ICI, IL N’Y A PAS DE POURQUOI ! / 21H DU 15/03/17 au 13/05/17 d’après l’adaptation théâtrale de Si c’est un homme de Primo LEVI et PIERALBERTO MARCHE – Adaptation de Tony Harrisson, Cécilia Mazur – AU THEATRE DU LUCERNAIRE

Avec : Tony Harrisson

Imaginez un homme en captivité que la souffrance a envahi au point qu’il se sait coupé du monde, des autres vivants, un homme exténué qu’un autre viendrait interroger pour recueillir ses impressions. Il est vraisemblable que l’homme exténué lui répondrait « Je crains de ne pouvoir vous répondre, je vais mourir sur place »

N’être plus qu’un numéro, se retrouver dans la situation d’un animal mené à abattoir, ou celle d’un esclave considéré uniquement comme un outil, une main d’œuvre, quel homme, quelle femme peuvent survivre à cette épreuve de déshumanisation? Même le sort du bétail mené à abattoir paraît plus enviable parce qu’il ne s’agit pas de le faire souffrir inutilement.

Primo LEVI, juif italien, était jeune lorsqu’il entra dans le camp de concentration d’Auschwitz . Il raconte « En même temps que la peur , la faim et l’épuisement, je ressentais un besoin extrêmement puissant de comprendre le monde qui m’entourait »

Il déclare aussi qu’Auschwitz était l’œuvre des hommes, et « que nous sommes des hommes; il est le fruit d’une philosophie de l’occident à laquelle nous avons tous apporté notre contribution, à laquelle nous avons collaboré d’une manière ou d’une autre »

Il s’agit bien évidemment de considérations postérieures à son expérience du camp . « Si c’est un homme » dont le titre est tiré d’un poème, aurait été écrit à la hâte sur des bouts de papiers, en urgence, à son retour de captivité. Primo LEVI devenu en quelque sorte une référence comme témoin, grâce à l’audience de son livre, revînt sur cette version, des décennies plus tard, pour exprimer que l’écriture fut certainement moins spontanée.

A une journaliste qui lui demande comment il a pu psychologiquement revivre et exprimer par des mots une expérience « qui va si loin au delà des limites de l’humain et de l’imaginable », il répond qu’il a la sensation de « s’être lancé dans une entreprise à peu près impossible ».

Se considérant comme un témoin privilégié parce qu’il était chimiste, il rappelle que le destin du prisonnier moyen, « personne ne l’a raconté parce que pour lui, il n’était matériellement pas possible de survivre ».

« Ici, il n’y a pas de pourquoi » est inspiré de l’adaptation théâtrale de « Si c’est un homme » par Primo LEVI lui même et Pieralberto MARCHE.

Tony HARRISON co-adaptateur avec Cécilia MAZUR, comédien et metteur en scène s’est attaché a une version moins dialoguée et plus musicale avec le musicien GUITOTI dont l’instrument, le hang ponctuent les paroles de sonorités variées, fraîches et suggestives.

Tony HARRISON comprend que ce que le mots ne peuvent pas exprimer, le corps peut le suggérer. Nous assistons donc à une véritable chorégraphie qui n’entend pas seulement coller à la réalité sordide du prisonnier mais qui s’étend à la conscience du narrateur de « Si c’est un homme » ouvrant son espace de liberté et d’humanité au delà des barreaux extérieurs.

Dans la situation de l’enfermement, le prisonnier n’a d’autres repères que son propre corps, c’est lui qui parle de douleur parce que c’est elle qui l’envahit. Cette confrontation à la souffrance, la conscience du prisonnier ne l’épuise pas, elle paraît interminable elle la remplit de stupeur pendant les répits, l’interpelle sur ses facultés de bonheur pour un bout de pain, pour un sourire.

Le filet d’espoir c’est le dialogue entretenu entre le corps et l’esprit, ce même pont que veulent abattre les bourreaux, les tortionnaires, c’est aussi le regard porté de soi à l’autre. La réalité criminelle des nazis, c’était de n’avoir plus d’yeux ni d’oreilles pour voir et entendre un être humain parce qu’il était juif, tzigane, handicapé, homosexuel, dissident, marginal.

Grâce soit donc rendue à ce spectacle dont la beauté n’est pas gratuite, elle émane certainement du message même de Primo LEVI, humain, viscéralement humain, ouvert à tous.

