FESTEN de Thomas VINTERBERG – Mise en scène de Laura BOLGHERI et Cécile CHARBIT au THEATRE DE VERRE – 17 Rue de la Chapelle 75018 PARIS, les 5,6,7 et 8 Décembre 2013 à 20 H 15.

FESTEN BISSur le thème des lourds secrets familiaux, la loi du silence qui nous renvoient au mythe d’ŒDIPE, les spectateurs tels des témoins passifs mais concernés qu’ils le veuillent ou pas comme les jurés d’un procès, assistent lors d’une fête d’anniversaire  au règlement de comptes d’enfants avec leur père qui a abusé sexuellement de deux membres de la fratrie.

 Les spectateurs se trouvent dans la position de la plupart des invités qui reçoivent de plein choc, la révélation de l’infamie du père lors du discours du fils aîné dont l’attitude distinguée, polie, contraste évidemment avec ses propos.

 Tout le long de cette pièce terrible adaptée du film éponyme de     Thomas VINTERBERG et Mogens RUKOV, tous les participants de la fête, le père y compris, vont progressivement être amenés à affronter l’ignominie perpétrée par celui qui représentait l’ordre, et la respectabilité de la famille, le patriarche. Les crimes du père éclaboussent toute la famille, victimes ou témoins passifs. Il faudra la violence du fils cadet, alcoolique et hystérique pour mettre un terme à cette lâcheté : effacer le crime, ne pas en parler sous le vernis des convenances. Il faudra en quelque sorte tuer le père et continuer la fête sans lui.

 Car la tentation de ne rien dire, la tentation du déni, cela nous renvoie aux crimes de l’humanité,  au silence de ceux qui ont laissé faire. Du coup l’on comprend que le silence est lui aussi criminel. Dans la pièce, il est symbolisé par la morte, la sœur jumelle de Christian, qui s’est suicidée et  dont le souvenir rôde autour des vivants et interpelle leur conscience.

 A maints égards, il s’agit d’une pièce politique dans la mesure où c’est la fonction, la réalité de la famille, le premier corps social, qui obligent chacun de ses membres à prendre position, alors même qu’ils ne se référaient  qu’au chef et avaient abandonné toute initiative, confortés qu’ils étaient par leurs croyances en un père omniscient, intouchable, écrasant.

 C’est cette raison politique qui sous-tend le drame familial, qui devient omniprésente, essentielle au sens même que l’entendait le père. Les spectateurs vivent un suspense psycho-politique, inimaginable car la situation est proprement impossible : comment un père peut-il avouer au petit déjeuner, face aux invités d’une fête d’anniversaire, les crimes odieux qu’il a commis ?

 La dimension psychologique se focalise sur la victime, le frère aîné, la mère complice, la sœur insouciante, le benjamin défoncé, mais la figure du père reste extérieure comme si ce dernier n’avait pas d’âme, qu’il était un monstre impossible à sonder.

 Certains aspects caricaturaux de la pièce sont visibles dans la mise en scène de Laure BOLGHERI et Cécile CHARBIT qui mettent l’accent sur le côté grotesque de la réunion familiale, mais qui manœuvrent leur torche de façon suffisamment habile pour laisser l’œil du spectateur flairer tous les affects qui agitent les personnages en extérieur ou en intérieur, comme dans un tableau soumis à différentes lumières, en perpétuel mouvement, en perpétuelle tension.

 Les jointures  entre les scènes intimistes et les scènes extérieures ne sont pas toujours  évidentes car les intervalles sont parfois soit trop rapides, soit trop lents. Mais dans l’ensemble, le rythme respecte la respiration du spectateur qui n’ a pas le temps de tergiverser et se laisse surprendre.

 Jean Tomas WARD qui joue MICHAËL, le fils cadet, insupportable, dégage une belle énergie. Erik CHANTRY en HELGE, le père, est arrogant sans tomber dans la caricature,  Olivier KUHN est un Christian sensible, très émouvant. Les autres comédiens sont quelque peu desservis par leurs rôles peu fouillés psychologiquement mais certains arrivent à composer avec le grotesque avec brio, notamment Sarah MATHURIN et Fabrice-Emmanuel ROUX.

 

FESTEN BISLe tableau familial en dépit de son cadre, le lourd secret de famille qui va tomber, reste très coloré et vivant. C’est un spectacle festif dans tous les sens du terme qui vaut vraiment le détour. Mis en scène par de jeunes metteures en scène pleines de promesses, il captive de bout en bout le spectateur. Il n’arrache pas les larmes mais interpelle néanmoins notre intimité, voyez-vous, ça parle de famille, de représentations lors de dîners familiaux, ça nous parle, n’importe quel rôle que nous ayons à tenir.

 Paris, le 7 Décembre 2013         Evelyne Trân

 

DEADLINE – Création théâtre danse par la Compagnie La Rumeur à l’Usine Hollander – 1, rue du Docteur Roux 94600 CHOISY-LE-ROI – du 5 Décembre 2013 au 2 Février 2014

DEADLINEConception, mise en scène, chorégraphies Patrice BIGEL  Scénographie, lumières Jean Charles CLAIR – Textes : Alison COSSON, Conception sonore Julie MARTIN

 avec Samih ARBIB, Mara BIJELJAC, Francis BOLELA, Sophie CHAUVET, Anna PERRIN 

Que le temps soit physique, corporel, c’est à peine si nous y songeons. C’est souvent dans des situations de contraintes ou de plaisir que nous sommes à l’écoute de notre corps. Il est possible que dans la société organisée qui est la nôtre, nous ayons domestiqué  notre corps de façon qu’il puisse s’y intégrer en adoptant  ses repères,

 La course contre la montre, c’est sans doute inconsciemment une course contre la mort, toujours cette idée qu’on n’a pas le temps, que si l’on manque un rendez-vous, quelque chose va s’écrouler.

