La tragédie d’Hamlet à la Comédie Française – Mise en scène de DAN JEMMET – du 7 Octobre 2013 au 12 Janvier 2014

La tragédie d’Hamlet est une merveilleuse comédie, infiniment moderne grâce à ce personnage d’ Hamlet, halluciné qui donne du fil à retordre au sens commun.

 « Est-il fou, n’est-il pas fou » ne cessent de se demander ses protagonistes, son beau-père sa mère, sa fiancée, son ami. Et Dan Jemmet n’est-il pas fou d’avoir l’idée de regrouper tous ces personnages dans un club-house, très british. Quelle décadence !

 Faut-il donc nous frotter les yeux au risque de les faire pleurer pour comprendre que Shakespeare griffe de façon très aigüe les simagrées de la vertu,  de l’apparat, de l’étiquette.

 Sous les traits de Denis PODALYDES, Hamlet devient un déboussolé libertaire qui ne croit plus à rien. Adieu famille, adieu fiancée, adieu ami ! Parce qu’un spectre vient de lui annoncer que son beau-père et sa mère complice sont des traitres, toutes ces croyances s’effondrent, il ne lui reste plus qu’à inventer, fomenter sa propre tragédie. Ultime  instinct de survie ?

 C’est l’instinct qui prime chez Dan Jemmet avec ce clin d’œil aux footballeurs, au coup de  tête de Zinedine Zidane. Zinedine Zidane, Hamlet ! Allons donc, ne dites pas n’importe quoi !

 To  or not to be, être fou ou ne pas l’être. C’est tout de même fou de vivre dans ces conditions.  Il n’y a pas de posture qu’envisage Hamlet qui puisse lui donner raison. Car c’est sa clairvoyance même, sa lucidité qui auront raison de la vie d’Ophélie, la pure, double féminin d’Hamlet.

 Ce qui blesse, c’est la chair à l’étalage, la trivialité de Gertrude et du roi Claudius. Chez Dan Jemmet, la tragédie d’Hamlet a des accents d’Ubu roi. Hamlet n’aurait-il donc pas de chair, aurait-il été chassé de sa propre chair par la vision d’un spectre ?

 Est-ce la vie qui se moque de la mort ou l’inverse ? Dans cette fameuse scène des fossoyeurs, tout explose. Hamlet se trouve déjà aux abonnés absents. Il sait qu’il va rejoindre tantôt Ophélie.

 Si on a bien compris, les spectres ne meurent pas. Hamlet sait-il  qu’il s’abuse lui-même. Capitaine de la folie ordinaire, il monte au créneau, désabusé, avec le panache d’un Cid ou d’un Cyrano. Il coupe le souffle aux relents élégiaques et doloristes d’un Hamlet dépressif, pour laisser filer le seul accent qui compte, sa liberté. Nous sommes sur un nuage, il est là le spectre de la liberté.

 Elle est si riche la langue de Shakespeare que tous les accents sont permis. Que la belle scène de la Comédie Française soit cernée par deux cabines de water-closets, c’est plutôt anodin vu les circonstances mais ce n’est pas gratuit. Combien de penseurs de Rodin ont assouvi leurs démangeaisons existentielles dans ces  lieux de méditation.

 Dan Jemmet dans sa note d’intention dit « La question est pour moi de savoir si des personnages peuvent avoir des états d’âme Shakespeariens dans un lieu plutôt banal  ».

 Cela dit, les comédiens ne sont pas banals. Denis PODALYDES enrichit de sa présence quelque peu « électron libre » le personnage d’Hamlet. Hervé PIERRE en Claudius et Gille DAVID en Polonius sont particulièrement réjouissants.

 Dès lors qui nous empêche de revenir à la voix envoûtante de  Laurence Olivier, en susurrant par devers soi « Wether tis nobler in the mind to suffer … ». Hamlet a plusieurs voix et pourrait même être interprété par une femme parce qu’il est humain, tout simplement humain.

 Et ce n’est pas un mince mérite de Dan Jemmet de rendre humains  ces personnages Shakespeariens en montrant du doigt leur aspect grotesque avec un humour de scaphandrier. L’émotion est d’ordre sarcastique, cynique mais elle vrille cependant emportée par la poésie de Shakespeare et ses bons mots, ses aphorismes, magnifiques brèves de comptoirs.

 Il y a de la tragédie dans la bouffonnerie, et Shakespeare qui peut caresser à mains nues le crâne du bouffon Yorick nous contemple à travers ses yeux caves.

 Paris, le 11 Novembre 2013  Evelyne Trân

Rencontre avec Claude VENCE, musicien-poète.

