquiet et secret de l’enfance, qu’elle ne tient qu’aux mouvements de ceux qui lui insufflent leur souffle, c’est de notre pouvoir  d’éclairer les formes les plus fragiles mais aussi les plus gracieuses de la sensibilité humaine dont nous parle Yeung FAI et son équipe .

Cette marionnette qui surgit simplement de la paume d’une main nous regarde intensément. Et cette ombre qui veille fluette au-dessus et  malgré nos désirs carnassiers, peut bien atteindre quelque sillon de la pensée humaine parce qu’elle nous parle de nos enfants, de ceux qui vont venir au monde.

 Vain discours humaniste ! Yeung FAI n’a d’autre arme que son énergie créatrice qui vaut bien des discours. Son moyen d’expression c’est la marionnette, un art très populaire en Chine depuis des millénaires. Il a aussi les pieds sur terre. Les faits sont là : 70 % des blues jeans de la planète dont les colorants polluent à outrance  les rivières de la Chine, sont fabriqués par des ouvriers chinois. Son spectacle a valeur de manifeste  contre une situation invivable. Ce n’est pas pour nous donner bonne conscience, nous les Occidentaux, c’est pour nous aider à comprendre le monde dans lequel nous vivons. Disons que les spectateurs ont beaucoup de chance car la démonstration n’est pas seulement instructive, elle est artistiquement sublime.

 Paris, le 30 Septembre 2013                          Evelyne Trân            

 

 

Les amours vulnérables de Desdémone et Othello au THEATRE DES AMANDIERS

De Manuel Piolat Soleymat et Razerka Ben Sadia-Lavant Librement inspiré de Othello le Maure de Venise de William Shakespeare Conception et mise en scène Razerka Ben Sadia-Lavant  Dramaturgie Razerka Ben Sadia-Lavant et Alexandre de Ganay Scénographie Laurent P. Berger Accessoires Jane Joyet Costumes Razerka Ben Sadia-Lavant et Eric Martin Lumière Jaufré Thumerel Chorégraphie des combats Reda Oumouzoune Chorégraphie Teresa Acevedo et Alexandre Théry Musique Mehdi Haddab et Sapho 

Assistants à la mise en scène Soline de Warren et Alexandre de Ganay

 Avec : Teresa Acevedo, Disiz, Clovis Fouin,Alexandra Fournier, Denis Lavant, Reda Oumouzoune, Claire Sermonne, Alexandre Théry,

Chant Sapho, Oud Mehdi Haddad

Razerka BEN-SADIA-LAVANT et Manuel PIOLAT SOLEYMAT se sont réapproprié la tragédie d’OTHELLO dans le dessein de la faire résonner aujourd’hui. Que l’intime et le politique puissent être liés, cela s’entend chez SHAKESPEARE. Schématiquement, le politique est représenté par IAGO, l’intime par OTHELLO, deux personnages qui ne sont absolument pas sur la même longueur d’onde. De là à en déduire que tous les politiques ont quelque chose à voir avec IAGO et qu’OTHELLO se trouve dans la situation de l’étranger, il y a de la marge.

 La sensation d’être étranger effectivement se situe au cœur de l’intime. C’est une sensation qui peut être vécue aussi bien négativement que positivement. Parce que s’il existe des xénophobes, il existe aussi des humanistes qui sont trop heureux de rencontrer des étrangers dans leur propre pays.

 Purs  français sans une goutte de sang étranger et « impurs français »  se retrouveront pour parler d’amour  ou de haine parce qu’il s’agit de sentiments universels. Othello c’est tout de même l’archétype de l’homme jaloux, possessif et malheureux,  Desdémone, l’archétype de la femme amoureuse et soumise. Leurs malheurs sont compréhensibles et même si on peut qualifier de barbare l’attitude d’OTHELLO, il commet un crime qualifié de passionnel.

 La passion nourrit les fantasmes, l’imaginaire érotique et la jalousie. Cela dépasse si bien l’intellect qu’IAGO, le méchant, a le champ libre pour semer le mal. A cet égard, dans le spectacle si l’on ressent bien la perversité de ce personnage, l’on perçoit moins la passion violente qui unit OTHELLO et  DESDEMONE.

