DURAS, LA VIE QUI VA – Textes choisis de Marguerite DURAS – au Théâtre de Poche – 75 Bd du Montparnasse 75006 PARIS – Textes de Marguerite DURAS – MISE EN SCENE ET ADAPTATION JEAN-MARIE LEHEC ET CLAIRE DELUCA – Du 13 septembre au 10 novembre – du mardi au samedi 19h30, dimanche 15h30

Nous ne la connaissions pas si coquine, si fruitée la langue de Marguerite DURAS. Aussi vive qu’un lézard dans l’herbe, elle se planque sous les pierres chaudes ou bien se glisse sur les chevilles de Monsieur et Madame tout le monde qui devisent de tout et de rien en laissant   libre cours, libre ruissellement, aux bulles de l’instant qui enserrent leurs fantasmes favoris.

De tous petits fantasmes à la Prévert, histoires de lion, de baril à essence, d’oiseau, qui rebondissent à vue d’œil oui, aussi légères que des bulles de savon mais qui suffisent à leur subsistance, étreignant  quelques émotions  aussi enfantines, aussi décourageantes  qu’une souris verte dans le pré.

 Quand les adultes se mettent à gazouiller, on peut supposer que leur âme d’enfant n’est pas si loin, et qu’il suffit d’une petite cour de récréation invisible aux esprits chagrins, pour les faire sortir de leurs  coquilles.

 A cet exercice, Marguerite DURAS excelle .Elle avait choisi Claire DELUCA pour mettre en scène plusieurs de ses pièces, notamment les Eaux et forêts, la Musica, le Shago et Yes, Peut-être,  dans les années soixante. Il s’agit d’une eau joyeuse qui circule toujours  dans l’esprit de Claire DELUCA particulièrement lumineux dans ce récital à la claire fontaine.

 Jean Marie LEHEC lui emboite le pas avec finesse. Le manège de ces enfants qui se croyaient adultes ou inversement, est tendre et émouvant, voire rafraichissant.

 Un moment de grâce à la DURAS comme une gorgée d’eau sur la nuque, un ange qui passe, qui chatouille.

 Paris, le 14 Septembre 2013          Evelyne Trân

 

FUREUR de Victor HAÏM – Mise en scène : Stéphanie WURTZ – Distribution : Benjamin BOLLEN – Du 9 Septembre 2013 au 17 Mars 2014 – Les lundis à 19H 30 – au Théâtre de l’ESSAION – 6, rue Pierre au Lard 75004 PARIS

P.S : Victor HAIM et Benjamin BOLLEN sont les invités de l’émission DEUX SOUS DE SCENE, sur RADIO LIBERTAIRE 89.4, en 1ère partie, le samedi 21 Septembre 2013 de 15 H 40 à 17 H. 

S’est il égaré sur la scène de l’imagination  de  Victor Haïm, ce chef d’orchestre déjanté que nous avons connu interprété par son auteur lui-même ?

 Sous des dehors grotesques, le monologue du chef d’orchestre  qui laisse éclater sa colère à l’encontre des musiciens qui l’ont mis à la porte, est aussi pathétique  et ahurissant qu’une course contre la mort.

 Comme s’il n’avait plus rien à perdre sans doute, le chef d’orchestre se livre à une sorte de strip-tease où il confond tout, lui et les autres, avec pour seule baguette une énergie dévorante, ourdie par sa colère mais aussi des blessures de parcours.

 Au cours de ce strip-tease judicieusement agrémenté de morceaux de musique (Beethoven, Mahler, Bach, Strauss, Verdi etc) ce chef « innommable »  évoquera son enfance, sa mère, ses conquêtes, en réglant son compte au passage avec son milieu où l’argent serait la seule devise.

 Pour un texte « monstrueux » qui regorge d’invectives et qui soulève beaucoup de lièvres,  il fallait un comédien « monstrueux ». Benjamin BOLLEN qui incarne ce chef d’orchestre avec une juvénilité désarmante, est stupéfiant.

 Les bouffées délirantes dont semble souffrir son personnage, galvanisent le comédien qui, à lui tout seul, délivre un véritable festival de mimiques, de drôleries avec une joyeuse appétence.