CLAUDE VENCE A TOI MA FILLE / ENREGISTREMENT dans un café de Montparnasse du 27/12/2012

Nous avons rencontré Claude Vence lors d’une émission « Deux sous de scène » sur Radio Libertaire, orchestrée par Nicolas CHOQUET. Et puis, Claude Vence nous a invités à l’écouter jouer au piano dans un café à Montparnasse. Là, nous avons été saisis par la passion qui l’animait. Ce fut un merveilleux moment, un de ces moments unique, privilégié où l’on sent l’artiste en pleine émulsion libérer tout ce qu’il a dans le cœur et notamment cette chanson superbe « A toi ma fille » de Jean Roger Caussimon. Il n’y avait pas beaucoup de monde et donc guère d’auditeurs mais Claude VENCE ne s’en souciait pas, il était simplement heureux d’avoir à sa disposition un piano et de chanter.

Claude Vence pourrait paraitre un artiste d’une autre époque et pourtant ses chansons sont intemporelles et ses mélodies très précieuses. Ce n’est pas par hasard qu’elles accompagnent des textes; de paroliers aussi talentueux que VIAN et FERRE. Claude VENCE est lui-même poète, il se promène pas avec un portable, mais avec un cahier où il écrit à la main d’une écriture vive et vagabonde tous les airs et chansons qui lui passent par la tête. Voilà son seul trésor, un cahier d’écolier de musicien poète.

Nous l’avons rencontré une 2ème fois dans un café, avenue de Clichy pour une petite interview très rapide. Claude Vence, en effet, est un homme réservé,  son véritable langage c’est la musique. Sans vouloir être trop importune, j’ai pu cependant lui poser quelques questions.

Vous êtes d’origine Italienne ?

Par mes grands-parents du côté de la Toscane, Florence. Ma mère était de Marseille, mon père qui est né en Algérie française a rencontré ma mère à Marseille. J’ai vécu 20 -25 ans à JUAN LES PINS.

La génération d’aujourd’hui ne vous connait pas forcément.

C’est possible

 Comment voulez vous vous  présenter ?

La première émission de variété  que j’ai faite c’était le PALMARES DES  CHANSONS  avec Guy LUX, le 6  Janvier 1966. J’ai fait 5 émissions consécutives, ce qui était exceptionnel. La maison de disques où j’étais qui connaissait Guy LUX, m’avait passé pour  la sortie de mon disque « Reviens-moi vite ».

Vous étiez tout jeune, vous étiez ambitieux

Oui j’avais envie de réussir comme tout un chacun

Qui était au top à cette époque ?

Il y avait  Mireille MATHIEU notamment. On avait écrit que j’étais la  relève de la nouvelle chanson. Mais Mireille MATHIEU a eu Johnny STARK, moi, je n’ai eu personne qui se soit vraiment occupé de moi

Vous n’avez pas eu de producteur ?

Oui voilà

Peut  être ne vouliez vous pas entrer dans le moule ?

Non…

Quelle est votre formation ?

Une formation classique. J’ai commencé à composer à 13 ans et 9 mois et j’ai continué à composer musique et paroles.

 Claude VENCE c’est un pseudonyme ?

Mon vrai nom c’est  TOGNAZONNI ; J’ai choisi VENCE parce que j’habitais par là ; La première émission de télé a eu lieu à VENCE.

Vous êtes à la fois auteur, compositeur et interprète. Avec l’émission de Guy LUX, vous avez du succès, vous êtes connu dans la France entière et ensuite comment ça c’est passé ?

J’ai refait un disque chez BARCLAY en 1974, un album où il y avait 11 chansons. Le titre principal c’était « Prendre le temps »

Et ce disque a eu du succès ?

Il n’y pas eu beaucoup de promotion alors c’est resté un peu confidentiel.

Une question indiscrète ? Vous avez réussi à gagner votre vie en tant que chanteur ?

Pas vraiment. J’ai gagné ma vie en donnant des cours de piano.

Vous n’avez pas été reconnu autant que vous l’auriez souhaité mais vous avez fait des rencontres très importantes

Oui j’ai rencontré notamment Jacques  CANETTI qui m’a donné une chanson « Paroles » de VIAN. Je l’ai mise en musique. On l’a présentée à Catherine SAUVAGE qui a dit qu’elle allait l’enregistrer. Mais j’ai rencontré Joan BAEZ et c’est par mon intermédiaire que Joan BAEZ a enregistré « A tous les enfants » paroles de Boris VIAN et musique de Claude VENCE.

D’ailleurs on peut entendre Joan BAEZ dans le disque édité par Jacques CANETTI. C’est une belle rencontre !

Oui, Joan BAEZ est une femme très aimable et très talentueuse

C’est elle qui était à l’initiative de la rencontre ?

