En ce temps là, l’amour de Gilles SEGAL – Mise en scène de Christophe Gand avec David Brécourt du 7 au 31 JUILLET 2021 à 18 H 45 – Relâches : 13, 20, 27 juillet – THEATRE LA LUNA – 1 Rue Séverine 84000 AVIGNON –

David BRECOURT était l’invité de l’émission DEUX SOUS DE SCENE, sur Radio Libertaire 89.4,  le samedi 26 Octobre 2019, ci-dessous en podcast 

« Comme j’ai envié ce père capable de susciter un tel regard d’admiration dans les yeux de son fils » Ce cri du cœur émane d’un individu qui sait faire partie du commun des mortels avec cette particularité cependant, celle d’avoir connu l’enfer, un enfer justement inimaginable pour le commun des mortels.

 L’individu en question « Z » dans la pièce est redevenu un homme normal sans histoires, invisible. Non certainement, il ne s’est pas épanché sur sa dramatique expérience de la shoah auprès de son fils qui a été épargné. La vie a repris son cours. Ce fils est loin désormais qui lui envoie d’Amérique, une photo de son petit-fils.

 Bien sûr, il songe sur les rapports entre père et fils qui à distance peuvent devenir conventionnels, distraits, banaux. C’est implicite, il n’en dit mot à ce fils, mais il y a ce déclic que représente, tombée du ciel une photo de son petit-fils. Et lui revient en boomerang, le souvenir d’une rencontre dans un train en partance pour Auschwitz, avec un père et un fils, extraordinaires.

 Qui ne s’est pas plu à observer dans les transports en commun ces relations intimes entre un parent et son enfant qui passent parfois juste par des regards, des attentions lesquelles peuvent éblouir l’observateur parce qu’elles ne sont pas criantes, seulement naturelles.

 Dans le train de la mort, Z a décidé de ne plus penser, ne plus penser à lui, durant les 7 jours du voyage, il va vivre d’une certaine façon par procuration, à travers un père et son fils d’une douzaine d’années.

 Le récit de ce voyage qu’il enregistre pour son fils, devient en quelque sorte anachronique. Qui parle, le père qu’il aurait voulu être, le père qu’il a rencontré ? Et le fils, celui d’Amérique n’aurait-il pas pu être celui du train de l’enfer ? Qui parle, le vieil homme ou le jeune homme qu’était Z à l’époque ?

 Les réactions de Z sont sans fard, il ne comprend pas tout d’abord, comment le père peut faire abstraction de la situation insupportable à laquelle sont confrontés les voyageurs, la promiscuité, l’odeur des excréments, la mort des plus faibles, les cris des survivants. Le père durant tout le voyage déploiera toute son énergie à occuper l’esprit de son enfant, un peu comme Shéhérazade des Mille et Une Nuits, pour l’étourdir, le faire sourire, le voir heureux jusqu’au bout de la nuit et de la mort …

 Alors étonnamment, le récit qui aurait pu prendre la tournure d’une oraison funèbre, devient un hymne à la vie, à sa poésie, à l’amour simplement entre un père et son fils.

 David Brécourt rayonne dans ce rôle de conteur. Nous oublions complètement qu’il s’agit d’un seul en scène tant son interprétation est vivante et l’histoire captivante.

 Gille Segal, comédien et dramaturge, d’origine juive romaine a certainement puisé dans son histoire personnelle. Il signe avec cette pièce, un bijou de tendresse et d’humanité, en donnant la parole à Z, un commun des mortels par défaut, auquel nous pouvons tous nous identifier, face à son double « extraordinaire ».

 Que ceux qui viennent au théâtre avant tout pour se distraire et se changer les idées, ne soient pas rebutés par le thème de la shoah.

La pièce, mise en scène par Christophe Gand diffuse une lumière qui ne cesse de chatoyer, mettant en valeur son interprète David Brécourt, tout juste fascinant.

 Paris, le 25 Octobre 2019

Mis à jour le 10 Juillet 2021

 Evelyne Trân

ZAZA VIDE SON SAC du 7 Juillet au 18 Juillet 2021 A 20 H 30 – Relâche le 12 Juillet – Au théâtre HUMANUM 149- 149 Rue de la Carreterie 84000 AVIGNON

Comédienne, clown, poétesse, lectrice (et chanteuse depuis peu), Isabelle Sprung cumule les avantages…Elle a travaillé sous le signe de la diversité : Elie Semoun, Etienne Chatiliez, Coline Serreau, Jean-Claude Penchenat, Jérôme Deschamps, Macha Makeieff…De la troupe théâtrale ou du plateau de cinéma il n’y a qu’un pas vers le « Seul(e) en scène ». Qu’elle maîtrise à l’évidence de bout en bout.

