Il y a des poèmes, des chansons, des airs, des refrains qui ne vous quittent pas. Enfin, on croit les avoir oubliés mais ils se rappellent à vous de façon inopinée parfois, sans crier gare. Alors vous avez la tentation de vous retourner et soudain le souvenir de la personne qui les a chantés vous revient et vous souriez d’émotion, chic, pensez-vous, la voilà ma madeleine de Proust !
Les textes qu’elle interprète sur scène, c’est évident Myriam BOYER les connait par cœur, non pas comme une table de multiplication, non par cœur parce qu’ils sont enracinés en elle et on a même l’impression qu’ils étaient présents à tous les étages de sa vie d’artiste.
Il ne s’agit pas d’un récital, ni d’une lecture. Les textes qu’elle avait envie de dire et non de chanter, se sont présentés à elle spontanément et c’est toute une famille de poètes qui se sont donné rendez-vous chez Myriam pour le plaisir de se côtoyer et surtout de s’écouter sans décliner son identité, en se tenant la main comme dans une ronde. C’est au public de deviner quel auteur se cache derrière tel texte. Mais voilà les histoires s’enchainent si bien qu’on ne sait plus où est la fin ou le début d’un souvenir. Cocteau, Trenet, Queneau ? Au fond peu importe, les textes sont là pour être entendus, ils transitent par la voix de Myriam qui leur offre le gite et le couvert. Et elle l’annonce pour se faire plaisir aussi en s’exprimant car les mots d’un tel ou d’une telle poète deviennent les siens à chaque représentation.
La vérité c’est que l’on se souvient plus des interprètes des chansons que de leurs auteurs. Myriam BOYER nous convainc que les textes peuvent vivre indépendamment des personnes qui les ont rendus célèbres. C’est cette vie des textes à l’intérieur d’elle-même dont elle témoigne dans ce spectacle avec passion.
Vous l’aurez compris, le spectacle de Myriam BOYER est très personnel, intense, réjouissant ! C’est un baume au cœur pour les amoureux de la poésie !
Article mis à jour le 2 Juillet 2024
Evelyne Trân
N.B : Myriam BOYER était l’invitée de l’émission Deux sous de scène sur RADIO LIBERTAIRE 89.4, le samedi 23 Décembre 2023 en podcast sur le site de Radio Libertaire. Ci-dessous extrait de l’entretien.
Article également publié dans le MONDE LIBERTAIRE.FR
La pièce Zola l’infréquentable met en scène le face à face particulièrement virulent entre deux hommes Emile ZOLA, le romancier humaniste et Léon DAUDET, journaliste, pamphlétaire nationaliste et antisémite en pleine affaire DREYFUS (1894-1906).
La violence de leur confrontation rappelle, hélas, certains débats qui ont eu lieu pendant les présidentielle sauf qu’elle se déroule dans le cabinet de travail de chacun des protagonistes.
Photo Fabienne RAPPENEAU
Très instructif sur le fond et la forme du climat antisémitique qui régnait en France, le texte de Didier CARON se coule brillamment dans le style châtié et littéraire qu’arborent dans la pièce Zola et Daudet.
Les deux hommes parlent comme ils écrivent. Impossible d’oublier qu’ils sont écrivains et qu’ils manient la langue avec virtuosité. Il s’agit d’un duel oratoire où chaque phrase doit faire mouche et blesser l’adversaire.
Didier CARON cite d’ailleurs à plusieurs reprises des extraits d’articles de Zola et de Léon Daudet à ne pas confondre avec le cher ami de Zola, Alphonse.
C’est la lecture d’un article ignoble de Daudet qui décrit la destitution de Dreyfus qui déclenche la colère de Zola. Ce sera ensuite un autre article de Daudet qui applaudit l’acquittement du commandant Esterhazy – le véritable coupable à l’origine de l’affaire Dreyfus – qui précède la lecture du « J’accuse » de Zola dans l’Aurore le 13 Janvier 1898, article qui sera suivi d’une pétition d’intellectuels dreyfusards le 20 janvier 1898.
A la violence venimeuse de Daudet qui en somme traite Zola de « sale étranger » en raison de son origine italienne, Zola oppose sa foi humaniste. A la question de Daudet « Qui êtes-vous Zola finalement ? » ce dernier répond : « un moment de la conscience humaine ».