 La course donc toujours la course comme s’il fallait être le plus rapide  pour ramasser quelques miettes d’un gâteau qui assurent notre subsistance. La vitesse avec laquelle nous savons répondre aux situations pourvoyeuses de récompenses que nous croyons indispensables, nous dope d’un sentiment de puissance, de domination, de maitrise. Plus vite pour damer le pion à la mort, pour gagner, gagner …

 La terre s’arrêterait-elle de tourner si nous jetions notre montre à la poubelle. Sûrement pas, mais c’est nous-mêmes qui n’existerions plus pour les autres.

 DEADLINE TERQuelles sont donc les injonctions du corps inconscient, quand aujourd’hui, il n’est question que de gestion, d’économie ? Nous croyons que si nous pouvons tout obtenir plus vite,  nous avons gagné du temps mais quel temps ?  Est-ce vraiment le nôtre, est ce celui qui satisfait notre mémoire, notre ressenti. Est-ce avec ce temps-là qui se confond avec l’argent, que nous regardons les arbres, que nous levons les yeux vers le ciel, que nous écoutons un enfant pleurer.

 Reconnaissons que ces considérations d’ordre philosophique pèchent pas leur banalité. Pourtant il faut  bien témoigner d’un sentiment de malaise propre à notre civilisation moderne. S’il ne s’agit pas  de nier le progrès en s’offusquant d’avoir recours à des béquilles – par exemple des écouteurs dans les oreilles, pour s’apporter quelque bien être dans un métro bondé – on peut penser que notre corps a perdu quelque liberté, il n’est plus pensable, il doit la plupart du temps se taire à cause de conditions de travail qui ont tendance à assimiler l’humain à une machine,  à du bétail.

 Une réflexion sur l’humain s’impose et s’imposera toujours. Un jour, le mythe commercial de la vitesse  sera considéré comme ringard. On parlera de qualité de vie, on parlera de la nécessité de prendre son temps pour aller explorer d’autres ressources humaines qui ne sont pas seulement l’apanage des artistes, des rêveurs.

 C’est le spectacle de Patrick BIGEL qui m’inspire ce préliminaire un peu long. Sans doute parce que DEADINE résonne un peu comme une  épopée bouleversante  de l’individu égaré ainsi qu’une brindille dans l’univers, de son temps corporel en prise avec les sommations e la société mais aussi de l’inconnu qui vrille ses désirs.

 Que dit le corps livré à lui-même ? Il est domestiqué, certes, il a ses réflexes, il est reconnaissable, visible. Mais parfois, il s’écarte des sentiers battus pour simplement se découvrir, se parler à lui-même, et il joue, il joue avec le temps.

 DEADLINE 4Alors on s’aperçoit que le  temps peut devenir espace, sujet aussi d’émerveillement comme un ballon que des gens se lancent. Il est mobile de la même façon que les jambes, les bras, la tête se bougent, se frottent, s’éloignent. Le temps devient un partenaire parce que c’est le corps qui se l’approprie à travers tous ses membres, ses sens immédiats. Il ne s’agit plus de temps abstrait mais de temps physique, d’un temps vital, humain exprimé par le corps lui-même,  ses innocuités, ses réflexes et ses rêves car croyons le, le corps rêve. Mais nous avons tant l’habitude de séparer le corps  de l’esprit !

 Les figures de l’inconscient ne prennent pas la parole, elles épaulent soit le silence, soit la musique qui se côtoient. Alors la scène où un personnage laisse ses bras s’agiter de façon presque mécanique devant un phonogramme qui laisse échapper un chant des années 1900, «Les pêcheurs de perles » a quelque chose de fabuleux, de renversant et d’intime.

 Parce que l’intime se trouve aussi là-bas et ailleurs, et que nous en sommes toujours à nous demander qui sommes nous, nous qui pouvons contempler des falaises millénaires et écouter des chants d’une autre époque ?

DEADLINE 5 Les chorégraphies des danseurs et danseuses, sont simples, elles sont commandées par leur condition physique, elles rappellent des scènes de la vie quotidienne, en ville, dans les transports, leur frénésie, leur folie. Simples et fortes, chevillées au corps. Elles parlent aussi  du plaisir de marcher, de courir et même de se regarder le nombril, les jambes en l’air.

 Et on entend aussi prendre le train, les pensées des personnages dans de jolis textes d’Alison COSSON dont les va et vient et les petites culbutes émotionnelles font écho à de précédentes randonnées gestuelles.

 Mais un tel spectacle ne se raconte pas, il faut le voir donc se déplacer, oui bouger ! Eminemment poétique et tendre,  lumineux, il met en valeur la simplicité, la vérité d’aspirations si humaines qu’on les oublie : respirer, sentir, en laissant s’écouler en soi le vertige. Il y va pour chacun de cueillir ses propres pensées à travers le temps et l’espace comme le Petit Prince de Saint Exupéry.