 Il invente le personnage sous les auspices d’une folie qui doit tout transgresser. Celle folie, c’est la passion de la musique : il voit et il jouit même sexuellement avec les yeux de la musique.

Du coup, on comprend mieux sa colère contre les musiciens, parce qu’elle témoigne d’un sentiment d’impuissance désespéré, exaspéré : l’infiniment petit face à l’infiniment grand.

 La metteure en scène Stéphanie WURTZ privilégie l’invention chez le comédien qui compose un personnage hors normes, endiablé, qui n’a que faire de la psychologie, et semble sortir de la baignoire imaginative de Victor HAIM, frémissant de vitalité, sous les bulles d’injures qui craquent sous les dents et du bon savon onirique. Dans le fond c’est la fureur de vivre qu’il incarne, plus que celle de maudire.

 Voila un spectacle en forme de feu d’artifice qui révèle un comédien phénoménal Benjamin BOLLEN et rend grâce aux vertus de la colère même textuelle. Oh, ce féroce humour qui déride les fesses !  C’est super !

 Paris, le 18 Septembre 2013               Evelyne Trân

ZELDA ET SCOTT de Renaud MEYER à partir du 4 Septembre 2013 au Théâtre de La Bruyère – 5, rue La Bruyère 75009 PARIS –

Chorégraphie Lionel HOCHE Lumières Hervé GARY

avec Sara GIRAUDEAU, Julien BOISSELIER et Jean-Paul BORDES et le Manhattan Jazz Band, Xavier BORNENS (Trompette), François FUCHS (Contrebasse), Aidje TAFIAL (Batterie)

Mise en scène Renaud MEYER Décor Jean-Marc STEHLE assisté de Catherine RANKL Costumes Dominique BORG

Zelda et Scott comme deux fleurs immortelles, collées sur la page d’un livre des années vingt, Gatsby le magnifique de Francis Scott Fitzgerald. Comme si le livre venait de lui tomber des mains, Renaud MEYER les voit s’échapper en trombe, les deux créatures  qui exécutent aussitôt une danse endiablée que les connaisseurs sauront attribuer soit au Shimmy soit au Charleston.

 Les années folles, les années folles, nous y sommes, comme à Paris que traversèrent Fitzgerald et sa muse Zelda.La fièvre est communicative, nous voilà pincés sous des clichés touristiques, c’est Joséphine BAKER qui  glisse étincelante dans la musique de jazz hot qui fait trembler les lustres d’un salon mondain.

 Comment évoquer la vie du couple mythique de Zelda et Scott Fitzgerald en deux heures ! Renaud MEYER a choisi l’évocation illustrée, celle qui fait appel aux sens, qui tourbillonnent dans la tête après un verre d’alcool ingurgité à jeun.

 Ils étaient jeunes, ils étaient beaux. Il était célèbre, elle était incroyablement séduisante. Ils se sont rencontrés et leurs verres en s’aimantant,  se sont brisés. Ils ont bu leur vie, voilà tout, jusqu’à la lie.

 Evidemment, tout cela fait frémir… Zelda voulait sortir toute nue d’un journal de célébrités, elle a fini sa vie dans une clinique psychiatrique. Scott n’avait de sang que pour l’écriture, et il est mort en écrivant.

 Mais ce qui est fascinant chez Zelda et Scott, c’est que leurs destins forment des écritures de vie qui s’entrelacent  et se rejoignent, des écritures très expressives, dansantes, sensibles et poignantes.

 Toutes ces pulsations inspirent  les jeux des interprètes. Sara Giraudeau est une garçonne, un peu gavroche sur les bords, fantasque, sale gosse délurée. Julien BOISSELIER  campe un Scott presque raisonnable sous les vapeurs d’alcool  et HEMINGWAY incarné par Jean Paul BORDES,  sans qui Paris ne serait pas une fête, fait sourire tant il est sérieux.

 De très jolis tableaux arrosés de musique en live, composée par le Manhattan Jazz Band  assurent un ton suave  et fébrile à la fois à ce spectacle où la légèreté prime sur l’intention dramatique, laissant libre cours au poème « Correspondances » de Baudelaire :

 Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants…
Et d’autres corrompus, riches et triomphants…
qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

 

Difficile de résister à une telle ambiance !

