La vie de Galilée de Bertolt Brecht au Centre Jean Houdremon à LA COURNEUVE

La vie de Galilée de Bertolt BRECHT et variations Galilée d’après Bertolt BRECHT De Denis PUY et Pierre HODEN
Jusqu’au 13 Février 2011, Création au Centre Culturel de LA COURNEUVE
Renseignements et réservations au 01.48.36.11.44

Pourquoi j’aime le théâtre ? J’aime le théâtre parce que c’est magique. Hier à la représentation de la vie de Galilée à la Courneuve, croyez-moi, j’ai pu vérifier le sens de ce mot « magique». Comme si j’avais fait pénétrer mes pieds et mes oreilles plus mon esprit confus, dans une machine à explorer le temps. Je n’avais qu’un mot à la bouche « Galilée, Galilée», un souvenir scolaire, ma foi, qui fait pfutt…. Avec de tels souvenirs, pour sûr, vous ne pouvez pas aller très loin. Un billet pour aller rencontrer Galilée à quatre siècles, années lumière, pourquoi pas. ? Et cela toute honte rentrée, à cause de mon ignorance crasse tant en astronomie qu’en histoire.
Franchement c’est extraordinaire, nous, spectateurs arrimés à nos fauteuils, nous allons assister à des moments de vie de ce génie Galilée. Comme si nous y étions, parce que l’énergumène qui se démène sur scène a plein de choses à raconter, qu’il est en pleine effervescence depuis ce jour marqué à la craie blanche sur un tableau noir, ce 7 Janvier 161O, (auquel nous assistons, bienheureux spectateurs, et cela nous renvoie à un souvenir plus proche, le premier pas de l’homme sur la lune) où il découvre les quatre lunes de Jupiter et réalise que notre terre, notre chair terre n’est pas immobile. Nous apprenons que cette découverte ne lui est pas tombée du ciel. Monsieur Galilée n’a pas entendu des voix comme Jeanne d’Arc, non il a tout simplement grimpé sur une échelle et plaqué son œil sur une lunette.
Voir ou ne pas voir, grimper ou ne pas grimper sur l’échelle. Mais à quoi cela peut bien servir une lunette astronomique ? Enfin, la connaissance, la vérité derrière les nuages qu’apporterait-elle à l’homme originel, créature de Dieu ? Chercheur de lois scientifiques plutôt que de louis d’or, voici un homme mal fagoté pour affronter la société. Voici Galilée transformé en Prométhée, mais un Prométhée qui n’a cure de se faire bouffer les entrailles. Le personnage que décrit Brecht a la pèche, c’est un bon vivant, en plus c’est une vedette. Il est connu pour des découvertes fort utiles au commerce. Il est pensionné par les doges de Padoue, Venise, Florence et il ne rechigne pas à faire des courbettes. Etre génial, pour lui ne rime pas avec souffrance. Alors que nous raconte Brecht ? Il nous raconte l‘histoire d’un homme qui a suscité une émotion formidable au sein de sa communauté scientifique mais bien au-delà, parce qu’il a fait émerger le doute, l’interrogation, la surprise chez le pape lui même, gardien de la charte céleste. Galilée porteur de message, Galilée héros malgré lui ? Voici Brecht devenu inquisiteur qui fait dire à Galilée : «Je suis un vaincu, une découverte ne vaut rien si elle reste entre les mains d’un seul»
Pour sauver sa peau, Galilée choisit de renier la vérité que refusent les ordonnateurs du bas monde. A-t-il conscience de commettre un acte politique, c’est-à-dire un acte qui engage la société ? A l’époque où Brecht termine l’écriture de la vie de Galilée, la bombe éclate sur Hiroshima. Qui pourrait empêcher de telles catastrophes, est ce que cela signifie quelque chose d’être un homme et à fortiori lorsque qu‘il possède la connaissance ou la raison, comment se fait-il qu’elle n’ait pas la parole ?
Brecht suggère que la conscience d’un homme se forge dans l’action, qu’une pensée vaut une action, que les aléas d’une conscience fût-elle celle de Galilée, sont la conséquence de son isolement. Et voilà qu’intuitivement, à travers la mise en scène de
Pierre Hoden, Galilée devient plusieurs, sous les traits de trois comédiens à différents âges certes, mais réels. De même les personnages masculins peuvent être endossés par des comédiennes. Le discours de Brecht traverse les corps sans s’arrêter aux costumes, au genre féminin ou masculin arbitraire dans le vocabulaire. Il vocalise. Dans les échanges de rôles, il y en a une cinquantaine, les comédiens portent chaque fois les saillies
d’une conversation emportée par les remous, les convulsions d’une seule et même vague, ce morceau ébréché d’histoire de l’humanité, à travers un télescope, à quatre siècles années lumière. Il faut dire que la langue de Brecht est passionnée, le naïf et l’orateur s’y côtoient aisément. Quant à la mise en scène de Pierre Hoden, elle est tout simplement belle. C’est un plaisir pour les yeux de regarder les comédiens patiner presque sur la scène, livrée sobrement mais sûrement aux sons et lumière de Laurent Truquet, Jacques Rouveyrollis, et la scénographie de Loic Loeiz Hamon. D’ailleurs, les couleurs des projecteurs suffisent au décor. qui devient ambulant, cristallisé par les artistes eux-mêmes, manœuvrant comme leurs personnages à travers les méandres de cette histoire, éclaboussés de cierges, lunettes astronomiques et échelles à grand écart.
Nous tirons donc notre chapeau à cette superbe création, animée par des comédiens inspirés, la troupe du Théâtre de la Courneuve et ses invités. Voilà un spectacle passionnant, du théâtre « magique» et intelligent !

