Un texte de Jacques Prévert Interprété par Guillaume Destrem Mis en scène par Olivier Clément Création lumière de Pierre Gille
En 1936, Jacques Prévert « pique une crise », une mémorable » sacrée » colère contre le plus représentatif des malentendants de l’époque : le Pape…
En 1936, le veilleur de nuit s’endort. La guerre fait rage en Espagne, Mussolini a envahi l’Ethiopie… Alors, le veilleur de nuit rêve. Il rêve qu’il va voir le Pape, dire tout ce qu’il a à dire à cet individu, aveugle aux malheurs du Monde… Un « sacré » inventaire … A la Prévert, bien sûr !
Mais que faisait donc le Pape Pie XI en 1936 ? Et Mussolini ?
Dans un pamphlet anticlérical féroce, Jacques PREVERT sort véritablement de ses gonds, oui le doux poète qui fait dialoguer le chat et l’oiseau blessé exprime sa rage et sa douleur alors qu’il voit avec la guerre civile en Espagne, la montée du nazisme et de l’antisémitisme, toutes ses valeurs de liberté, de paix et de justice bafouées. La résonance avec l’actualité avec frappante.
La crosse en l’air est un texte qui figure dans le recueil Paroles. Il ne semble pas être très connu, il se rattache à l’anticléricalisme de Prévert mais pas seulement. On peut dire qu’il s’agit d’un Prévert tout craché, chaviré qui n’aurait pour bouée de sauvetage que la poésie et le rêve …
Ainsi dans la Crosse en l’air, il met en scène, un évêque ivre, un chien, un veilleur de nuit, un Pape et Mussolini :
« Le veilleur de nuit…il veut crier, hurler, gueuler …mais ce n’est pas pour lui tout seul qu’il veut gueuler, c’est pour tous ses camarades du monde entier… de toutes les couleurs, de tous les pays. »
Guillaume DESTREM est génial ! Il réussit à exprimer toutes les facettes d’un texte bondissant, furieux mais aussi plein d’humour et drôle et poétique !
Le 24 Juin 2024
Evelyne Trân
Article également publié dans le Monde Libertaire.fr
N.B : Guillaume DESTREM était l’invité de l’émission DEUX SOUS DE SCENE en 2ème partie sur RADIO LIBERTAIRE 89.4 , le samedi 15 Juin 2024, en podcast sur le site de RADIO LIBERTAIRE.
Fin de partie, fin de vie. Mais pourquoi donc aller voir une pièce de Beckett ; celle de Fin de partie, par exemple qui met en scène des situations de l’existence déprimantes, voire cauchemardesques ? Et comment s’y reconnaître ?
Vous y voyez un couple de vieux enfoncés jusqu’au cou dans deux poubelles ; vous pouffez de rire avant de vous inquiéter : ne faut-il pas être un monstre pour se moquer ainsi de la vieillesse ?
Il n’empêche et vous le savez bien, la réalité est encore plus terrible que sa représentation. La réalité, telle quelle, est mortelle. C’est pourquoi les humains rebondissent toujours, ils parlent par-dessus ce qu’ils ont vu, entendu, subi. Ils recouvrent les faits, leurs propres ressentis indicibles par des paroles, des commentaires, des on-dit, qui ont pour effet de la noyer cette réalité en lui faisant des cornes.
Quant à la vie sur l’instant, elle nous fait signe. C’est un point de mire, une flamme, une étincelle, fallacieux ou pas. Qu’importe, l’illusion est souveraine au théâtre. Se laisser bercer par des illusions, n’est-ce pas qu’on y a droit au théâtre.
Les Personnages de Fin de partie font coïncider leurs battements de cœur avec le silence qu’ils criblent de mots auxquels ils se raccrochent.
Magiques les mots, sûrement puisqu’ils étanchent la peur du noir, du silence.
Magiques comme toutes ces ombres qui conversent entre les murs au théâtre.
Ci-dessous la chronique écrite le 7 mars 2023.
Après Cap au pire en 2017, la Dernière Bande en 2019 et l’Image en 2021, Jacques OSINSKI signe une nouvelle mise d’une pièce de Samuel BECKETT qui serait la préférée de l’auteur.