Cf article de Laurent GHARIBIAN

https://theatreauvent.com/2019/11/13/isabelle-sprung-de-frehel-a-nos-jours-le-14-novembre-et-le-12-decembre-2019-a-20-h-30-au-piano-patrick-langlade-dernieres-irrevocables-le-connetable-55-rue-des-archives-75003-paris-m-ra/

N.B : Isabelle SPRUNG était l’invitée de Laurent GHARIBIAN dans l’émission Juste une chanson sur RADIO LIBERTAIRE le Jeudi 17 Juin 2021 de 12 H a 14 H, en podcast sur le site de Radio Libertaire 89.4 .

Proudhon modèle Courbet de Jean PETREMENT au Festival Off Avignon 2021 Du 7 au 31 juillet à 18 H 35 au Théâtre des Corps Saints 76 Place des Corps Saints 84000 AVIGNON A 18H35

Texte et Mise en scène : Jean PÉTREMENT
Avec : Xavier LEMAIRE, Jean PÉTREMENT, Lucile PÉTREMENT, Léonard STÉFANICA

Nul n’est censé ignorer la loi. Nul  non plus n’est censé ignorer que  PROUDHON, père de l’anarchisme et COURBET peintre du réalisme étaient amis. Leurs noms nous sont familiers mais nous devons surfer sur plus de 150 pages de notre histoire avant de pouvoir poser un doigt sur leur rencontre. Grâce à Jean PETREMENT, nous voici transportés un jour d’hiver 1854, à ORNANS, dans le DOUBS, dans l’atelier de COURBET qui reçoit en compagnie de sa modèle Jenny, son respectable ami PROUDHON.

Nous savons que les deux hommes chacun dans leur domaine, ont bouleversé l’histoire. Ce que nous ignorons véritablement, c’est ce qu’ils se sont apporté, l’un à l’autre.

 Extérieurement, COURBET a l’allure d’un paysan rougeaud, bon vivant et PROUDHON d’un pasteur ou d’un professeur plutôt renfrogné et peu amène. Ce qui les réunit, c’est ce qui se trame dans leurs corps respectifs, c’est leurs combats, leur idéal qui pousse l’un à bâtir une œuvre picturale destinée à exprimer son propre vécu, pour rendre l’art au peuple d’une certaine façon, et pousse l’autre à rêver de nouvelles fondations pour une société plus juste.

 Nous savons grâce aux correspondances échangées entre les deux amis qu’ils se sont toujours soutenus, PROUDHON ayant salué l’esprit novateur de COURBET, ce dernier l’ayant fait figurer notamment dans sa fameuse toile de l’Atelier.

 Jean PETREMENT s’est intéressé davantage aux différences de ces grands hommes qui sauteraient à l’œil d’un enfant. Différences de sensibilités, de tempéraments, l’un est introverti, l’autre extraverti. C’est assez banal en somme, cela le devient moins si l’on considère que ce qui est inné en soi peut conditionner sinon notre existence, sinon notre manière de penser et d’agir.

 Dans ce court spectacle d’une heure environ, nous pourrions craindre d’assister à des joutes oratoires un peu intello. Il n’en est rien parce que les escarmouches et la vivacité de la discussion entre les personnages restent très naturelles.

 On adore la bonhomie impétueuse de COURBET, le pinceau à la main. Proudhon, le visage circonspect, aux allures pudibondes est  moins sympathique. Survient aussi, le braconnier de passage, qui va réconcilier tout le monde avec sa liqueur à la mirabelle et son pâté de lapin. Et puis surtout, il y a Jenny, la jolie modèle qui entend faire crépiter son existence dans un monde d’hommes.

 Un cocktail très  explosif ! Pas simple l’espèce humaine, avec toutes ses contradictions, oscillant toujours entre la chair et l’esprit, le fond et la forme, entendez par là, pourquoi pas, Proudhon et son associé, Courbet,  et regardez Jenny;  tous arrivent  tout de même à tenir devant et derrière une même toile, celle de « L’atelier » allégorie réelle, d’une page de vie. C’est formidable !

Jean PETREMENT nous invite à la tolérance et la réflexion, c’est jouissif, et ça s’avale cul sec !

Merci, Jean PETREMENT pour cette comédie très vivante, instructive et éloquente !

 Eze, article mis à jour le 7 Juillet 2021

Evelyne Trân

La Putain respectueuse de Jean-Paul Sartre – Un spectacle de la Compagnie STRAPATHELLA dans une mise en scène de Lætitia Lebacq – A LA FOLIE THEATRE – 6, rue de La Folie Méricourt 75011 PARIS du 22 Mai au 20 Juin 2021.

Avec Lætitia Lebacq / Lizzie
Baudouin Jackson /Le Nègre
Bertrand Skol /Fred
Philippe Godin / Le Sénateur
Assistante à la scènographie Carole Damet
Création lumière et sonore Johanna Legrand

Cette œuvre théâtrale de jeunesse de Jean-Paul Sartre (publiée en 1947 et représentée en 1948) n’a rien perdu de son piquant. Écrivain engagé, Jean-Paul Sartre s’est inspiré d’un fait divers particulièrement odieux qui a défrayé les chroniques aux États-Unis dans les années 30, l’affaire des Scootsboro Boys, accusés du viol d’une « blanche » et injustement condamnés.