Paris, le 30 Janvier 2011

Evelyne Trân

Le secret du temps plié de Gauthier Fourcade à la Manufacture des Abesses 7 rue Véron 75018 PARIS

Le secret du temps plié
De Gauthier FOURCADE
Mise en scène François BOURCIER
A La Manufacture des Abesses 7 rue Véron 75018 PARIS
Vendredi et Samedi à 19 Heures

Je gamberge, tu gamberges, il gamberge… Monsieur Gribouille alias Gautier Fourcade qui vient de sortir d’une imagerie d’Epinal est un lutin qui danse sur le dos d’une cuillère, un rêveur hybride qui décortique les mots comme les pétales d’un artichaut pour en recueillir le cœur tendre à souhait. Ses rêveries métaphysiques suspendues au poids lourd de mots incrustés de significations erratiques ont l’envol d’avions en papier qui butinent, butinent
sans cesse ces mêmes mots qui craquent avant de s’évanouir dans l’insondable.
Il faut être un rêveur invétéré pour oser durant une heure dix nous offrir la vision d’un voyage dans l’espace accompagné seulement d’un cortège de mots qui jouent le rôle des lianes d’un parachute et qui frotti frotta s’ébruitent hors de l’horloge, libres, débridés, insensés. Car au cœur de cette métaphysique qui nous parle bien entendu de la concordance des temps ou de leur rivalité, de bouche en bouche, les mots aussi sont confirmés, s’évanouissent pour resurgir ailleurs aux confins d’autres crêtes, d’autres fulminations pour une invitation espiègle au revenir, avec une seule idée en tête jouir de tous les petits déplacements intimes auxquels nous convie notre verbiage, sorte de soupape aussi velue et douce au toucher que le bourdon qui frôle mais qui ne fait que frôler notre chère tête qui n’en revient pas d’être sortie de la terre aussi béate que celle d’une tortue.
De la béatitude de la tortue aux circonvolutions du savant brouillon, il faut réciter le désordre, celui précieux qui jonche la scène, des idées bousculées, raplaties sur le sol, ce désordre proféré par les enfants dans les crèches qui a l’injonction poétique du courant d’air.
Les idées peuvent se grimper les unes sur les autres pour former de curieuses sculptures, elles ne sont pas désordre, elles sont au cœur du désordre car les chiffres, figurez vous, on peut leur faire dire ce qu’il nous plait, ils ne sont pas obligés de se reconnaître pour faire connaissance. C’est drôle, c’est épique, c’est un jeu.
Nous reprenons connaissance avec un peu d’ignorance en main, un petit grain de sable en poche, un peu de tilt dans les narines. Ouf, laissez-moi éternuer d’amour.
Le public est conquis. Il accompagne ce jeune hurluberlu de ses touffes de rires, heureux de participer à un voyage à la fois savant et poétique. Maintenant, je me pose une question, existe t-il une planète où tous les habitants portent le nom de poètes. Avec un billet pour ce spectacle, à mon avis, vous en prenez le chemin comme le petit Prince de Saint Exupéry, mais aussi comme vous êtes, sans façon, vous n’avez besoin d’autre bagage qu’un zeste d’innocence.
Paris, le 6 Décembre 2010 (article paru sur le blog de Marie Ordinis)
Evelyne Trân