 Un grand chapeau à toute l’équipe de ce spectacle  où la symbiose entre toutes les cordes artistiques – musique, scénographie, lumières, le texte, chorégraphie – est indéniablement le résultat d’un travail collectif dynamique, effrontément juvénile, n’en déplaise à notre vieille terre !

Paris, le 6 Décembre 2013                       Evelyne Trân

Les (Dés)héritiers de Brasnilav NUSIC – Mise en scène de Ned GRUJIC du 12 Novembre au 22 Décembre 2013 au Théâtre 13 – 103 A Av. Auguste Blanqui 75013 PARIS

Desheritiers_webAvec Annick Cisaruk, Antonia Malinova, Caroline Pascal, Charlotte Rondelez, Rosalie Symon, Jean Hache, Pascal Ivancic, Philippe Ivancic, Sacha Petronijevic, Stéphane Russel et Jean Tom.

Coproduction Compagnie Depuis-Depuis, Les Tréteaux de la Pleine Lune et le Théâtre de l’Etincelle. Avec le soutien de l’Espace Carpeaux de Courbevoie.

Faut-il en rire, faut-il en pleurer, il y a des morts qui ne résistent pas à jouer un dernier tour aux vivants à la faveur du fameux testament censé léguer à leurs héritiers, les biens déjà convoités de leur vivant.

 De nombreux auteurs se sont penchés sur cet événement que constitue l’ouverture d’un testament de sorte que ce n’est pas tant l’intrigue de la pièce qui  suscite l’intérêt mais plutôt la plume  du  dramaturge serbe BRASNILAV NUSIC, dont la pièce « LES (DES)HERITIERS » est mise en scène, pour la première fois en français par de Ned GRUJIK d’origine serbe, entouré pour l’occasion de comédiens d’origines diverses : slovène, serbe, croate, bulgare, polonaise, ukrainienne et bien sûr française.

 BRASNILAV NUSIC peut faire penser à FEYDEAU ou LABICHE mais également à Alphonse DAUDET car ce qui frappe c’est qu’en dépit de leurs instincts grégaires et peu reluisants, les personnages témoignent d’une vitalité de bon augure qui fait sourire.

 Il ne s’agit que de gens ordinaires, en somme, qui pour défendre leurs intérêts, leur ventre,  peuvent d’un coup de baguette se transformer en escrocs, en voleurs, en canailles et cela pour la bonne cause, leurs droits divins à la propriété. Nous ne sommes pas si loin du « Touche pas au grisbi, salope ! ».

 Nous assistons donc à une sorte de combats de coqs et de poules où les plumes hautes en couleurs volent en éclats, un poulailler où voudrait régner en maître, le rusé renard, sous-préfet  Agaton Arsic, interprété par l’excellent Jean HACHE, acoquiné d’une épouse fort précieuse, étonnante Annick CISARUK.

 Galvanisée par le comique des situations et les dialogues très chausse-trappes de Brasnilav NUSIC, toute l’équipe des comédiens glisse avec aisance sur la palette des personnages qui s’éclaboussent les uns les autres de piques bien trempées. Sont particulièrement jouissifs, les échanges entre Sarka, la veuve, interprétée par Antonia MALINOVA très craquante, et le sous-préfet Jean HACHE dont le rôle est de noyer le poisson le plus possible.

 La pièce « LES (DES)HERITIERS » ouvre un pan du rideau sur l’œuvre du grand dramaturge serbe Brasnilav NUSIC dont la plume très décontractée peut rivaliser avec celles de notre répertoire classique. Et c’est tout le mérite du metteur en scène, de son équipe et du groupe musical  « Les yeux noirs » de nous convier à cette découverte. Un bon point supplémentaire, les jeunes semblent apprécier ce genre de théâtre, et ils étaient nombreux, hier soir, à applaudir. L’impression de s’être divertis sans avoir cédé à la crétinisation, cela fait un bien fou !

 Paris, le 4 Décembre 2013              Evelyne Trân                      

 

 

Les DéSAXés  » SEA, SAX & FUN » – Mystère SAX ou l’incroyable histoire de l’inventeur du saxophone au VINGTIEME THEATRE – 7, rue des Platrières 75020 PARIS du 27 Novembre 2013 au 12 Janvier 2014

DESAXESMise en scène : Philippe Martz

Avec : Samuel Maingaud, Michel Oberli, Guy Rebreyend, Frédéric Saumagne

Coréalisation : Vingtième Théâtre et La Mauvaise Herbe

N.B:  Les Désaxés étaient les invités en 1ère partie de l’émission « DEUX SOUS DE SCENE » sur Radio Libertaire (89.4) le samedi 21 Décembre 2013.( En podcast sur le site : grille des émissions de Radio Libertaire).

 Les saxophonistes ont de la chance, ils ont leur Dieu ou plutôt leur créateur, celui qui a inventé leur instrument, le saxophone, un certain Adolphe SAX dont on va fêter en 2014, le bicentenaire de la naissance. A vrai dire le profane ignore tout d’Adolphe SAX. Il n’est pas sûr non plus que ce dernier ait soigné sa publicité et se soit préoccupé d’écrire sa biographie. D’ailleurs les musiciens ne se servent pas de mots pour s’exprimer. Alors il ne faut pas attendre d’eux un article d’encyclopédie pour pénétrer le mystère d’Adolphe SAX.