 Paris, le 14 Septembre 2013                Evelyne Trân

 

LE MISANTHROPE DE MOLIERE à LA CIGALE – 124 Bd Rochechouart 75018 PARIS – du 3 au 19 Septembre 2013 – Mise en scène Michèle ANDRÉ

Assistante à la mise en scène Nathalie RÉGNIER
Décor : Vincent PAROT et Philippe ANDRÉ
Costumes : Jean-Jacques DELMOTTE
Lumières : Jean-Pierre MICHEL
Musique originale : Maxime RICHELME
Production exécutive : Karine LETELLIER

Avec (par ordre alphabétique) :
Jonathan BIZET (Acaste) – Hugo BRUNSWICK (Dubois)
Arnaud DENIS (Alceste) – Catherine GRIFFONI (Arsinoé)
Jules HOUDART (Basque) – Lætitia LABURTHE-TOLRA (Célimène)
Sébastien LEBINZ (Garde de la Maréchaussée de France)  Jean-Laurent SILVI (Philinte) – Elisabeth VENTURA (Eliante
Hervé REY (Clitandre) – Stéphane RONCHEWSKI (Oronte)

Des majestueux rideaux forment le fond de scène d’un salon qui va devenir le témoin d’affaires de cœur et  de raison des personnages de Molière, des nobles de la Cour.

Cette notion de cour est difficilement perceptible aujourd’hui, c’est celle du roi Louis XIV, le protecteur de Molière. Les règles de bienséance qui régissent cette société où il convient de toujours faire bonne figure sont devenues bourgeoises. Dans cette société, il n’est pas de bon ton de dire tout haut ce que l’on pense tout bas. Alceste fait office de râleur universel qui grogne contre une société  dont il est issu, de façon excessive certes mais avec des accents de vérité qui ont l’allure de coups d’épée dans l’eau.

Il n’importe, les ressorts du personnage d’Alceste sont passionnants, ils témoignent de l’ambiguïté des relations d’un certain Molière libre penseur avant la lettre avec la Cour et son roi.

Les personnages antagonistes d’Alceste et Philinte ne sont pas seulement de beaux orateurs, ils font courir l’onde des atermoiements d’une société humaine où les rapports de force contraignent les plus faibles à se taire pour tout simplement ne pas perdre leur place.

En ce sens, Alceste est un mauvais politique aussi bien sur la scène publique que sur la scène de l’intimité. Peut-on imaginer le désespoir d’un homme qui rêvait de régner dans le cœur  de sa belle et qui s’en trouve expulsé par une triste réalité : l’incompatibilité d’humeur.

Quant à la belle  Célimène dont tous les commentateurs soulignent la légèreté, elle fait preuve de beaucoup de maturité du haut de ses vingt ans car elle affirme le droit de jouir, de s’amuser, elle assume cette liberté en dépit des médisances. Et elle tient du personnage d’Alceste pour sa sincérité. C’est une femme libre.

Qui s’aviserait d’agrémenter de nos jours la conversation de paroles bien pendues d’Alceste et de Célimène, ne passerait pas inaperçu parce qu’elles résonnent toujours .

Alceste :

 « Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre,
Le fond de notre cœur dans nos discours se montre,
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais sous de vains compliments  ».

  

Célimène :

 « La solitude effraye une âme de vingt ans  »

 

Nous envions les comédiens qui interprètent de tels rôles. La mise en scène de Michèle ANDRE, très respectueuse du »Jardin à la française » que constitue le texte de Molière, ne craint cependant pas l’anachronisme. Les femmes arborent de superbes toilettes mais Alceste semble se contenter d’habits passe partout. Arnaud DENIS est un Alceste d’aujourd’hui au jeu très naturel mais on  se prend à rêver qu’il renferme en lui la rage insolente et douloureuse des rappeurs et  slameurs que  Molière aurait sûrement  applaudis.  Laeticia LABURTHE –TOLRA,  Célimène, ne hausse jamais le ton, elle  impressionne par ses propos plein d’esprit et sa distinction. Mais nous ne pourrions pas nous passer d’Oronte, le prétentieux poète et d’Arsinoé, la fausse prude, joués  avec une suave drôlerie par Stéphane RONCHEWSKI et Catherine GRIFFONI.

