DIVORCER TUE de Christian Morel de Sarcus au Théâtre de l’Ile Saint-Louis Paul Rey

Mis en scène par Christian Morel de Sarcus, assisté d’Antoinette Guédy, avec Christian Morel de Sarcus et Antoinette Guédy

Prochaines dates :  mercredi 29 février à 21h, jeudi 1er mars à 21 h, vendredi 2 mars, samedi 3 mars, jeudi 8 mars, vendredi 9 mars, samedi 10 mars à 21h et dimanche 11 mars à 17h30.
Théâtre de l’Ile Saint-Louis, 39 quai d’Anjou, 75004 Paris ; réservations : 01 46 33 48 65 et http://www.billetreduc.com

Le Théâtre de l’Ile Saint-Louis pourrait tenir dans le creux d’une main comme la pantoufle de verre de Cendrillon ou la botte de sept lieues du Petit Poucet. Il est aussi irrésistible que ces images d’Epinal, peintes et repeintes à la main par nos arrières grand-mères. Ce théâtre  de contes de fées accueille pour quelques représentations à l’envers du décor, une  fable de Christian Morel de Sarcus, sur le divorce.

 Si nous avions affaire à une diseuse de bonne aventure, nous lui tendrions la main, afin qu’elle lise à travers ses lignes, les points forts de notre destinée. Sur la ligne de cœur, souvent stressée, disons que le divorce amorce une dérivation vers une autre ligne, celle à laquelle reste suspendu en points de suspension, l’écrivain qui la parcourt en paroles, en rêve, en folie, pour mieux la cibler.

 Divorcer cela signifie tout simplement couper les liens du mariage, C’est du domaine des institutions et des cultures parce qu’il y a plusieurs espèces de plantes parmi les humains. Toutes ne parlent pas de divorce. Et pourtant, nous savons que la guerre des sexes existe aussi chez nos confrères, les animaux, pour avoir observé combien les mâles pouvaient s’entretuer pour une femelle. Si poursuivons l’analogie avec les plantes, demandons-nous si nous avons poussé au milieu des artichauts, des cactus, des orties blanches, des coquelicots, des marguerites ou même des chardons. Ridicule n’est-ce pas ? Sauf que cela permet de relativiser nos peines de cœur. Et puis cela nous fait basculer une fois de plus dans les contes de fées quand médusés, nous voyions sortir des serpents ou des rubis de la bouche de deux fillettes.

 Difficile de définir ce qui sort de la bouche des deux personnages de « Divorce tue »L’un prétend avoir tué sa femme, l’autre endure son discours, comme une femme assagie, qui ne s’émeut plus de grand-chose. Il s’agit d’une posture qui tombe à pic pour mettre en valeur la confession d’un homme, victime virulente de l’imposture des institutions humaines, le mariage et donc son corollaire, le divorce.

 Christian Morel de Sarcus dans le rôle de l’homme blessé, fait penser au Garcin du « Huis clos » de Sartre. Il résume à lui seul cette phrase merveilleuse « L’enfer, c’est les autres ». La mise en scène, un brin machiste, ne fait pas la part belle à la maîtresse, une ancienne diva dont on n’aperçoit que la chevelure, le dos tourné sur un violent fauteuil en velours rouge.

 Antoinette GUEDY, cependant, sauve la face grâce à l’humour qui perle à travers sa voix. Du coup elle ravive l’idée que même fanée, une femme a des épaules et pourrait bien sauver la face de l’homme. « La femme est l’avenir de l’homme » disait Aragon. Cela s’entend. Cette vision contrastée des relations  homme-femme justifie alors la quête d’un homme qui érige en idéal juste un peu de sentiment dans les affaires humaines.