La dispute de Marivaux au Grand Lavoir Moderne jusqu’au 11 Février 2011

photo-la-dispute-de-marivaux.1297251122.jpgAu Grand Lavoir moderne
35, rue Léon 75018 PARIS
Jusqu’au 11 Février 2011, Contact 01.42.52.09.14

Quand le sentiment du tragique découle d’un cri plaintif, inattendu. J’ai fait cette surprenante découverte en élevant une famille de cochons d’Inde. En l’espace d’une année, cette famille a tout connu, les deuils, les naissances, le meurtre, l’inceste etc.
Un jour, j’ai installé dans leur foyer, ma première cochonne d’Inde Bérénice avec ses deux enfants jumeaux, un mâle et une femelle. Le fils et la mère se sont si bien entendus qu’ils ont tué la 2ème femelle indésirable dont le cri résonne encore dans mes oreilles.
Fort déçue des mœurs de ces animaux, j’ai fini par les vendre au marché aux oiseaux de l’ile de la cité. Mais j’étais assurée que Bérénice déjà grand-mère, toujours en pleine forme, continuerait ses conquêtes. Vous me direz cela n’a rien à voir avec la comédie à laquelle nous convie Marivaux. Cependant, les êtres qu’ils nous demandent de regarder à travers la lucarne de notre bienséance nous surprendraient autant que des souris élevées en laboratoire.
Quels étaient donc les mœurs de nos ancêtres primitifs, faut-il remettre en cause le jardin d’Eden ? Cette famille nombreuse que constitue l’humanité, pourrait elle être le fruit d’une discorde originelle plus juteuse que la pomme que se sont partagés Adam et Eve. Etrange tout de même ce scénario de Marivaux qui met en scène deux couples d’échantillons humains, élevés en cage, par des domestiques improbables, à titre expérimental, pour le bien de l’humanité qui a besoin de savoir tout de même : Qui de la femme ou l’homme est responsable de la zizanie sur terre, de nos comédies ou tragédies de mœurs.
Si Marivaux pointe du doigt la femelle c’est parce qu’il est évident pour lui que l’essence féminine porte en elle le venin de la séduction. Mais, nous assistons aussi aux premiers émois de l’adolescence et les tuteurs cerbères possèdent les réflexes convenus des parents qui mettront toujours en garde leur marmaille sur la vanité de leurs désirs avant de les abandonner à leur sort. Donc, cette histoire d’élevage d’échantillons humains coupés de la société nous renvoie assez facilement au microcosme de la famille. Pourtant c’est la forme accentuée d’Eglé, la première Eve, qui retient vraiment l’attention de Marivaux. Elle est héroïne parce que solitaire et ne renoncera jamais au reflet qui la prolonge et qui va bien au-delà de la prévenance du regard d’un seul homme. Oui, dit Marivaux l’inconstance naquit aux bords de lèvres d’une femme, et ce sont les hommes qui subissent ses caprices depuis la nuit des temps. Ils ne sont pas infidèles, ils obéissent simplement à leurs charmes qui doivent bien être plusieurs pour former une famille. Eglé, petite adolescente qui sonde ses charmes dans le miroir ne peut qu’être déçue par le regard du premier homme car celui s’inscrit dans la réalité dont elle n’a que faire, comprenant qu’il arrêtera sa course fantastique.
Marivaux serait-il féministe ? Le fait est qu’il suggère une condition féminine fort complexe, qui dépasse l’argument même de la pièce.
Dans la mise en scène de Vincent Dessart, nous avons la vision de corps qui se collent, se décollent les uns des autres, et finissent par s’entre-déchirer. Une vision de la société humaine au premier acte, tragique. Les acteurs sont rendus à leur animalité, telle que l’entend Marivaux, c’est-à-dire une animalité qui ne devient repoussante que parce qu’elle renvoie au clivage de la conscience qui aurait du mal à accepter cette origine animale, alors même qu’il s’agit encore et toujours de magnifier ce qui distingue l’homme de l’animal.
Un clin d’œil nous renvoie aux spectacles de télé réalité actuels qui n’ont rien à envier à cette mise en cage par Marivaux d’embryons humains. C’est plutôt drôle, cela frôle l’absurde et le misérable. Faut-il donc aussi changer notre regard ? J’entends que celui qui regarde a influence sur celui qui est regardé et que celui qui louche en douce à travers le trou de la serrure pourrait bien jouer le rôle de l’arroseur arrosé .Ca peut faire très mal. La mise en abyme de Marivaux est toujours aussi actuelle. Dans ce théâtre d’ombres, les protagonistes parfois ont l’air de déplacer, de trainer soit des branches d’arbres tronqués, soit des arbres entiers, qui émergeraient de leur conscience flageolante. Ils dansent avec leurs corps et crient avec leurs gestes. Et en suspension, la langue oh combien fraiche de Marivaux les arrose. C’est un spectacle émouvant, fort bien servi par ses interprètes et la mise en scène à la fois discrète et offensive.

