LES ENIVRES DE IVAN VIRIPAEV – MISE EN SCENE DE CLEMENT POIREE AU THEATRE DE LA TEMPETE – CARTOUCHERIE DE VINCENNES – Route du Champ- de_Manoeuvre 75012 PARIS – du 14 Septembre au 21 Octobre 2018 – du mardi au samedi à 20 H – Dimanche à 16 H –

avec John Arnold, Aurélia Arto, Camille Bernon, Bruno Blairet, Camille Cobbi, Thibault Lacroix, Matthieu Marie, Mélanie Menu scénographie Erwan Creff lumières Elsa Revol, assistée de Sébastien Marc costumes Hanna Sjödin, assistée de Camille Lamy musiques Stéphanie Gibert maquillages Pauline Bry, assistée de Emma Razafindralambo Delestre et Margaux Duroux peinture décor Caroline Aouin assistée d’Alice Gauthier construction décor Atelier Jipanco collaboration artistique Margaux Eskenazi régie générale Farid Laroussi régie Laurent Cupif, Michael Bennoun, Thibault Tavernier habillage Emilie Lechevalier, François Ody.

production Théâtre de la Tempête, subventionné par le ministère de la Culture, avec la participation artistique du Jeune Théâtre national

Ils sortent de leur tiroir avec la patine de leurs souvenirs de beuveries et courent vers la scène qui fera tourner le disque de leurs lamentations troussées par leurs fanfaronnades, leurs mensonges avec probablement pour illusion suprême, cette croyance que la vérité peut sortir de leurs gueules de bois.

 Ce sont des personnages imaginés par Viripaev, ni plus ni moins, des pantins, des monstres, réfractaires à l’analyse, des bouts de bois balancés dans l’arène, peinturlurés qui ne peuvent apparaitre qu’au théâtre, toute ressemblance avec des personnes réelles étant à exclure.

 Sur le tapis de leur damier, ils semblent condamnés à jouer, rejouer ou surjouer des scènes d’ivrognerie, pour la défonce, et leur créateur donne l’impression parfois de les imaginer coincés au fond du tiroir qu’il pousse et tire violemment.

 La mise en scène de Clément POIREE, s’attache aux aspects fictionnels, frictionnels des personnages qui ne doivent leur hauteur, leur aplomb que de cette poussière d’illusion permettant de les montrer du doigt, les accuser de manquer de sang, alors que le leur est épaissi par des couches et des couches de pensées sèches ou gluantes comme des peaux de bananes.

 Cette frontière entre le vrai et l’impossible renvoie au geste et à l’œil impuissant du spectateur qui aurait la naïveté de pouvoir l’atteindre. Elle est et sera toujours insaisissable.

 Mais où se trouve donc la vérité semblent hurler ces pantins. Ne serait-elle pas noyée dans la rivière, ne ferait-elle pas un bruit dans nos estomacs, dans le dépotoir de nos idées reçues et recyclées.

 Prenez-nous pour ce que nous sommes, des gusses qui jouent des enivrés qui ont versé dans leur vin le seigneur Dieu, l’amour, le sexe, à chacun ses obsessions après tout ! Nous utilisons le fard de la vérité ivrognesse parce que c’est la condition sine qua non, d’apparaitre au-delà de toute vérité assignée, iriez-vous attenter à notre pudeur de personnages !

 Tant pis pour les non-sens, les barbarismes, nous simples spectateurs qui n’avons guère l’occasion d’hurler nos vérités dans la rue, reconnaissons que ces pitres servis par d’excellents comédiens possèdent bien l’art de l’oraison « ivrognesque ».

 Oppressant et fabuleux à la fois, le spectacle nous remet la tête à l’envers, avec un zest d’enfance qui nous donne envie de faire parler nos pantins !

 Paris, le 15 Septembre 2018

 Evelyne Trân

Dans le cadre du focus « Récits de vie  » CLAIRE, ANTON ET EUX, de François Cervantes et du CNSAD, 13 → 16 septembre 2018 – jeudi, samedi 19h – vendredi 20h – dimanche 16h – durée 1h40 – à la Maison des métallos 94 rue Jean Pierre Timbaud 75011 PARIS –

texte et mise en scène François Cervantes
dramaturgie Renaud Ego
création lumière Lauriano de La Rosa
costumes Camille Aït Allouache
régie générale et son Xavier Brousse
régie lumière Bertrand Mazoyer
avec

avec Gabriel Acremant, Théo Chédeville, Salif Cissé, Milena Csergo, Salomé Dienis-Meulien, Roman Jean-Elie, 

Jean Joudé, Pia Lagrange, Sipan Mouradian, Solal Perret-Forte, 

Maroussia Pourpoint, Isis Ravel, Léa Tissier et Sélim Zahrani

production Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique
diffusion L’entreprise – cie François Cervantes

De la naissance à la mort, voici la bulle de savon éphémère qui avant d’éclater doit prendre son souffle et s’exprimer, sachant que seul l’individu qui la supporte la dote de caractéristiques uniques, les siennes.