Le Pouvoir et la Justice voilà 2 entités dans la balance. Aujourd’hui même en France, la magistrature n’a de cesse de se déclarer indépendante des pouvoirs en place. En tant que citoyens lambda, nous voulons croire à l’intégrité des juges mais quand d’une vérité énoncée ou passée sous silence dépend notre tranquillité et plus grave encore le destin d’un homme ou d’une femme, nous pouvons saisir ce que signifie « sauver sa peau » dans un système oppressif où c’est toujours la loi du plus fort qui s’exerce.

En résumé, Jean-Paul Sartre à travers le portait d’une putain naïve et sympathique, démontre qu’en dépit de sa bonne foi, de son sens inné de la justice, elle va être acculée à faire un faux témoignage, abusée par les discours d’un sénateur qui va flatter son désir de reconnaissance par un milieu Respectable.

Écrasée par son complexe de classe inférieure, par les rapports de domination masculine qu’elle a intériorisés comme indépassables, la Putain n’a pas de liberté de pensée, parce qu’elle se trouve isolée, qu’elle est dépendante pour survivre des bonnes ou mauvaises volontés de ses supérieurs, condamnée en somme à la boucler.

Cette constatation tragique est le pendant d’une autre réalité celle qui dénie au « Nègre » l’égalité des droits avec un « Blanc » parce que considéré inférieur.

Nous voyons la Putain pleine de vie, enjouée et tendre vis à vis d’un client qu’elle vient d’adopter. Nous la devinons généreuse par nature mais guère réfléchie. Ses réactions sont spontanées, elle promet au « Nègre » de ne pas témoigner contre lui puis plus tard, oubliant sa promesse, elle adhère au discours du Sénateur parce qu’il a touché sa corde sensible, en lui demandant de sauver un « Blanc ».

Cette Putain, peut susciter les moqueries du spectateur, quelle cruche n’est-ce pas ? Mais la vérité, c’est qu’elle fait pitié. Cette pitié, elle s’adresse à nous-mêmes. Comment aurions-nous réagi à sa place, aurions-nous résisté à la tentation de faire un faux témoignage pour sauver notre peau ?

La pièce sur la forme est tout à fait avenante. La mise en scène de Laetitia Lebacq est vive et fort bien rythmée, on entend même des spectateurs rire dans la salle. Allons-nous rire du pauvre « Négre » qui va jusqu’à prier une « Blanche » de le cacher ? Nos instincts primaires vont-ils se réveiller ? Chasse à l’homme, à l’animal, à la Putain ?

Sommes-nous « Blancs » ou « Noirs » ou « Blancs » et « Noirs » ? Elle a quelle couleur notre bonne conscience ? Nous rions noir et blanc pour ne pas pleurer.

Car que voyons-nous sinon deux personnes, une Putain et un « Nègre », prises au piège comme des rats par des hommes masqués au pouvoir.

La cage est attrayante, elle a un côté kitsch de boîte à musique des années trente, la souris bien jolie, le « Nègre » vraiment noir. Les spectateurs pourraient aisément se laisser abuser par « l’ambiance moite » qui rappelle l’univers d’Elia Kazan. C’est toute la réussite de ce spectacle captivant et percutant servi par une belle distribution de comédiens et la présence de Laetitia Lebacq.

Le spectacle à ce jour est terminé mais étant donné le bel accueil du public,
il devrait faire l’objet d’une reprise très prochainement.

Paris, le 21 juin 2021

Evelyne Trân

N.B : Article précédemment publié dans le MONDE LIBERTAIRE.NET

https://monde-libertaire.net/?article=Le_brigadier_pour_ce_premier_jour_dete

LABEL ILLUSION par le Collectif Label Brut au festival off d’Avignon du 7 au 28 Juillet 2021 à 17 H 30 au Nouveau Grenier – Collège de La Salle – 9 Rue de Notre Dame des 7 Douleurs.

Crédit photos Sylvain Séchet

Conception, mise en scène, écriture d’images et interprétation : collectif Label Brut (Laurent Fraunié, Harry Holtzman &
Babette Masson)
Écriture textuelle : Solenn Jarniou
Regard extérieur, direction d’acteur : Jonathan Heckel
Création lumières : Sylvain Séchet
Son & recherche musicale : collectif Label Brut & Xavier Trouble

P.S : Harry Holtzman était l’invité de l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur Radio libertaire, le 29 Mai 2021, en podcast sur le site de Radio Libertaire. 89.4.

Ceux qui croient à la réincarnation ne verraient guère d’inconvénient à se réincarner en alouette, en lion ou en sauterelle et pourquoi pas en baguette de pain, en bouteille d’Evian ou en sac de farine. Vous voulez rire, vous voulez vraiment vous moquer !