Les comédiens Pierre AZÉMA et Bruno PAVIOT jouent de façon magistrale. Ils ne s’expriment pas qu’en beaux parleurs, ils incarnent des hommes de chair qui lâchent en quelque sorte leurs tripes avec rage et passion.
Comment oublier que la haine déversée par un antisémite tel que Léon Daudet a eu pour conséquence la shoah.
Un grand moment de théâtre qui donne toute sa dimension à Zola l’infréquentable et agit comme une piqûre de rappel sur les dangers de la rhétorique lorsqu’elle s’appuie sur tous les ressorts de la haine la plus primaire.
Article mis à jour le 2 Juillet 2024
Evelyne Trân
N. B : Article initialement publié dans LE MONDE LIBERTAIRE .FR
Hamma MELIANI était l’invité de l’émission Deux Sous de Scène sur RADIO LIBERTAIRE.89.4, le samedi 29 Juin 2024 en podcast sur le site de Radio libertaire. 89.4.
Margot Desforges : le Petite Fille (en alt.) Manon Dujardin : La Petite Fille (en alt.)
Cléophée Petiot: la Petite Fille (en alt.)
Eprouver comme un pincement au coeur à l’issue d’une représentation de Six personnages en quête d’auteur de PIRANDELLO, cela réveille une spectatrice souvent passive qui s’estime interpellée extraordinairement.
Le public se retrouve face à face comme dans un miroir en raison d’un dispositif bi-frontal. Il n’y a pas de décor donc pas de mur et de rideau mais les acteurs.trices et les personnages n’en ont cure. Donc le public est là pour assister à une répétition difficile d’une pièce de Pirandello avec un metteur en scène mal embouché, un régisseur, une assistante et les interprètes. C’est alors que surgissent de façon intempestive, les membres d’une famille qui demandent au metteur en scène de monter leur drame familial. Ce dernier après avoir refusé, finit par accepter et son équipe est chargée de jouer l’histoire de cette famille. A noter que les membres se sont présentés comme des personnages et non des personnes réelles. Lesdits personnages décus par le jeu des interprètes décident d’incarner eux mêmes leurs propres rôles. Mais c’est trop sans doute car la pièce se termine par une débandade générale.
Lors de sa première, le 9 mai 1921, la pièce a fait scandale puis s’en est suivi le succès qui a rendu célèbre Pirandello.
Pirandello, grand travestisseur de la réalité prétend avoir tiré de son imagination ces personnages en quête d’auteur (la préface de la pièce est incroyable). Or voilà des personnages dont les drames révèlent des comportements particulèrement immoraux : le père couche avec sa belle fille prostituée, il a abandonné femme et enfants etc. (On pense à Dostoievski) . Voilà donc des tourments, des conflits familiaux qui veulent s’exprimer au grand jour, mais sont censurés par la bourgeoisie. Ces personnages n’en peuvent plus en somme d’être effacés et ils le crient à la face des comédiens.nes incapables selon eux d’interpréter leur drame.
S’il s’agit d’individus condamnés à être des personnages c’est parce qu’il serait impossible, voire insoutenable de se les représenter autrement d’où la nécessité de les exprimer par le biais de l’art ou de l’illusion.
Il faudrait donc accepter l’idée de personnages dans lesquels peuvent se transférer les émotions et souvenirs les plus pénibles.
Pirandello en a conscience, il y a une différence entre la réalité et la fiction, entre un personnage et une personne réelle, mais la perception parfois se brouille . C’est ce conflit qu’il met en scène, non sans humour, dans Six personnages en quêted’auteur. Pirandello donne le sentiment de jouer avec le feu avec cette épée de Damoclès, la folie qui guette et qui le menace au premier plan (elle fait partie de son expérience intime puisque son épouse a dû être internée).
En résumé, il y a véritablement des personnages tels ceux de la rue, anonymes en quête d’auteur qui ne seront jamais représentés. Ce qui crève les yeux dans la réalité est-il représentable ? Les témoins se sentent impuissants. Les artistes, le metteur en scène et l’auteur n’ont plus les beaux rôles, ils sont en passe d’être détrônés de la scène par des personnages qui font irruption sans crier gare.