 Dans le spectacle de François Cervantes et du CNSAD, la fragilité et la force coexistent. La force, il faut bien l’attribuer au pouvoir de l’illusion, celle du théâtre qui tend une tige solide à tous ces ballons qui s’offrent l’écho de leur étonnement d’être plusieurs, sur la même longueur d’onde, celle d’un cri primal spectaculaire, à même la voix, à même la peau.

 Longitude d’un moi collectif, chorégraphie d’un ciel d’oiseaux, de ruche d’abeilles, mur de son, murmures, chuchotements, que seul un même projet peut contenir, celui d’évoquer la diablerie subjective qui sous-tend chaque déclaration.

 Il n’y a pas d’autre hiérarchie que celle d‘un moi existentiel adoubé par les autres parce qu’il s’ajoute à leurs propres désirs d’expression.

 Les conventions du langage jouent le rôle de socle commun, rédhibitoire pour certains car quelque peu rigides, c’est pourquoi les poètes sont tentés par l’inexprimable, le tout confus, le tout rêveur. Pourtant, un message aussi court et simple dans sa formulation, soit-il, dès lors qu’il prend son envol tel un papier lâché dans le vent, peut aussi être capturé par l’imaginaire, et cristalliser n’importe quel fantasme comme un lingot d’or ou de souvenir. Chaque message à délivrer fonctionne comme une masse aveugle dont il faut assumer le poids, et c’est d’ailleurs ce poids tangible, celui d’une histoire personnelle qui va trouver sa place au cœur des toutes les autres histoires, celles qui frémissent comme le feuillage d’un même arbre, dont chaque feuille s’est éprouvée solitaire avant de s’apercevoir qu’elle était environnée de milliers de jumelles.

 Tout individu est évidemment porteur d’une histoire qui le dépasse dont il ne représente qu’un bourgeon parmi tant d’autres. Or dans un monde où l’individu a du mal à trouver sa place autrement qu’en s’opposant à l’autre, en cédant au racisme primaire, en concevant que les autres ne constituent qu’une masse informe, brute, que les chinois, les noirs, les migrants se ressemblent tous menaçant d‘envahir notre territoire, il parait salutaire de rappeler que chaque individu, tel un tournesol, partage le même soleil, la même soif d’existence, que ses racines puisent leur sève de la même terre.

 Le théâtre configure ce tout terrain d’exploration individuelle et collective. Ces récits de vie rassemblés par François Cervantes forgent un melting pot extrêmement sensible, servis par des comédiens étonnants de justesse et d’énergie. Tous s’écoutent portés par la même exaltation, partant d’eux-mêmes pour aller vers les autres, organiser les retrouvailles. « Moi est un autre » disait Rimbaud !

 Et puis dans ce spectacle, la poésie, la fantaisie jouent le rôle de courant d’air qui allège l’atmosphère pour tous ces joueurs de marelle entre ciel et terre.

 Paris, le 14 Septembre 2018

 Evelyne Trân

TOXIQUE de Françoise Sagan – Au studio HEBERTOT – 78 bis Boulevard des Batignolles 75017 Paris – DU 2 SEPTEMBRE AU 15 OCTOBRE 2018 Le lundi à 19h et le dimanche à 19h30 –

De Françoise Sagan

Mise en scène Christine Culerier et Michelle Ruivo

Avec Christine Culerier

Nous pénétrons comme par effraction dans le journal intime de Françoise SAGAN couvrant une courte période, celle de son séjour dans une clinique de désintoxication du palfium qui lui fut administré à haute dose, après un terrible accident de voiture.

Françoise SAGAN n’avait que 22 ans mais elle était déjà SAGAN avec bonheur celui de pouvoir jouir de sa drogue la plus dure, l’écriture.