 Non, c’est moi. Je suis allée la voir quand elle chantait devant Notre Dame ; Enfin, je ne suis pas allé la voir tout de suite elle-même. Je suis allé à l’Hôtel MEURICE où elle était descendue, j’ai vu son secrétaire, j’ai donné une cassette. Et deux ans après, elle  m’a appelé pour me dire qu’elle avait enregistré le disque et qu’elle entrait la chanson dans sa tournée des années 80. C’était un grand bonheur

Vous avez rencontré aussi Jean Roger CAUSSIMON

Avec qui j’ai fait 4 chansons qu’il m’a chantées dont « A toi ma fille »

Elle est superbe cette chanson, elle peut aller à tous les pères

Absolument. Il m’avait dit, moi j’ai  ma fille, vous aussi…

C’est lui qui l’écrite ?

Il l’a écrite en collaboration avec un maghrébin

Mais son nom ne figure pas ?

Non … mais la chanson est belle.

Vous avez beaucoup des tours de chant

Enormément. Un peu partout … à la balle au bond. J’ai aussi été chanté par Magali NOEL. Elle avait fait l’Européen dans les années 80 et  elle m’avait pris 10 chansons.

Et votre rencontre avec FERRE ?

Alors Ferré c’est devenu un copain. Je suis allé le voir presque une centaine de fois. Après sa disparition, j’ai mis 8 chansons posthumes en musique que j’ai signées avec Madame FERRE.

 Ces chansons sont tirées de « POETES VOS PAPIERS « et font partie d’un disque inédit. Permettez- moi de citer :

Rappelle-toi,  La faim, L’éternité de l’instant,Le caméléon, Le hibou de Paris, Metamec.

 « Rappelle-toi « était dédié à Madeleine, sa première femme. Léo FERRE était un génie, il disait que Beethoven plus Rimbaud, c’était mieux que ça, que Léo FERRE.

Je ne formule qu’un vœu, Cher Claude Vence, c’est qu’un producteur ait l’intelligence de vous contacter pour produire votre dernier disque que j’ai eu le privilège d’écouter et où l’on retrouve aussi bien des chansons de FERRE, que de VIAN, CAUSSIMON et de Claude TOGNAZONNI.

 Paris, le 2 Novembre 2013   Propos recueillis par Evelyne Trân

 

 

 

SUNNY SIDE D’APRES BILLIE HOLIDAY – Mise en scène et interprétation de Naïsiwon El Aniou – Au Passage vers les Etoiles – 17 Cité Joly 75011 PARIS – Tous les Jeudis à 21 Heures à partir du 3 Octobre 2013

Elle est sur le fil, la voix ballotée dans le rayon d’une toile d’araignée filante suspendue aux parapets de l’infortune et des succès.

Mais pour voir poindre son petit cœur d’hirondelle, il fallait sûrement lever les yeux  tant sa voix très subtile laisse transparaitre l’émotion d’un être qui jugulait l’espace d’une chanson, tous ses doutes et ses aspirations dans un souffle, dans un rêve ;  sa vision intérieure toujours dominée par les charbons ardents de la musque alors même que son corps lui refusait la plénitude.

 L’auteure interprète de Sunny side sait  restituer cette voix intérieure, jeune, pour une confession naturelle, capable de sonder ses jardins voilés par la  violence de son environnement, et des épreuves assourdissantes : la prison à 15 ans pour prostitution, la misère, l’esclavage, la drogue.

 Pas évident d’exister et de faire entendre sa propre clarté lorsqu’on a pour horizon le nuage sombre du racisme, particulièrement oppressant, qui régnait aux Etats Unis au début des années 1900.

 La voix de Billie Holiday était digne de passer à travers ce nuage. Baudelaire ne disait-il pas « Tu m’as donné la boue et j’en ai fait de l’or  ». Billie Holiday avait cet or à fleur de peau qui renvoyait de la lumière chaque fois qu’elle chantait.

 C’est une voix capable de poursuivre, dans les moindres recoins, l’âme des musiciens de jazz et de blues, de celles qui savent passer entre les notes, qui ne trichent pas et qui ont même dans leurs altérations cette sorte de supplément  enchanté, une voix toute en nuances.

 Sur la scène devenue presque un jardin de récréation, l’interprète de Billie Holiday dénoue son corps de façon très imaginative, exprimant à  la fois sa lutte, ses vulnérabilités, ses audaces.

 Naïsiwon El Aniou  signe une sensible évocation de Billie HOLIDAY, intimiste qui fait chatoyer la personnalité de Billie HOLIDAY qui dit-on avait l’âme d’un enfant, capable de s’éblouir et de s’émerveiller. Elle raconte sa vie comme il pleut sur la ville ou qu’il fait soleil. Les extraits de ses chansons qui soudain nous font fermer les yeux, sont bien choisis  tout juste sur la crête des rêves de Billie HOLIDAY.