Les comédiens.nes sont garants du spectacle mais leurs prestations s’avèrent peu convaincantes face aux revendications de personnages qui d’après Pirandello sortent tout droit de son imagination mais au fond doivent bien à voir quelque chose avec la réalité car les psychodrames familiaux dont ils sont porteurs dépassent justement notre imagination. Remise en question des comédien.nes, du metteur en scène, de l’auteur mais aussi du public. Que vient-il chercher au théâtre ? Les personnages joueraient-ils le rôle de leur inconscient ?
La mise en scène de Marina HANDS est particulièrement sensible, on y croit à ces personnages totalement possédés, les interprétations de Thierry HANCISSE (le Père) et Adeline d’HERMY (la belle-fille) sont saisissantes.
Dans cette pièce, la comédie et le drame se côtoient et la metteure en scène avec une équipe de comédiens.nes formidable, opère la balance si subtilement que l’on finit par songer que cette pièce est un rêve éveillé où se rejoignent pêle-mêle aussi bien les gens de théâtre que les personnages, l’auteur et le public qui ne mettraient pied à terre que sur scène.
Le 1er Juillet 2024
Evelyne Trân
N.B : Article également publié dans le Monde Libertaire.fr :
Adaptation de Michel Monnereau Création lumière : William Mesguich Création sonore : Matthieu Rolin Costume : Sonia Bosc
Production : François Nouel
Avez-vous lu DURAS ? Le spectacle La vie matérielle conçu par Michel MONNEREAU qui a fait un travail remarquable d’adaptation du recueil éponyme des entretiens de Marguerite Duras avec le journaliste Jérôme BEAUJOUR, paru en 1987, projette d’emblée les spectateurs dans une sorte de montagne Duras non point inaccessible mais intrigante, qui plante le décor, celui d’une solitude ivre.
C’est une femme assurée de son prestige qui s’exprime, elle a intériorisé sa notoriété, sorte de pied de nez à une petite fille qu’on imagine timide, ébahie devant sa mère « ogresse » guerrière impénitente qui s’est battue contre vents et marées pour survire avec ses 3 enfants (cf. (Un Barrage contre le Pacifique) cette mère qu’elle dit folle.
Elle est un personnage. Il n’y a pas de limites pour un personnage sauf, allez savoir, lorsque la bougie vacille sous l’influence de l‘alcool. Se serait-elle reconnue si elle s’était rencontrée par hasard ? Dans ces entretiens, elle donne toujours l’impression de se projeter dans quelque chose qui la dépasse. Et c’est ce sentiment de dépassement qui confine à l’émerveillement qui la rend terriblement touchante.
Est-il encore possible de se rappeler la parfaite petite fille inconnue, étrangère parmi les indigènes serviteurs de sa mère lorsqu’on s’appelle Duras. Parce qu’elle s’appelle Duras, des inconnus la recherchent, s’approchent d’elle et elle reconnait parmi eux Yann ANDREA.
Peut-on juger un personnage ? Nenni. Duras personnage, actrice se donne à ceux qui lui tendent la perche. Elle se donne à elle-même aussi avec une sorte d’espièglerie. C’est un jeu ; on la croirait à la marelle en train de lancer des cailloux ou des galets pour jeter un sort aux cases de souvenirs. Elle a le geste sûr ce qui lui permet ensuite de céder à l’exaltation.
Bizarrement, il semble qu’il ne soit pas nécessaire d’avoir lu Duras ou vu un de ses films pour l’entendre dans ce spectacle. Duras interprétée par Catherine ARTIGALA fait penser à une héroïne de tragédie, elle est une ogresse comme sa mère qui s’assume comme telle. N’a-t-elle point accouché au réel, au théâtre, au cinéma de tant de personnages dont elle a souligné la détresse, la folie. Quant à l’Amour toujours avec un grand A, c’est le point culminant d’une rêverie, celle de la musique d’India song.
Oui alors, il faut peut-être avoir lu Duras pour la comprendre.
William MESGUICH certainement imprégné par cet univers accueille Marguerite Duras avec une mise en scène discrète et chaleureuse.
Catherine ARTIGALA ressemble physiquement à Duras sexagénaire mais c’est surtout sa présence qui impressionne. Elle incarne justement une écrivaine pour laquelle « Le dire » importe plus que la véracité des faits. Comme si sans passion, il n’y a pas d’évocation possible. La parole travestit la réalité. Duras est bien plus romancière que journaliste. Elle ne tricote pas, elle orchestre.