Souvenez-vous de Roland Topor qui faisait parler des fourchettes ou de Jean-Christophe Averty qui jetait un bébé (en plastique) dans une moulinette ! A notre sens , le collectif Label Brut est le digne héritier de ces hurluberlus. Cependant, il n’use d’aucun artifice. Pour raconter comment « les utopies se manifestent dans un monde désenchanté depuis la fin des années 60 – ah la glorieuse année 1968 ! – jusqu’à nos jours, il choisit les outils les plus élémentaires voire alimentaires donc des objets comestibles pour nous représenter dans la foire sinon aux vanités, la foire aux illusions. Il n’y a pas d’artifice, disais-je, il ne dispose que de vulgaires aliments pour le visuel et d’un texte original en rimes concocté par Solenn Jarniou.

Impossible de décrire ce collectif sans nommer ses membres qui travaillent ensemble depuis 15 ans : Laurent Fraunié, Harry Holtzman & Babette Masson et ont eu cette révélation d’un organe invisible siégeant dans notre corps : l’espoir .

L’espoir qui fait vivre, oui parce que nous avons tous faim de liberté, d’égalité, de justice etc. De l’espoir à l’illusion, le fil se crispe. Tout de même, qu’est-ce qui a changé depuis la révolution de 1789, 3 Français sur 4 jugent leur pays inégalitaire, 80 % de la population mondiale vit avec moins de 10 dollars par jour, 6 enfants sur 10 ont peur de de devenir pauvres un jour. L’organe espoir est-il bien nécessaire ?

Les membres du Collectif Label brut sont de véritables chalands, des bateleurs qui s’amusent comme des enfants, il y a un siècle, qui voyaient rayonner l’univers dans un bout de ficelle. Car l’enfance est là, simple et lumineuse. Ils sont de la génération des années 60, sans smartphones et tablettes. Soixante-ans plus tard, il n’y a pas à discuter : la bouteille d’Evian, la moulinette, la farine ou la baguette de pain sont encore susceptibles de nous parler.

Crédit photos Sylvain Séchet

Imaginez une baguette de pain candidate à la Présidence de la République ! Elle se dresse au-dessus des épaules de Sarkozy ou de Hollande ! Elle fait partie du M.L.F, elle est écolo etc. Elle est la fille d’une certaine Francine qui a connu le milieu hippie et que l’on voit sur une photo ( il s’agit probablement de Jan Rose Kasmir) avec une fleur rose face à des soldats armés jusqu’aux dents .

Peace and love, Flower power ! Et zut, il y a de quoi froisser notre épiderme. Quelle épopée en passant par l’époque hippie, l’ère Mitterrand puis l’ère Obama jusqu’à nos jours, judicieusement bercée par la musique de Hair, des années 80 et de l’éternel Bob Dylan.

Ah, cette baguette de pain qui veut faire de la politique ! Une baguette croustillante qui lève les yeux au ciel en criant : j’espère !

Elle mérite bien quelques applaudissements et nous l’espérons un public chaleureux . Le spectacle est fort et très original, il donne de l’appétit à l’Espoir !

Eze, le 2 Juillet 2021

Evelyne Trân

LA BAIE DES ANGES de Serge Valletti – Mise en scène de Hovnatan AvédiKian au Théâtre du Rond-Point – 2 Bis Avenue Franklin Roosevelt 75008 PARIS – du 15 Juin au 4 Juillet 2021 à 20 H 30.

TEXTE SERGE VALLETTI
MISE EN SCÈNE HOVNATAN AVÉDIKIAN
AVEC DAVID AYALA …………………… GÉRARD
JOSÉPHINE GARREAU …………. LA FILLE
NICOLAS RAPPO ……………….. ARMAND
SCÉNOGRAPHIE MARION GERVAIS
LUMIÈRE STÉPHANE GARCIN
DESIGN SONORE LUC MARTINEZ, ÉRIC PEDINI
SUR UNE IDÉE ORIGINALE DE FARAMARZ KHALAJ

PRODUCTION THÉÂTRE DE GRASSE, AOC FILMS, SEMIRAMIS, CORÉALISATION THÉÂTRE DU ROND-POINT
SPECTACLE CRÉÉ LE 9 SEPTEMBRE 2016 AU THÉÂTRE DE GRASSE
DURÉE 1H25

Photo Julien Benhamou

Que se passe t-il dans la tête d’un scénariste lorsqu’il bute sur l’objet même de son scénario ? Le brouillard total ! Le scénariste en question voudrait bien déloger cette idée qui refuse de sortir de sa cervelle, qui joue à cache-cache avec ses nerfs, qui le fait frissonner… mais oui, il sait mais il n’arrive pas à accoucher !

« Accouche, accouche ! », s’époumonent en silence les spectateurs car le scénariste en rêve déjà de ce public. Certes, il ne se prend pas pour Pirandello mais il veut tout être à la fois : auteur, comédien, spectateur, témoin, metteur en scène et ce n’est pas trop, c’est ce qu’exige le sujet de sa pièce.

La Baie des Anges c’est l’histoire d’un accouchement « terrible » où tous les protagonistes s’affairent sans connaître vraiment l’issue de leur travail, pour donner corps à un invraisemblable sentiment, probablement une douleur, quelque chose d’impossible à dire, à montrer parce que tout de même il y a la pudeur, la pudeur ridicule, la pudeur des sentiments.