 Paris, le 1er Novembre 2013             Evelyne Trân

FESTIVAL SENS INTERDITS – REGARDS DE FEMMES – BEYROUTH/LE CAIRE – BEIRUT SEPIA – Texte, mise en scène et jeu Chrystèle KHODR & HODA « JOUR ET NUIT » – Texte et mise en conte de Chirine EL ANSARY- Au Théâtre des Asphodèles de LYON, les 27 et 28 Octobre 2013

Chrystèle KHODR est une conteuse à pieds nus fabuleuse.

Elle est capable d’abolir cette frontière entre les vivants et les revenants si souvent évoquée par les poètes.

 Sa voix chaude et profonde, sa démarche très féminine, féline et sensuelle mais empreinte de gravité lui permettent de  traverser les murs, les souvenirs des morts, des décombres, dans cette ville de BEYROUTH martyrisée  pour aller y recueillir des voix vivantes qui parlent de choses apparemment anodines mais qui soulignent l’importance des détails, de chaque chose dans un contexte de guerre . Ces voix si nécessaires qui résistent à la terreur pour convoquer le quotidien, pour s’accrocher à la vie.

 Le texte qu’elle a écrit est très beau, et mériterait d’être édité, car encore sous le charme de sa voix, nous souhaiterions prolonger ce moment précieux et cette superbe rencontre.

 L’autre rencontre, nous la devons à Chirine EL ANSARY qui fait parler les habitants d’une seule et même rue dans son quartier de Wast El Balad au Caire après la révolution.

 On se croirait dans un conte de mille et une nuits sous une affluence de témoignages, poignants, étranges, parfois chaotiques. Il n’est pas toujours facile pour le spectateur de suivre le fil de cette toile d’araignée impressionnante. Mais le texte est très riche et nous aimerions pouvoir y replonger, guidés par la voix douce et claire de Chirine EL ANSARY.

 Il faut remercier le festival SENS INTERDITS de favoriser de tels spectacles. Pour certains artistes, nous imaginons combien sont inespérés ces espaces où ils peuvent s’exprimer librement. Parce que la parole est insoumise par nature, il lui faut aller de l’avant, donc bouger. « Les contes sont le début de la parole » dit un conteur kanak, c’est ce que nous avons pu vérifier avec Chrystèle KHODR et Chirine  EL ANSARY, passionnément.

Paris, le 31 Octobre 2013                                   Evelyne Trân

FESTIVAL SENS INTERDITS – REQUIEMACHINE – Adaptation d’après [Poèmes] de Wladyslaw Broniewski – Direction de Marta Górnicka au Théâtre de la Renaissance à OULLINS, le 27 Octobre 2013 .

Ils étaient plus d’une vingtaine de polonais, hommes et femmes confondus à investir la scène du Théâtre de la Renaissance pour manifester en chœur sous la direction de Marta GORNICKA  leur rage de vivre, leur détermination à lutter contre l’oppression que représente le système libéral  quand les travailleurs n’ont pas d’autre choix soit de se plier à des conditions de travail épuisantes, soit d’être au chômage.

 Un chœur au sens noble, antique, pas un troupeau, une véritable boule de feu qui au fur et à mesure que la parole s’engrange, fuse, traverse les artères, rejoint les muscles, rejaillit sur les visages, prend conscience de sa force spirituelle, au sens étymologique du terme, celui de souffle.

 Que disent-ils, que crient-ils ? N’est ce pas ce genre de pensées qui traversent l’esprit quand on est à bout, à bout de fatigue, à bout de nerfs ou quand il faut aller au bout de soi même parce qu’ il y a cette épée de Damoclès de la misère, du chômage.

 Mais quand toutes ces pensées enterrées, tous ces soupirs, jaillissent d’un seul jet, oui, c’est une explosion fantastique, bouleversante qui donne leur ampleur à des mots aussi simples que boire, manger, silence.

 La présence de ce chœur sur scène est si  impressionnante que je crois pouvoir m’en souvenir toujours. L’expression a un côté brutal, les gestes sont saccadés, ce ne sont pas des voix de rossignols mais des voix qui sortent du ventre, des tripes, qui scrutent l’horizon avec fierté, des voix qui retentissent au-dedans au dehors, à pieds nus, à mains nues pour former un chant d’espoir , de reconnaissance.

 Les choristes s‘emparent de leur partition : un mélange de poèmes de Broniewski, de chansons socialistes, de proverbes philosophiques, avec une telle passion, un tel enthousiasme, que leurs voix guidées par la rayonnante Marta GORNICKA, sont de celles qui poursuivent leur chemin dans les têtes, qui donnent du peps au cœur, c’est bon pour le moral !