Bête de scène, magnifique croqueuse de mots, croqueuse de vie, Catherine ARTIGALA livre les souvenirs de Duras, bec et ongles tendus pour en découdre avec le rideau sale de la réalité, pour chasser les nuages, retrouver devant elle et chez l’autre le bonheur d’exister.
Article mis à jour le 25 Juin 2024
Evelyne Trân
N.B : Article initialement publié sur le Monde Libertaire en ligne
Rendez vous au festival d’Avignon 2024 pour ces forêts de Sibérie où vous serez accueillis.es par un guide fort sympathique, William Mesguich qui prête sa fougue et sa chaleur à l’écriture de Sylvain Tesson.
Bien entendu nous savons que Sylvain Tesson est célèbre, décoré de plusieurs prix. Mais en entrant dans le théâtre, nous oublions sa renommée, nous avons juste envie de nous laisser emporter et pénétrer pat l’histoire d’un homme qui a choisi les mots comme rempart à la libéralité de nos émotions, à cet aléatoire, ce rien confus qui parfois nous trouble. Le narrateur raconte sa curieuse confrontation avec la solitude et une nature difficile, voire hostile ; il fait affreusement froid là-bas en Sibérie, non sans se départir d’un certain humour il déclare « Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure ».
Donc rassurez-vous, Sylvain Tesson ne se prend pas pour Thérèse d’Avila mais nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il prête de l’esprit aux montagnes, à la banquise, au soleil et plus largement à la nature d’une présence d’autant plus prégnante que l’homme qui l’éprouve a pour partenaire cette étrange maîtresse, la solitude.
Pourquoi donc raconter cette aventure qui a duré six mois, pour avoir suffisamment de matière pour écrire un livre ? Nous pensons que Sylvain Tesson poète dans l’âme, a écrit ce livre pour fixer une véritable histoire d’amour avec un paysage, une nature foisonnante de mystère devenue sa compagne.
William Mesguich tour à tour émouvant, drôle, lyrique, laisse fuser toute cette sensualité propre aux mots qui fondent dans la bouche et suggèrent toutes sortes de sensations qui vont bien au-delà de la pensée. Car il faut quelque peu la faire exploser cette intériorité de la pensée qui épouse l’austère nature et se rêver animal homme pour faire battre son cœur !
Scénographie : Naïsiwon El Aniou & Claire Thevenin
Costumes : Laetitia Chauveau & Alice Herbreteau
Elle est sur le fil, la voix ballotée dans le rayon d’une toile d’araignée filante suspendue aux parapets de l’infortune et des succès.
Mais pour voir poindre son petit cœur d’hirondelle, il fallait sûrement lever les yeux tant sa voix très subtile laisse transparaitre l’émotion d’un être qui, l’espace d’une chanson, jugulait tous ses doutes et ses aspirations dans un souffle, dans un rêve ; sa vision intérieure toujours dominée par les charbons ardents de la musique alors même que son corps lui refusait la plénitude.
L’auteure interprète de Sunny side sait restituer cette voix intérieure, jeune, pour une confession naturelle, capable de sonder ses jardins voilés par la violence de son environnement, et des épreuves assourdissantes : la prison à 15 ans pour prostitution, la misère, l’esclavage, la drogue.
Pas évident d’exister et de faire entendre sa propre clarté lorsqu’on a pour horizon le nuage sombre du racisme, particulièrement oppressant, qui régnait aux Etats Unis au début des années 1900.
La voix de Billie Holiday était digne de passer à travers ce nuage. Baudelaire ne disait-il pas « Tu m’as donné la boue et j’en ai fait de l’or ». Billie Holiday avait cet or à fleur de peau qui renvoyait de la lumière chaque fois qu’elle chantait.
C’est une voix capable de poursuivre, dans les moindres recoins, l’âme des musiciens de jazz et de blues, de celles qui savent passer entre les notes, qui ne trichent pas et qui ont même dans leurs altérations cette sorte de supplément enchanté, une voix toute en nuances.
Sur la scène devenue presque un jardin de récréation, l’interprète de Billie Holiday dénoue son corps de façon très imaginative, exprimant à la fois sa lutte, ses vulnérabilités, ses audaces.