Et me revient le cri plaintif d’Eglé qui s’échappe de notre miroir !

Paris, le 31 Janvier 2011

Evelyne Trân

P.S : Les comédiens et le metteur en scène Vincent Dussart ont eu la gentillesse d’interpréter 2 extraits de la pièce lors de l’émission « deux sous de scène » du SAMEDI 29 Janvier 2011 sur Radio Libertaire, 89.4, qui peut être écoutée sur le site internet « Grille des émissions de Radio Libertaire » pendant une semaine.

Dialogue avec mon jardinier De Henri Cueco A l’Actéon 11 Rue du Gal Blaise 11ème PARIS Tél 01.43.38.74.62

Adaptation théâtrale et interprétation de
Didier Marin et Philippe Ouzourian
Jusqu’au 12 Février 2011, vendredis et samedis à 2O Heures

Ce « dialogue avec mon jardinier » a la douceur pétillante de l’eau que l’on boit dans les mains, avec impatience pour se rafraichir. Il est très agréable au bord des mots de s’abreuver de petits silences en s’adonnant à la rêverie
Un peu comme des enfants qui joueraient aux billes, étonnés tout à coup que les mots qui sortent de leurs bouches s’éclairent chaque fois de couleurs différentes, étourdis et éprouvés par le silence lui-même.
Grosso modo, il s’agit philosophiquement de mettre en scène Dame Nature et Dame Culture qui se rencontreraient sur un banc, au bord d’une route de la vie et se répandraient en confidences.
En vérité, le peintre et le jardinier parlent de la même chose. Les propos du peintre sont quelque peu abstraits et ceux du jardinier terre à terre. Le peintre parait poursuivre du regard un paysage intérieur qui s’adapte grâce à l’attention médusée du jardinier aux sons et couleurs du jardin lui même. Dès lors, il faut imaginer le tableau du peintre pousser au milieu des artichauts ou des courgettes.
Les questions restent toujours en suspens, car les montagnes ne parlent pas. Une salade n’a besoin de rien dire, il suffit qu’à sa place, le jardinier rende compte de tout le temps qu’il consacre à sa culture pour exprimer que son travail requiert la même attention que celle d’un peintre au chevet de sa toile.
A cette question qui s’élève comme un totem au milieu d’un jardin « Mais à quoi peut bien servir un tableau ?» on pourrait répondre qu’il s’agit de baptiser quelque paysage intérieur, pour le faire voyager, même les yeux fermés, tel un poème susceptible de prolonger, d’ajouter quelques antennes à quelque objet proche et éloigné à la fois. Sorte de révérence à la vie, à Dame Nature aussi bien pourvoyeuse de vie que de mort, de bonheur que de tristesse. Sur le fil, les mots qui s’épongent pour gagner à l’autre bord la perche d’un interlocuteur agile prennent le trajet de l’invisible quand tout confusément reprend forme sous l’aile du sentiment. Evidemment le peintre parle de «capturer le temps » mais tout un chacun sait très bien qu’il ne faut pas épuiser l’objet de prédilection, un fétiche reste un fétiche, inutile de se demander pourquoi, sauf pour passer le temps.
Le talent des comédiens rend fort perméables les propos. Cependant, le décor quelque dépouillé qu’il puisse être, manque un peu de vivacité, de réaction ; les objets ont un côté abstrait comme des images. Je songe à cette meule de papiers concassés qui a l’air de sortir livide de l’usine. L’expression « sage comme une image » serait-elle froissée ? Il me parait important au théâtre de rappeler que les objets sont très vivants, qu’ils n’expriment pas seulement des idées. Nous spectateurs, nous manquons d’imagination. C’est pourquoi nous allons au théâtre, pour jeter un sort à toutes ces choses étranges qui nous entourent et qui nous paraissent banales au quotidien.
Mais il est vrai que le texte règne et que l’on pourrait l’écouter les yeux fermés.
La scène qui pourrait faire penser à un petit dé à coudre, puisse-t-elle comme une fée au bord des mots du jardinier poète faire éclore une citrouille pour faire sourire le peintre et en traversant son tableau imaginaire, entendre le bruit de l’arrosoir et marcher sur une allée de potirons.
Oui, ce jardin très simple vous invite, chers spectateurs, à déguster ses mots et ses légumes sans engrais, servis avec délicatesse et vigueur poétique par son peintre Henri Cueco.
Article paru sur le site de Marie Ordinis , le 3.12.2010