Paris, le 15 Avril 2017                                 Evelyne Trân

 

LA BOLIVIE EN SCENE A PARIS – METAPHORES DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE DU PLATEAU ANDIN – TEATRO TRONO : 3 SPECTACLES SURTITRES – A Paris en Avril 2017 – Théâtre de Verre 12 Rue Henri Ribière, 75019 Paris – Vendredi 7, Samedi 8 Avril 20H30 -Théâtre de L’Epée de bois – Cartoucherie : Dimanche 16 avril 14H, 15H30 , 17H – Théâtre de L’Opprimé – 80, rue du Charolais PARIS – Jeudi 20, Vendredi, Samedi 22 avril à 20H30 –

N.B : Yvan NOGALES était l’invité de l’émission « Deux sous de scène » sur Radio libertaire 89.4 le Samedi 15 Avril 2017 (en podcast sur le site grille des émissions Radio Libertaire pendant un mois)

 Le Théâtre TRONO a été fondé par Iván  NOGALES à la fin des années 80, lors de la dictature militaire de Luis Garcia Meza  à EL ALTO,  une cité ouvrière, la deuxième plus grande ville de Bolivie, voisine de la capitale LA PAZ,  située à 4000 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Les premiers artistes étaient des enfants sans abri recueillis par Iván NOGALES alors même que les spectacles de rue étaient interdits.

 « Nous essayons de réclamer la démocratie à travers l’art » dit-il. C’est en quelque sorte  la devise d’ Iván  NOGALES .

Le terme Trono  en espagnol a  aussi bien le sens de quelque chose qui se brise que celui de trône. Dès lors, il est possible de se représenter l’artiste à la rue devenu Roi au théâtre.

 Aujourd’hui le projet de réinsertion sociale s’est étendu aux habitants d’EL ALTO offrant une grande gamme d’activités culturelles.

La pièce à laquelle nous avons assisté « ARRIBA EL ALTO «  raconte la naissance de la ville, l’histoire d’amour entre Angel et Victoria et la grande révolte des citadins en 2003 « La guerre du gaz » lorsque le gaz fut vendu au Chili, qui se termina par la fuite du gouvernement en vigueur aux Etats Unis.

Tambour battant, vêtus de costumes chatoyants et de masques de carnaval, les artistes donnent le ton, dès leur entrée sur scène, de leur débordante énergie.

Leur théâtre très expressif, privilégie la pantomime, la danse, la musique traditionnelle avec les percussions  sifflets, flûtes de pan etc. Les spectateurs assistent à des scènes jouées dans la rue qui demandent aux artistes une agilité extraordinaire pour se faufiler dans la foule ou sur les trottoirs.

Les différents tableaux qui conjuguent événements dramatiques et vie quotidienne, se succèdent de façon vertigineuse, sidérante.

Vraiment un magnifique spectacle que nous recommandons de tout cœur tant il est exceptionnel. Il va sans dire que les enfants des rues qui sont à l’origine de la compagnie sont aujourd’hui des  artistes accomplis et que c’est la quintessence de leur art qu’ils ont choisi d’offrir au public français.

 Paris, le 11 Avril 2017                    Evelyne Trân

 

 

TAISEZ VOUS OU JE TIRE de Métie NAVAJO, mise en scène de Cécile ARTHUS au Théâtre en Bois de THIONVILLE- mardi 4 Avril 2017 à 21h00 – Vendredi 7 Avril 2017 à 19h00 — En tournée le 25/04/17 à GUYANCOURT à la Ferme le Bel état – du 27/04/ au 28/04 au Théâtre de l’ORIENT – du 2/5/ au 20/5/2017 LE PREAU –

DISTRIBUTION

commande d’écriture à
Métie Navajo – mise en scène Cécile Arthus
Chorégraphe Aurélie Gandit
Scénographie  Estelle Gautier
Lumière Maëlle Payonne
compositeur sound designer Clément Bouvier
Costumes Chantal Lallement
avec

Hiba El Aflahi, Olivia Chatain, Timothée Doucet, Léonie Kerckaert, Chloé Sarrat, Mehdi Limam, Jackee Toto et en alternance les adolescents-comédiens Rachel Arrivé, Camille Delaunay, Sharon Ndoumbe et Harouna Abou Ide, Kiara Ramazotti, Carla Thomas

C’est une salle de classe avec son brouhaha que l’on imagine ordinaire. Des adolescents chahutent leur jeune professeur de français qui donne un cours de théâtre. Elle a demandé  aux élèves d’apprendre quelques scènes de Dom Juan de Molière, notamment celle où Don Juan  examine la jolie Charlotte. L’ambiance est très tendue mais la prof ne se démonte pas comme si elle était habituée au punching ball que lui réservent les ados . Elle se dirige vers les plus indisciplinés pour leur intimer l’ordre « manu militari » de ranger leurs cartables.Surpris les ados laissent glisser un  pistolet d’une sacoche. Estomaquée, la prof s’en empare aussitôt : « Taisez vous ou je tire » crie t-elle à l’adresse des élèves. Paniqués, ils se jettent sur le sol.