Le metteur en scène dans sa note d’intention parle de voyage avec Beckett dont il cite cette pensée tirée d’une lettre à Pamela Mitchell : « C’est étrange de se sentir à la fois fort et au bord du gouffre. C’est ce que j’éprouve et j’ignore laquelle de ces deux impressions est fausse : ni l’une ni l’autre probablement ».
Avant de s’engouffrer dans les multiples considérations que peuvent susciter cette pièce en raison de ses thèmes existentiels les plus criants : la solitude, la vieillesse, la mort, la misère, il est possible de considérer tout simplement cette pièce comme un objet théâtral ou bien un vaisseau théâtral destiné de préférence à d’excellents comédiens tels que Denis LAVANT et Frédéric LEIDGENS sans oublier Claudine DELVAUX et Peter BONKE.
Tout en respectant les desdicalies du texte, Jacques Osinski crée sur le plateau une atmosphère sans artifice où les personnages donnent l’impression de vivre dans un endroit familier et vivant avec des objets signifiants que ce soient les poubelles où sont engoncés jusqu’au cou deux vieillards, l’escabeau, le chien en peluche, le fauteuil à roulettes. Quant au drap qui recouvre en début de scène le paralysé, décrit comme vieux par Beckett, il rutile d’une blancheur qui contraste avec le gris sombre de la pièce à vivre.
Il s’agit donc bien de cela, pièce à vivre et quels en sont donc les occupants ? Hamm un individu paralysé et aveugle, ses parents en fin de vie et Clov son serviteur boiteux. Que font tous ces personnages, ils parlent … Parce qu’ils sont en situation de dépendance, ils sont obligés de se parler ou s’écouter parler, même pour ne rien dire ou quoi que ce soit qui fasse avancer. Une façon de combler le vide, l’absence de véritable communication avec des mots.
On parle souvent de vide ou de néant à propos des pièces de Beckett mais ce qui frappe pourtant c’est la présence « extraordinaire » des personnages. Je me souviens d’avoir assisté adolescente à une retransmission télévisée de Oh les beaux jours avec Madeleine RENAUD qui interprétait Winnie. Elle crevait l’écran tant elle donnait l’impression de vivre intensément ce qui lui arrivait sans dramatiser la situation tragique, voire effrayante qu’elle subissait.
Cette espèce de fascination, je crois l’avoir retrouvée avec les personnages de Fin de partie, une vision qui s’imprime étrangement dans l’espace comme s’il était encore possible d’entendre converser Hamm et Clov au-delà de la représentation.
Certes il s’agit de situations impossibles, désespérantes, il n’empêche qu’on peut rire et les personnages eux-mêmes se tournent en dérision. Quand le tragique finit par devenir comique. Trop, c’est trop ! Comment lui tordre le cou à ce quotidien « infâme » sinon en le faisant sortir de ses gonds, en se moquant de lui, en lui assignant juste sa place, en le désignant ou en se désignant soi-même. : Toi Hamm, toi Clov, toi le vieux, toi la chaise, toi l’escabeau !
Le fait de désigner opère le hors soi, permet la projection et d’une certaine façon libère. Il importe de convenir de la rotation de ce qui est perçu comme immuable, les instincts de mort et de vie, la jour et la nuit…
La représentation au théâtre opérera toujours ce hors soi, ce pourquoi elle est exigeante, elle requiert l’œil du public ou du metteur en scène, elle est signifiante pour les personnages dans un univers parallèle comme chez Pirandello.
La force des personnages est une révélation. Comment ? Prendre un paralysé aveugle, un boiteux, deux vieillards pour nous parler de l’existence, c’est scandaleux !
Spectateurs, spectatrices, n’ayez crainte, grâce à la mise en scène très inspirée de Jacques OSINSKI qui fait toute confiance à ses interprètes capables de faire retentir tout le poids d’une existence malheureuse avec un indéfinissable clin d’œil de malice, vous ne ressortirez pas tristes ou déprimés.
Tout se passe et c’est probablement une illusion comme si Beckett tel Clov grimpait sur un escabeau et regardant à travers une lunette, s’écriait : Cherchez l’humain !