 Sur scène sont réunis le rappeur DISIZ, un champion du monde de taekwondo, des danseurs, des comédiens, la chanteuse SAPHO, le musicien  Mehdi HADDAB  qui apportent chacun la richesse propre à sa culture et son art.

 La voix chaude et vibrante de SAPHO et la musique de Mehdi HADDAB évoquent les lamentations d’un chœur antique conscient du malheur qui va se produire. Sur scène DISIZ est un Othello effectivement vulnérable,   pathétique face à un IAGO  diabolique et malgré tout fascinant sous les traits de Denis LAVANT qui possède la malice d’un Jules BERRY.

Desdémone est campée par la belle Alexandra FOURNIER et Emilia la femme de IAGO, interprétée joliment par Claire SERMONNE laisse passer un souffle féministe.

 Un spectacle au parfum oriental, secoué de danse et musique rock, qui fait également écho au rap avec la présence de DISIZ. Un spectacle suffisamment habité  pour devenir explosif au fil  des représentations et ses rencontres avec le public.

 Paris, le 24 Septembre 2013                        Evelyne Trân

 

 

LYRIC HISPANIC par la compagnie COINCIDENCES MUSICALES au Théâtre de l’Epée de Bois du 18 au 29 Septembre 2013 à 20 H 30

Chant : Magali PALIES

Danse : Loreto AZOCAR ou Karine GONZALES ou DIANA REGANO

Guitare ; Rémi JOUSSELME

Mise en scène : Jean-Luc PALIES – Régie générale : Maximilien GENTELET – Assistante régie/video : Laura VERVEUR – Scénographie : Luca JIMENEZ – Costumes  : Camille STORA et Alice TOUVET

Il rôde des airs qui ensorcèlent l’esprit et le corps et nous revient aussitôt en mémoire le célèbre poème de Gérard de Nerval « EL DESDICHADO » dont les derniers vers :

« Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée »

 semblent tout à fait adaptés pour décrire l’ambiance du joli récital de musique lyrique espagnole, mis en scène par Jean Luc PALIES dans la superbe salle en bois du Théâtre de l’Epée de bois.

 L’originalité du spectacle tient au fait que le metteur en scène s’est inspiré des auto sacramentelles, pièces de théâtre qui accompagnaient les cérémonies religieuses, pour aborder des thèmes « L’amour, le désir, la mort, les larmes »  considérés comme païens et interdits à la fin du 18ème siècle.

 Le public connaisseur ou pas aura le plaisir de se laisser porter par des mélodies devenues classiques de Turina, Lorca, De Falla, Granados etc.

 Vêtues de longues robes noires, la chanteuse et la danseuse semblent se confondre dans leurs mouvements, la danse élançant la voix ou inversement.

 Le tout avec une grande sobriété, une économie d’effets, en symbiose avec le jeu du guitariste. C’est vraiment avec beaucoup de plaisir que nous entendons résonner si proches comme si on pouvait les  toucher les notes  qui s’échappent de la guitare sèche.

 La lumière, toute en veille, mais prête à en découdre, porte un regard  attentif, subtil et délicat sur les acteurs du spectacle qui évoluent dans un décor simple, juste deux pans de bois de chaque côté de la scène. Au fond se détache imposante et ténébreuse, une colonne en rideau noir traversée par une étrange larme rouge.

  En résumé, un spectacle où le vœu d’harmonie semble inspirer aussi bien la danseuse de flamenco, le guitariste Rémi JOUSSELME et la voix de Magali PALIES exprimant tour à tour, les soupirs de la sainte « païenne » et les cris de la fée.