La prise de l’arme, c’est le déclic qui va conduire la prof, hors d’elle, à vider son sac. Elle donne l’impression de délirer. A l’extérieur, une journaliste fait les cent pas devant le lycée et commente la situation. Chacune de ses interventions seront précédées d’un jingle « monstrueux » tonitruant, à lui seul commentateur de l’événement de la façon la plus primaire, voire grotesque.

 Dans ce psychodrame écrit par Métie NAVAJO qui explore « la tectonique du réel » à travers une fiction « nourrie de réalité sociale »  les spectateurs pourront avoir l’impression d’être pris en otages eux mêmes tant la charge émotionnelle est intense.

 C’est une véritable boite de pandore qui se déverse sur le plateau car la prof n’ a pas fini de vider son sac qu’un ado se saisit de l’arme à son tour puis un autre et ainsi de suite. Au bout du compte tous les participants de ce cauchemar éveillé vont réaliser qu’ils sont en quelques sorte livrés les uns aux autres et que la posture de l’intimidation est sans  issue . C’est une pluie de bouts de papiers tombés du ciel qui leur rappellera  la réalité d’une incroyable diversité d’opinions, de ressentis. Au final, ils quitteront la scène en disant en choeur un passage de Dom Juan qui de façon étonnante les rassemblera  face au danger d’être pris en otages par les discours médiatiques les cataloguant : jeune  issu de l’immigration ou bien jeune de couche populaire, fils de flic, mal dans sa peau, jeune réfugiée de couleur indéterminée ou encore jeune enseignante mal formée en manque d’autorité.

 Les interprètes accompagnés d’élèves qui ont participé aux ateliers autour de cette pièce, sont absolument étonnants. On y croit à ce psychodrame. Saisis par l’émotion, les estomacs se serrent mais si les coups de pistolet dérangent, les mots sonnent juste . La virulence des propos permet de prendre la mesure du ressenti de tous ces jeunes « enfermés dans une classe » et qui comme le dit la prof, certes cyniquement, ont beaucoup de choses à nous apprendre.

Ce spectacle époustouflant mis en scène par Cécile ARTHUS trouve naturellement des échos parmi le public lycéen. Il peut déconcerter un public qui n’est pas au fait des tensions qui agitent le milieu scolaire.

 Tel quel dans sa forme brutale, il impressionne par son énergie.Derrière l’esbroufe d’un Dom Juan ou celle des jeunes insoumis, le désir de liberté de conscience, va dans le sens d’une réflexion, qui dépasse l’enivrement d’une révolte. Oui les armes de la réflexion s’imposent, elles seules. Apprendre à se connaitre, eh oui, pour ne pas se replier sur la peur, la peur de l’autre.C’est elle, le monstre infâme que brandit maintes fois quelques médias à l’affût du scandale. 

 Evidemment, il s’agit d’un formidable rêve éveillé, car elles sont nombreuses les petites têtes qui restent renfermées en elles mêmes, qui n’ont pas les moyens de se faire entendre. « Donnez nous l’envie de nous exprimer » signifie leur silence.

La pièce de Métie NAVAJO ne leur répond pas « Je vous ai compris » mais elle rêve pour eux d’un accès à la parole libérateur, salutaire !

Paris, le 9 Avril 2017                                              Evelyne Trân

 

Tournée :

Le 25/04/2017 20:30

Guyancourt La Ferme de Bel Ebat
infos sur le lieu
Tel. +33 (0)1 30 48 33 44

Du jeu. 27/04/17 au ven. 28/04/17

détail des dates
Lorient
Théâtre de Lorient

Théâtre de Lorient
infos sur le lieu

Tel. +33 (0)2 97 02 22 70

Du mar. 02/05/17 au sam. 20/05/17

détail des dates
Vire
Le Préau

Le Préau
infos sur le lieu

Tel. +33 (0)2 31 66 66 26

LES MISÉRABLES DE VICTOR HUGO – ADAPTATION ET MISE EN SCÈNE MANON MONTEL – 22/03/17 au 07/05/17 du mardi au samedi à 20 H, le dimanche à 18 H au THEATRE DU LUCERNAIRE – 53 Rue Notre Dame des Champs PARIS


Une véritable gageure que celle de monter Les Misérables au théâtre, cet imposant roman de plus d’un millier de pages !

L’œuvre a frappé les esprits jusque dans les colonies françaises. Au Vietnam, par exemple, la religion caodaïste vénère l’écrivain comme un Dieu tant il est vrai que la misère est un thème universel.