Evelyne Trân

« Déshabillez mots » aux Trois Baudets les mardi et mercredi à 21 Heures

Déshabillez Mots
En série AUX TROIS BAUDETS
Ecrit, adapté et interprété par Léonore Chaix et Flor Lurienne
, Mise en scène Marina Tormé
à partir du 2 Novembre 2010 jusqu’au 26 Janvier 2011 à 21 Heures

De la radio à la scène. Franchement nous étions curieux de voir comment ils allaient se comporter ces mots terrés dans l’invisible et la chaleur des studios. Ils faisaient la queue depuis quelques années pour avoir le droit de se faufiler à l’intérieur d’un micro et clamer leur existence à travers les ondes. Leurs attachées de presse, deux comédiennes très attentionnées ont fini par en adopter plusieurs et décidé de leur donner une 2ème chance, celles de sortir de l’invisible. Pour ce faire, elles leur prêtent leurs corps tout simplement, en bonne foi, tout honneur.
C’est une expérience fort époustouflante pour un mot, rendez vous compte : sortir de l’ordinaire, s’habiller, devoir séduire, mettre du rouge à lèvres quand on à l’habitude, soit d’être écrasé sous des lettres d’imprimerie, soit de s’envoler, les extrêmes en quelque sorte.
Mais les comédiennes qui les tiennent en laisse ont su faire mieux que de les balader comme des caniches enrubannés. En vérité, la longe est de nature à leur faire faire un tour de plus d’une heure. Et bien que la scène représente leur studio antérieur plutôt étroit, ils retrouvent sans peine leur verve, et cette jubilation d’être enfin libres.
Il faut bien le dire, les mots adorent se faire déshabiller, il faut rentrer dans leur jeu, leurs rites, leurs vertus, et même leurs rêves ou leur jeter un sort comme ces comédiennes quand on les sort (cruelle répétition) du dictionnaire où ils crèvent d’ennui. Car ce que l’on oublie souvent c’est que de tout temps, ils se sont incarnés et continuent à s’afficher sous la pancarte d’un nom ou d’un prénom. Celui qu’on affublait d’un sobriquet ignorait le transmettre à sa génération. On vous appellera comme ci, on vous appellera comme ça, vous serez appelés à témoigner : Nom, prénom ? Et vous jurerez de dire toute la vérité, toute la vérité qui s’enfouit ou s’enfuit dans les volutes de l’ignorance. Est-ce à dire que l’anonymat soit plus terrible que le vilain patronyme et que l’on puisse être éclaboussé par les odeurs d’un nom qu’on n’a pas commis mais dont on a hérité. Je m’appelle « Connard » et alors, ce n’est pas ma faute !
Un mot tout seul, cela ne rime à rien. Cela commence à devenir drôle lorsqu’ils arrivent plusieurs ou par un tour de magie, se fendent en deux. Ainsi l’infidélité se découvre une amie, grâce sa perspicace intervieweuse, qui n’est autre que son ennemie, ou sa sœur siamoise la fidélité.
Nous assistons donc très souvent à des joutes de mots, servies par des escrimeuses particulièrement douées. Avec leur pèche d’enfer, elles ne laissent guère de répit aux spectateurs qui voient défiler une cavalcade de mots aussi suffisants les uns que les autres. De vraies canailles, ces mots lorsqu’ils s’y mettent. Bonnet blanc ou bonnet noir ? C’est à qui prendra la mine la plus effarouchée ou fera davantage figure de forte tête. De sympathiques canailles, capables de ramasser la paille sous le sabot du cheval pour aller manifester, non Contre mais Pour le mot » onanisme »
Au cas où il ferait partie de quelque espèce en voie de disparition. Combien de mots meurent chaque jour, quelle tristesse !
En attendant, qu’ils s’envoient en l’air à la faveur de ce strip-texte. Nous ne pouvons invoquer ni le diable, ni le bon Dieu, nous voici devenus complices et attendris. Les mots se donnent en spectacle, hélas ! Comment leur en vouloir, ils ont tant besoin de nous pour exister !
Comme ces prêtresses de mots savent fort bien renchérir, gageons que la clé des champs, entre leurs mains, est une bonne fée. Aléa jacta est, le sort en est jeté, Mesdames et Messieurs les mots, vous sortirez du dictionnaire, cette boite à pandore, que vous soyez banaux, obsolètes ou suspects, vous irez porter la bonne parole dans les siècles des siècles. Amen.