 Paris, le 30 Octobre 2013                        Evelyne Trân

FESTIVAL SENS INTERDITS 2013 – Я есть « Je suis » Mise en scène : Tatiana Frolova | Compagnie : Teatr KnaM du 26 au 30 0ctobre 2013 aux CELESTINS THEATRE DE LYON

Avec Elena Bessonova, Dmitry Bocharov, Vladimir Dmitriev

Matière documentaire texte et images : entretiens, témoignages, autobiographies collectés par les artistes du KnAM / Extraits d’articles, études et ouvrages historiques et mémoriels ; extraits des livres Le Dictionnaire de la Commune et Le Livre de l’oubli de Bernard Noël / Dispositif et mixage vidéo – Tatiana Frolova / Lumière – Tatiana Frolova, Dmitry Bocharov / Son – Vladimir Smirnov / Musique – Benji Merrison

 Un petit week-end à SENS INTERDITS, le festival créé depuis 2009 par Patrick PENOT, co-directeur du Théâtre des Célestins à LYON,  c’est une étape majeure pour le voyageur qui croit qu’il n’y a pas de meilleure carte politique que celle de citoyen du monde.

  Le théâtre, la scène du théâtre fonctionnent comme un cœur qui doit sans cesse être irrigué pour continuer à battre. Nous ne parlerons pas de sang neuf mais de sang riche qui court dans toutes les régions  du monde, traverse nombre d’obstacles et qui a parfois la bonne idée de venir se mélanger au nôtre, qui que nous soyons,   où que nous soyons.

  On l’appelle l’étranger, on l’ appelle l’autre, on a envie de lui demander d’où il vient, qu’est ce qu’il fait, et aussi de le remercier d’avoir répondu à l’invitation de Patrick PENOT.

  Car ces étrangers, ces artistes venus d’ailleurs croient profondément qu’ils ont des messages à transmettre concernant les conditions de vie humaine sur terre, ils ont à cœur de résister contre la dictature, la privation des libertés, la loi du silence, et leurs voix sont nécessaires sinon vitales pour lutter contre la calamité des guerres dans ce monde.

  Comment rester insensibles à leurs témoignages, à leur courage aussi. Croyons donc qu’ils ne sèment pas à tous vents, que ce n’est pas n’importe comment mais poussés par un sentiment de nécessité qu’ils acceptent, le temps d’un festival, d’être sous les projecteurs.

  Parce que Patrick PENOT entend laisser la parole à ceux qui ne l’ont pas, d’ordinaire, il fait la part belle aux compagnies modestes dirigées par des femmes. L’une de ces compagnies, c’est la compagnie du Teatr KnAM qui est installée au fin fond de la Sibérie dans la ville de Komsomolsk-sur-Amour depuis 1985. Officiellement, cette ville a été construite dans les années 30 grâce à l’aide de bénévoles communistes. En réalité, elle a édifiée par des milliers de prisonniers du goulag.

  En quête de mémoire collective et individuelle, Tatiana FROLOVA  a recueilli toutes sortes de témoignages des habitants actuels qui permettent à même l’ardoise des va et vient des deuils, naissances, mariages des individus, de faire leur connaissance presque intimement à travers leurs biographies familiales sur plusieurs générations.

  La création de Tatiana FROLOVA est démonstratrice du fait qu’un individu quel qu’il soit a des racines, qu’il ne peut parler de lui même sans évoquer ses proches, même si le rappel du passé se révèle douloureux.

  Il s’agit de théâtre documentaire à partir de témoignages d’individus réels et c’est formidable puisqu’il est impossible de se retrancher derrière la formule « toute ressemblance avec des personnages ou des événements existant ou ayant existé ne serait que pure coïncidence ».

  Avec une virtuosité certaine, tels des sorciers des temps modernes, les comédiens aux manettes se projettent sur des rétroprojecteurs, qui ont la fonction de miroirs décalés, brouillant les pistes d’une façon effarante suggérant aussi comment l’action de la mémoire peut aussi bien être fulgurante, douloureuse , violente qu’aléatoire.

  Peut- être ne faut il pas confondre le silence et l’oubli. Et puis l’outil scientifique ou technologique n’est pas une arme absolue pour parler de la maladie d’Alzheimer. C’est à cause de cette maladie qui a frappé ses proches que Tatiana FROLOVA a mesuré l’étendue de la vulnérabilité humaine et qu’elle a eu envie de faire  le rapprochement avec la situation politique de  Komsomolsk-sur-Amour, cette ville dont les habitants pourraient être soupçonnés d’amnésie en ignorant qu’elle a été bâtie par des forçats.