L’écolier qui a appris à lire en se penchant sur une version édulcorée d’un épisode du roman témoignera des longues heures où son regard restait fixé sur la main de Jean Valjean soulevant le seau de Cosette, laissant ensuite papillonner son attention sur le texte.

Quant à la collégienne qui tenta en vain de rédiger une présentation de l’oeuvre gardera le souvenir cuisant du jugement du professeur « Artificiel, Mademoiselle ! ».

Ni l’écolier, ni la collégienne n’avaient lu dans son intégralité l’oeuvre et pourtant ils croyaient la connaitre, les personnages de Cosette et de Jean Valjean, ils les entendaient au plus profond d’eux mêmes. A 7 ou 14 ans, l’injustice, la misère, le désespoir pouvaient résonner dans leurs jeunes consciences. Quand il faut parfois des kilomètres de phrases, de pensées pour atteindre une vérité, c’est à dire quelque chose qui impressionne aussi bien l’âme que le corps, il suffit d’une vision, d’une apparition pour troubler l’esprit.

Rendez-vous compte, les héros du roman sont vraiment des Misérables, ils s’appellent Jean Valjean, Cosette, Madame Thénardier et il est toujours possible de s’y identifier . Mais ils sont plus que misérables, ils ont du caractère !

La mise en scène de Manon MONTEL est essentiellement illustrative, elle gravite autour des personnages comme si elle était en train de les peindre au pinceau, chacun est porteur de son histoire, chacun doit affronter un autre avec ses propres secrets dont seuls les spectateurs ont la teneur.

Les tableaux d’une véritable beauté (Il faut saluer les costumières) palpitent sous une lumière très maîtrisée mais les personnages transpirent néanmoins jusqu’au bout.

Note surprise, dans cette version des Misérables, une Thénardier, âme damnée du roman qui joue de l’accordéon et tient lieu de narratrice.  Sa vivacité fait avancer chacun des tableaux chargés de concentrer en un heure et demie ce roman prodigieux.

Tout public, le spectacle servi par d’excellents comédiens devrait impressionner particulièrement les jeunes spectateurs. Mais les adultes aussi réentendront l’histoire avec plaisir. Et puis, ils iront se replonger dans le texte gorgé de pépites. Manon MONTEL nous tend une perche, c’est sûr, il faut relire les scènes les plus sublimes, la mort de Fantine, la rencontre de Valjean avec le petit savoyard et bien d’autres, elles sont irésumables !

Paris, le 8 Avril 2017                                        Evelyne Trân

NEVER, NEVER, NEVER – Dorothée Zumstein / Marie-Christine Mazzola du 27 mars au 1er avril 2017 – Du lundi au samedi à 20h30 au STUDIO THEATRE – 6 rue Marcelin Berthelot 94140 Alfortville – Et à GARE AU THEATRE – 6, rue Pierre Sémard 94400 VITRY SUR SCENE du 11 au 15 Avril 2017 à 20 H 30 –

De Dorothée Zumstein
mise en scène Marie Christine Mazzola // avec : Thibault de Montalembert // Sarah Jane Sauvegrain // Tatiana Spivakova.
Scénographie, Sarah Lee Lefèvre // composition musicale Benoit Delbecq //création lumière Pierre Gaillardot //

Site de la Charmante Compagnie : http://lacharmantecie.wixsite.com/lacharmantecompagnie

Crédit Photo : Gaël Ascal

Quel dramaturge n’a pas rêvé de convoquer sur une scène de théâtre ces chères âmes disparues.

Les écrivains quels qu’ils soient ne cessent d’entendre des voix. Elles s’imbriquent dans la constellation de leur mémoire, elles font partie du tissu intime de leur conscience. Mais en vérité, cela n’existe pas la mort même pour les personnes qui ne s’expriment pas à propos de leurs chers disparus. La mort d’une personne aimée opère une dilution du temps, éternise des sensations devenues vitales . Sans mémoire que serions nous, que signifierait notre personnalité ?

Les morts ne prennent pas la place des vivants, ils les accompagnent là pourrait-on dire, là où il n’y a plus d’objet entre eux et leur être-là, ici et maintenant.

La poésie ouvre la porte aux fantômes. Ce n’est donc pas un hasard si le héros de « Never, never, never » est un poète. Il y a chez le poète un besoin inextinguible de traverser les murs, les apparences et les mots forment ces briques de murs, le plus souvent comme repères car de la même façon qu’il est impossible de fixer du regard le soleil qui vous éblouit, vous ne serez pas tentés de vous laisser approcher par des esprits sauf en rêve. Votre moi trop affirmatif est de nature à décourager les âmes flottantes que vous imaginerez libres tout entières à elles mêmes, à leurs sentiments.