 Il est évident que l’auteur ne s’enrichit pas du peu mais du plus, à la sueur de sa plume trempée dans le joli encrier du Théâtre de l’ile Saint Louis. Il s’agit d’un étrange spectacle que tous les amateurs de curiosités, nostalgiques des duels romantiques apprécieront. Sauf qu’ici le héros, pourrait sans frémir, revendiquer le titre de » l’homme aux camélias ». Un homme est aussi sensible  qu’une femme. La dame aux camélias n’a-t-elle pas été écrite par un homme ? Ceci dit, le thème du divorce est résolument moderne et antique. Si vous ne voyez pas sur les quais de Seine, un bateau nommé divorce, vous en trouverez sûrement un avec l’inscription vaporeuse, à l’encre de la mer «Oh temps suspend ton vol !»  

 

Paris, le 11 Février 2012

 

Evelyne Trân

 

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IDA OU LE DELIRE D’Hélène Bessette – conception et jeu Anaïs de Courson, à la Maison de la Poésie 157 rue Saint Martin 75003 PARIS

Du 25 Janvier 2012 au 19 Février 2012 Petite salle 

mercredi, jeudi, vendredi, samedi : 20h00 dimanche: 16h00

NB : Anais de COURSON était l’invitée de l’émission « Deux sous de scène « , samedi 11 Février 2012, que vous pouvez écouter ou télécharger pendant une semaine (Grille des émissions de Radio Libertaire 89.4).

Qui n’a jamais blêmi en écoutant parler des absents ? Qui ne s’est jamais dit en entrant dans une pièce où la conversation va bon train « Mais de qui parlent-ils ? »

Des voix qui paraissent surgir des briques de la cave voûtée de la Maison de Poésie, des voix glacées qui chutent, dégringolent, montent. Toutes ces voix, elles semblent être passées par la tête d’Ida. Toutes ces voix appartiennent à la mémoire d’Ida.

Seulement Ida est morte, c’est ce que nous finissons par comprendre à travers le remue ménage des voix et c’est terrible. Dans les murs, dans la tête d’Ida, nous savons que toutes les méchantes petites réflexions mesquines et pleines d’aigreur qu’elle a ramassées ont embourbé son chemin vital, ont creusé insidieusement aussi un désespoir infini.

C’est une histoire banale de toute façon. Ce n’est pas Ida que nous entendons  parce que figurez-vous Ida a toujours été silencieuse sauf pour dire quelques bêtises par exemple « Je suis un oiseau de nuit ».Mais bizarrement à travers tous les « on dit » se dessine le visage et même l’esprit d’Ida.

Cette présence d’Ida grâce à Anaïs de COURSON, elle est salutaire, elle nous réjouit. Oui, pendant une heure, enfin, nous voilà au pied du mur, celui  d’écouter quelqu’un qu’on n’écoute jamais, qu’on regarde avec mépris parce qu’il parait faible, sans défenses, et sans revendications non plus. Quelqu’un d’effacé, de solitaire, d’endeuillé sans doute, considéré comme un meuble avec indifférence.

Ecrasée, Ida ne pouvait pas se révolter, mais tous ces petits martèlements de voix agissent presque comme un lynchage qui finit par effleurer notre conscience et la fait réagir. C’est idiot, mais cela peut toucher au  plus profond de soi, si Ida nous parle d’un de nos proches absents.

Ida est morte, Ida est vivante grâce à la voix musicienne et ailée d’Anaïs de COURSON. Il faut coûte que coûte  aller découvrir ce texte étrange d’Hélène BESSETTE, passionnément mis en voix par Anaïs de COURSON.

 Paris, le 7 Février 2012                            Evelyne Trân

LE MISANTHROPE DE MOLIERE AU THEATRE DU LUCERNAIRE – Mise en scène de Dimitri KLOCKKENBRING

Du 1er Février au 29 Avril 2012

Du mardi au samedi à 21 H 30, le dimanche à 15 H

Distribution :  Avec Tristan Le Goff, Lorraine de Sagazan, Thomas Zaghedoud, Joséphine Mikorey, Pierre Buntz, Benoît Moret, Nicolas Lumbreras, Inès De Broissia et Blandine Bellavoir (en alternance)

Ce qui est juste s’énonce clairement. Ils parlent si bien les personnages de Molière, avec une telle élégance, que nous attachant à la forme, nous pourrions oublier le tragique de leur condition. Mais sous le vernis de la rhétorique et de l’éloquence, que se cache-t-il ? J’ai entendu récemment à la télévision, une écrivaine raconter qu’elle connaissait des gens intelligents capables de décoder toutes les formes de langage, notamment politique et d’être séduits néanmoins pas les propositions les plus primaires.

