Sur le thème des lourds secrets familiaux, la loi du silence qui nous renvoient au mythe d’ŒDIPE, les spectateurs tels des témoins passifs mais concernés qu’ils le veuillent ou pas comme les jurés d’un procès, assistent lors d’une fête d’anniversaire au règlement de comptes d’enfants avec leur père qui a abusé sexuellement de deux membres de la fratrie.
Les spectateurs se trouvent dans la position de la plupart des invités qui reçoivent de plein choc, la révélation de l’infamie du père lors du discours du fils aîné dont l’attitude distinguée, polie, contraste évidemment avec ses propos.
Tout le long de cette pièce terrible adaptée du film éponyme de Thomas VINTERBERG et Mogens RUKOV, tous les participants de la fête, le père y compris, vont progressivement être amenés à affronter l’ignominie perpétrée par celui qui représentait l’ordre, et la respectabilité de la famille, le patriarche. Les crimes du père éclaboussent toute la famille, victimes ou témoins passifs. Il faudra la violence du fils cadet, alcoolique et hystérique pour mettre un terme à cette lâcheté : effacer le crime, ne pas en parler sous le vernis des convenances. Il faudra en quelque sorte tuer le père et continuer la fête sans lui.
Car la tentation de ne rien dire, la tentation du déni, cela nous renvoie aux crimes de l’humanité, au silence de ceux qui ont laissé faire. Du coup l’on comprend que le silence est lui aussi criminel. Dans la pièce, il est symbolisé par la morte, la sœur jumelle de Christian, qui s’est suicidée et dont le souvenir rôde autour des vivants et interpelle leur conscience.
A maints égards, il s’agit d’une pièce politique dans la mesure où c’est la fonction, la réalité de la famille, le premier corps social, qui obligent chacun de ses membres à prendre position, alors même qu’ils ne se référaient qu’au chef et avaient abandonné toute initiative, confortés qu’ils étaient par leurs croyances en un père omniscient, intouchable, écrasant.
C’est cette raison politique qui sous-tend le drame familial, qui devient omniprésente, essentielle au sens même que l’entendait le père. Les spectateurs vivent un suspense psycho-politique, inimaginable car la situation est proprement impossible : comment un père peut-il avouer au petit déjeuner, face aux invités d’une fête d’anniversaire, les crimes odieux qu’il a commis ?
La dimension psychologique se focalise sur la victime, le frère aîné, la mère complice, la sœur insouciante, le benjamin défoncé, mais la figure du père reste extérieure comme si ce dernier n’avait pas d’âme, qu’il était un monstre impossible à sonder.
Certains aspects caricaturaux de la pièce sont visibles dans la mise en scène de Laure BOLGHERI et Cécile CHARBIT qui mettent l’accent sur le côté grotesque de la réunion familiale, mais qui manœuvrent leur torche de façon suffisamment habile pour laisser l’œil du spectateur flairer tous les affects qui agitent les personnages en extérieur ou en intérieur, comme dans un tableau soumis à différentes lumières, en perpétuel mouvement, en perpétuelle tension.
Les jointures entre les scènes intimistes et les scènes extérieures ne sont pas toujours évidentes car les intervalles sont parfois soit trop rapides, soit trop lents. Mais dans l’ensemble, le rythme respecte la respiration du spectateur qui n’ a pas le temps de tergiverser et se laisse surprendre.
Jean Tomas WARD qui joue MICHAËL, le fils cadet, insupportable, dégage une belle énergie. Erik CHANTRY en HELGE, le père, est arrogant sans tomber dans la caricature, Olivier KUHN est un Christian sensible, très émouvant. Les autres comédiens sont quelque peu desservis par leurs rôles peu fouillés psychologiquement mais certains arrivent à composer avec le grotesque avec brio, notamment Sarah MATHURIN et Fabrice-Emmanuel ROUX.
- Distribution : De Thomas Vinterberg, Mogens Rukov, mise en scène Laura Bolgheri, Cécile Charbit. Avec Erik Chantry, Claire Salomé, Olivier Kuhn, Jean Tomas Ward, Pauline Lacombe, Laura Bolgheri, Fabrice-Emmanuel Roux, Baudouin Sama, Cécile Charbit,Raphaël Jothy
Le tableau familial en dépit de son cadre, le lourd secret de famille qui va tomber, reste très coloré et vivant. C’est un spectacle festif dans tous les sens du terme qui vaut vraiment le détour. Mis en scène par de jeunes metteures en scène pleines de promesses, il captive de bout en bout le spectateur. Il n’arrache pas les larmes mais interpelle néanmoins notre intimité, voyez-vous, ça parle de famille, de représentations lors de dîners familiaux, ça nous parle, n’importe quel rôle que nous ayons à tenir.
Paris, le 7 Décembre 2013 Evelyne Trân