  Qu’est ce que l’oubli ? A travers des textes de Bernard NOEL, son essence poétique résonne, flirte avec l’imaginaire mais il y a oubli et oubli…. Dieu merci, nous ne souvenons pas de tout  mais oserai je appuyer sur la détente, n’oublions pas ces mémoires uniques qui sont celles du corps, de l’émotion, de la chair et croyons qu’elles peuvent parfois aussi se substituer à la parole,  à la langue de bois. Parfois, il suffit d’un geste, d’un regard, pour témoigner « Je suis ».

  Cette éloquence là, elle est à notre portée. La présence  exceptionnelle de la compagnie du Teatr KnAM au Théâtre des Célestins, c’est une belle manne venue de Sibérie qui vient interpeller notre propre mémoire de façon lumineuse, ardente et efficace. La politique à visage humain, il faut y croire !

  Paris, le 29 Octobre 2013                     Evelyne Trân

 

 

 

 

 

GOUTTES DANS L’OCEAN de Rainer Werner FASSBINDER à LA FOLIE THEATRE – 6, rue de la Folie Méricourt 75011 PARIS –

Traduction de Jean-François Poirier
Mise en scène de Sylvain Martin
Avec William Astre, Pierre Derenne,Juliette Dutent, Florence Wagner
Création Lumière de Gillian Duda
Scénographie de Sylvain Martin

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans les années 70, sous l’influence du mouvement hippie, beaucoup de jeunes prônaient l’amour libre, la libération sexuelle, voire la révolution sexuelle qui jetterait à bas les sacro-saintes valeurs du mariage et de la famille.

 Mais que signifient la liberté affichée, la levée des interdits, des tabous sexuels, pour un jeune d’à peine 20 ans, l’âge qu’avait FASSBINDER lorsqu’il écrivit « Gouttes dans l’océan ». Franz, le héros de la pièce découvre qu’il peut aimer un homme alors même qu’il est engagé dans une relation avec une femme, qui n’est pas passionnelle mais qui lui assure une certaine quiétude morale et matérielle.

 Le choc affectif qui bouleverse Franz enlise ce dernier qui ne dispose d’aucun bouclier face à l’arrogance de Léopold . Ce dernier assume sans complexes sa bisexualité et Anna sa dernière compagne  n’idéalise en lui que le futur père de ses enfants.

 Considéré par Léopold comme un objet sexuel et par Anna comme un géniteur, Franz ne voit pas d’autre issue que le suicide.

 Beaucoup de sarcasme dans cette corrida de l’amour, mais Franz n’est pas un taureau ni même un mouton,  seulement une victime occasionnelle de dominants prédateurs.

 Eros et Thanatos disait Georges Bataille. En se livrant au plaisir sans vergogne, Léopold et Anna ne se conduisent pas autrement que des animaux qui n’auraient pas conscience de la mort laquelle n’a pas d’autre sens que de marquer une place vide sur l’instant, une absence vite oubliée.

 Dans cette pièce qui s’étire un peu en longueur, se succèdent la scène de drague de Léopold et Franz, leur vie de couple passionnelle, pimentée de scènes de ménage, les retrouvailles de Franz et Anna et puis juste avant le suicide de Franz, la scène d’échangisme sexuel, d’amour libre où Léopold, sans se préoccuper des sentiments  de Véra son ex-femme et de Franz,  attire Anna dans sa chambre.

 Fassbinder ne porte pas de  jugements sur ces personnages, il les montre dans des situations, somme toute, banales. Mais c’est cette banalité même qui amène la tragédie. Pour Léopold et Anna, tout est normal. Celui qui n’est pas normal, c’est celui qui ne se sent pas à l’aise, c’est Franz déchiré entre sa passion pour Léopold et un sentiment d’humiliation, de dépendance vis-à-vis de ses partenaires.

 L’interprétation de Pierre DERENNE permet bien d’entrevoir la vulnérabilité de Franz qui évoque certains personnages de Cocteau. William ASTRE joue avec sensibilité un Léopold nuancé dont l’arrogance pourrait camoufler un désespoir antérieur. Juliette DUTENT interprète Anna avec beaucoup de naturel et Florence WAGNER fait planer beaucoup de mystère autour de Véra la femme soumise de Léopold.

 La mise en scène dépouillée de Sylvain MARTIN ne déploie aucun artifice, elle a un côté naturaliste. Les comédiens se déshabillent puis se rhabillent souvent. Ce sont leurs corps qui investissent la scène qui mettent en quelque sorte en exergue leur fragilité humaine, leur respiration, au-delà de l’apparence, au-delà de l’habit social.