Le journal est un à mi-chemin vers la littérature. Beaucoup d’écrivains s’y sont exercés n’ignorant pas que leurs journaux pourraient être publiés.

Dans ce cahier, témoin de sa réclusion forcée dans une clinique, la jeune femme avait un étrange interlocuteur, le temps celui qu’on ne pense pas mais qui s’impose naturellement dans la chambre de la solitude, une solitude qu’il faut s’employer à distraire sans autres béquilles que celles de sa pensée, des objets qui flottent devant soi, des moindres événements qui prennent des proportions incroyables parce qu’ils ne tiennent qu’au regard qu’on leur porte, suspendus en quelque sorte dans le temps intrigant, parfois même insupportable lorsqu’il rime avec ennui, insomnie, angoisse ou souffrance.

L’esprit de la jeune femme se déploie dans ce labyrinthe avec subtilité, curiosité et un vague effroi comme si elle tournait les pages d’un abyme intérieur qui exigerait d’elle qu’elle se sonde, se regarde en face sérieusement.

Mais justement la jeune femme n’est pas sérieuse, elle se préoccupe davantage de la légèreté au sens noble du terme, celui de la liberté.

« Il y avait longtemps que je n’avais pas vécu avec moi-même » se dit-elle. Elle s’épie, « elle est une bête au fond d’elle-même ».

Mais étonnamment, ses notes impromptues ou plus réfléchies restent dominées par un insatiable désir de vivre expressément chaque minute, fût-elle douloureuse.

Elle est un animal à l’affût de n’importe quelle surprise, bonheur, réjouissance des sens.

La fermeté de la voix de la comédienne Christine CULERIER, son énergie et par moments quelques intonations enfantines, donnent la mesure de ce buisson ardent que constitue ce journal de l’écrivaine à 22 ans, un journal susceptible de toucher cette solitude que chacun porte en soi et qui regorge de ressources pour peu qu’on l’apprivoise.

La performance de Christine CULERIER, la mise en scène aérée et sobre conçue par l’interprète et Michelle RUIVO ainsi que l’accompagnement musical de Victor PAIMBLANC qui accentue la dramaturgie de ce huis clos, offrent un prodigieux instant d’intimité, voire d’éternité avec cette grande artiste Françoise SAGAN.

Paris, le 11 Septembre 2018

Evelyne Trân

 

Amours, et autres catastrophes… Un journal musical interprété par Noémie Bianco et Bertrand Lacy mis en scène par Thibault Jeanmougin au LAVOIR MODERNE PARISIEN – 35 Rue Léon 75018 PARIS – les 7 et 8 septembre 2018 à 20 Heures –

 Photo de Didier Pallagès 

Textes des chansons : Noémie Bianco, Maryline Bollier, Cécile Delalandre, Olivier Dodane, Sébastien Kaminsky et Bertrand Lacy. 
Musiques : Bertrand Lacy

Mise en scène de  Thibault Jeanmougin

Incroyable registre que celui de Noémie Bianco capable de pénétrer aussi bien l’univers de Maria Callas que celui d’Agnès de l’Ecole des femmes.

Nous l’avions découverte en Maria Callas, il y a quelques années, totalement bouleversante, avec cet éclat de la voix de l’enfance, cela d’intime au cœur du nid, l’invisible qui ourle l’aura de la diva.

Le journal musical qu’elle vient d’interpréter au Lavoir moderne Parisien avec Bertrand Lacy, nous parle d’une adolescente qui ne s’est pas remise de son histoire d’amour avec un homme marié et peine à trouver son prince charmant.

A vrai dire, il est possible de jeter aux fagots ce vilain homme marié qui ose laisser tomber la jolie brune pour ne s’attacher qu’à la voix de Noémie Bianco, mezzo-soprano, hors de toute souricière, tout amalgame, tout scénario, susceptible juste de faire frémir les arbres, pour rejoindre leur souffle, celui de la poésie plénière. « Un arbre a poussé dans ma tête » avoue-t-elle.

Il y a tant de pétales dans cette voix, velours et cristal confondus, pour réveiller le  » A quoi rêvent les jeunes filles  » de Musset, qu’elle est à la fois moderne et intemporelle, cette jeune femme en jean et en tunique, à fleur de peau.