Le 29 mai 2024
Evelyne Trân
Article également publié dans LE MONDE LIBERTAIRE.FR
Avec Anne Baquet (voix) , Claude Collet (piano), Amandine Dehant (contrebasse) , Anne Regnier ou Ariane Bacquet (Hautbois à cor anglais)
Production Le Renard
Partenaire Pianos Hanlet
Photos Michel Nguyen
Nous les avons connues et applaudies, Anne BAQUET, Claude COLLET, Amandine DEHANT et Anne REGNIER dans ABC D’AIRS leur premier opus, les voici qui récidivent dans un quatuor women show en hommage à l’imagination fertile de Bach. Maître absolu de la fugue, son œuvre comporte plus de 1000 compositions. Il a influencé et influence toujours un nombre considérable de compositeurs
Oui, c’est vraiment un concert pas comme les autres où l’immersion dans l’univers musical de Bach se veut prioritairement joyeuse et poétique.
Adieu les partitions et les chaises, sous l’œil avisé de Gérard RAUBER, les musiciennes donnent libre cours à leur fantaisie. Elles s’expriment cœur et corps à l’unisson, aussi mobiles que les notes de Bach qui se chevauchent, elles gambadent, allant jusqu’à danser sur le piano.
Et c’est un bonheur que d’écouter chanter Anne BAQUET Maplus courte chanson de François MOREL et le 1.2.3.4.5. de Marie-Paule BELLE et Isabelle MAYEREAU sur des airs de Bach, sans oublier les morceaux de bravoure, les solos des musiciennes.
Un véritable animal musical que cette contrebasse qui grogne et gémit sous les doigts d’Amandine DEHANT. Le hautbois, l’instrument d’Anne REGNIER ou Ariane BACQUET a des accents champêtres bien évidemment et la pianiste Claude COLLET fait montre d’une vivacité à toute épreuve.
Cat il faut souligner le caractère festif de ce spectacle où la badinerie, le canon sans fin de Bach et la chanson Just a time, standard de jazz, font jouir heureusement l’oreille.
Et cerise sur le gâteau, le public découvre un medley hors du commun, un feu d’artifice Come Bach où même Claude François fait irruption, de quoi écarquiller vos oreilles.
Après ce concert tout public (à partir de 7 ans) décidément insolite, croyez-moi vous pourrez siffloter ou chantonner gaiement sur des suites de Bach, celles-là mêmes qui ont bercé la voix d’Anne BAQUET !
Le 8 Mai 2024
Evelyne Trân
LE PROGRAMME
Bach Forever (Damien Nédonchelle, d’après le concerto en mi majeur de J.S. Bach) Just in time (Betty Comden, Adolph Green – Jule Styne, J.S Bach – arrgt: Leonard Bernstein) Badinerie (J.S. Bach) La petite fugue (Maxime Leforestier) Menuet 1 de la 3e suite pour violoncelle (J.S. Bach) Bacchanales (Saint-Saëns) Ma plus courte Chanson (François Morel – J.S. Bach, Damien Nédonchelle) Musette (Anna-Magdalena Bach) Contre, tout contre, Bach (Jean-Philippe Viret) 12345 (Isabelle Mayereau – Marie Paule Belle) Ça rame (Philippe Decamp – J.S. Bach, François Rauber) Adagio (J.S. Bach, Marcello) Eine Kanone (domaine public) Toccata en ré mineur (J.S. Bach) B-A-C-H (Arvo Part) Si j’avais un marteau (Hays Lee, Peter Seeger adapt : Buggy vline – J.S. Bach) Circus Waltz (Nino Rota) D’abord ton Bach (Bernard Joyet – J.S. Bach) Menuet 2 de la 3e suite pour violoncelle (J.S. Bach) Toccatina (Nicolaï Kapoustin) Piano Bartok (Philippe Decamp -Claude Collet) Zapping alphabétique (Arrangement Gabriel Phillipot).
N.B : Anne BAQUET et Gérard RAUBER étaient les invités de l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur Radio Libertaire 89.4. lors de l’émission du Samedi 30 Mars 2024 en podcast sur le site de Radio Libertaire.