 Tout ce que l’on peut dire c’est qu’il s’agit d’un mystère vivant et éloquent qui ne se produit que lorsque  les saxophonistes tâtent de leur instrument, en concert  ou en solo, toujours à l’écoute de nouvelles sensations, de nouvelles ambiances qui ne se trouvent que dans l’air et se moquent des chronologies terriennes. Le saxophone c’est tout simplement le bâton de sourcier qui produit des sons particuliers capables d’embrasser et de créer des atmosphères dans un imaginaire musical prolixe mais jamais exhaustif.

 saxophonesEn vérité l’histoire du Belge Adolphe SAX se confond avec celle de cet instrument à vent qu’il créa en 1842, dit-on,  Rue Mirha dans le 18ème arrondissement. C’est Berlioz son ami qui lui donna son coup d’envoi lors d’un concert  son choral « Chant sacré » et qui conçut même un traité d’étude de ses tonalités. Il fut l’objet de nombreux brevets et variations. Utilisé au cirque, lors des fanfares et les manifestations militaires, il trouva son terrain de prédilection dans le jazz.

 Les quatre désaxés nous racontent  tout cela en musique de façon très fantaisiste et décousue, volontairement  iconoclaste comme s’ils déambulaient dans un film muet. Reconnaissons qu’il est difficile pour une oreille profane de passer de Berlioz au jazz, du cirque à la musique militaire sans être quelque peu étourdie. 

 Le voyage est pourtant fort réjouissant. Les spectateurs assistent à une leçon de musique qui ne se targue pas d’être professorale. Les musiciens donnent libre cours à une sorte de rêverie musicale, dans un voyage  à travers le temps qui  ne serait soumis qu’aux possibilités du saxophone lui-même, déconcertantes et incroyables.

 La mise en scène nous introduit dans un monde à la Jules Verne avec ses inventions acabradantesques et fait appel  à l’émerveillement enfantin, celui de se retrouver dans un film muet en glissant simplement sur des phrases « saxophonées », qui nous rappellent qu’avec un instrument de musique tous les bruitages sont permis et les associations jubilatoires, un son, un geste,  un sourire, un signal et toutes ces émotions visuelles à fond perdu sur un écran.

 Ce lâcher prise de la parole au profit de l’univers de saxophonistes désaxés, c’est à vrai  dire une récréation onirique et musicale, divertissante et étonnante qui caresse l’oreille  avec malice. Ils n’ont à leur bouche qu’un saxophone et leur Dieu n’est autre qu’Adolphe SAX ! Un spectacle captivant qui nous permet d’approcher, une fois n’est pas coutume, des musiciens qui sont aussi comédiens, danseurs, mimes et poètes sans d’autre prétention que d’accorder leurs saxophones à notre bonne muse.

 le 2 Décembre 2013                            Evelyne Trân               

DRAMUSCULES DE THOMAS BERNHARD – MISE EN SCENE DE CATHERINE HIEGEL – Au Théâtre Poche de Montparnasse 75 Bd du Montparnasse 75006 PARIS -Du 26 Novembre 2013 au 9 Mars 2014 – du mardi au samedi 19H, dimanche 17H30

  • AFF-DRAMUSCULES-200x300Judith Magre
  • Catherine Salviat
  • Antony Cochin Scénographie et costumes : Goury
  • Création sonore : Céline Bakyaz
  • Lumières : Yves Bernard
  • PS : Catherine SALVIAT était l’invitée en 1ère partie de l’émission  « DEUX SOUS DE SCENE »sur Radio Libertaire, le Samedi 14 Décembre 2013 (en podcast sur le site de Grille des émissions de Radio libertaire).

Elles ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, les bonnes femmes que met en scène Thomas BERNHARD dans son recueil des Dramuscules.  Tout le cinéma de leur vie parait contenu dans une fiole d’eau fermentée qu’il suffit de dévisser pour que ce soit toujours les mêmes odeurs infectes de rancœur et d’amertume qui s’en échappent en hurlant.

 Il faut bien que leur bile éclate, qu’elle éclabousse de temps en temps les fenêtres bien astiquées de leurs domiciles qui ont pignon sur rue, parce qu’à l’église où elles vont tous les soirs recevoir sinon l’extrême onction, l’assurance qu’elles tiendront bien sur leur pot, même fanées, elles s’en gargarisent pour gonfler à bloc leurs « moi je » et effiler le dard qui va pouvoir cogner contre la vermine environnante.

 Leurs propos n’ont ni queue ni tête, ils se nourrissent et continuent à s’enivrer du venin du racisme que dénonce Thomas BERNHARDT, pour en avoir été arrosé de bonne heure sur les bancs de l’école « sur ses terres natales autrichiennes, imprégnées jusqu’à la moelle par l’idéologie du III Reich ».

 Pour dénoncer la bêtise et la méchanceté, il suffit de montrer comme elles se tiennent bien les côtes dans les conversations les plus conventionnelles. Rappelons au passage que le mot monstre est bien dérivé du verbe montrer. Ces coquines font partie de la nature, elles s’appellent chardons, ronces, fleurs galeuses ou carnivores.

 On peut les cueillir dans l’herbier des sorties ou soties des plus éminents philosophes, hommes et femmes politiques confondus nous rappelle Catherine SALVIAT  lors d’un petit entracte destiné à nous mettre la puce à l’oreille.