Paris, le 10 Septembre 2018

Evelyne Trân

La Liste de Jennifer Tremblay au THEATRE DE L’ESSAION – 6, rue Pierre au lard (à l’angle du 24 rue du Renard) 75004 Paris – Du 27 août au 4 décembre 2018 – Les lundis et mardis à 21h30 –

 

  • Auteur : Jennifer Tremblay
  • Mise en scène : Yves Chenevoy
  • Avec : Claudie Arif et Julie Quesnay

Vous n’iriez pas frapper à la porte de l’héroïne de la liste, la pièce de Jennifer TREMBLAY une auteure Québécoise, à moins d’être un distributeur de tracts publicitaires ou politiques. La porte de son appartement se confond avec toutes les portes de l’immeuble; les bruits d’assiettes, de casseroles, d’aspirateur qui s’en échappent, vous pourriez aussi bien les entendre à Sarcelles, Ivry que dans la banlieue de Montréal.

Celle qu’on étiquette femme au foyer ou ménagère, croyez vous,  n’intéresse que les vendeurs de produits ménagers et elle n’a pas de nom.

Les personnes solitaires qui dans la journée n’ont accès au monde extérieur que par la radio, le téléviseur ou internet, savent que la solitude est une compagne étrange et particulière qui projette toutes sortes de particules invisibles susceptibles sinon de remuer la pensée, la promener, la suspendre, et parfois l’élever. Pendant des années,L’héroïne de la pièce, semble t-il, a laissé faire le silence qui s’est déposé sur chacun des objets de sa cuisine qu’elle connait par cœur.

Aujourd’hui, au moment présent sur la scène, la femme se met à parler. La façon dont elle parle, c’est comme si elle écrivait ses pensées, des pensées qui n’accourent pas, qui ont parfois du mal à suivre ses gestes. Au début le spectateur ne comprend pas ce qu’elle raconte, un peu comme s’il regardait de loin une personne en train de déambuler en zigzag de l’autre côté de la rue. L’irruption d’une autre jolie jeune femme portant en bandoulière un accordéon l’étourdit. Mais oui, c’est la ménagère qui en parlant a provoqué son apparition. Celle qui n’a pas de nom raconte pour elle même et pour qui pourrait l’entendre, le sentiment de culpabilité qui la ronge depuis la mort de sa voisine Caroline. Elle ne l’a pas tuée mais elle s’accuse d’avoir été négligente à son égard, elle, une femme perfectionniste qui dresse tous les jours la liste des choses à faire.

En vérité, cette femme est en train d’accoucher d’un mal, d’une douleur sur lesquels les mots glissent, suffoquent, deviennent objets eux mêmes. Heureusement, la femme a recours à de véritables phrases, celles qui lui rappellent sa voisine : Quel film aller voir ? On s’en crisse pas mal ! Caroline aime la facilité d’avoir des enfants. Le regard léger me manque. J’ai trouvé une débarbouillette dans sa culotte . Le linge sale règne dans le salon de Caroline.

Elle se les répète en boucle ces bouts de pensée, ils deviennent ses postits, ils éclairent finalement le visage de Caroline omniprésente.

La mise en scène aérée et bienveillante d’Yves CHENEVOY offre un joli piédestal à la comédienne Claudie ARIF bouleversante dans ce personnage “sans nom”.

La liste n’est pas un spectacle parmi d’autres, il a cet atout de réunir un metteur en scène de talent, une grande comédienne et une auteure Québécoise contemporaine remarquable, Jennifer Tremblay.

Le 16 Juillet 2015

Mis à jour le 8 Septembre 2018

Evelyne Trân

 

 

LA MOUSSON D’ETE 2018 – ECRIRE LE THEATRE AUJOURD’HUI – Brume, éclaircies, orages à l’horizon du Réel – MEEC [Maison Européenne des Écritures Contemporaines] du 23 au 29 Août 2017 – Rencontres théâtrales internationales à l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson (54700) .

Peut-on imaginer quelques auteurs ou autrices jeter feuille par feuille leurs pièces soit dans le fourneau théâtral, soit plus poétiquement comme des fleurs au-dessus de l’illustre pierre tombale invisible par exemple de Molière.

Au bout du peigne théâtral quelques cheveux morts s’échappent,  dure, dure probablement la condition d’auteur, aujourd’hui.

Qu’attend-on d’un auteur  théâtral ? (Est-il besoin de préciser  ici  que le terme auteur  est générique  et inclut les 2 genres féminin et masculin).  Pense-t-on vraiment que le public fasse cas de l’auteur s’il lui est inconnu. Il vient au théâtre le plus souvent pour se ressourcer, pour s’oublier en s’intéressant à d’autres vies, d’autres horizons que le sien propre.