L’augmentation de Georges Pérec Mise en scène Marie Guyonnet au Guichet Montparnasse

L’augmentation de Georges Pérec
Mise en scène de Marie-Guyonnet,Avec Jehanne Carillon, Jean-Marie Lallement, Olivier Salon                                 Au Guichet MontparnasseDu 3 Novembre 2010 au 8 Janvier 2011 du mercredi au samedi à 20 H 30 
Georges Pérec ou l’art de transformer un cauchemar en comédie. J’ignore tout de la biographie de cet auteur et ne désire pas m’y pencher. Par contre j’imagine volontiers ce savant des mots avoir voulu soulever par malice la lamelle où s’agglutinent quelques échantillons humains, pour faire de son microscope, un projecteur capable d’insonoriser tous les insomniaques.
Les livres regorgent de titres de recettes alléchantes censées nous instruire, nous expliquer comment se sentir mieux, comment faire l’amour, comment devenir un champion, et pourquoi pas comment demander une augmentation de salaire à son patron. Mais les meilleures perles, vous les trouverez dans le dictionnaire. Oui, ce tombereau de mots, en principe, a réponse à tout. J’y ai trouvé la définition de l’homme : mammifère de l’ordre des primates, vivant dans des sociétés très structurées.
Il faut donc comprendre que la parole qui permet de distinguer l’homme du singe, reste déterminée par une structure inhérente à tous les organismes, ce qui encourage d’ailleurs les savants à comparer les sociétés humaines à celles des fourmis, des abeilles etc.
L’entreprise est donc l’échantillon à taille humaine que le sieur Pérec a choisi d’observer, en faisant gigoter sous sa pince, un de ses éléments ingrats, l’employé. Un employé destiné à mourir, enseveli sous la coulure
de phrases censées l’empêcher d’immerger, pour crier « Euréka, je l’aurai mon augmentation » L’espoir fait vivre et mourir en même temps.
C’est cruel, tellement cruel que cela ne peut porter que le doux nom de cauchemar. L’on se rend compte avec Pérec du pouvoir hypnotique des mots. Le thème du pauvre bougre, humilié, timide, complexé, est exploité par nombre de littérateurs, dans le monde entier, de Dostoïevski à Amélie Nothomb en passant par Kafka, bien entendu et par Dino Buzzati.
C’est dans le rêve, à mon avis, que s’exprime le mieux les complexes d’un individu et c’est cette texture qu’utilise Pérec quand les mots, les phrases deviennent à titre obsessionnel, ces bâtons de chaise impitoyables débités par le bec monocorde d’un perroquet, l’œil moqueur.
La metteuse en scène, d’ailleurs, a eu la sagacité de vêtir ces comédiens d’habits aussi rutilants que les plumes de cet oiseau, jaune, vert, bleu, rouge.
Le personnage central de cette pièce, oui, c’est le perroquet alias Pérec, qui s’obstine à bombarder de mots, un pauvre type qui nous ressemble, qui ne sait pas comment, comment s’en sortir, financièrement, psychologiquement condamné à croire ce qu’on lui dit, même si cela n’aboutit à rien, parce que sous la lamelle du microscope, de toute façon, il est coincé. Alors s’il prend des vessies pour des lanternes, la solution est dans la solution humaine contenue dans une éprouvette qu’un monstrueux démiurge, appelé savant agiterait aussi consciencieusement que précautionneusement. C’est fragile un être humain.