 Catherine HIEGEL a  eu la bonne idée de rassembler sur scène deux comédiennes que le temps ne réussira jamais à faner. Quel plaisir de retrouver Judith MAGRE toujours aussi piquante et la très fine et délicate Catherine SALVIAT. Même transformées en sorcières, elles ne peuvent susciter l’antipathie.

 Elles ont pour package un sens de l’humour désarmant, elles sont irrésistiblement comiques dans cette démonstration particulièrement impressionnante de la bêtise humaine.

 L’irruption spectaculaire d’Antony COCHIN en monstre patibulaire sur le plateau, catapulte les spectateurs dans une sorte de tour infernale où King Kong tiendrait les rênes.

 Malicieuse, Catherine HIEGEL sait mesurer les effets en pressant le doigt là où ça fait mal, sans ménagement.  

 A l’issue de ce spectacle que nous recommandons chaudement, les gueulantes des belles Erinyes résonnent encore dans les méninges et zut, il n’y a pas que l’albatros de Baudelaire qui soit comique et laid.  Dans l’eau stagnante et polluée de nos vases, puissions-nous nous regarder de temps en temps, cela nous serait peut-être salutaire !

Paris, le 30 Novembre 2013          Evelyne Trân

Entre-temps, j’ai continué à vivre de Jacques HADJAJE au Théâtre du Lucernaire, 53, rue Notre Dame des Champs 75006 PARIS du 20 Novembre 2013 au 2 Février 2014 du mardi au samedi à 21 H 30, les dimanches à 17 H

affiche-entretemps-300Auteur et metteur en scène: Jacques Hadjaje
Avec : Isabelle Brochard, Anne Didon, Guillaume Lebon, Delphine Lequenne, Laurent Morteau
Durée : 1h15

Souvent les paroles nous atteignent par ricochets et celles qui nous surprennent le plus, ce sont celles qui ne nous concernent pas directement. Elles se détachent par bribes dans les transports en commune, des petites confidences qui font pffuit…des regards sous-entendus… Jacques HADJAJE extrêmement réceptif, enregistre les conversations humaines comme un ornithologue, la langue des oiseaux.

 En neuf  tableaux Jacques HADJAJE ouvre la porte à des gens ordinaires qui ont chacun leur palette, leur partition d’imaginaire, d’autant plus éloquentes qu’elles sont inattendues. Prises sur le vif, les histoires paraissent remonter du sol, en pleine crue et il y a toujours quelque chose qui dépasse  au milieu des banalités. Les personnages donnant l’impression, de rêver en même temps qu’ils parlent, de telle sorte que le fait de parler soit une réelle récréation.

 Les comédiens évoluent sur un podium, sorte de ring de boxe en forte pente qui ne doit pas  être très confortable mais qui doit renforcer le sentiment d’imaginaire et de vertige des personnages en proie à des souvenirs blessants; leurs interlocuteurs proches ou amis, comme le couteau sur la plaie, ravivant la mémoire des deuils, des anciens amours, des remords etc.

 Mais ce n’est pas triste car il s’agit de 9 rounds où les personnages affrontent   la douleur avec pétulance, véhémence, agressivité et tendresse tout à la fois. Tous ces gens ordinaires « quelque part dans l’est de la France » sont décidément assez drôles et ne paient pas de mine. Une façon de se battre contre l’adversité et notamment la grisaille de la région depuis la fermeture de la dernière mine de charbon.

 Quand aux 5 comédiens, il faut applaudir leur performance et leur pugnacité sur le podium; elles forcent le respect et l’intérêt des spectateurs.

 En conclusion, un spectacle à sketches en forme de punching ball à la fois récréatif et émouvant.

 Paris le 27 Novembre 2013                     Evelyne Trân

 

Occupe-toi d’Amélie de Georges FEYDEAU avec une mise en scène de Henri LAZARINI au THEATRE 14 – 20 avenue Marc Sangnier

OCCUPE TOI D'AMELIEArtistes : Frédérique Lazarini, Cédric Colas, Stéphane Douret, Marc-Henri Lamande, Elisa Menez, Kevin Dragaud, Michel Baladi, Pierre-Thomas Jourdan, Lydia Nicaud, Sandra Edmond, Melody Cremet, Thomas Ganidel, Mathieu Wilhelm, Bernard Menez
Metteur en scène : Henri Lazarini assisté de Marc-Henri LAMANDE

 A la fin de sa vie, enfermé dans une maison de santé,  Georges FEYDEAU, racontait qu’il parlait aux oiseaux. Il est très probable que FEYDEAU ait pu s’identifier à un oiseau qui se débattait piteusement dans une cage trop étroite à son goût.  Toutes les humiliations, déconvenues et la poussière de résignation qui imprègnent nombre de ses personnages, résultent de situations qu’ils ne maitrisent pas, dans lesquelles ils sont englués,  et dont ils ne décollent qu’en  perdant des plumes.

 Sa condition d’homme des lettres, il faut croire qu’il l’a imaginée à la faveur d’un papier volant qui a fait irruption dans sa cage et qu’il a  vu s’aplatir au milieu  de quelques fientes.

 Evidemment, il serait farfelu de vouloir faire dire à  FEYDEAU  «  Amélie c’est moi ».Il n’empêche que la situation de cette belle cocotte,  s’apparente à celle d’une prisonnière, un bel objet sexuel décoratif, gage de plaisir et de confort   physique mais en aucun  cas susceptible de se fondre avec les barreaux tutélaires de la société dont fait partie le mariage.