Il faut imaginer la page blanche où l’écrivain va jeter en vrac les pensées que lui inspire une vision terrifiante, celle d’un pendu derrière le volet d’une superbe villa donnant sur la baie des anges. Il s’agit d’un ami après tout et un ami ne se résumera jamais à une seule image. Il y a quelque chose qui cloche. Une image ne peut quelle qu’elle soit, enterrer un homme. Il faut fouiller dans ses sentiments, sa mémoire disjonctée, il faut dire : c’est l’histoire de… et c’est peut-être la mienne, la nôtre, euh c’est la vie, la vie qui se moque de la mort ou réciproquement.

Dans La Baie des Anges , étrange partition peuplée d’accents comiques, grinçants voire plaintifs, mise en scène par Hovnatan Avédikian, on rit beaucoup, on a l’impression d’assister à une farce.

David Ayala, subtilement, manifeste le désenchantement du producteur Hollywoodien avec son gros cigare, il exprime justement l’homme empêtré dans son projet de mise en scène de l’histoire de cet ami qui lui échappe et pourtant lui mord les tripes. Il convoque un comédien et une comédienne qui ont du mal à le prendre au sérieux mais prennent aux mots l’écheveau débraillé qu’il leur tend comme un filet ou une toile d’araignée flottante.

Il est question d’une guirlande de Noël qui avait fait la fortune de l’Ami Dominique. Les loupiotes s’allument et s’éteignent dans un va-et-vient de lumière qui visiterait comme un court-circuit la vague histoire de l’Ami.

Guirlande, le mot suffit à créer l’image . On ne la voit pas mais elle scintille.

Au final, les protagonistes sont arrivés à accoucher de l’idée de l’homme Dominique et elle est poétique, invraisemblablement poétique, elle éclaire La Baie des Anges .

Un spectacle stupéfiant, servi avec ardeur par un metteur en scène endiablé et les comédiens, David Ayala, Joséphine Carreau et Nicolas Rappo génialement inspirés.

Eze, le 30 Juin 2021

Evelyne Trân

Je ne suis pas de moi – Texte de Roland Dubillard – Adaptation et mise en scène Maria Machado et Charlotte Escamez avec Denis Lavant et Samuel Mercer du 10 au 23 Juin 2021 à 21 H au Théâtre du Rond- Point 2 Bis Avenue Franklin Roosevelt 75008 PARIS.

DISTRIBUTION

Texte : Roland Dubillard
Adaptation et mise en scène : Maria MachadoCharlotte Escamez
Avec : Denis LavantSamuel Mercer
Design sonore : Guillaume Tiger
Lumière : Jean Ridereau
Vidéo : Maya Mercer
Chorégraphie : Julie Shanahan (Tanztheater Pina Bausch)
Décor : Didier Naert
Costumes : Agnès b
Stagiaire mise en scène : Eugénie Divry
Coordinatrice de production : Danièle Ridereau
Régie : Christian Lapaillote

Roland Dubillard et son petit air chafouin dans La Grande Lessive de Jean-Pierre Mocky aux côtés de Bourvil et Francis Blanche, lunaire et solaire à la fois !

Je ne suis pas de moi voilà une phrase absurde qui rappelle l’autre phrase célèbre en toutes lettres sur le tableau de Magritte « Ceci n’est pas une pipe ».. Nom d’une pipe et alors ? Y a t-il des évidences trop cruelles pour ne pas désigner l’arbre qui cache la forêt ou toucher du doigt l’homme puzzle qui joue avec nos nerfs. Roland Dubillard en somme était caméléon.

Dans le spectacle conçu par Maria Machado et Charlotte Escamez à partir des Carnets en marge rédigés entre 1947 et 1997, Roland Dubillard nous tend un miroir, une sorte de lac d’argent qui célébrerait ses noces avec le théâtre. Comment s’étonner de l’apparition de ces 2 clowns dansants, Denis Lavant et Samuel Mercer qui incarnent ce récital de notes comme dans un jeu de cirque.

De sa voix caverneuse, quelque peu gouailleuse, Lavant lâche « Comme je suis nombreux ce soir, on s’écoute, c’est reposant de se tenir à distance de soi même ». Il joue l’homme mûr, heureux de ne pas pouvoir être méchant, il ne peut pas être cynique, il est celui qui s’émerveillera toujours même devant un petit suisse. Son frère siamois, son double visage, son interlocuteur céleste, Samuel Mercer ne le quitte pas des yeux. Le fil n’est pas mince qui les relie, c’est celui où vont se bousculer les mille et une pensées d’un jongleur poète de génie. Génie, le mot n’est pas trop fort, il faut le saisir dans son sens littéral, comme l’on parlerait d’un génie de la forêt ou de la montagne.