Naïsiwon El Aniou signe une sensible évocation de Billie HOLIDAY, intimiste qui fait chatoyer la personnalité de Billie HOLIDAY qui dit-on avait l’âme d’un enfant, capable de s’éblouir et de s’émerveiller. Elle raconte sa vie comme il pleut sur la ville ou qu’il fait soleil. Les extraits de ses chansons qui soudain nous font fermer les yeux, sont bien choisis tout juste sur la crête des rêves de Billie HOLIDAY.
Article mis à jour le 10 juin 2024
Evelyne Trân
N.B : Article également publié dans LE MONDE LIBERTAIRE.FR :
Il est possible de se déplacer de l’univers de Beckett à celui de la tragédie grecque. C’est le tour de force de cette pièce « Les cendres sur les mains » de Laurent GAUDE qui met en scène à la fois des personnages rappelant ceux de la pièce « En attendant Godot » de Beckett et une femme qui cumule la charge dramatique d’une Antigone ou d’une Cassandre pour exprimer l’horreur et l’absurdité de la guerre.
La pièce est bâtie sur deux oppositions de comportements, d’attitudes, de réactions par rapport à la mort et à la guerre.
D’une part une femme (le personnage aurait été inspiré du témoignage d’une réfugiée du Kosovo) à qui il incombe de faire parler la mort et les morts, d’autre part deux fossoyeurs qui n’ont pour d’autre mission que celle de faire disparaitre les cadavres comme les éboueurs enfouissent nos déchets sans états d’âme.
La mort et la guerre ne font qu’une dans l’esprit de la femme – venue de nulle part sinon de la mort, elle faisait partie d’un monceau de cadavres mais elle s’est réveillée comme le phénix renait de ses cendres – qui donne l’impression de s’adresser à une entité obscure qui vient de la plonger dans la désolation. Des réminiscences de tragédies d’Eschyle ou Sophocle nous reviennent en sursaut à travers les incantations, les lamentations de cette femme qui se dresse au milieu des morts.
Les fossoyeurs quant à eux n’ont également pour champ de vision qu’une hécatombe. Ils sont payés pour déblayer. C’est le salaire de la mort, de la guerre. S’ils font penser aux héros de Beckett, leur Godot n’a rien de spirituel et eux-mêmes sont dépourvus d’imagination, ils ne sont pas des clodos bohèmes, juste des employés abêtis par leur travail harassant et mortifère. Leur patron n’a pas de chair, il ne se manifeste que par quelques ordres élémentaires, pragmatiques. Comment auraient-ils le temps de rêver ?
Deux formes de langage s’opposent. Il y a celui familier et pauvre des employés d’une part et de l’autre celui lyrique et poétique de la femme qui telle Antigone n’a de cesse d’honorer les morts en les touchant, en les caressant ou en les embrassant.
L’opposition très marquée entre les fossoyeurs et la femme ennemie s’avère très efficace mais quelque peu manichéenne.
Le spectacle bénéficie d’une excellente distribution. L’interprétation quasi truculente des deux comédiens Arnaud Carbonnier, Olivier Hamel est très attrayante et celle dramatique de Prisca Lona, impressionnante. La mise en scène d’Alexandre Tchobanoff souffle le chaud et le froid avec une belle maitrise.
La pièce constitue une violente charge contre la bêtise humaine incarnée par ces deux fossoyeurs pitoyables et misérables, des morts-vivants qui ne peuvent se dépêtrer de la mort. Alors comment, pourquoi les humains continuent-ils à se tuer les uns les autres au mépris de la vie magicienne ? C’est la question qui nous assaille à l’issue de la représentation comme un poing levé contre la dictature de la guerre.
LA NOMAD HOUSE est un projet cofinancé par Europe Créative, une initiative de la Compagnie des Nouveaux disparus en Belgique, portée par un consortium de 5 pays européens ainsi que la Tunisie, avec l’Artistique Théâtre comme partenaire français. C’est un processus de création artistique et de recherche scientifique autour des questions des migrations. Il vise à promouvoir un dialogue interculturel et social à travers l’art et la culture, tout en abordant les questions complexes liées aux migrations.