 Les hommes ont cette belle phrase « Occupe-toi d’Amélie » comme ils parleraient d’une perruche en cage. De cette désobligeance marquée, de ce fiel qui coule entre leurs dents, Feydeau va tirer une comédie où il dresse un portrait pitoyable de la gente masculine qui n’aurait que deux bourses à la place  du cœur, le sexe et l’argent.

 La lucidité de Feydeau lui permet de simuler l’ébranlement des barreaux, des mœurs de son époque, pour faire frémir les spectateurs, mais il ne les arrache pas, faute de quoi il n’y aurait plus d’édifice. Ce qu’il fait saigner ce sont les gencives d’une panoplie de personnages dont le fer de  lance est la défense de leurs intérêts, ni plus, ni moins.

 Au poulailler des pièces de Feydeau, il n’y a pas d’autre issue que le rire et avec le recul , plus d’un  siècle après sa création, il faut reconnaitre que le vaudeville « Occupe-toi d’Amélie » est un poudrier incroyable. Que les jeunes auteurs aient l’idée de se tamponner les joues avec cette poudre hilarante, leur teint prendrait aussitôt des couleurs à faire pâlir notre vieille constitution toujours d’actualité.

 A cet égard, nous avons bien ri en découvrant Marc Henri LAMANDE,  qui fût récemment un fabuleux Céline, fardé comme un coq en pâte, affublé d’une cape rouge,  symbolique carton rouge brandi lors d’un match de football, s’époumoner en brave Van Pulzeboum puis à tire d’ailes devenir le pianiste de Debussy.

 Comme dans une sorte de farandole, intelligemment  orchestrée par Henri LAZARINI,   les comédiens se tiennent tous la main pour assurer à ce vaudeville une énergie euphorisante qui  ne ménage pas les papilles, ni le regard grâce au décor de Pierre GILLES, librement inspiré de Georges BRAQUE.

 A l’affiche, Bernard MENEZ en élégant beau-père, toujours mi-figue, mi-raisin, et Frédérique LAZARINI plus ingénue que rouée, ont de beaux jours devant eux. Est-ce donc que l’eau de rose continue à couler à flots dans nos  rêves en dépit de quelques relents d’odeurs de litière ? Fichtre, FEYDEAU avait du flair !

 Paris, le 24 Novembre 2013                    Evelyne Trân

                          

Cine in Corpore – Conception et mise en scène Guillaume Clayssen – A L’étoile du nord- 16, rue Georgette Agutte – 75018 PARIS

CINE IN CORPOREAvec  Vincent Brunol, Laura Clauzel, Julien Crépin, Viktoria Kozlova,

Mathias Robinet-Sapin et l’aimable participation de Emmanuelle Laborit

Sur l’échelle de l’histoire de l’humanité, l’invention du cinéma apparait toute récente et pourtant nous croyons avoir toujours connu le cinéma, l’automobile, l’électricité, etc. Enfin n’en rajoutons pas pour ne pas avoir l’air de demeurés. Pas question pourtant d’arrêter notre cinéma puisqu’il fait partie de notre vie qu’on s’en rende compte ou pas.

 Le cinéma fonctionne un peu comme une immense boite de pandore de rêves collectifs. On entre dans un film comme on entre dans un rêve et les grands rêveurs le savent bien, ceux qui voudraient connaitre l’auteur, le projecteur, le metteur en scène de leurs rêves les plus récurrents, les plus intimes.

 A travers la fantastique chevauchée « Cine in corpore » à laquelle nous convie Guillaume CLAYSSEN, ce dernier  crève l‘oreiller de nos histoires  de cinéma en donnant la parole, le geste, la liberté à de jeunes comédiens invités à jouer comme des enfants les scènes de films qui se sont mélangées à leur vie, qui font partie de leur bestiaire intime et fabuleux, et qui sont en quelque sorte la clé de sol de leur entrée au théâtre.

 Dans mille ans ou peut être davantage, celui qui découvrira la clé du cinéma, ne sera-t-il pas étonné en la portant à l’oreille d’entendre la voix de Jeanne MOREAU ou de Michèle MORGAN ou de bien d’autres devenus anonymes. Parce que cette clé est magique, elle flirte avec notre désir fabuleux d’immortalité  dans la mesure où son essence onirique est aussi primaire que les évènements rapportés par la Chanson de Roland ou de l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

 Le buisson est ardent, les forêts nous font signe. On pourrait presque dire que le cinéma a commencé avec les bandes dessinées des peintures des cavernes. Guillaume CLAYSSEN a si bien un regard de peintre, que les comédiens peuvent donner l’impression de sortir d’un tableau de Watteau à travers des rideaux irréels destinés à renvoyer des images flottantes. «Votre âme est un paysage choisi  que  vont charmant masques et bergamasques «  disait Verlaine.

 Les comédiens également mimes et danseurs font leur cinéma avec une inestimable fraicheur qui renvoie à notre enfance. Quel enfant ne se souvient pas d’avoir joué à Thierry La Fronde ou à Batman en cour de récréation ?

 Le musicien Nicolas LAFERRERIE veille sur l’écrin nocturne, improvisant à pas de loup, à pas de cerfs sur sa guitare électrique.