Les auteurs seraient-ils mandatés par une foule anonyme pour prendre  le pouls de la désolation existentielle ambiante ? Il va de soi que les auteurs invités de la Mousson d’été  sont plus friands d’introspection que de divertissement.

Bien sûr qu’il faut se poser des questions sur le monde, sur l’humain encore divisé en deux parties, la gente masculine et la gente féminine etc… Mais en ne se prenant pas trop au sérieux que diable ! Force est de reconnaître que le péché principal de l’auteur c’est la logorrhée ou le bavardage.  Il donne l’impression parfois de s’écouter parler tandis que le public bien sage comme à l’école soit s’ennuie soit s’endort.

Sans doute, les auteurs respectueux de leur mission humaniste éprouvent  la tentation de la crédibilité et ils croient qu’en relayant les propos des vrais gens, ils sont authentiques, du coup à trop se coller sur la vitre transparente, les voilà atteints de verbiage qui les retient au sol certes mais les alourdit  terriblement.

Faut-il sortir de l’âtre les atermoiements de l’inconscient à l’état de braises ? Peut-on vraiment croire que Shakespeare ou Molière (pour faire court) fassent de l’ombre aux auteurs contemporains  ? Aucune lecture des pièces que nous avons découvertes ne laisse indifférent mais cette prédilection pour le monologue des personnages a pour effet de rabattre la flamme, l’aspect submersif, extérieur des événements dont ils témoignent. Le personnage c’est l’arbre qui cache la forêt mais cette forêt justement, elle doit pouvoir  se faire entendre au théâtre. 

Est-ce à dire que parmi les auteurs ou leurs personnages, certains sont trop intelligents pour se laisser démonter par leurs rêves, leur imagination qui restent pourtant de véritables moyens de défense contre une réalité qui s’impose ou nous est imposée.

Cela dit, la Mousson d’été est un laboratoire, un lieu d’expérimentation. Les auteurs ont tout de même le courage de présenter leurs pièces au stade de l’habillage, en peignoir en quelque sorte.

Et, que le public se rassure, non, le théâtre n’est pas seulement destiné aux grandes tronches intellectuelles, aux grands esprits, il peut s’adresser aussi aux bons vivants et même, cerise sur le gâteau, faire rire tout en faisant réfléchir. Et puis quelques raisins parfument les pièces les plus bourratives.

Voici dont les cerises sur le gâteau :

  • Excusez-nous si nous ne sommes pas morts en mer de Emanuele Aldrovandi (Italie), texte traduit par Federica Matteucci et Olivier Favier, dirigée par Ivica Buljan, avec Alain Fromager, Charlie Nelson, Didier Manuel et Johanna Nizard

  •  
  • Photo Eric Didym
  • L’auteur italien Emanuele ALDROVANDI met en scène un huis clos beaucoup plus barbare que celui de Sartre en racontant la terrible équipée de quatre individus livrés à leur instinct animal « Sauve qui peut » seuls sur un container en bois en pleine mer, à la suite du naufrage de leur bateau.

  • La référence aux barques des migrants et leurs tragédies est évidente. Sauf que les quatre personnages ne font pas figure de gueux, l’un semble être un homme d’affaire véreux, l’autre un journaliste en quête de scoop mais plutôt falot, l’autre une belle jeune femme africaine qui rêve de partir en Australie. Et puis il y a le conducteur de ces migrants qui leur a promis le « paradis ».Cette féroce satire de naufrage de migrants a le mérite de souligner que cela n’arrive pas qu’aux autres d’être pris aux pièges de leurs rêves d’Eldorado. Que nous soyons misérables ou soi-disant civilisés, dans des conditions extrêmes, hélas la bête se réveille et hurle « Mangez-vous les uns les autres » !

  • Nous descendons tous des migrants sinon des baleines ironise Emanuele ALDROVANDI ! Quand l’homme n’aura plus pour seul interlocuteur que la baleine !

  • The writer de Ella Hickson (Angleterre), texte traduit par Dominique Hollier, dirigée par Ramin Gray, avec Quentin Baillot, Charlie Nelson et Julie Pilod

  • photo Eric Didym
  • Dur, dur d’être une autrice dans un monde dominé par le genre masculin ! A-t-on le droit de choisir entre le mot auteure ou celui d’autrice ? Histoire de goût, voilà tout, d’expression sonore et salivaire du mot lui-même, eh oui parce qu’un mot aussi ça se savoure sur la langue !