 Quelles sont belles la mailles du filet des discours de tous ces personnages et elles tiennent bon depuis des siècles !  La langue de Molière sait renvoyer la balle et comme par hasard à LA CIGALE, elle se porte comme un charme.

 Paris, le 6 Septembre 2013                Evelyne Trân

Ici et maintenant à Georges Lézan

ICI ET MAINTENANT

J’ai secoué l’arbre à poèmes dont chaque feuille récitait un poème.

 Monsieur LEZAN était une jolie feuille qui préférait l’ombre au soleil. Je ne sais plus, je ne sais plus, juste le refrain de votre voix sur l’eau dans le secret de l’altitude.

 Sur le Pont Mirabeau des silences danse Apollinaire.

 Ici et maintenant dit l’arbre voyageur. Ici et maintenant, nous pouvons être un ou deux oiseaux, nous pouvons être plusieurs.

 A voix basse, sous la main d’une femme, un oiseau picote quelques miettes laissées sur la table.

 Alors profitant de cet instant, l’œil de l’arbre aimant couve la main de la femme .

 Et quelqu’un qui voit et qui entend tout et quelqu’un qui pleure et qui ne voit rien, s’échappent avec  l’oiseau de leur poème.

 Paris, le 29 Août 2013                   Evelyne Trân

DOCTEUR GLAS de Hjalmar Söderberg à LA MANUFACTURE DES ABESSES – 7 Rue Véron 75018 PARIS – Du 22 août au 27 octobre 2013 .

John Paval et Sofia Maria Efraimsson

Mise en scène en Hélène Darche

N.B : John PAVAL et Sofia EFRAIMSSON étaient les invités de « DEUX SOUS DE SCENE  » en 1ère partie d’émission sur Radio Libertaire le Samedi 24 Août 2013 (podcast sur la grille des émissions de R.L. ).

Savions nous que les docteurs pouvaient faire office de confesseur des âmes à l’instar des prêtres sous les auspices du secret professionnel.

A cet égard, le personnage du Docteur GLAS est tout à fait réjouissant et devrait intéresser un grand nombre de médecins mais pas seulement bien sûr.

 La pièce adaptée remarquablement par John PAVAL du roman éponyme de SODERBERG, un écrivain suédois, trop peu connu en France, met en scène un homme qui se fait l’avocat du diable, c’est dire de lui-même ou de sa perception de l’humanité dont il connait aussi bien les dehors que les coulisses.

 A la faveur d’une rencontre avec une cliente, la belle Helga GREGORIUS, le Docteur GLAS, un médecin de famille va devenir un héros, un homme dieu en quelque sorte, parce que de ses décisions vont dépendre la vie et la mort  de deux de ses patients.

 La belle Helga vient demander de l’aide au docteur GLAS parce qu’elle ne supporte plus les rapports sexuels que lui impose le vieux  pasteur GREGORIUS son époux. Le Docteur GLAS est tellement ému par la détresse de sa belle cliente qu’il va mettre tout en œuvre pour la sortir d’une situation désespérée, jusqu’à commettre un meurtre.

 En 1905, SODERBERG qui met probablement beaucoup de lui-même dans le Docteur GLAS dénonce le droit marital qui permet à un homme d’abuser d’une femme comme d’un objet, sous le couvert du mariage. Parce qu’il attaquait non seulement l’institution du mariage mais aussi le pouvoir de la religion, SODERBERG fut lynché par les critiques et contraint de s’exiler.

 Le témoignage de la belle Helga et du Docteur GLAS ne se borne pas à l’attaque des codes bourgeois. Il ne s’agit pas de bien-pensants,  ni même d’idéalistes mais de personnes humaines qui expriment des tourments réels, qui creusent aussi bien leur chair que leur espace vital.

 SODERBERG pose la question de l’agir au niveau individuel, il scrute la solitude à laquelle sont confrontés des individus face  à des situations imposées par la société qui peuvent les conduire à la folie,  à la mort.

 Comme un bon médecin notable et reconnu, le Docteur GLAS doit faire la part entre sa propre conscience et les règles auxquelles il doit obéir. Il va mettre à la porte une femme qui lui demande de la faire avorter parce qu’il n’entend pas prendre de risques. Pourquoi ne fait-il pas de même avec la  belle HELGA dont les motifs sont si personnels. Parce qu’il en tombe amoureux. « Le docteur GLAS » c’est aussi une très belle déclaration d’amour à la femme dont SODERBERG fait un portrait extraordinaire par une sorte d’empathie lumineuse.