Ce qui est fascinant dans ce spectacle c’est de découvrir comment Roland Dubillard peut être si proche de nous non par la pensée-pensée, mais plutôt par la pensée sensitive. parce qu’il s’agit bien pour lui pour se supporter et supporter les autres d’ouvrir les vasques de son inconscient, c’est à dire de ne plus s’embarrasser de l’intellect mais de lâcher une pensée-mot avec ses ailes, de la même façon que dans le délire nous n’avons plus à dire que ce que nous ressentons, ce quelque chose connu, expérimenté comme inconcevable. Il y a du délire chez Roland Dubillard auquel est rattachée la douleur inexprimable – clair de lune dans la brisure -. La mélancolie existentielle favorise le délire qu’il ne faut pas confondre avec le surréalisme sauf à avouer l’impensable, notre capacité à enfermer la pensée en concepts et dogmes. Or sans liberté celle qui contraindrait un poète à rire de lui dans un miroir, comment rêver qu’un poème puisse être accueilli comme une poignée de main ou un sourire.

Question d’atterrissage ! Comment atterrir dans la volière de mots de Dubillard ? Sur scène deux Roland s’interpellent, l’homme (Denis Lavant) et le jeune homme (Samuel Mercer) . Roland s’adressant à lui même aime bien se contredire; de sa familiarité avec les mots, il puise son énergie exploratrice comme un poète bondissant et certainement amoureux de la vie. Denis Lavant fait offrande au public d’un de ses contes libertins pas piqué des hannetons !

Quelle belle idée d’avoir confié à Denis Lavant et Samuel Mercer cette rencontre avec Roland !

Une grande liberté se dégage de la mise en scène laissant libre cours à l’imagination du spectateur ! Pour ma part, j’ai cru voir deux oiseaux-lyre dans la volière de mots de Roland et j’ai été enchantée !

Eze, le 23 Juin 2021

Evelyne Trân

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Le souffleur de Emmanuel Vacca – Mise en scène de Paolo Croccco au Studio Hébertot du 9 au 12 juin à 19h dans le cadre du festival Phénix et au festival off d’Avignon du 7 au 31 Juillet 2021 à 17 H 15 au Théâtre Au coin de la Lune 24 Rue Buffon 84000 AVIGNON .

Distribution
Texte : Emmanuel Vacca
Mise en scène et interprétation : Paolo Crocco
Collaboration artistique : Fabio Marra
Lumière : Luc Dégassart
Régie plateau : Alberto Taranto
Composition : Claudio Del Vecchio
Costumes : Pauline ZuriniBernadette Tisseau
Construction Décor : Claude Pierson
Production : Cie Dell Edulis / Pony Production
Diffusion : Pony Production – Sylvain Berdjane

A la fin de la première mondiale de Cyrano de Bergerac, le 28 Décembre 1897, Ildebrando Biribo le souffleur du Théâtre de la Porte Saint Martin fut retrouvé mort dans son trou de souffleur.

Ce fait divers a t-il défrayé la chronique à l’époque ? L’auteur de cette pièce, l’artiste Emmanuel Vacca récemment décédé, délibérément élude la question et ce faisant les interrogations des spectateurs. C’est le personnage qui l’intéresse qui fait partie de l’histoire du Théâtre. Il incarne cette passion sans bornes pour le théâtre et toutes ces petites mains invisibles qui veillent à l’ombre à la réussite d’un spectacle et sur qui tout comédien peut compter .

Le métier de souffleur qui a disparu pourrait paraître ingrat et particulièrement frustrant pour tout aspirant comédien. Dans son Chant du cygne, Tchekhov le met en scène à travers le personnage de Nikita Ivanitch un sans domicile fixe qui devient l’interlocuteur d’un vieux comédien vedette Svetlovidov.

Qui mieux qu’un personnage sorti de l’imagination d’un auteur – car l’imagination se moque des règles de l’espace-temps et des mesquineries de détails trop matériels – pourrait invoquer l’esprit du souffleur.

Il appartenait autrefois au souffleur d’anticiper toute défaillance et trous de mémoire des comédiens, véritablement scotché à leur respiration, il devait pouvoir leur souffler le texte immédiatement , ce qui signifiait que le texte, il le connaissait par cœur.

Aujourd’hui ce sont les oreillettes qui remplacent le souffleur. On n’arrête pas le progrès !

Emmanuel Vacca raconte qu’Ildebrando fut convoqué par Coquelin aîné , ce fameux jour du 28 Décembre 1897, pour lui annoncer brutalement qu’il n’avait plus besoin de ses services. Son dernier jour était arrivé et parait-il Coquelin eut besoin de lui ce jour là . Comme il venait d’avaler de la mort au rat, c’est agonisant qu’il termina son travail.

Nous l’apprenons juste à la fin du spectacle. Car Ildebrando Biribo superbement interprété par Paolo Crocco n’a pas vocation à parler de sa fin tragique . C’est de la vie de souffleur qu’il a envie de parler .