A la veille de recevoir un grand prix de poésie, Ted reçoit la visite de deux femmes qu’il a aimées et qui toutes deux se sont suicidées. L’une Sylvia a été célébrée comme poète à titre posthume, l’autre Assia qui n’a pas supporté l’ombre de cette rivale s’est éclipsée à son tour.

Nous n’entendons pas de pleurs dans cette tragédie. Sylvia et Assia sont toutes à leur bonheur, bonne heure, de pouvoir s’exprimer. Leur lieu de rencontre c’est Ted.

Ted, Sylvia, Assia forment un corps à trois, instrumental où l’amour se décline avec vivacité et sensualité chez Assia, avec mélancolie chez Sylvia, tandis que Ted souvent transi, subjugué, s’offre en résonance, seul instrument joué passionnément par deux femmes. Imaginons une contrebasse qui pense à travers l’archet de son musicien. Ted dispose de deux archets, il est poète, il est Orphée, Sylvia et Assia sont ses deux Eurydice.

Mise en scène de façon dépouillée et très suggestive par Marie-Christine MAZZOLA, superbement interprétée par Thibault de Montalembert,  Sarah Jane Sauvegrain  et Tatiana Spivakova, la pièce de Dorothée Zumstein résonne comme un magnifique concerto onirique où l’amour réunit les vivants et les morts tel un grand livre ouvert. « Il y a la terreur et l’élan, il y a tout » disent en chœur Ted, Sylvia et Assia . « La mort a déposé ses œufs dans la blessure ». Et ce sont des poèmes !

Paris, le 1er Avril 2017                             Evelyne Trân

NOUS QUI SOMMES CENT de Jonas Hassen Khemiri du 3 Avril 2017 au 26 Juin 2017 du Lundi au Mardi à 19 H 30 – au THEATRE DES DECHARGEURS – 3, rue des Déchargeurs 75001 PARIS –

Avec : Caroline Monnier, Laura Perrotte, Isabelle Seleskovitch

publié aux éditions

Traduction :

Mise en scène :

Assistant mise en scène :

Crédit Photo Visuel :

Elle n’est pas ligotée par son petit je, au saut du lit, elle aime être inondée, renversée par un rayon de soleil, c’est à peine si elle se souvient qu’elle a un mari, un enfant, elle a juste envie de se frotter les yeux, les mollets pour se dire « Aujourd’hui je suis libre ».

Chorégraphie incommode d’une plurielle de je ou d’une plurielle d’elles; la vérité c’est que cet en-tête invisible qui vous désigne femme avant que vous ayez pu dire oui, sollicite l’imaginaire d’une façon extravagante.

Quelle chance d’une certaine façon de ne pas savoir qui on est. Mais rassemblez donc vos esprits, Madame, essayez donc de vous souvenir, vous dites que ce n’est pas facile, appelez les donc à la rescousse vos elles que vous croyez infinies et ne vous découragez pas. La vie vous a mélangées, qui parle en vous ? L’enfant paresseuse, l’épouse mère aux petits soins du gosse et du mari, l’étudiante, la manifestante écolo, l’amoureuse fleur bleue ou la femme mûre qui impose le respect ? Vous dites que vous n’avez pas le choix, que vous voulez être toutes ces femmes puisqu’elles sont toutes en vous, que c’est pagaille, déchirements, la plupart du temps, que c’est vraiment le bouquet d’avoir à héler toutes ces elles, à vingt, trente, quarante, cinquante ans et ainsi de suite ! Pour découvrir que la personne que l’on voulait être, refuse toute définition et s’accommode en réalité tellement bien d’être plusieurs.

Votre désir de liberté, cette frange inouïe, mordue par les vagues, avait la langue venimeuse tandis que servile vous continuiez à jouer le jeu de la bonne épouse . Cette triste banalité vous a coupé le clapet, êtes vous sûre d’avoir pu abandonner mari et enfant, êtes vous sûre de l’avoir conquise cette liberté ?

Tout ça, c’est dans votre tête.Vous n’avez pas de morale, pas le sens du devoir, Madame sans tête, êtes vous encore sûre d’être une femme ? Ne seriez vous pas plutôt une sorcière ?

Elle multipliée par trois qui tiennent le pavé de la scène avec une fulminante frénésie, pour se dire, s’affronter, se découvrir, s’éclabousser, les yeux noyés de larmes et de rire.