Bravo aux comédiens de jouer le jeu sans d’autre fard que la lumière du texte de l’auteur, aussi doucereux, et loyal qu’une lettre administrative. Que le cil en larmes d’un vulgaire employé cherche à en pénétrer le sens, les sens ou les directives, ses revendications tout à fait honorables ne serviront qu’à justifier l’existence d’un chef de service même invisible.
Au moins, méditerons-nous, après les salves de Pérec, sur l’ironie du sort de la condition humaine comme si tout était déjà contenu dans les mots, les petites phrases de politesse dont nous nous servons quotidiennement, pour mettre des clapets à toutes les petites émotions contenues et rentrées d’un pauvre employé. Restons économiques et simples. Qu’est ce à dire, si nous disons tous la même chose. Essayez d’aller au bout d’une phrase de politesse, et songez que vous vous battrez contre un mur, sauf quand en rêve flotte le drapeau insoumis d’un complexe. Cependant, ce que nous sert en filigrane le savant des mots, c’est que si nous répétons toujours la même chose au point de nous agacer nous-mêmes, nous avons quand même le droit de teinter nos paroles d’humour et de rêver qu’il y a mille façons de dire « je t’aime » ou « va te faire foutre ». Sous les mots, peuvent bien se cacher quelques manipulateurs plus ou prou aussi féroces que Pérec.
Si vous manquez de gentillesse dans la vie allez donc écouter Pérec, à dose homéopathique, vous verrez que quelques béquilles de mots qui bornent la surface de nos rêves, peuvent vous armer de courage pour affronter sinon un chef de service, la valeureuse société dont vous faites partie. Ah les gens les gens, les pauvres et les nantis !

Paris, le 20 Novembre 2010
Evelyne Trân

Bonjour tout le monde !

Dédicace

 Une indigne petite exposition de mots dont certains feraient du tapage nocturne et d’autres le tapin au coin d’une rue. Quoiqu’il en soit la plupart de ces textes n’ont vu le jour qu’à l’idée de pouvoir être déclamés à travers l’oreille musicale et curieuse de l’émission de Nicolas CHOQUET « Deux sous de scène » magazine de la chanson vivante à Radio Libertaire. Militant pour un théâtre d’odeurs et piaffant sur les sentiers battus en brèche, j’ai voulu les faire galoper, trottiner comme autrefois, on attelait les chevaux sur les pavés ou comme aujourd’hui je flâne dans les rues de Paris. Ces textes s’adressent donc en première ligne aux théâtreux et n’ont pas la prétention d‘apporter beaucoup de grain au moulin. Ils se sont échappés comme des souris d’une boîte de pandore, d’une mémoire certes un peu exaltée, mais toujours ambulante; c’est pourquoi je les dédie aux poètes en glissant un signe tout particulier à Vincent JARRY créateur de l’association « Poèmes en gros et demi gros » histoire de faire du troc avec ces drôles d’animaux, ces maîtres chanteurs qui s’abusent, n’est ce pas qui s’abusent.

 Evelyne Trân