Le 7 avril dernier a eu lieu la journée internationale de réflexion sur le génocide des Tutsies au Rwanda, il y a 30 ans en 1994.
Pour mémoire entre avril et juillet 1994, 800 000 à 1 000 000 Tutsies ont été massacrés par les extrémistes Tutus. L’élément déclencheur, l’assassinat du Président rwandais le 6 avril 1994, provoqua un déchainement de violence aveugle, alimenté depuis des décennies (les 1er massacres datant de 1959) contre l’ethnie Tutsie désignée comme race inférieure.
Les récits d’une dizaine de tueurs recueillis par Jean HATZFELD dans « Une saison de machettes » fait l’objet d’un spectacle en ce moment à l’Epée de Bois.
Comment faire un spectacle d’un évènement atroce, le massacre de Tutsies dans l’indifférence internationale, à fortiori lorsqu’il s’agit de donner la parole aux bourreaux ?
Le metteur en scène Dominique LURCEL semble avoir trouvé la bonne distance pour rendre audible l’horreur par la voix même de ceux qui y ont participé.
Exit le sensationnel. Comme le souligne le metteur en scène, il y a un décalage entre l’acte et le dire. Les auditeurs plus que spectateurs dans la belle salle en pierre de l’épée de Bois, s’ils ne peuvent se représenter la réalité des massacres par l’image, peuvent être choqués par la crudité des récits où l’émotion ne passe plus, laissant la place à une sorte de ligne blanche comme si les tueurs ligotés par l’énormité de leurs actes avaient déposé leur conscience et ne pouvaient se regarder en face.
Ce que l’on comprend, c’est que la plupart ont massacré des Tutsies qui étaient auparavant leurs voisins comme s’ils étaient des animaux sauvages, et pour leur défense, déclarent avoir été enrôlés et avoir obéi à des ordres.
Suffit-il d’appuyer sur un bouton (on pense au bouton d’une radio) pour enclencher un mouvement de masse d’une population contre une autre ? Suffit-il qu’un gouvernement décrète que les juifs doivent porter l’étoile jaune pour qu’en tant que citoyen l’on puisse s’éprouver complice par son silence de la Shoah ?
Il semble bien que les bourreaux étaient également victimes car ils ont été manipulés par des discours racistes si bien incrustés dans leurs cervelles que « les braves cultivateurs ou instituteurs » qu’il étaient se sont transformés en tueurs.
Lors d’un débat après la représentation du 27 avril 2024, l’historienne Annette BECKER a indiqué que les tueurs n’utilisaient pas que des machettes. Elles auraient été utilisées parce qu’elles coûtaient moins cher que les armes à feu. Les Africains ont été si souvent assimilés à des sauvages par les Blancs qu’il importe aussi de ne pas passer sous silence le fait que la machette renvoie à la primitivité supposée des rwandais. Dans ce cas, les nazis et les responsables du génocide arménien sont également primitifs.
Elle a précisé également que ce qui distingue le génocide d’une guerre c’est la volonté des belligérants de tuer d’abord les femmes pour éradiquer toute reproduction.
Deux comédiennes, deux comédiens, une contrebasse, un mur et quelques lumières s’exposent en public pour exprimer l’effroi face à la catastrophe d’un génocide.
Les victimes, les rescapés sont aussi là pour nous rappeler que cela n’arrive pas qu’aux autres. Impossible de les oublier quand la froideur des récits des tueurs vous glace le sang.
Le 2 mai 2024
Evelyne Trân
Article également publié dans LE MONDE LIBERTAIRE.FR
Bords de scène et rencontres Le vendredi 26 avril, Laurent Larcher (La Croix/ auteur de Rwanda, ils parlent et de Papa, qu’est-ce qu’on a fait au Rwanda ?) -14 h 30 (représentation scolaire).
Le samedi 27 avril, Annette Becker, historienne (les deux guerres mondiales, les violences de masse contre les civils, leurs mémoires et leurs oublis) – à l’issue de la représentation de 16 h 30.