Si vous invoquez l’esprit de l’eau, vous aurez l’idée de ces elles formidablement exprimées par les jeunes comédiennes galvanisées par cette étrange et originale symphonie de ce jeune auteur suédois, Jonas Hassen KHEMIRI. Éclaboussant spectacle !

Paris, le 26 Mars 2017                               Évelyne Trân

L’HISTOIRE D’UNE FEMME – TEXTE ET MISE EN SCENE de Pierre NOTTE avec Muriel GAUDIN au THEATRE POCHE MONTPARNASSE – 75 Bd du Montparnasse 75006 PARIS – Du 17 Mars au 7 Mai 2017 – Du jeudi au samedi à 19 Heures, le dimanche à 17 H 30 –

« L’histoire d’une femme qui n’en peut plus d’avoir à supporter une société d’hommes » C’est ce qu’a voulu écrire Pierre NOTTE. Toutes les femmes ne s’identifieront pas forcément au personnage qui n’a pas de nom, incarné par Muriel GAUDIN.

S’agit-il d’un transfert de féminité ? Paradoxalement, il y a des hommes encore plus sensibles que les femmes elles mêmes au machisme qu’elles subissent.

Il serait intenable dans la réalité de se focaliser de façon obsessionnelle sur le geste déplacé de quelques hommes vulgaires qui croient qu’en mettant la main aux fesses d’une jolie femme, ils affirment leur virilité. Le machisme est tellement véhiculé au cinéma, dans les western notamment, à la publicité, qu’il est en effet insupportable. Mais les hommes n’ont pas l’apanage du désir. Il y a des femmes qui souhaiteraient bien, elles aussi, mettre la main aux fesses de quelques mâles.

« Qu’attends-tu de moi » pourrait dire une femme à un homme et inversement l’homme à la femme. Identité sexuelle, identité morale, identité tout court !!! « Je suis une femme », « Je suis un homme » quelle déclaration d’identité ! Dans nos grammaires, la loi du genre continue à nous rappeler que le masculin l’emporte sur le féminin.

Sans conteste, Pierre NOTTE a capté cette émotion qui ronge beaucoup de femmes, le sentiment d’être brimé, humilié à cause de leur sexe. C’est leur identité de personne qui se révolte parce qu’elles se retrouvent face à un mur.

Il est salutaire de pouvoir exprimer un tel émoi.L’épreuve de l’humiliation concerne aussi bien les hommes que les femmes d’ailleurs. Sur le terrain de l’émotion, il n’est pas évident que les défenses individuelles se relâchent tout de go, mais cela peut enclencher une prise de conscience.

Muriel GAUDIN qui devient la porte-parole d’une émotion partagée par nombres de femmes et d’hommes est bouleversante.

Paris, le 26 Mars 2017                                 Evelyne Trân

 

JE SUIS VOLTAIRE – Texte et mise en scène de Laurence FEVRIER – du 22 Mars au 09 Avril 2017 au THEATRE DE L’EPEE DE BOIS à la Cartoucherie de Vincennes – Route du Champ de Manœuvre 75012 Paris – Du mardi au samedi à 20h30 – Samedi et dimanche à 16h00 –

 

Artistes : Moussa Kobzili, Véronique Gallet, Elena Canosa, Laurence Février, Catherine Le Hénan, Henri Gruvman

Dramaturgie, scénographie,
environnement sonore
Brigitte Dujardin
Lumières Jean-Yves Courcoux
Production

Chimène, compagnie théâtrale, avec le soutien de la Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France, Ministère de la culture et de la communication.

 

« Je suis Voltaire » fait évidemment référence au slogan « Je suis Charlie » .

En Janvier 2015, à l’annonce de l’attentat de Charlie Hebdo, l’émotion s’est répandue comme une traînée de poudre et dans son sillage, la figure de Voltaire qui possède son boulevard à proximité de la Place de République à PARIS, a resurgi brandissant  son traité sur la tolérance.

Parce qu’il n’est par mort Voltaire, loin de là, pour s’en convaincre, il suffit de se remettre à l’esprit cette citation :

« craignons toujours les excès où conduit le fanatisme. Qu’on laisse ce monstre en liberté, qu’on cesse de couper ses griffes et de briser ses dents, que la raison si souvent persécutée se taise, on verra les mêmes horreurs qu’aux siècles passés; le germe subsiste: si vous ne l’étouffez pas, il couvrira la terre»

Voltaire a écrit le traité sur la tolérance pour obtenir la révision de CALAS, victime de l’Inquisition. L’écriture peut servir l’action. A une époque où nous serions enclins à douter des discours politiques, nous voilà interpellés par la voix d’un écrivain engagé, il y a déjà trois siècles, contre le fanatisme.