 Cette sobriété sert avec finesse cette pièce de FASSBINDER qui livre les prémices de son œuvre au cinéma, avec son regard particulier à la fois lucide et inquiet .

 Il y est question de souffrance et d’amour, d’Eros et Thanatos, mais il s’y profile aussi une certaine lumière, une certaine douceur presque Baudelairienne.

Voilà un spectacle fort et captivant !

 Paris, le 21 Octobre 2013                     Evelyne Trân

 

 

QUEUE DE POISSONNE de Laurie CANNAC d’après « la Petite sirène » de Hans Chistian Andersen au GRAND PARQUET – 35 Rue d’Aubervilliers 75018 PARIS – Jardins d’Eole -du 18 Octobre au 3 Novembre 2013 – Vendredi et samedi à 19 H – DImanche à 15 H, Jeudi 24 et 31 à 10 H et 15 H

 

 

 

 

 

Mise en scène  Ilka Schönbein / Conception, marionnettes, manipulation et jeu: Laurie Cannac

L’histoire de la petite sirène fait penser naturellement à tous ces adolescents mal dans leur peau qui tentent désespérément de sortir de leur coquille pour capter l’attention d’un prince charmant ou d’une princesse charmante.

Va-t-elle réussir à se faire aimer se demande le lecteur qui participe aux émois de la petite sirène, et puis c’est le coup de tonnerre, le gros chagrin qui libère les larmes, ces larmes vaines qui continuent à s’ébattre contre un rocher, le cœur indifférent du Prince,  et cette sensation incroyable que la petite sirène en perdant sa virginité, sa queue de poissonne, s’est éveillée à l’amour, qu’elle est devenue humaine, elle qui se croyait monstre.

 Le joli conte d’Andersen parle simplement de la difficulté d’aimer, d’être accepté par les autres. C’est un conte initiatique, universel parce qu’il agite les figures du surmoi, la grande mère, le moi, le ça, « la queue de poissonne ». Et pourtant il n’avait pas lu Freud !

 L’interprétation du conte par Laurie Cannac et la metteure en scène Ilka Schönbein, est littéralement bouleversante parce qu’elle magnifie physiquement et visuellement cette histoire de métamorphose de sirène en humaine.

 Laurie Cannac fait corps avec les marionnettes comme une sœur siamoise, de sorte que le Prince, la grand-mère, la sirène apparaissent toujours comme des excroissances naturelles.

C’est tout de même surprenant de voir le Prince sortir d’une côte de la sirène et les mains gantées de la sorcière grand-mère se tendre vers le visage de la sirène devenue aussi fragile qu’une bouteille jetée à la mer.

 L’imagination va son train, elle est physique, sensuelle, énorme. La  barque en osier, fœtale s’ouvre comme une bouche, une sorte de vagin comme pour accoucher du regard étonné de la sirène qui ne rêve que d’amour.

 Virile et féminine à la fois, la voix d’Alexandra Lupidi scande à l’accordéon la force du désir qui pousse la sirène hors d’elle-même.

 Et l’on entend la chair subjuguée de la sirène sous ses oripeaux et ses lambeaux d’amour déçu, renaitre de ses cendres, métamorphosée, rayonnante comme si le fait d’avoir bu ses larmes pouvait faire rimer ce joli mot de sirène avec sérénité.L’amour a gagné puisqu’il est éternel et récréatif.

 Laure Cannac et Ilka Schönbein ont péché le mot « poissonne » dans le conte d’Andersen qui n’existe pas dans le dictionnaire, mais qui est tout frémissant de vitalité . Sa jolie queue humble et attendrissante éblouit aussi bien les yeux que l’abdomen. Tout public peut s’y reconnaître !

  Paris, le 19 Octobre 2013            Evelyne Trân

 

TERESINA de Fabio MARRA au THEATRE POCHE MONTPARNASSE – 75 Bd du Montparnasse 75006 PARIS du 1er Octobre au 10 Novembre 2013 – Du mardi au samedi 21 H 30 – Dimanche 17 H –

Avec Sonia PALAU et Fabio MARRA

La commedia dell’arte au 21ème siècle, croyez vous que c’est possible ? Eh bien  oui,  grâce aux diligences de la Compagnie CARROZZONE TEATRO qui, depuis  2005, crée régulièrement des comédies de FABIO MARRA.

  Fabio MARRA sait fort bien faire germer des tragi-comédies actuelles sur le terreau de la tradition théâtrale napolitaine. Nous citerons notamment « Dans les chaussures d’un autre »  programmé au LUCERNAIRE en 2012.

 Avec sa première pièce « TERESINA », les spectateurs rentrent de plain pied dans l’univers de la commedia dell’arte avec des personnages masqués aux caractères bien typés : Teresina « mère courage » amoureuse, Pulcinella amant volage et poltron qui forment un couple infernal.