Dans sa note d’intention Emmanuel Vacca s’explique :

« Le personnage est une âme. Une âme dans mon imagination représente un être sans attache, en dehors de toutes nos souffrances terrestres, libre de pouvoir suivre à son gré le monde intérieur qui l’habite. C’est de cette façon que je peux expliquer la structure de mon texte fait d’idées et de récits qui se croisent, se coupent et se retrouvent, de mélange de comédie, de drame, de conte qui enlève au public la possibilité de savoir tout au long de l’action ce que sera la suite. »

Et ce personnage n’a qu’un seul projet, celui de parler de sa vie de souffleur avec bonheur en racontant ce qui lui passe par la tête ses délires, ses fantasmes, avec facétie et philosophie tire bouchonnant tous ces mythes accrochés à cette spirale qui enchaîne la vie à la mort ou inversement, pour nous faire tourner la tête et nous faire rire d’Adam et Eve, du Grand Manitou, de ce qui est vrai et n’est pas vrai mais qui au théâtre s’anime et il suffit d’être sur scène pour le vivre. Oui, dîtes que vous êtes un arbre, mimez l’arbre et les spectateurs vous croiront ! Sur scène c’est possible, ailleurs, on vous prendrait pour un fou .

Paolo Crocco qui a repris le rôle d’Ilbrando est génial de drôlerie, de présence, il sait aussi être grave et bouleversant. Nous arrêtons là la description pour ne pas déflorer la pièce. Allez y, voilà un spectacle qui ne manque pas de souffle c’est bon pour le moral !

Paris, le 23 Juin 2021

Evelyne Trân

P. S : Article précédemment paru sur Le Monde Libertaire.net du 14 Juin 2021

https://www.monde-libertaire.fr/?article=le_brigadier_de_la_mi-juin

Le Nez d’après Nikolaï Gogol,  Adaptation et mise en scène de Ronan Rivière -EN TOURNÉE en 2021-2022

.

– Les 4 et 7 juin 2021 à Versailles (Grandes Ecuries)

– Le 17 août 2021 à Cavalaire-sur-Mer (Festival des Tragos)

– Le 5 octobre 2021 à Rousset (salle Emilien Ventre)

– En janvier-février 2022 à Paris (Lucernaire -voir ci contre)

– Le 27 janvier 2022 à Marly le Roi (CCJV)

– Le 14 mai 2022 à Saint-Gilles Croix de Vie (Conserverie)

Durée : 1h20. A partir de 8 ans.

Avec Laura Chetrit (Alexandrine), Michaël Giorno-Cohen (Le Barbier),
Ronan Rivière (Le Nez, Le Policier), Jérôme Rodriguez (Kovalev), Jean-
Benoît Terral (Le médecin, Michka), Amélie Vignaux (Prascovia) et au
clavecin et orgue Olivier Mazal. Musique Léon Bailly, Scénographie Antoine Milian, Costumes Corinne Rossi, Lumière Marc Augustin-Viguier.
Production Voix des Plumes, avec l’aide de la région Île-de-France du Mois Molière, du Centre Culturel Jean Vilar, du réseau RAVIV,  de l’Adami et de la Spedidam. Spectacle créé en collaboration avec le Théâtre 13.

C’est une première, les spectateurs assistent tous masqués à une belle mascarade, celle menée tambour battant par le Nez de Gogol.

C’est qu’il avait du pif Gogol, cet auteur Russe à tel point que nous pourrions croire qu’Edmond Rostand eut vent de ses reniflades pour sa fameuse tirade des nez dans Cyrano.

La nouvelle du Nez parue dans la Revue le Contemporain en 1835 grâce à Pouchkine fut tout d’abord refusée par le magazine L’Observateur de Moscou qui la jugeait « triviale et sale ». Elle a pour personnage principal le nez d’un fonctionnaire qui fait pour ainsi dire une fugue et jette le trouble dans la société par ses frasques au grand désarroi et honte de son propriétaire.

Gogol fut employé dans l’administration et il faut croire que le Nez s’inspire de cette expérience malheureuse. Il brocarde allègrement le milieu des fonctionnaires à travers le personnage de Kovalev fat et imbu de sa personne et si préoccupé de son apparence que la perte de son nez devient une tragédie comique.

Sous couvert d’une couleur fantastique, ce nez, avant de reprendre hélas sa place sur la face inique du fonctionnaire, deviendra le libertin en cavale, objet de toutes les poursuites puisque non seulement son absence défigure son propriétaire mais que livré à lui-même, il devient dangereux.

Un nez vengeur fruit de l’inconscient de Gogol lui-même, un Gogol qui puise dans son exaspération – il n’aimait pas, parait-il son nez volumineux – face aux apparences n’offrant à votre nez qu’un rôle décoratif, de même qu’il y a tout lieu de penser que pour lui les fonctionnaires étaient aussi bêtes et méchants que leurs pieds ou leur nez cela va sans dire.

Fruit donc d’une exaspération olfactive, d’une atmosphère irrespirable celle dans laquelle a baigné l’employé Gogol, ce nez en cavale exprime bien une part de notre corps celle impossible à maitriser qui échappe à tout raisonnement et toute science en dépit de tous nos efforts dérisoires et désespérés sauf en se résignant à tristement ou comiquement se désigner : Mais regarde-toi, bon sang !  