 Paris, le 22 Septembre 2013                            Evelyne Trân

 

C’est provisoire – Spectacle d’humour d’Irma Rose – Mise en scène de Jean-Claude COTILLARD – A l’ESSAION THEATRE- 6, rue Pierre au Lard 75004 PARIS du 14 Novembre au 21 Décembre 2013

Très étrange cette jeune femme Irma qui donne l’impression de faire un marathon sur un tout petit bout de scène. Tournicoti, tournicota, Irma a des ailes très bruyantes, mais le ventre sociétal dans lequel elle nage comme un embryon « ovniesque » a des relents d’amertume. Parce que le tissus de la réalité où tout le monde se retrouve, la sacro-sainte famille, s’il ne passe pas  sous le fer à repasser, dispose néanmoins de quelques touffes d’absurdités récréatives  nous faisant toujours prendre des vessies pour des lanternes mais après tout, pourquoi pas.

 Attention de ne pas vous retrouve face à Irma, elle vous déguste le portrait avec férocité, que vous soyez infirmière, femme au foyer, bourgeoise alambiquée, assistante maternelle ou joggeuse dominicale. Cela dit, elle donne envie de l’embrasser parce qu’elle a une façon de dire  du mal de vous plutôt drôle et finalement très tendre.

 A la fin, cette chroniqueuse du quotidien se transmue en petit chien qui bave, qui pleurerait presque. « Je vous aime et je vous hais », semble-t-elle dire à la petite frange d’humanité qui lui colle à la peau, comme  elle essuierait ses pieds sur un paillasson pour le faire dégorger de sa belle poussière, celle qui fait éternuer de rire ceux qui pestent dans la salle d’attente.

 Irma Rose a du talent, de la présence, nous lui suggérerons juste d’agrémenter son marathon de quelques pauses friandises, pour laisser le temps au spectateur d’humer le soufre sous ses pieds comme un bon chien averti, capable de renifler sa belle humeur ironique.

 Paris, le 21 Septembre  2013                     Evelyne Trân

Le soldat ventre-creux de Hanock LEVIN – Mise en scène de Véronique WIDOCK au Théâtre de la tempête – Cartoucherie de Vincennes, route du champ de manoeuvre 75012 PARIS du 11 au 29 Septembre 2013 à 20 H 30.

Distribution Traduction Jacqueline Carnaud et Laurence Sendrowicz Publié aux éditions théâtrales la femme : Roxane Borgna Le soldat ventre creux : Stéphane Facco Le soldat ventre plein : Vincent Debost Le soldat ventre à terre : Henri Costa Le grand père : Christophe Pinon

En alternance l’enfant: Nicolas COUFFIN et Mateo FREY.

Scénographie : Gérard Didier Lumières Pierre Gaillardot Costumes ; Didier Jacquemin Chorégraphie choeur d’enfants : Geneviève Sorin

Il revient de loin. Il a fait 5 ans de guerre. Quelle guerre ? Est-il parti au combat comme on va au travail. Avait-il le choix ? Défendait-il sa patrie, un idéal ? Fait-il partie des vainqueurs ou des perdants ? Nous n’en saurons rien. Hanokh LEVIN qui met en scène le soldat ventre-creux gomme ces questions. Elles n’ont plus d’importance dès lors que l’homme se retrouve seul, n’ayant qu’une seule identité à partager, celle d’un être humain. Il crie haut et fort « Je m’appelle Sosie ».Il  pourrait aussi bien clamer « Je suis un homme comme les autres ». Mais il se raccroche à son nom parce que c’est tout de même important d’avoir un nom et tant pis s’il y en a d’autres qui portent le même.

 Il suffirait qu’une porte s’ouvre, que sa femme et son enfant le reconnaissent. Mais voilà, il n’a pas d’autre identité que son bagage de douleurs, de solitude, c’est une loque humaine quasiment. Parmi ceux qui ont retrouvé leurs places d’origine, il  y a un homme aveugle et un autre muet.

 Vont se succéder sur scène deux autres « Sosie », le solde-ventre-plein et el soldat ventre à terre.  Mais quel est donc le vraie Sosie, celui qui peut se prévaloir d’être propriétaire d’une maison avec femme et enfant ? C’est le soldat ventre-plein, bien sûr, parce qu’il est le plus fort et qu’il assujettit femme et enfant.

 Le soldat ventre-creux est donc sans domicile, comme un chien errant. Faut-il qu’il attende la mort du soldat ventre plein pour retrouver sa place ? Ce que Hanokh LEVIN laisse entendre c’est que l’humiliation, le sentiment d’injustice vont renforcer la pugnacité de l’homme déchu. Il va ruminer sa colère. Ca n’est pas possible, dit-il, que quelqu’un ait pris sa place. C’est insupportable.