Le dimanche 28 avril, Stéphane Audoin-Rouzeau, historien (Première guerre mondiale et génocide des Tutsi) – à l’issue de la représentation de 16 h 30.
Le jeudi 2 mai, Pierre Lépidi (Grand reporter/ Le Monde). Auteur de Murabeho – à l’issue de la représentation de 21h.
Le vendredi 10 mai, Jean-François Dupaquier, historien du génocide des Tutsi – à l’issue de la représentation de 21h.
Le samedi 11 mai, Maria Malagardis, journaliste (Libération), documentariste (Rwanda, vers l’apocalypse, actuellement sur F5) et romancière (Avant lanuit) – à l’issue de la représentation de 16 h 30.
Le Dimanche 12 mai, Catherine Coquio, universitaire et historienne, études sur les génocides – à l’issue de la représentation de 16 h 30.
Représentations scolaires Vendredi 26 avril à 14h30 Vendredi 03 mai à 14h30
Imaginez une fleur que vous n’osez pas toucher car vous craignez d’attenter à sa fraicheur. Observez son cœur que vous ne voulez pas non plus presser de crainte de l’écraser et soudain un fantasme vous envahit, vous vous souvenez d’une femme qui aurait toutes les qualités de cette fleur à la fois vaporeuse et délicate, fragile et violente, armée de sa seule beauté, exposée au vent et au soleil, qui consentirait dans un souffle unique de vous prendre à témoin, de vous parler d’un secret infini, qui va perdurer grâce à votre écoute et devenir une sorte de rêve tangible et obstinément présent, une histoire d’amour.
Elle est plus que délicate cette lettre qu’une femme adresse à un homme avant de mourir. C’est la confession d’une femme amoureuse à un homme qui ne l’a jamais aimée. Un amour impossible en somme qu’il faut entendre comme un mystère, ne pas chercher à le juger, seulement l’écouter s’exprimer.
Le public s’éprouve privilégié d’entendre cette femme nous raconter son histoire. Comment ne pas être reconnaissant envers la comédienne Betty PELISSOU puisque nous l’entendons exister sur scène cet amour, nous le partageons, nous nous y abandonnons sans honte. Nous nous y identifions, acceptant cruellement de nous découvrir pathétiques, pitoyables mais heureux avec une flamme dans le regard.
Nous entrons dans un rêve qui prend toute sa force au théâtre car il est palpable, l’auteur Stefan ZWEIG, le metteur en scène William MESGUICH et naturellement Betty PELISSOU se sont donné la main pour orchestrer cette rêverie amoureuse que ne renieraient ni Baudelaire, ni Verlaine ni les âmes sensibles.
Le 30 Avril 2024
Evelyne Trân
Article également publié sur le MONDE LIBERTAIRE.FR :
N.B : Betty PELISSOU était l’invitée de l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur Radio Libertaire 89.4 le 20 Avril 2024, en podcast sur le site de Radio Libertaire.
Avec Denis Lavant, Maria Machado, Samuel Mercer & Nèle Lavant
Scénographie Christoph Rasche
Visuels & Costumes Maya Mercer
Lumières Daniel Sestak
Musique René Nuss
Dramaturgie Charlotte Escamez / Florian Hirsch
Ingénieur son Guillaume Tiger Montage vidéo Jean Ridereau
Assistante mise en scène Eugénie Divry
Je fais partie de ceux ou celles qui attendent du théâtre une sorte d’électrochoc. Mais cela se passe très rarement, peut-être heureusement d’ailleurs.
Ah cette envie d’être transportée dans un ailleurs qui ne soit pas aseptisé comme celui des publicités ou des échanges sur les réseaux sociaux !
Non, la pièce Les crabes que j’ai vue à Avignon en 2023 n’a pas été un électrochoc. Mais je m’en souviens parce qu’elle m’a dérangée comme une sorte de cauchemar que je n’aurai pas osé décliner moi-même. Car la langue de Dubillard est méchante. Elle parle du mal qui se cramponne à l’humain et de sa bêtise également.