La chair de cinéma bien sûr est aussi musicale. Qui donc rêve ? Aussi bien, on peut imaginer les comédiens sortir de l’écran de cinéma, heureux d’investir la scène au théâtre que les mêmes batifolant autour des rideaux assaillis d’images qui courent à leurs trousses. C’est drôle, ludique et joyeux.

 Serait-il donc inconscient notre grand arbre d’avoir laissé pousser  la branche du cinéma juste à côté de la théâtreuse. En vérité les enfants qui s’assoient sur ces branches pour guetter l’arrivée de leurs héros ne s’en plaignent pas et nous non plus. Au spectacle de Guillaume CLAYSSEN, nous avons droit à une étonnante  perspective touffue et originale. Autant, en emporte le rêve !

  23 Novembre 2013             Evelyne Trân

LES MORTS QUI TOUCHENT d’Alexandre Koutchevsky / Jean Boillotau au NEST THEATRE – 57 Route de Manom 57103 THIONVILLE

distribution 
texte
Alexandre Koutchevsky
mise en scène
Jean Boillot
musique
Martin Matalon
dramaturgie
Christophe Triau
scénographie
Laurence Villerot
sonographie
Max Bruckert
ingénieur du son mixeur
Stéphane Faerber
lumières
Ivan Mathis
assistantes à la mise en scène
Cécile Arthus et Nadège Coste
composition graphique
Bernard Gissinger
 

Est-ce possible ? Dire oui à la mort, enfin accepter d’en parler sans craindre de voir autour de soi tous les visages se rembrunir. L’enfant ne se pose pas  la question ou du moins, il lui est  permis de ne pas la formuler, alors il étend, pour lui seul, son grand champ de rêverie.

 A priori , le titre de la pièce d’Alexandre KOUTCHEVSKY n’est pas un gage de réjouissance. Le mot « mort » est si lourd, et si bien associé à celui de malheur que le premier réflexe est de s’en détourner comme d’un mauvais présage. En même temps, l’être humain  parait toujours en quête de sensations fortes. Il suffit d’allumer son poste de télévision pour se rendre compte qu’il ne se passe pas un jour où il n’est pas question de morts accidentelles, meurtres, catastrophes diverses.

 D’autres civilisations que la nôtre, grâce au culte des  ancêtres, ont une approche beaucoup plus naturelle de la mort. Quand elles parlent des esprits des morts, c’est parce qu’elles sont capables de les associer à la nature même. On dit de ces civilisations qu’elles sont animistes parce qu’elles prêtent des âmes à toutes choses. Bien évidemment, il faut se remettre en bouche, le célèbre poème de Birago DIOP « Souffles » et cette belle affirmation si chaude et colorée « Les morts ne sont pas morts ».

 Disons-le d’emblée, le spectacle « Les morts qui touchent »  n’est pas triste, il est même doté d’une certaine pointe d’humour puisqu’il a pour sous-titre «  spectacle pour vivants, fantômes et paysages ».

 Alexandre KOUTCHEVSKY a un regard d’aviateur nous dit le metteur en scène Jean BOILLOT. Au propre comme au figuré, aurions nous envie de surenchérir. Sans expérience de l’aviation, nous devinons que son écriture fouille aussi bien le sol que le ciel dans la mesure où le désir de s’envoler – et Dieu sait que la rêverie est un formidable tremplin – est tributaire de l’environnement. Comment imaginer la distance entre celui qui vole et celui qui le regarde voler, entre le passif et l’actif ? 

 Alexandre KOUTCHEVSKY nous convie donc à un voyage passionnant où deux motifs de deuil, celui de la mort d’un passager clandestin sur un train d’atterrissage et celui du décès d’une mère également voyageuse, font l’objet aussi bien d’observations très cliniques, froides, comme dans un documentaire, que d’ouvertures poétiques, convulsives et poignantes.

 La musique mixte (voix, électronique et instruments) composée par MARTIN MATALON un compositeur argentin, vient nous rappeler ces morts qui touchent comme si les musiciens devenaient les interprètes des morts où que ces morts mêmes répondaient par l’entremise du choc des percussions, en polyphonie, en écho heureusement invisible. Et la voix très fraiche de la soprano Géraldine KELLER ouvre la voie à la femme enfant, à la mère voyageuse, à l’adolescent inconscient. Nous ne savons plus qui parle, est-il défunt, est-il vivant ? Peu importe, leurs paroles se répondent, elles forment un ballet incessant où il n’y aurait pas de début, ni de fin comme lorsqu’ on regarde une nuée d’oiseaux dans le ciel. Le passé et le présent se heurtent et c’est bien normal, ça se passe comme ça dans notre tête, parfois.

 La mise en scène de Jean BOILLOT reste suggestive, sans être impressionniste, elle laisse la liberté aux spectateurs de cueillir leurs propres sensations, en bordure d’histoires aussi  bien ancrées dans l’actualité que dans notre mémoire personnelle.

 Ajoutons que la distribution des comédiens, comédiennes et musiciens, est excellente. Stéphanie SCHWARTZBROD et Arlette BONNARD ne mâchent pas  leur texte, elles le vivent.

 Elle presse le cœur de cette fleur, la femme enfant pour parler de sa mère et elle nous touche comme ces morts nous touchent. L’avion d’Alexandre KOUTCHEVSKY se pose en douceur, de façon très pudique, il est oiseau. Terrain vierge de la mort, terrain vierge de  l’avenir, c’est aussi beau que l’inconnu dont parlait BAUDELAIRE, et manifestement, il faut être un grand auteur pour faire des spectateurs des voyageurs et leur offrir ce superbe baptême de l’air !