 HELGA la femme bafouée, qui dit au Docteur « Je suis faite pour être écrasée » est interprétée très justement par Sofia EFRAIMSSON, actrice suédoise.  Elle est belle mais n’a pas besoin de séduire le Docteur GLAS. Son atout c’est sa sincérité.

 John PAVAL compose un Docteur GLAS émotif, impétueux, drôle  parce que le personnage ne manque pas d’humour et se moque volontiers de lui-même. Il clame le droit d’aimer et voudrait même que ce droit figure dans notre déclaration des droits de ’homme.  Idéaliste ? Libre penseur ? Non, réaliste puisque ce qui le pousse à agir c’est l’amour.

 Il n’y a pas de conclusions à tirer dans la mesure où il s’agit d’une  conscience individuelle, mais cette incise c’est celle de tout un  chacun.La vision de la société ramenée à celle d’un individu qui parle de chair conspuée, cela touche bien au-delà de discours théoriques, ça interpelle notre humus à consonance charnelle, les tripes en quelque sorte.

 Le Docteur GLAS n’a pas fini de faire du bruit, parce qu’ ’il se provoque lui-même en duel, lui homme, lui docteur, à bout portant avec une vitalité incroyable. Son témoignage est bouleversant. SODERBERG tient la bougie haute de consciences tourmentées.« Ne vous excusez pas d’être vivante » semble dire Le docteur GLAS à HELGA et ce message vaut toutes les prières.

 Vraiment, nous sommes conquis par la présence des comédiens et la mise en scène sobre d’Hélène DARGE. Ce n’est pas un mince plaisir que de voir formulées avec tant de vivacité et de délicatesse des révoltes qui nous concernent tous. Un spectacle à ne pas  manquer !

 Paris, le 24 Août 2013      Evelyne Trân

12ème Festival EN COMPAGNIE D’ETE au THEATRE 14 – 20 avenue Marc Sangnier 75014 PARIS : Paysages avec bœuf, âne et enfants de Susana LASTRETO du 12 au 24 août à 20h30

Mise en scène Susana Lastreto  Avec François Frapier, Nathalie Baunaure, Yan Tassin… (distribution en cours)Lumières Stéphane Deschamps    Paysage sonore Jacques Cassard Scénographie et costumes d’après les recherches du LEM (Ecole Lecoq)

NB : Susana LASTRETO et François FRAPIER étaient les invités de « Deux sous de scène » sur RADIO LIBERTAIRE, le samedi 17 Août 2013 en 1ère partie d’émission . L’émission peut être écoutée en podcast (cf grille des émisions de R.L.) .

« Mais où est donc passée la crèche de notre enfance ? » se demande avec malice Susana LASTRETO ? Il semble que la réalité et la fiction chez elle fusionnent aussi subitement qu’un nuage passe devant le soleil et inversement.

 Qu’est ce qui est vrai, qu’est ce qui est faux ? Cela relève du conte et les quatre personnages qu’elle met en scène, qui ont en commun d’avoir grandi au sein de la religion catholique, peuvent bien endosser les rôles dévolus à Joseph, la vierge, l’enfant Jésus, le bœuf et l’âne. 2013 ans après Jésus-Christ, franchement, ça ne pèse pas lourd !  La paille sera toujours de la paille, un bœuf, un bœuf, un âne, un âne etc. Là où ça commence à grésiller, c’est au sujet des identités familiales. Marie met au monde un enfant qui n’est pas le fils de son homme. Pas très catholique tout ça !

« Et si le modèle de « famille canonique » … était déjà celui d’une famille recomposée » nous dit Susana LASTRETO qui renvoie aux hémisphères aussi bien les religieux que les athées.

On a toujours dit que la réalité dépassait la fiction. Il faut des filtres de passage pour ces énormes grumeaux que forment les contes et les mécomptes de la vie : amour, sexe, mensonges et vieille innocence. Ouf, ouf !  Car vivre est fatigant dit Susana. Cela dit, croyons que la fatigue puisse être salutaire, que c’est la jachère de l’esprit et surtout là où poussent n’importe comment quelques bonnes pommes de terre de poésie.