Au secours ! criera une partie du public. Heureusement les personnages « affreux » sont interprétés par des artistes fort sympathiques. C’est du théâtre, zut, à ne pas confondre avec la réalité à moins que cette dernière soit pire hélas.
Voici donc ci-dessous ce que j’avais écrit après la création du spectacle à Avignon :
La pièce Les Crabes de Roland DUBILLARD date de 1971 et vient de faire l’objet d’une création au Théâtre du Chêne noir au festival off d’Avignon pour célébrer le centenaire de la naissance de l’auteur.
On pourrait parler d’une parodie de l’existence ou de la condition humaine. Que l’on aime ou pas les crabes au propre ou au figuré, il est difficile de ne pas être impressionné par l’inquiétante atmosphère qui règne dans cette pièce dont tous les protagonistes sont roulés dans la farine langagière de l’auteur dont voici quelques perles :
« Une bouche avec un peu de bonne volonté pourrait se manger toute seule »
« Qu’est-ce que la gorge d’un rossignol, un peu de soudure et silence ! »
« Il trainait les moustiques dans son regard comme une grande tour Eiffel inutile. »
Le synopsis plutôt simple oppose un jeune couple paumé à un vieux couple excentrique dans une villa de bord de mer appelée Le Crabe, Il semblerait que tout fuit dans cette résidence : la baignoire, les crabes et la raison. Les jeunes mangent à longueur de journée ces fameux crabes et le plombier est attendu comme le messie.
Dubillard parle de cauchemar comique. On assiste à un joyeux maelstrom d’idées mal digérées : mal de mer, mal de crabes. Il y a de la défonce dans l’air, celle de la verve « apocalyptique » de Dubillard qui tourne en dérision les tentatives infructueuses des pauvres humains de claquer la porte à la mort. Et que penser de l’affreux jojo, un abruti de première classe qui mitraille sa propre épouse ? L’homme vidé de sa substance donc de son esprit tuerait simplement par réflexe ?
Mais pourquoi donc faire entrer une mitraillette dans une pièce de théâtre ? Parce que cela fait partie hélas des accessoires de l’inventaire humanoïde.
Dubillard en cuisinier théâtral offre au public une soupe fumante de crabes qui brûle la langue.
Les interprètes de cette symphonie cauchemardesque sont excellents : Samuel MERCER en jeune homme qui ne se réveillera jamais du cauchemar, Denis LAVANT qui y baigne comme un poisson dans l’eau, Marie MACHADO en matrone un brin mélancolique et Nèle LAVANT avec sa fraicheur et sa jolie voix haut perchée.
La mise en scène fort bien lestée de Frank HOFFMANN électrise l’ambiance à souhait.
Voilà du théâtre pour rire méchamment de soi-même ou des autres. Ensuite, n’allez pas vous jeter sur une assiette de crabes !
Encore une nouvelle mise en scène des Chaises. Je connais un artiste qui peint avec amour la chaise. Pour l’œil et même pour l’esprit, c’est reposant une chaise « vide ». L’imagination s’en empare et elle acquiert une individualité propre, sans doute grâce au regard du peintre amoureux.
A propos de sa pièce Les Chaises Eugène IONESCO n’a-t-il point dit qu’elles étaient les personnages principaux ? Dans la mise en scène de Thierry HARCOURT, elles ne sont que deux avec deux petits escabeaux.
Un vieux et une vieille qui forment un couple depuis 75 ans suffisent à accaparer la scène. Ils parlent pour occuper le temps ; ils donnent l’impression d’être isolés dans leur bulle. Ont-ils peur du vide, du silence ?
Ils se donnent en spectacle, un peu comme des enfants, ils jouent aux maîtres d’hôtes qui accueillent une foule d’invités.es et leur tiennent la conversation. Eh bien sûr au fur et à mesure, ils apportent des chaises (invisibles). C’est un incroyable ballet avec le vide qui finit par lui donner consistance. Toute cette peine qu’ils se donnent pour de vrai a quelque chose de vraiment touchant. Ces deux vieux sont capables de s’inventer un monde indestructible parce qu’il ne fait partie que de leur imagination. Cela agit comme un défi vis à vis de la mort, de la réalité.