  Paris, le 18 Novembre 2013            Evelyne Trân

 

ŒDIPE ROI de SOPHOCLE au Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie de Vincennes du 13 Novembre au 15 Décembre 2013

traduction et mise en scène Antoine Caubet  avec
Pierre Baux : Œdipe
Antoine Caubet : Créon
Cécile Cholet, Delphine Zucker : Le coryphée – Le chœur
Éric Feldman : Le prêtre, Tirésias, le messager de Corinthe, le messager du Palais
Clotilde Ramondou : Jocaste
et Jean Opferman : Le berger

Scénographie et costumes : Isabelle Rousseau
lumière : Jean Opferman, Antoine Caubet
Son : Valérie Bajcsa
Régie Générale : Jean Opfermann

 La seule représentation d’ŒDIPE ROI qui ait eu lieu du temps de SOPHOCLE est impossible  à imaginer. Il ne reste que le texte de la tragédie. Pourtant nous savons qu’avant SOPHOCLE, de nombreux dramaturges avaient abordé le mythe d’ŒDIPE. Dans l’antiquité, les représentations théâtrales ouvertes à un large public avaient lieu lors de grandes fêtes dionysiaques. Nous savons aussi que SOPHOCLE était un homme politique. Comment ne pas être renversés par la liberté avec laquelle il aborde des sujets aussi délicats que celui de l’inceste, Tous les maux de l’humanité se trouvent concentrés à travers la  figure d’un seul homme devenu parricide, incestueux, malgré lui.

 Œdipe roi, c’est le procès d’un homme, érigé en héros, au  sommet de la hiérarchie de la société, qui tombe au plus bas pour des sordides affaires de mœurs. C’est sans doute le  procès d’une humanité qui doit faire face à de multiples calamités, la guerre, la maladie, et la folie qui guette chaque citoyen dès lors qu’il s’affranchit des lois créées par la société pour garantir un ordre souverain, celui de l’état, celui du peuple, la démocratie puisque ne l’oublions pas Sophocle était  démocrate.

 Avec nos lanternes modernes, comment s’empêcher de penser qu’ŒDIPE après tout n’est pas coupable d’avoir tué son père et d’avoir couché avec sa mère.  Il ne savait pas. Là où le bât blesse c’est qu’il ait cherché à savoir et que du coup, il ait découvert la terrifiante vérité. Face à Créon qui représente l’ordre et le chœur, la vox populi qui réclame la tranquillité, Œdipe représente l’excès qu’il faut bannir. Faut-il conclure que Sophocle prêche pour le savoir en dépit des catastrophes que peuvent entrainer les déclarations de vérité. Pour un crime révélé au public, combien d’autres passés sous silence parce qu’il ne faut pas troubler l’ordre public dont la responsabilité incombe aux politiques, aux gouvernants.

 Sophocle confronte deux consciences, la politique et l’individuelle comme si l’homme se trouvait toujours au bord du précipice et qu’il ne contrôlait pas sa condition d’homme mortel, vulnérable, inconscient, qu’il était capable du meilleur et du pire.

 Il y a même une scène de western dans la tragédie d’ŒDIPE ROI, celle où l’on imagine Œdipe aveuglé par la  colère et le sentiment de sa force, en train de tuer le faible vieillard Laïos. Pour Œdipe, Laïos n’était qu’un misérable, un obstacle sur son chemin et ne prend une valeur humaine que lorsqu’il revêt la figure du père.

 Somme toute, Œdipe est un monstre, un criminel de guerre, et tout héros qu’il soit, également un pauvre type. Freud disait qu’il y avait de l’Œdipe chez tout homme.

A la recherche  de son identité, ŒDIPE part à la conquête de lui-même c’est-à-dire d’une conscience qui refuse de refouler l’horreur qu’il éprouve pour lui-même et ne trouve aucune excuse. Œdipe ne se suicide pas, il entend vivre avec la conscience de ses crimes.

 A vrai dire, depuis la nuit des temps, ŒDIPE vient hanter nos cauchemars. La mise en scène d’Antoine CAUBET se distingue pas sa sobriété. Il semblerait qu’il ait laissé toute liberté aux interprètes d’arriver sur scène avec leurs propres habits qui sont aussi ceux des spectateurs. Mais il  y a des spectateurs qui n’ont pas envie de s’identifier à l’ordinaire, au banal, parce qu’ils en soupent assez au métro, tous les jours, et qu’ils ont envie de rêver et de se défouler au théâtre.

 D’autres seront ravis de pouvoir raccorder leur présent à une histoire mythique qui fait déborder des vases qui ne désemplissent pas. En tant que comédien Antoine CAUBET  incarne superbement Créon sur scène, de sorte qu’il fait un peu de l’ombre aux autres interprètes plus modestes. Pierre BAUX est un Œdipe ténébreux, rigide, qui devient véritablement sympathique qu’à  la fin lorsqu’il tombe, broyé par la fatalité.

 Au demeurant, la mise en scène respectueuse du texte, laisse suinter l’humanité de SOPHOCLE comme à travers un suaire vivant et brillant qui brûle sur l’instant mais ne disparait pas.

 Paris, le 16 Novembre 2013                          Evelyne Trân