  • La pièce raconte la difficulté d’être auteure, à vif. L’on sent chez ce personnage d’auteure, une urgence à faire accepter son besoin d’écrire, d’être considérée comme écrivaine à part entière, en se positionnant comme féministe dans ses relations d’une part avec les mâles, d’autre part avec les autres femmes. Il s’agit d’une femme auteure qui se cherche et après tout en tirant le seau du puits, ne finira-t-elle pas par reconnaitre que l’énergie créatrice doit bouillonner dans le pot commun, celui du genre humain.

  • La traversée de Josep Maria Miró (Catalogne), texte traduit par Laurent Gallardo, dirigée par Laurent Vacher, avec Éric Berger, Didier Manuel, Charlie Nelson et Julie Pilod

  • photo Eric Didym
  • Puisant sur sa propre expérience de volontaire dans une ONG en Bosnie, l’auteur dresse le portrait d’une femme engagée, la sœur Cécilia envahie par un vaste sentiment d’impuissance, voire de culpabilité face aux atrocités humaines dont elle est témoin. Résolue à dénoncer son chef religieux qu’elle soupçonne être l’auteur du viol et de l’assassinat d’une petite fille, elle se heurte inévitablement à un mur de silence qui la contraint à quitter ses fonctions puis le voile. Cette femme est incarnée par la comédienne Julie PILOD tout à fait remarquable.

  • La pièce très intense s’attache à exprimer à travers cette femme témoin, le tremblement de terre intérieur qu’elle endure qui suscite la compassion d’un photographe pourtant plus porté à capter les effets spectaculaires d’un événement, ce qui la révolte intimement. La photo qu’il a prise d’elle avec l’enfant mort dans les bras ne sera jamais publiée et la volonté de Cécilia de rendre justice à l’enfant, ne pourra s’exprimer suite au massacre du camp et du présumé auteur du crime juste après son départ. Quand le Mal règne, il ne fait pas dans le détail mais l’attitude de Cécilia, sa résistance morale auront tout de même bouleversé le regard du photographe et se faisant le nôtre face à des événements que nous appréhendons de l’extérieur sans prendre la mesure des fractures de conscience, souterraines qu’ils occasionnent. Cécilia deviendra femme de ménage.Qui pourrait deviner que derrière cet humble habit, elle enveloppe un terrible drame intérieur.

  • La petite fille de Monsieur Linhd’après Philippe Claudel(France), mis en scène par Guy Cassiers, avec Jérôme Kircher à l’espace Montrichard

  • la petite fille de monsieur linh, guy cassiers

    De l’ordre de l’intime, l’est également le spectacle « La petite fille de Monsieur Linh. Il n’y a qu’un seul acteur sur scène pour raconter ce conte à feux doux qui exprime l’inexprimable, l’amitié entre une vieux réfugié et un veuf esseulé. Le comédien sait qu’il n’est pas tout seul, un théâtre d’ombres s’agite derrière lui, ce sont ces propres images relayées en direct par un projecteur.

  • Jérôme KIRCHER parle lentement et doucement. Sa voix est musicale, elle dessine comme au crayon, voire au fusain, ce qui au fur et mesure de l’histoire va permettre aux spectateurs de découvrir la tragique destinée de Monsieur Linh et de sa petite fille. L’intrigue est simple, elle pourrait être résumée en quelques phrases, il ne s’agit que d’un chemin après tout. Le vivre de l’intérieur ou plutôt en se projetant sur le cheminement propre du vieil homme qui réussit à communiquer avec un homme dont il ne parle pas la langue, à qui il fait partager sa passion pour sa petite fille, tout cela relève de l’ineffable, de la grâce. Juste une histoire, deux personnages et pourtant l’infini qui peut s’y propager celui de l’émotion, celui de l’imaginaire.

  • Comme à son accoutumée, la programmation de la mousson d’été est éclectique. Reflète-t-elle une tendance générale à l’introspection, à l’intime plutôt qu’au spectaculaire, allez savoir !

  • A notre sens, les auteurs ont raison de vouloir s’affirmer (cf. débat organisé « La dispute » entre Nathalie Fillion et Pascale Henry) . Des auteurs, il y en a toujours eu, il y en aura toujours parce qu’ils n’ont pas la vocation marchande, ils résistent hors de la loi de l’offre et la demande. Ecrire pour eux c’est une nécessité comme le boire et le manger.