Reconnaissons que l’adaptation théâtrale du Nez par Ronan Rivière tombe à pic aujourd’hui. Désormais masqués, bâillonnés à cause du Covid, nos bouches, nos joues, et nos nez ont fichu le camp. Certes, il est possible de les voir encore dans les terrasses du café, mais dans la rue, dans les transports, il est impossible à Paris, à Nice, à Marseille etc. de se dévisager.   

Revenons au spectacle Le Nez, spectaculaire et fraternel. Il s’agit d’un beau travail de la compagnie La Voix des Plumes, tant sur le plan du décor amovible et original que sur le plan des costumes et du jeu des comédiens. Ces derniers se sont astreints à porter le masque mais et cela est extraordinaire, ils réussissent à le faire oublier et c’est la puissance expressive des personnages qui sont aussi égarés ou chamboulés que des personnages de Pirandello qui s’impose.

Ronan Rivière réussit par un tour de magie, après tout cela n‘est pas évident pour des cerveaux asservis à la logique, à assurer la présence de ce Nez intempestif, invasif, certes il ne s’agit pas du nez de Cléopâtre, mais c’est encore mieux, sur scène, il mobilise tous les regards, à la fois vaillant et innocent, inconscient !

Article mis à jour le 8 Juin 2021

Evelyne Trân

LE DOUBLE d’après Dostoïevski – Mise en scène et adaptation : Ronan Rivière – EN TOURNEE 2020-2021-

Mise en scène et adaptation : Ronan Rivière

En collaboration avec Amélie Vignaux

Composition musicale : Léon Bailly

Scénographie / Construction : Antoine Milian

Lumière : Marc Augustin-Viguier

Costumes : Corinne Rossi

Avec Ronan Rivière, Jérôme Rodriguez

Michaël Giorno-Cohen, Jean-Benoît Terral

Laura Chetrit, Xavier Lafitte ou Antoine Prudhomme, et au piano : Olivier Mazal

Production :  Voix des Plumes, Scène et Public

Durée 1h25.

 TOURNEE 2021 – 2021 –

– Le 11 juin 2021 à la Garenne-Colombes 

– Le 9 novembre 2021 à Poitiers (TAP)

– 26 avril 2022 à Avignon (Benoît XII)

Dostoïevski n’avait que 25 ans lorsqu’il écrit son 2ème roman « Le double » qui reçut un accueil glacial. Inspiré par Gogol auquel il a été comparé lors de la parution de son premier roman à succès « Les pauvres gens »Dostoïevski s’immisce à fond dans le registre fantastique. C’est qu’il vient de se découvrir « double », le succès lui a monté à la tête mais peut-il oublier l’homme qu’il était avant sa réussite ? Il fallait donc que Goliadkine surgisse pour remettre les pendules à l’heure.

Monsieur Goliadkine, banal fonctionnaire à l’instar du héros des carnets du sous-sol, publiés 20 ans plus tard, fait partie de ces personnages qui ne cessent de clamer leur existence le plus souvent désespérément, déchirés par cette curieuse ambivalence de vouloir attirer l’attention ou au contraire passer inaperçus.

Si le personnage de Goliadkine est si attachant c’est qu’il incarne la toute-puissance du délire, celui-là même qui nous permet de rattacher le rêve à la réalité. Bien avant Freud, Dostoïevski s’attaque à travers Goliadkine à l’inconscient qui se découvre dans les rêves mais n’a pas droit de cité à l’état de veille. Goliadkine a cette particularité de ne pouvoir repousser ce désir quasi sado masochiste d’être déboulonné par le double de lui-même. Il héberge en lui un monstre qu’il expulsera quitte à devoir subir sa présence.

Goliadkine est un être complexé qui a le délire de la persécution, en résumé tout le monde veut sa peau, il est sans cesse moqué par ses collègues qui le jugent ridicule. Mais au fond Goliadkine est juste un original qui refuse de composer « Je ne porte de masque qu’en carnaval, je n’en porte pas quotidiennement devant les gens » Son double fera exactement le contraire.

La mise en scène de Ronan Rivière est à l’image du personnage qu’il incarne par ailleurs parfaitement. C’est l’espace mental de Goliadkine qui s’y exprime comme dans le brouillard d‘un rêve où le rêveur ne sélectionne, il va sans dire inconsciemment, que les figures qui l’obsèdent.

On y entend la douloureuse incantation d’un homme qui ne réussit à s’imposer que par l’intermédiaire d’un double et qui poursuit cependant sa méditation personnelle, en s’assumant hors sujet dans un monde où la vanité bat son plein.

Dominée par son ambiance onirique, cadencée musicalement avec ses décors amovibles, cette mise en scène du « double » se révèle très pénétrante, elle ne force pas le trait offrant juste au spectateur ces coulures de rêve qui s’estompent ou débordent à l’entrée d’un miroir. La buée qui s’y installe, c’est celle de la respiration d’un homme imaginaire.

Article mis à jour le 8 Juin 2021

Evelyne Trân