Sauve qui pique, nous ne ferons pas la grimace. Ce grand athée de Francis Blanche ne disait-il pas dans son poème l’image de l’arbre : le ciel est un télégramme du bon Dieu.

 Il délirait et Susana LASTRETO délire aussi à plein poumons. Elle est hantée par des paysages avec bœuf, âne et enfants qui  sentent bon la poésie avec juste quelques nuages d’épices pleines d’humour et de cocasserie.

 Pire, elle arrive à rendre vraisemblables des tableaux anachroniques. Ah ce bon Joseph qui pianote sur internet au fond d’une étable (imaginaire cela va de soi) et qui grommelle  » Je ne comprends pas dans quel monde j’ai atterri « .

 Avec une scène très dépouillée, sans d’autres accessoires qu’une table et leurs corps, les comédiens n’ont plus qu’à rêver leur texte en déplaçant des montagnes, les montagnes aux neiges éternelles où que l’on soit, en train de taper sur son ordinateur ou assis au bord de la route, en mâchonnant un brin d’herbe.

 François FRAPIER est un Joseph tout terrains, un talentueux opportuniste face aux exigences des dames, Laura ZAUNER, une piquante Marie avec son joli accent espagnol et  Nathalie BONNAURE une Madeleine, ma foi très pragmatique. Quant à l’enfant Jésus, Yan TASSIN lui donne un air naïf plutôt troublant.

 Ils ont juste surgi de l’enfance ces paysages avec bœuf, âne et enfants. Ils viennent semer le désordre dans nos imageries de tous ordres Soyez fous, chers comédiens ! La poésie de Susana LASTRETO, c’est de la montagne russe.

J´veux qu´on rie
J´veux qu´on danse
J´veux qu´on s´amuse comme des fous

 chante Jacques BREL.

Pour enchainer avec un extrait du poème de Susanna LASTRETO :

Quand l’enfant était très vieux… il s’est rappelé que tout le long de sa vie l’avait hanté un paysage …
Alors une joie subite lui a foudroyé le cœur et il a décidé de croire qu’un jour à la fin des temps, il retrouverait son corps
Son corps qui vibre qui aime qui jouit
Et qu’ensemble corps et âme à nouveau, il aurait une seconde chance d’inventer sa vie.

 

C’est tout le bonheur que nous souhaitons à ce spectacle, qui prend son envol au Théâtre 14 en ce moment, en plein été, avec cette jolie promesse :

 *Matin promesse
Matin message du simple
Matin

 

Et pour bel horizon, la tendresse, l’humour et la terre philosophale !

  Paris, le 15 AOUT 2013                 Evelyne Trân 

* »l’image de l’arbre » poème de Francis Blanche                    

CHATTE SUR UN TOIT BRULANT de Tennessee WILLIAMS, mise en scène par Claudia STAVISKY au Château de GRIGNAN du 29 Juin au 24 Août 2013

La distribution : Laure Marsac, Philippe Awat, Alain Pralon,Christiane Cohendy, Stéphane Olivié-Bisson Jean-Pierre Bagot, Patrice Bornand

Pour illuminer les fêtes nocturnes du Château de GRIGNAN,  les organisateurs du festival ont choisi cette année, un joyau de la littérature américaine « Chatte sur un toit brûlant » de Tennessee WILLIAMS.

Mais disons le tout de suite, il s’agit d’un joyau à terre humaine qui n’a rien à voir avec les joyaux de la couronne. Dans cette pièce écrite dans les années 50,  Tennessee WILLIAMS retourne la terre des voix familiales, souterraines et artificielles avec une aisance remarquable. Comme s’il avait cultivé dans son jardin depuis le fin fond de l’enfance tous les personnages qui occupent sa pièce.

 Tous ces personnages ont double face, du moins c’est que doit imaginer l’enfant qui observe les adultes : ils parlent de vie et de mort. La mort est associée à une rumeur, elle plane comme un doute, elle n’arrive pas nécessairement mais son idée sème le trouble.

 La famille, lieu où l’intime frôle toujours les murs des conventions. Tous les commentateurs soulignent que Tennessee WILLIAMS n’a cessé de dénoncer le conformisme social.