  • Qu’ils tempêtent, s’inquiètent d’un véritable manque de considération, hélas, cela fait partie du parcours de combattant des artistes. Pourquoi ne pas le souligner, un auteur est un artiste comme les autres.

  • Paris, le 30 Août 2018 

  • Evelyne Trân

MONOLOGUES POUR LA PAIX par le comédien Moa ABAID à la PAROLE ERRANTE 9, Rue François Debergue, Montreuil 93100 – Métro : Croix de Chavaux – Les 5, 6 et 7 Septembre 2018 à 20 HEURES –

Extraits de poèmes de Katznelson, déporté à Auschwitz en 1944 et de Noureddine Aba, écrivain, journaliste, sur le massacre « C’était Sabra et Chatila à Beyrouth 18 et 19 septembre 1982 »

par le comédien Moa ABAID

Moa ABAID est un artiste interprète binational. Son but est « de montrer que la douleur humaine est la même qu’elle que soit l’ethnie la religion ou la couleur « .

VALJEAN – Adaptation des Misérables de Victor Hugo – Au THEATRE DE L’ESSAION -6, rue Pierre au lard (à l’angle du 24 rue du Renard) 75004 Paris – Du 23 août 2018 au 19 janvier 2019 Les jeudi vendredi et samedi à 19h30 – Les représentations du vendredi sont en anglais à partir du 31 août 2018 –

 

  • Auteur : Christophe Delessart

  • Mise en scène : Elsa Saladin

  • Avec : Christophe Delessart

  • Site de la compagnie : https://www.valjean.eu/

 

Valjean filage Essaïon photo Laetitia Piccaretta

Dans les années soixante, au siècle dernier, les Editions Rouge et Or publiaient pour les enfants une adaptation d’un épisode des Misérables de Victor Hugo, celui de la rencontre de Jean Valjean avec Cosette. Une image s’est cristallisée dans ma mémoire, celle de la main de Jean Valjean soulevant le seau d’eau trop lourd que la petite Cosette trimballait en titubant sur un chemin de solitude.

 L’apprentissage de la lecture qui réclamait quelques efforts allait de pair avec le sentiment de compassion éprouvé pour la petite Cosette. Je ne cessais d’aller de l’image aux mots, éblouie d’être transportée dans une histoire par la magie de quelques mots.

 Cette main c’était déjà tout le personnage de Jean Valjean. C’était son visage, toute l’aura de son destin, son chemin.

 Beaucoup plus tard à l’adolescence, lorsqu’un professeur demanda aux élèves d’écrire une préface pour un livre, je choisis évidemment Les Misérables. Ce fut un échec, le professeur me rendit la copie, critiquant le choix trop ambitieux pour une élève de 4ème et qualifiant la prose pourtant très laborieuse d’artificielle.

 Mais comment regretter cette tentative infructueuse ni même l’émotion que déclencha le jugement lapidaire du prof.

 Eprouver un sentiment d’injustice, celui-là même qu’a enduré Jan Valjean, allons donc !

 N’est-il point tragique ce sentiment d’être mal compris, mal interprété. Il y a des accents de sincérité qui peuvent résonner de façon artificielle, à cause de leur trop plein sans doute comme le seau d’eau de Valjean et Cosette.

 Partir de soi, c’est ce qu’a entrepris Christophe DELESSART pour donner la parole sur scène à Valjean. Il n’était pas évident d’accoucher de ce personnage trop souvent incarné par des vedettes telles que Jean Gabin ou Gérard Depardieu.

 Valjean est un anti-héros, un taiseux, il est entier en quelque sorte comme un arbre solitaire qui affronte, seul, les avanies climatiques de la société, qui n’a pas besoin de compliments, qui trace sa route puisqu’il n’a rien à perdre. Aider de plus faibles que lui, voilà qui redonne un sens à sa vie !

 Victor Hugo a mis certainement beaucoup de lui-même dans ce personnage qui exprime des sentiments universels tels que la honte, l’humiliation, l’injustice, la jalousie, la haine ou l’amour.

 Mais l’un des sentiments qui caractérise le plus Valjean, c’est sans doute l’humilité. La sonorité liquide du mot s’accorde à son origine étymologique « du mot latin humilitas dérivé de humus, signifiant « terre ».