Même si Ionesco parait dénoncer l’inanité de la logorrhée humaine, ses personnages dialoguant avec des invités qui n’existent pas, les interprètes Frédérique TIRMONT et Bernard CROMBEY semblent s’être concertés pour prouver le contraire. Ils témoignent d’une belle vitalité, le néant n’a qu’à aller se rhabiller !
Le 25 mars 2024
Evelyne Trân
.N.B : Le spectacle a eu lieu du 10 janvier au 10 mars 2024 au Théâtre LE LUCERNAIRE à PARIS
Article également publié dans LE MONDE LIBERTAIRE.FR
Prodigieux chef d’oeuvre de Victor Hugo, ce seul en scène est le récit éblouissant d’un homme poussé au-delà de ses limites. Gilliatt, personnage étrange et isolé, aime en secret une jeune fille à qui il n’a jamais osé parler, et cet amour semble impossible. Un navire fait naufrage. Son propriétaire promet la main de la jeune fille à qui sauvera le bateau. Gilliatt se précipite alors en pleine mer, où la tempête fait rage, pour tenter de secourir l’épave… C’est le début d’une aventure aux périls les plus extrêmes. Véritable performance d’acteur, ce spectacle est une plongée vertigineuse au coeur de la nature humaine et des mystères du monde.
« Ils disaient personne n’ira, c’est impossible… Alors j’y suis allé. »
Suivant la formule consacrée, on ne ressort pas indemne d’un tel spectacle. Sans doute faut-il un certain courage et du temps pour s’embarquer dans la lecture des Travailleurs de la mer de Victor Hugo. Grâce à l’adaptation de ce roman foisonnant par Clémentine NIEWDANSKI pour un seul en scène interprété par un comédien si habité par son personnage que ses sueurs, ses agitations, ses douleurs passent la rampe au point que le public du premier rang peut craindre d’être éclaboussé par la tempête et transpire à son tour !
Pour se confronter au lyrisme de Victor Hugo, il faut assurément un artiste de la trempe d’Elia BIRMAN. Oui, il est possible d’être happé par la langue de Hugo qui permet de rendre compte au public de quelque chose d’inouï, une sorte de fusion entre l’homme et la nature qui fait que dans l’incommensurable, une quête de pureté ou d’absolu, c’est la beauté du geste qui l’emporte et dans le cas de Gilliatt son amour pour la belle Déruchette.
Et l’image qu’apportent les mots de Hugo dans la bouche d’Elia BIRMAN ne peut que nous éblouir !
Le 16 Mars 2024
Evelyne Trân
N.B : Le spectacle s’achève le 17 mars 2024 mais étant donné son succès et sa qualité devrait certainement faire l’objet d’une reprise et/ou d’une tournée
De et avec Léonore Chaix, mise en scène Anne le Guernec
La Femme à qui rien n’arrive, un polar métaphysique déjanté destiné à nous faire dresser les cheveux sur la tête.
Elle n’a qu’un objectif : accomplir ses tâches quotidiennes incompressibles au rythme robotique dicté par la « Machine ». Prise au piège d’une publicité virtuelle, la Femme à qui rien n’arrive va être confrontée à ce qu’elle redoute le plus : qu’une chose lui arrive. Elle va basculer dans un monde de plus en plus délirant.
Ça y est, nous y sommes à l’ère de l’intelligence artificielle, chatgpt et ses rejetons, la Femme à qui rien n’arrive engluée jusqu’au cou de sa machine à laver en connait un rayon.
Dur, dur de ne pouvoir communiquer qu’avec un robot informatique suffisamment sot pour vous faire douter de votre humanité. Dans une seule en scène réjouissante, Eléonore CHAIX raconte la galère d’une pauvre dame qui commande sa ration de pommes de terre sur internet.
Evidemment cela ne se passe pas comme elle voudrait et le public assiste au naufrage de cet individu dévoré, deus ex machina, impitoyablement par une voix d’outre-tombe familière des consignes abracadabrantes.
Si cela n’était pas comique, ce serait désespérant. L’individu solitaire livré aux bonnes intentions, cela va de soi, d’un interlocuteur informatique serait-il condamné au suicide ? Exagéré-je vraiment ? Faut-il regretter le bon vieux temps où vos patates étaient livrées à dos d’âne ?