 La comédie est introduite par Pulcinella  et son fils, tous deux marionnettistes ambulants, ce qui vaut aux spectateurs d’assister aussi à un spectacle de marionnettes à gaine, jubilatoire.

 Dans la salle, l’ambiance est à la fête. Il faut  mettre de côté son esprit rationnel pour sourire des situations acadabrantesques  dans lesquelles se met le couple infernal.

 Fabio MARRA a le sens du rythme de sorte que les scènes de sa comédie tournent aussi vite qu’un manège ou une toupie. Joliment costumée, Sonia PALAU est une Teresina irrésistible.

  Pour goûter aux charmes de la commedia dell’arte, avant tout un théâtre populaire qui s’adresse à tous, c’est-à-dire aussi aux enfants,  nous vous recommandons ce joli spectacle extrêmement frais et divertissant.

 Paris, le 15 Octobre 2013                       Evelyne Trân

 

OPEN SPACE – Conception et mise en scène de Mathilda MAY au Théâtre JEAN VILAR de SURESNES du 10 au 20 Octobre 2013

Avec : Stéphanie Barreau, Agathe Cemin, Gabriel Dermidjian, Loup-Denis Elion, Gil Galliot, Emmanuel Jeantet, Dédeine Volk-Leonovitch
Scénographie : Alain Lagarde
Musique : Nicolas Montazaud, Mathilda May
Collaboration artistique : Jean-François Auguste
Lumières : Roberto Venturi
Costumes : Valérie Adda

Collez votre œil dans l’embouchure d’un entonnoir et laissez-vous glisser. Vous êtes peut être dans un film de Méliès, vous clignez de l’œil sans arrêt car une grosse tache vous brouille la vision. Ajourez donc votre perspective, vous ne rêvez pas, on vous repasse au théâtre, sur une grande scène, juste un petit  lambeau de votre  quotidien au boulot. Une toute petite goutte grossie à la  loupe qui résume d’un trait 20, 10, 30 années de travail.

 Regroupés dans un bureau open space, les employés vivent dans leur bulle, et sous la houlette de Mathida May, fiévreuse Mary Poppins, qui les tient à la baguette, ils refont les sempiternels gestes qui justifient leur existence : pianoter sur un ordinateur, éplucher des tonnes de paperasses, se maquiller, aller aux toilettes et surtout répondre au téléphone.

 Au ralenti, tous ces gestes répétitifs deviennent très drôles. De temps en temps sous la belle loupe de Mathilda May, ces employés zigotos se figent, ils s’agglutinent les uns sur les autres comme pour former un sculpture vivante qui rappelle les pièces montées de valises et d’horloges du sculpteur ARMAN devant la gare Saint Lazare et qui, hélas, n’y sont plus.

 Sur la  bobine, une journée de travail c’est tellement ordinaire, qu’il n’y a qu’à grossir un détail et rêver qu’un grain de sable va s’échapper et faire exploser un temps écumé sans relâche. Ces petites bestioles d’employés englués dans leurs habitudes, leurs rituels, anniversaire, café, thé, pause cigarette, se libèrent  dès qu’une providentielle musique s’échappe de leurs portables. Et bien entendu, nous les voyons rêver tout haut d’amour et d’eau fraiche.

 Sérénade, musique électro choc, giclent sur ces pauvres individus qui s’affairent comme des cochons d’inde dans un laboratoire. On se passe volontiers d’écouter leurs conversations, car ils parlent « borborygme » une vulgaire langue étrangère qui sied amplement à leurs occupations.

  Voilà un spectacle qui peut bien hérisser le poil de ceux qui en connaissent un rayon sur les vertus du travail en communauté. En enfilade qu’ils se souviennent du fabuleux hangar du film d’Orson Wells où l’on voit une multitude dactylos en noir et blanc faire grincer leurs machines à écrire.

 Kafka revisité par Jean Christophe Averty avec un peu de West Side Story, et une louche de film muet burlesque de Buster Keaton ou bien une gorgée de miel à la Tati. Sans nul doute le regard de Mathilda  May est perspicace. Cela dit, elle est trop généreuse et il faut faire preuve d’un appétit d’ogre pour déguster tous les plats qu’elle nous sert.

 Mais nous pouvons rendre grâce à son savoir-faire de chorégraphe, les comédiens sont époustouflants, impressionnants .On ne peut s’empêcher en les contemplant de songer au sort du pauvre fonctionnaire d’assurance de Kafka qui se transforme en cloporte. C’est trop drôle !  Sauve qui peut, chers employés !

 Paris, le 14 Octobre  2013    Evelyne Trân