 Nous ne serions faits que d’eau, de terre, de feu qui animent nos pensées, nos apparences, selon les poètes.

 Valjean est un homme simple qui ne parle que lorsque son cœur déborde, lui qui ne peut revendiquer le rôle de père, lui qui n’a pas de femme, qui ne représente Rien pour la Société mais qui possède un trésor, son amour pour Cosette, une enfant trouvée.

 Le portrait que nous en donne Christophe DELESSART, finement mis en scène par Elsa SALADIN, est tout simplement bouleversant !

 Paris, le 25 Août 2018         Evelyne Trân

De Pékin à Lampedusa de Gilbert Ponté avec Avec : Malyka R.Johany – AU THEATRE DE L’ESSAION 6, rue Pierre au lard (à l’angle du 24 rue du Renard) 75004 Paris – Du 27 août 2018 au 7 janvier 2019 – Les lundis et mardis à 19h45 –

  • Auteur : Gilbert Ponté

  • Mise en scène : Gilbert Ponté

  • Avec : Malyka R.Johany

  • Site de la compagnie : labirba.net

Personne ne pourrait les arrêter, pensons-nous, ces amazones qui s’élancent entre ciel et terre sur les pistes d’athlétisme offrant aux caméras du monde entier l’image de leurs jeunes corps messagers de la flamme olympique.

Gilbert PONTE qui dit « être fasciné par les personnages qui portent en eux une passion » est tombé un jour sur l’article d’une écrivaine italienne d’origine somalienne, Lagiaba SCEGO  qui relatait l’histoire de Samia, une jeune athlète, morte noyée avec d’autres migrants au large de l’ile de LAMPEDUSA alors qu’elle tentait de gagner Londres en vue des jeux olympiques de 2012.

 L’histoire est tragique, elle pourrait faire songer, toutes proportions gardées, au conte de la chèvre de Monsieur Seguin qui arrachant ses chaines par soif de liberté inextinguible, va se battre toute une nuit en vain contre le grand loup occidental.

N’est-ce point ce désir de liberté qui pousse de nombreux migrants à fuir leurs pays, sachant souvent le risque de mort qu’ils encourent.

Samia YUSUF OMAR qui avait réussi à représenter la Somalie aux jeux olympiques de Pékin, s’est trouvée empêchée par les autorités de poursuivre son entrainement. Dès lors, il lui fallait fuir, risquer le tout pour le tout.

Destin brisé, fracassé aux portes des grandes fanfares des jeux olympiques, cette vitrine aux enjeux économiques énormes.

Quel fossé entre la flamme olympique et la minuscule étincelle que représente Samia dont le corps sera jeté dans une tombe anonyme de LAMPEDUSA !

Samia ne véhiculait que son propre rêve celui de s’épanouir comme athlète. Ce rêve innocent et fébrile est incarné par une jeune comédienne Malyka R.JOHANY d’une grâce et d’une fraicheur saisissantes.

 Gilbert PONTE semble faire fuser les paroles d’une enfant sans commune mesure avec les forces obscures qui vont l’entrainer vers la mort. Il enjoint les spectateurs à cristalliser leur regard sur l’amazone inatteignable, qui joue sa vie contre la montre, l’impitoyable roue humaine.

Paris, le 15 Septembre 2017 

Mis à jour le 23 Août 2018   

Evelyne Trân  

 

VIVE LA MOUSSON D’ETE 2018 ! – MEEC [Maison Européenne des Écritures Contemporaines] du 23 au 29 Août 2017 – Rencontres théâtrales internationales à l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson (54700) .

Fondée en 1995 par Michel Didym, son directeur artistique, La Mousson d’été constitue l’un des événements européens majeur pour la découverte, la formation et la promotion des nouvelles écritures dramatiques. Pendant sept jours, au cœur de la Lorraine, l’Abbaye des Prémontrés ouvre ses portes aux auteurs dramatiques, aux metteurs en scène, aux universitaires, aux comédiens et au public pour venir écouter le théâtre d’aujourd’hui. C’est autour de lectures, de mises en espace – de textes inédits ou traduits pour la première fois en français -, de conversations et de spectacles que La Mousson d’été organise ce terrain de rencontres.

La prochaine édition de La Mousson d’été continuera d’affirmer sa dimension européenne et se déroulera du 23 au 29 août 2018 pour puiser, à la source, le talent, confirmé ou prometteur, d’auteurs internationaux toujours très percutants.

 La Mousson d’été programme