Après la Belgique, l’Allemagne, la Grèce, l’Italie, et la Tunisie, la Nomad House s’installera à Paris, du 5 au 9 Juillet 2024, à la Cartoucherie 75012 PARIS. La Nomad House prend la forme d’un Centre Culturel Européen Itinérant qui se déplacera de pays en pays entre avril et juillet 2024. Il a vocation à faire venir les actions artistiques à des publics qui en sont souvent éloignés, et créer ainsi un lien entre les populations à travers l’art et la culture.
Du 5 au 9 Juillet 2024, la Nomad House sera présente à Paris ; il s’agit de proposer au public un ensemble d’évènements artistiques gratuits entre spectacles, conférence débat, exposition photographie et journée associative. Les actions auront lieu à la Cartoucherie, le Centre Culturel Itinérant avec son chapiteau et le spectacle Le Songe s’installera sur le parking, avec l’aide du Théâtre du Soleil. le Théâtre de l’Epée de Bois accueillera le spectacle Les filles de la Mer. L’exposition, le bar et la journée associative auront lieu autour du chapiteau.
Le spectacle Le Songe inclut un groupe de demandeur.ses d’asile, de jeunes en voie de professionnalisation et des professionnelles qui ont participé aux ateliers artistiques et culturels de la Nomad House depuis mars 2023, et qui vont rejoindre sur scène l’équipe artistique du spectacle.
LE PROGRAMME
Le programme de La Nomad House comprend une série d’évènements artistiques et culturels gratuits, dont les moments forts sont les suivants :
LE SONGE – SPECTACLE PLURIDISCIPLINAIRE par Cie Les Nouveaux Disparus
Dans Le Songe, le public se retrouve plongé au sein d’une troupe théâtrale sélectionnée pour l’adaptation de la célèbre pièce de Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été. D’abord sceptiques quant à l’orientation de la mise en scène, des tensions émergent entre la metteuse en scène, Lila, et son équipe. Elles seront vite écartées lorsque certain·es artistes accueillent incognito dans le théâtre… des migrant·es en détresse. Le spectacle a été créé dans le cadre du projet La Nomad House. Écrit et mis en scène par Jamal Youssfi. Spectacle tout public, à partir de 9 ans.
Une écriture contemporaine mêlant théâtre, danse et performance. Quatre femmes venant des quatre coins du globe, issues de cultures variées et ayant des histoires distinctes, migrent pour des raisons diverses. Leurs chemins se croisent en France, elles se retrouvent liées par une affaire de viol et de meurtre. La mer est l’élément commun à ces vies singulières. La notion d’insularité géographique aussi bien que symbolique est un des éléments de recherche sur lesquels est construite la dramaturgie. De l’espace vers le mouvement, notre autre élément de recherche se penche sur la notion de départ réel ou rêvé, mouvement migratoire des âmes. Migrer, se déplacer d’un point à un autre, une direction reliant des inspirations différentes, toutes convergentes vers un Autre possible. De soi vers l’Autre, une quête identitaire, sociale et culturelle au plus intime de nous même. Les corps des personnages deviennent les témoins de leurs voyages et de leurs luttes intérieures, révélant les frontières physiques et psychologiques qu’elles traversent. Ecrit, conçu et mis en scène par Lucile Cocito et Shaula Cambazzu. Spectacle tout public, à partir de 15 ans Plus d’infos : https://artistique-theatre.fr/wp-content/uploads/2024/05/dossier-fdlm-juin-23-compressed.pdf
Vendredi 5 Juillet à 21h
Samedi 6 Juillet à 17h
Dimanche 7 Juillet à 16h30
LA CONFÉRENCE
Au Musée National de l’Histoire de l’Immigration – Palais de la Porte Dorée Femmes en mouvement : parcours migratoires et expressions artistiques. Une rencontre autour des migrations féminines et des arts.
Cette conférence-débat réunit des intervenantes d’horizons divers afin d’échanger sur les enjeux des migrations des femmes en Europe ainsi que de la place et du rôle des arts. Cette rencontre se déroulera en deux temps. Dans un premier temps, les chercheuses Elsa Mescoli et Camille Schmoll ouvriront la matinée sur les enjeux qui entourent les parcours migratoires des femmes et le rôle de la pratique artistique pour renforcer leur inclusion sociale.