La femme à qui rien n’arrive, réglée sur ses tâches ménagères incompressibles, va-t-elle devenir folle ?
Pour le savoir, rendez-vous au spectacle d’Eléonore CHAIX qui d’une voix très assurée avec tout juste une pointe d’ironie ou de malice nous raconte son histoire. En fait, ça n’existe pas une femme à qui rien n’arrive !
Le 16 Mars 2024
Evelyne Trân
L’article a également été publié dans LE MONDE LIBERTAIRE.FR
À la demande de Marcus, metteur en scène et directeur de théâtre, une troupe de comédiens se réunit pour la première fois depuis la perte de leur amie la plus chère. Cette tragédie a fait voler en éclats leur famille artistique. La révélation imminente de Marcus pourrait définitivement rompre leur amitié. Confrontés à une situation qui nous dépasse, comment faire face au surgissement de la violence qui ébranle nos certitudes?
Elle est terrible la pièce de Charif GUATTAS, Marcus et les siens. Ce titre qui laisse imaginer une histoire d’amitié n’annonce pas l’évènement tragique qui va la bouleverser . Marcus c’est le chef de troupe, un directeur de théâtre qui convoque ses membres après 2 ans de silence. On devine qu’il a été cruellement touché par l’assassinat de sa compagne Mathilde, une cinéaste engagée par un terroriste. Une grande partie de la pièce qui dure 1 H 45 permet de faire connaissance avec les comédiens.nes qui ont été également frappés par la mort de Mathilde, leur amie. Les caractères de chacun.ne sont suffisamment prononcés pour animer des discussions entre eux parfois violemment jusqu’à en venir aux mains. Cependant leur questionnement concerne surtout Marcus dont ils ne saisissent par les intentions. C’est alors que Marcus qui apparait très perturbé leur apprend qu’il a séquestré le terroriste qui se trouve dans les lieux mêmes du théâtre…
L’auteur instaure un suspense tout le long de pièce avant le dénouement brutal. Il a choisi des artistes de sa propre compagnie, excellents interprètes, pour endosser les personnages dont les réactions sont finement exposées de façon à les rendre attachants et à mesurer la force de leur amitié en dépit de leurs différences. A contrario, le terroriste qu’on ne verra pas est fantasmé au point de n’être que la bête à abattre. Ce terroriste n’est certainement plus un humain, il a commis un acte abominable qui l’exclut du genre humain.
Ce sentiment semble partagé par l’ensemble de la troupe mais l’auteur n’entend pas porter de jugement moral. Il s’agit plutôt d’essayer de comprendre comment la violence, la haine, l’esprit de vengeance font irruption chez des individus au point de les pousser au meurtre.
Il suffit de voir l’une des protagonistes de la pièce resurgir du fond da la salle de théâtre les mains et le visage barbouillés de sang pour éprouver l’horreur du crime.
Nous ne sommes pas chez Macbeth de Shakespeare car il ne s’agit pas d’un acte isolé mais d’un acte qui s’assume collectivement. Le terroriste en question est devenu une prise de guerre.
La pièce interpelle et suscite des réflexions au cœur de l’actualité.
Jusqu’où peut-on aller au nom du collectif ? Faut-il parler de « bête » d’instinct primaire chez l’humain qui le pousserait à la guerre, au crime ? Le fait est qu’il y a une culture de la guerre et de la haine depuis l’antiquité et au-delà. Ne parle-t-on pas de héros de guerre ? Si c’est la bête qui s’exprime, faut-il qu’elle devienne l’alibi de crimes annoncés parce qu’ils ont été de tout temps valorisés ?
La question est ouverte bien entendu. Œil pour œil, dent pour dent, quand donc la loi du talion passera-t-elle à la trappe ?
Le 8 mars 2024
Evelyne Trân
N.B : Le texte de la pièce est publié à l’Avant-scène Théâtre du 15 Mars 2022 N°1520
L’article a également été publié dans le LE MONDE LIBERTAIRE.FR