 Comme quoi l’écoute serait toujours subjective, et plus nous croyons être objectifs, plus nous nous dirigeons inconsciemment, cela va de soi, vers l’irrationnel. Il semblerait que dans la pièce du Misanthrope, les personnages  soient convaincus de leur bonne foi, chacun utilisant la diatribe de l’autre pour faire rebondir ses propres propos. Ils ne lâchent pas un pouce de leurs certitudes sauf en coulisses. Il faudrait être versé dans l’art de la comédie pour prétendre y avoir accès à ces coulisses et c’est tout l’art aussi du comédien de faire entendre ce qui peut  bien grincer derrière la façade.

Vous pourrez dire tout ce que vous voulez,  il n’empêche que …Ou bien, dîtes, dîtes ce que vous ressentez, exprimez-vous, n’ayez crainte ! Qui sait, vous serez entendus …  

Molière a dû se régaler en mettant en scène son atrabilaire amoureux, il le montre du doigt, il le ridiculise d’autant plus violemment qu’il sait à travers lui épancher ses propres amertumes. Nous l’imaginons volontiers plus proche du misanthrope que de Philinte. Molière a toujours dénoncé l’hypocrisie dans ses comédies. Certes, Alceste s’écoute parler et emporter par la violence de ses sentiments comme un adolescent qui claquerait la porte de la maison familiale. Mais la douleur qu’il exprime est suffisamment universelle, pour ne pas faire de lui un simple crétin. Aboyer, médire, raisonner, toutes ces façons de s’exprimer, Molière peut les exposer dans une seule comédie à seule fin de laisser ouïr qu’elles dépendent les unes des autres.

Dans la mise en scène de Dimitri Klockenbring, les personnages ont quitté le 17ème  siècle pour investir le 21ème. Qu’il soient habillés en jean ou même en jupette, n’a rien de choquant. Qu’un divan d’occasion puisse trôner dans le salon de la coquette Célimène, nous fait seulement penser que nous sommes plus pauvres aujourd’hui (Quid des classes sociales ?). Les jeunes prétendants (Romain Cottard et Romain Lumbreras)  en look déguenillé et frimeur sont très amusants. Il ne leur manque que les écouteurs aux oreilles. La gracieuse Célimène nous la verrions bien dans un sitcom, genre « Plus belle la vie » ou « Hélène et les garçons ». Est-ce à dire que Molière serait l’ancêtre des feuilletons de télé ?  Etudie-t-on Molière en première année de psychologie ?

Avec une vigueur toute juvénile, les comédiens jouent à fond leurs personnages, Tristan Le Goff est un Alceste attendrissant, émouvant à bien des égards, Lorraine de Sagazan est une Célimène extrêmement piquante, Philinte, qui pourrait faire penser à un copain de classe, est naturel à souhait. Leurs comparses, Joséphine Mikorey Arsinoé, Ines De Broissia, Eliante sont aussi convaincantes.

  Nous n’oublierons surtout pas Pierre Buntz qui joue un Oronte désopilant. Impossible de se passer de la scène du poète du Dimanche qui déclenche la fureur d’Alceste.

En résumé, un  spectacle fort agréable  qui devrait mettre l’eau à la bouche des apprentis de la  langue de Molière. Molière c’est un puits sans fond,  capable de refléter pour peu que l’on s’y penche tous les remous  de nos désirata !  