 La famille Pollitt se réunit pour fêter l’anniversaire du patriarche. Mais cette fête n’est qu’un artifice de pacotille pour faire bonne mine alors que tout va mal : le grand père souffre d’un cancer, le jeune couple Brick et Maggie ne fait plus l’amour, la grand- mère est sans cesse humiliée par son mari, et c’est le couple le plus conventionnel de Mae et Gooper (étonnant Stéphane OLIVIE-BISSON), d’apparence le plus insignifiant qui camouffle le plus sa misère affective et spirituelle.

 C’est pathétique, et nous avons tous les ingrédients pour former un épisode du feuilleton « Plus belle la vie ». Sauf que ce qui est vraiment passionnant chez Tennessee WILLIAMS, ce sont ses dialogues, l’impression pour le spectateur de  voyager dans les pensées intimes d’individus hors du commun auxquels nous pouvons nous identifier.

 Maggie et le grand père Pollitt font figure de ces personnages hors du commun, parce qu’ils débordent de vitalité, parce qu’ils aiment la vie. Et pourtant dans la pièce, avec Brick, chacun souffre, Maggie d’être privée d’affection sensuelle,  le grand père Pollitt de maladie.

 Il y a tous ces va et vient de la vie et de la mort qui traversent la pièce qui se déroule au cours d’une seule journée. Va et vient de l’amour et de la haine également.

 L a trame est élastique, très élastique. L’on dit que la vie ne tient qu’à un fil mais c’est parler d’individus. Et la mémoire ne tient pas qu’à un fil mais à plusieurs. Quoiqu’il en soit, sur un plateau d’argent, la scène aux pieds de la façade grandiose du Château de Grignan, la metteure en scène Claudia STAVISKY,  avec souplesse, relie l’élastique trame imaginaire de la vie selon WILLIAMS, à ses deux piliers : l’argent et … l’amour,  puisque sans amour, tout peut bien déchoir.

 Cet élastique dépend aussi du mistral, de la pluie et des cigales, qui font de chaque représentation un moment unique qui s’accorde  aussi bien aux humeurs des comédiens qu’à celles du ciel de Provence.

 Dans ses notes pour le décorateur Tennessee Williams indique que « le décor ne devrait avoir d’autre toit que le ciel ». C’est chose réalisée au château de GRIGNAN avec une émotion tendre  qui se diffuse graduellement de la façade du château illuminée aux gradins des spectateurs. La tête renversée vers le ciel étoilé, il est facile de voir s’y refléter et courir les personnages de Tennessee :  Maggie, petite abeille  filante, incarnée par Laure MARSAC, survoltée, nerveuse, à fleur de peau,  le grand père Pollitt, interprété avec beaucoup de panache  par Alain PRALON, et  Brick, joué avec mystère par  Philippe AWAT,  peut être un alter égo de Tennessee,  qui se confie à son père, qui parle d’homosexualité (le sujet était tabou et brûlant dans les années cinquante et dans une première version le sujet n’a été qu’effleuré).

 Il faut remercier Claudia STAVINSKY d’avoir su dégager l’aspect  comique et grotesque des situations (où excellent Christiane COHENDY et Clotilde MOLLET)  de sorte que c’est la vie qui continue fiévreusement, charnelle, érotique ou romantique.  Sous l’eau qui dort des conventions, souvenons-nous, le feu des passions couve. Et c’est palpable, en ce moment au Château de Grignan, chaque soir , sous la pluie des paroles des personnages de Tennessee, qui courent comme des cigales irrésistiblement attirées par la lumière de la façade enchantée ,  et qui vocalisent, comme dans un rêve !

 Paris, le 5 Août 2013                                  Evelyne Trân

Mes cieux les poètes

Figurez-vous que j’ai envie de vous faire rire aujourd’hui, à partir d’une petite phrase suspecte, repêchée dans la lettre d’un éditeur à un auteur de poésies « Vous manquez de distance avec votre moi ». Cette joyeuse épée de Damoclès, suspendue au-dessus de la tête d’un écrivaillon, ce moi comme un crachat ou une bulle d’air, cette bulle dans laquelle s’installe un pauvre hère pour simplement tenter de s’exprimer est de nature à le représenter misérable, ridicule comme Don Quichotte brassant de l’air, mimant les moulins à vent.