Manifestement émue, captivée par le personnage, Laurence FEVRIER signe un spectacle très original qui invoque l’esprit de Voltaire, dans une étourdissante « chasse » à l’homme, histoire de s’assurer de sa présence là même où on ne l’attendrait pas.

Le moins que l’on puisse dire c’est que Laurence FEVRIER ne se soucie nullement de l’unité de temps, de lieu et d’action. C’est à une créature biblique féminisée Ezéchièle qu’il incombe de commenter les affairements de l’esprit, ses injonctions, questionnements, toujours à fleur de peau, car si nos conditions de vie ne sont pas comparables à celles du 18ème siècles, pouvons nous en dire autant de notre psychisme. A t-il vraiment évolué ?

Pourquoi Ézéchiel, cet ange « sacrificateur » ? Parce que cet anticlérical de Voltaire – nous l’apprenons par la voix de son amante exubérante Madame DE CHATELET éminente scientifique, traductrice de Newton – décortiquait la Bible pour mieux affronter l’Inquisition.

Bien vue, la scène entre l’ancien camionneur devenu professeur et tuteur d’une jeune fanatisée. Issu de l’immigration, il est fier d’être français et parle de Voltaire comme d’un ami, ce qui lui vaut les grimaces de sa protégée.

La pièce ne se veut absolument pas didactique. Elle fait la part belle à l’imagination, brouille les pistes à plaisir. Servi par des comédiens convaincants, le spectacle est piquant, instructif, il porte la trace de la fougue de Voltaire, de son esprit de liberté et de son incroyable actualité.

Paris, le 25 Mars 2017                                Évelyne Trân

LES RÉSIDENTS CES VIEUX INVISIBLES – Emmanuelle Hiron / compagnie L’unijambiste – Maison des métallos 94 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris 11e – du 21 au 26 mars 2017 – mardi, mercredi et vendredi à 20h – jeudi et samedi à 19h – dimanche à 16h –

texte et idée originale Emmanuelle Hiron
avec Emmanuelle Hiron
assistée par Nicolas Petisoff
collaboration artistique David Gauchard
régie lumière Alice Gill-Kahn

production L’unijambiste
avec le soutien de l’Ehpad Les Champs Bleus de Vezin-Le-Coquet (35), du CIAS à l’Ouest de Rennes, du Théâtre le Grand Logis à Bruz, du Théâtre de Poche – Hédé, scène de territoire pour le théâtre, et de l’Aire Libre à Saint-Jacques-de-la-Lande

 

Il y a des pays en Afrique, en Asie où plusieurs générations vivent sous le même toit, le vivre ensemble que l’on soit jeune, moins jeune ou âgé, fait partie de leurs cultures. Dans les sociétés occidentales beaucoup plus individualistes, le sort des personnes âgées dépend de leur autonomie et du temps et de l’énergie que la famille peut leur consacrer. Il y a des personnes âgées qui optent volontairement pour la maison de retraite, quand elles en ont les moyens, pour ne pas gêner leurs proches. Il y en a d’autres, qui jusqu’au bout entendent rester chez elles. La vieillesse en soi n’est pas une maladie mais le fait est que plus vous vieillissez plus vous devenez vulnérable.

Comment être vieux dans une société où la jeunesse, la performance restent le point de mire. Combien de fabricants de crèmes anti-rides feraient faillite si les femmes n’en entendaient plus parler, si les signes de vieillesse ne faisaient pas aussitôt référence à la déchéance et à la mort.

De façon invraisemblable, la gériatre Laure JOUATEL porte un autre regard sur les personnes âgées. Elle paraît même subjuguée par leur présence. Nous le découvrons à travers ses paroles et le portrait de quelques résidents d’une maison de retraite médicalisée, filmés par Emmanuelle HIRON. La caméra prend le temps de se poser sur le visage d’une jolie vieille dame, sans commentaires, et soudain nous saute aux yeux cette réalité, nous avons en face de nous une personne qui porte sur ses épaules près de 90 ans. Comment ne pas la considérer cette vie qui sourit malgré un corps impotent. On y perçoit certes la fatigue mais aussi ce qui la berce, probablement le sentiment d’avoir suffisamment vécu pour avoir encore la force d’écouter l’infirmier ou l’aide soignante, d’accepter tout ce monde autour d’elle qui continue à l’appeler.

Nous pouvons lire, imaginer son histoire, son roman, à travers son visage. Des rides, des cicatrices qui le sillonnent représentent des milliers de kilomètres de joies, d’épreuves, de découvertes, d’aventures. Nous n’en savons rien, nous savons seulement que nous avons en face de nous quelqu’un qui a été touché, remué par la vie qui arrive en fin de course, digne et calme.