 L’homme fait partie du règne animal, et c’est une vérité de la Palisse que de souligner que l’homme est un loup pour l’homme. La pièce d’Hanokh LEVIN met en parallèle les sorts de trois individus qui se réclament du même nom «»Sosie ». La seule ligne de démarcation qui pourrait rassembler ces trois « Sosie », c’est leur humanité. Mais où se trouve-t-elle ?

 L’injustice, les sentiments d’humiliation, de spoliation, l’instinct du territoire qui vont jusqu’à confondre sa terre avec sa propre chair. Tout cela c’est du vécu, C’est du cœur humain ou plutôt de ses tripes qu’Hanokh LEVIN cherche à extraire le germe de la guerre, mais sans angélisme.On l’aura compris, quand le soldat ventre-creux aura pris la place du soldat ventre plein, il jettera à son tour le prochain sosie qui frappera à sa porte.

 La pièce porte un message politique. Hanokh LEVIN a vécu le conflit israélo-palestinien. Mais évidemment, à travers le soldat inconnu, le vocable de sosie, c’est la perception de l’humain face à la fatalité de la guerre qu’il entend faire rayonner. Parce que les expériences de chaque sosie, peuvent finir par se regrouper, elles ont chacune leur mot à dire. Celui qui voit apprend de celui qui est aveugle. L’usurpateur  est menacé par celui qu’il a volé. Tous doivent confronter leurs situations, leurs vécus parce que s’appeler tout seul Sosie dans un monde où les autres ne comptent pas, cela n’a tout  simplement pas de sens.

 Nous ne pouvons pas nous réfugier du côté de l’évidence, du sentiment de fatalité, da la farce politique, ni même de la foi en un meilleur monde, un certain paradis après la mort. Il y a une histoire commune, il y a le sentiment d’être humain à plusieurs qui donne une raison d’être, d’espérer. Dans cette sombre fable, même si l’amour ne parle pas, on croit le deviner encore sous les traits d’un enfant qui observe tout en silence.

Et la femme qui ne dit rien, qui a le rôle antique de celle qui attend le retour du guerrier. Elle est un phare à qui on a coupé la parole, elle est femme objet, elle est propriété de l’homme. N’est-elle donc qu’un ventre sans nom ?

 Pouvons-nous nous croire exemptés de toutes ces questions parce que cela va de soi, le mariage, l’amour, la mort et ainsi de suite…Ce n’est pas toutes ces questions qui vont changer le monde, mais tout de même à l’issue de la représentation de cette pièce, nous avons l’impression d’avoir ramassé un des morceaux brisés de notre face humaine. Le  miroir que nous offre Hanock LEVIN,  est fissuré, entaillé; il n’empêche, nous nous y voyons et comment !

 La mise en scène de Véronique Widock sert magistralement la pièce de Hanokh LEVIN. La langue du ventre, on l’entend à même le sol, l’obscurité. Il n’y a pas d’autre présence sur scène que celle des comédiens et leur verbe. C’est cela qui éponge tout. Entre leurs mains, la poussière, la neige, les tonneaux etc., expriment un rapport à la matière complètement physique, sans préalable, sans détours. Cet aspect physique, brut, des choses et des hommes, qui domine dans cette pièce et dans bien d’autres de Hanokh LEVIN, notamment, la Putain de l’Ohio, percute la perception du spectateur qui doit se retourner à l’intérieur de lui-même : Mais qui sont donc ces hommes primitifs ? Le soldat au ventre creux parle aussi de notre cervelle flageolante.

 Il faut saluer toute l’équipe des comédiens et techniciens qui assurent un spectacle de qualité, permettant de faire résonner l’esprit tangible d’Hanokh LEVIN dans un au-delà qui curieusement nous  concerne. Ne sommes-nous pas tous tant que nous sommes, sosie de l’un, sosie de l’autre ?

 Paris, le 15 Septembre 2013          Evelyne Trân