 Chassez donc ce moi qui vous désoriente, futur écrivain, et visez le lecteur. Le souci tout de même, qu’il s’agisse du moi ou qu’il s’agisse du lecteur, aucun n’est saisissable à l’œil nu.  Que faire alors si j’ai envie d’écrire un poème ? Dois-je presser ma phrase pour la faire dégorger de tout son moi spongieux, dois-je faire rouler les mots dans tous les sens avant d’en saisir un susceptible de faire rougir un lecteur à mille années lumière. Quel est donc ce moi assassin, ce gros nuage qui me cache la lune alors que je voulais communiquer avec un extra terrestre ?

 L’éditeur affabulateur pour finir de renvoyer dans ses plumes l’auteur incontinent, lui reproche d’utiliser des mots trop convenus « nuage, rouge, âme » Voilà des mots trop usés qui n’ont plus de sens aujourd’hui, le rôle de la poésie n’est-elle pas de s’affranchir de l’usage. Des mots trop usés. Pour tailler l’écorce d’une orange et pour calmer son appétit, j’invite l’écrivant, le postulant écrivant à suivre son chemin comme il l’entend. Que justice soit faite aux brigands des grands chemins ! Avec dix mots, dis-je, avec dix doigts, les plus convenus, je ferai des phrases, ne vous en déplaise, Messieurs les érudits, et je gagnerai les plaines, les vallées, les montagnes et les précipices. Et quand vous serez tout desséchés, vous les érudits, la tête à l’envers dans un dictionnaire, j’aurai encore le verbe rouge sur les lèvres, les fesses humides sur l’herbe en regardant le ciel.

Zut, voici encore mon moi qui se déplace !

 Maintenant si demain, j’arrive encore à pondre un poème, un œuf à la coque ordinaire, c’est que j’aurai encore faim, faim de vous, Mes cieux, CI E U X, Messieurs les Poètes !

Cordialement à Vincent JARRY, poète des rues,                 Evelyne Trân  

Paroles de soldat inconnu

J’ai demandé à la tristesse ce qu’elle voulait dire. Une voix, celle d’un soldat inconnu, m’a répondu :

 « Tu sais, tu sais, j’ai été étouffé, il y a longtemps, jadis, par je ne sais quoi, avant de pouvoir dire ouf. »

 La voie est libre ai-je dit, même si on ne la voit pas. Je n’avais besoin de rien dire mais ce bruit de l’âme me plaisait.

 La voix a continué :

Aux bottes du soldat mort, fallait regarder en face celui qui te disait « Si tu n’es pas d’accord avec nous, meurs ! » Le pire c’est que je n’ai rien vu, j’étais con, j’ai préféré regarder le ciel. Ça te bousille l’amour de la vie, la mort. Comment tu peux faire lorsque tu marches sur des cadavres qui sont tes proches. Te lamenter, jamais, jamais. Ils ont tué cet homme pour le faire taire. Et c’était un homme qu’on n’avait jamais entendu. Après j’ai rejoint la cohorte des morts-vivants, ceux qui trimballaient des cadavres sur le dos. Ils pouvaient plus parler, tu comprends. Une branche d’arbre qui remue est plus audible que leurs soupirs.

Aucune munition de mots. Les mots sont lourds comme des pavés. Il faut la voix, la voix capable comme un oiseau de danser sur le visage d’un mourant ou de son meurtrier. La voix avec ces deux pattes d’oiseau qui passe d’un visage à l’autre, capable de réveiller un mort et son meurtrier. Une voix comme un oiseau qui prend l’homme pour ce qu’il est et non pas un épouvantail. Une voix en forêt qui remue le loup dans sa tanière, une voix qui sous le tapis de la peur, entend chaque feuille murmurer et jouir comme une goutte de rosée, et porte chaque bribe de pensée impuissante, entre le vagin d’une femme, cette tige d’amour respectable. Que mes cris me portent en forêt. Je veux une voix qui danse comme un oiseau sur mon front. Je veux le courant d’air d’une voix devineresse de mon corps pétri en forêt. Je veux réconcilier l’homme avec son corps au cœur de la forêt. Rendre un son faible pour mesurer l’amour que je te porte et te prédire, mon amour.

                                                                   Evelyne Trân