Ce n’est pas le cas de toutes les personnes âgées. Certaines deviennent démentes. Cette réalité là souvent cruelle requiert beaucoup de sollicitude, de patience de la part des soignants.

L’idée nous vient que s’occuper des personnes âgées devrait être aussi naturel que le fait de protéger des nouveaux nés. La terre en tournant sur elle même forme un cycle, la vie humaine de même. La gériatre Laure JOUATEL qui apporte un soin tout particulier à la toilette des morts, d’instinct, rapproche la naissance de la mort.

A la fois réalisatrice du documentaire et interprète du monologue de la gériatre sur scène, Emmanuelle HIRON, lève avec beaucoup de sensibilité un regard juste humain sur la vieillesse. Étonnamment, sa caméra semble caresser les visages qu’elle filme, en retenant son souffle. Mais lorsqu’elle parle, nous sommes saisis par le flux de ses paroles qui dans une sorte d’urgence toute juvénile, exprime ce qui nous lie profondément à la vieillesse et aussi à la mort.

Elle est inattendue cette chansons de fleurs que nous offre l’une des résidentes à la fin du film, elle nous réchauffe le cœur avec malice et une vérité de la Palisse. Pour être devenu vieux, il faut avoir été jeune, jeunesse et vieillesse s’entendent dans une même personne, alors pourquoi pas dans la société ?

Paris, le 24 Mars 2017                         Évelyne Trân

 

 

Shaman et Shadoc … Ou l’imposture des rats de Pierre MARGOT – Du 9 Mars 2017 au 13 Mai 2017 du Jeudi au samedi à 21h30 au THEATRE DE L’ESSAION – 6, rue Pierre au lard (à l’angle du 24 rue du Renard) 75004 Paris

Pièce écrite et mise en scène par Pierre Margot

avec Guillaume Orsat

et en alternance, Xavier Béja ou Pierre Margot,

Céline Legendre-Herda ou Julie Allainmat.

Collaboration artistique : Claire Guyot    –  Dramaturgie : Anne Massoteau

Musique : Nathalie Miravette   –  Lumière : Charly Thicot

 

Deux solitudes, deux animaux de laboratoire, aurions nous envie de dire ! Eh oui, si Dieu s’amusait à les observer ! Les cheveux se dressent sur votre tête, comment vous nous traitez d’animaux, nous les humains, c’est une honte ! Dans la comédie grinçante et noire de Pierre MARGOT, certains épisodes nous rappellent de façon savoureuse le film d’Alain RESNAIS « Mon oncle d’Amérique » qui donne la parole au savant Henri LABORIT étudiant la parenté entre le comportement de quelques humains et celui de rats en cage.

Cela dit la pierre de taille de l’homo sapiens c’est la parole et aucun savant n’a encore réussi à faire parler les autres espèces animales.

Shaman et Shadoc ne se connaissent pas. Ils se rencontrent sur un banc. L’un paraît assez timide, l’autre a une mine de clochard qui a une grande gueule. C’est assez prise de tête entre eux sans que l’on sache où se trouve l’os à dénicher. Il y a un os c’est sûr ! Et s’il n’y avait pas ce point commun entre eux, la solitude, pas d’histoire, pas de rencontre.

Les spectateurs sont conviés à traverser le labyrinthe ou le sac de nœuds enfoui qui relie les deux personnages. Qu’est-ce qui permet à Shaman, le clodo de se moquer de Shadoc un type sérieux, très respectueux des conventions ? Comment Shadoc qui a une sainte horreur des rats peut-il continuer à fréquenter Shaman qui vit avec une rate sa seule compagne ?

Plutôt surréaliste comme situation ! Qui a tort, qui a raison, celui qui affiche son mépris total des conventions et se révèle être un assassin, ou celui qui en raison de ses réflexes d’obéissance bien ancrés va tuer un pauvre rat lors d’une expérience scientifique menée par Shaman ?

Guillaume ORSAT, Shaman et Pierre MARGOT, Shadoc, jouent avec maestria ces deux énergumènes antagonistes. Leurs échauffourées circonstancielles peuvent démanger, agacer, elles attisent en tout cas leurs réactions furibondes pour l’un, exaspérées pour l’autre. Et c’est drôle, souvent très drôle.

« Et moi, et moi alors ? » pourrions nous crier à la fin du spectacle. Faut peut-être danser à la corde de manège du créateur sans se préoccuper de savoir comment elle tient. Suspense, grand suspense !

Paris, le 19 Mars 2017                               Evelyne Trân