Ensuite une table ronde avec une méditation réunira Delphine Rouilleault, la directrice générale de France Terre d’Asile, Shaula Cambazzu, danseuse-chorégraphe, qui a donné les ateliers et suivi tout le processus de création et Coulibaly Traore qui a suivi les ateliers et qui fait partie du groupe qui va jouer dan le spectacle le Songe. La rencontre se poursuivra à la Cartoucherie pour un déjeuner, les spectacles et une visite guidée de l’exposition par la photojournaliste Serena Magnolia Gatti.
Samedi 6 juillet de 10h30 à 12h45
UNE EXPOSITION
Une exposition photographique et numérique sera ouverte parallèlement aux représentations du Songe. Intitulée Beyond Borders, elle a été créée par la photojournaliste sociale et environnementale Serena Magnolia Gatti, en collaboration avec Borderline-Europe. Dans le cadre de la Nomad House, elle s’est rendue dans les pays partenaires pour rencontrer les gens et recueillir leurs témoignages et également sur les bateaux qui portent secours en mer. L’exposition qui présente ses propres œuvres ainsi que celles d’autres artistes, se penche sur certains défis rencontrés à la fois le long des périlleuses frontières extérieures de l’Europe et à l’intérieur de l’Europe elle-même.
Une visite guidée de l’exposition par la photojournaliste Serena Magnolia Gatti aura lieu le Samedi 6 Juillet à 16 H.
Lucile COCITO était l’invitée de l’émission DEUX SOUS DE SCENE en première partie sur RADIO LIBERTAIRE 89.4, le samedi 22 Juin 2024. En podcast sur le site de RADIO LIBERTAIRE.
Conception et écriture Myriam Saduis Collaboration à la mise en scène Isabelle Pousseur Avec Myriam Saduis et Pierre Verplancken en alternance avec Olivier Ythier Conseillers artistiques Magali Pinglaut et Jean-Baptiste Delcourt Création lumière Nicolas Marty Création vidéo Joachim Thôme Création sonore Jean-Luc Plouvier (avec des extraits musicaux de Michel Legrand, Mick Jagger / Keith Richards, Amir ElSaffar)
Ingénieur du son et régisseur vidéo Celia Naver ou Anatole Gibault Régie lumière et direction technique Nathanaël Docquier Mouvement Nancy Naous Création des costumes Leila Boukhalfa Collaboration à la dramaturgie Valérie Battaglia Construction Virginie Strub Maquillage et coiffure Katja Piepenstock Diffusion Agnieszka Zgieb pour la Cie Défilé, (email – +33 6 08 28 83 76)
Le spectacle FINAL CUT (créé en 2018 dans le cadre du Festival Mouvements d’identité au Théâtre Océan Nord à Bruxelles) de Myriam SADUIS, reprend au festival off 2024 d’Avignon.
« Même si chaque histoire est singulière, toutes et tous nous partageons ce fait universel que nos secrets de famille sont tissés d’histoire jusqu’à la moëlle — tout passant à la fin au fleuve du récit collectif. »
Myriam SADUIS est le fruit de la rencontre amoureuse entre sa mère européenne et son père arabe. Elle est née en 1961 en pleine décolonisation. Les parents de sa mère, colons en Tunisie durant le protectorat français, racistes n’ont pas accepté l’union de leur fille avec un Tunisien. Il s’agissait d’une transgression insupportable. Les parents se sont séparés et la mère a rayé de sa carte le père arabe jusqu’à œuvrer pour son expulsion hors de France.
C’est une histoire terrible que raconte Myriam SADUIS. Il semble qu’elle ait labouré à l’intérieur d’une plaie immense mais ce faisant toute à la quête de son père, elle a voulu comprendre la folie de sa mère et ce qui a contribué à sa paranoïa, n’hésitant pas à y associer la paranoïa de l’empire colonial français :
« Dans FINAL CUT histoire familiale et grande histoire se trament ensemble ».
Difficile de mesurer le travail entrepris par Myriam SADUIS pour mettre à distance sa douleur et s’élever au-dessus du malheur. Il ne s’agit pas de résilience, terme trop galvaudé, mais de prise de conscience.
L’amour qu’elle porte à ses parents engage et éclaire sa parole. Sur scène, elle s’exprime avec une vitalité, une générosité communicatives qui forcent le respect.
Cette entreprise courageuse, celle d’exposer sa propre histoire loin de résonner comme l’arbre qui cache la forêt, l’histoire avec un grand H, nous la désigne avec profondeur.