 

Paris, le 5 Février  2012                              Evelyne Trân

 

 

 

DES RUINES de RAHARIMANANA à LA MAISON DE LA POESIE – Passage Molière, 157 Rue Saint Martin 75003 PARIS

Mise en scène Thierry BEDARD

Avec Phil Darwin Nianga
Création sonore Jean-Pascal Lamand
Lumière Jean-Louis Aichhorn

Du 18 Janvier au 12 Février 2012

Du mercredi au samedi 20 H, dimanche 16 H Grande salle

 Billets couplés « Des ruines… » et « Excuses et dires liminaires de Za » Plein tarif 30 € – tarif réduit 25 €

 Ruines, voilà un titre d’emblée qui fait sourciller l’âme. Les murs ont-ils des esprits, les corps abritent-ils des âmes ? Avec Phil Darwin Nianga, on pense à Saint François d’Assise, qui devenait un arbre pour les oiseaux.On a l’impression qu’il lit à cœur ouvert, à même le sol, des mots qu’il ramasse comme des branches et qui frémissent entre ses mains

Paysager les mots, devenir non pas un épouvantail qui les attirerait, mais plutôt un passant qui les accueille, qui ne recule pas devant eux.

Donc, voici Phil Darwin Nianga, passeur du long poème, monologue de RAHARIMANANA qui charrie un peu comme le bateau ivre de Rimbaud, la mélancolie, sorte de sève du poète qui recycle avec des phrases sa collection d’intimités, et devient réceptacle de la douleur humaine.

 Tout de même, Phil Darwin Nianga arrive à nous faire sourire en jouant de son corps et de sa rondeur comique, il ne se prend pas au sérieux, ce qui donne une certaine liberté aux auditeurs. Les mots, les pensées du poète pourraient être des revenants pour celui qui a choisi d’être leur passeur.

 Voici ce que dit Raharimanana :

 « Je ruse, je ruse…

Faut-il ruser pour que vous entendiez cette douleur ?

Réellement ?

La réalité m’entre par la bouche et me dépose ses mots.Ce qui entre par la bouche, ce  qui entre par la bouche. »

 Dire que la langue de Raharimanna est belle, bien sûr, mais cela ne suffit pas. Il faut y être pour l’entendre. Phil Darwin Nianga s’y trouve et lui apporte sa coriacité d’homme colleur d’affiches, pétrisseur de pain. Il pourrait faire penser à ces africaines qui portent de lourds paniers sur leurs têtes, sans trébucher. Phil Darwin Nianga est un porteur de mots comme un facteur.

 La mise en scène de Thierry Bedard est  judicieusement  très dépouillée. S’offre au regard juste un grand rideau, qui essuie les mouvements du poème, à travers Phil Darwin Nianga, réjouissant éclaireur de la langue, oh combien buissonnière et touffue de RAHARIMANANA.

 Paris, le 4 Février 2012                            Evelyne Trân

 

 

 

 

EXCUSES ET DIRES LIMINAIRES DE ZA de RAHARIMANANA à LA MAISON DE LA POESIE 157 RUE SAINT MARTIN 75003 PARIS

Mise en voix Thierry BEDARD
Musique Tao Ravao
Avec
Rodolphe Blanchet et Tao Ravao

dimanches 22, 29 janvier, 5 et 12 février 2012 à 18h00
grande salle
Billets couplés « Des ruines… » et « Excuses et dires liminaires de Za » Plein tarif 30 € – tarif réduit 25 €

 La poésie peut prendre plusieurs formes. Ce n’est pas une arme fatale, c’est une arme qui se relève, nous venons d’en avoir la révélation ou la confirmation à l’issue de la représentation d’Excuses et dires liminaires de Za du poète malgache Jean-Luc RAHARIMANANA à la  Maison de la Poésie.

 Quand il ne reste plus rien à l’homme victime de la violence  d’autres hommes, quand il ne dit plus mot parce qu’il vient d’être assassiné, il faut croire que son souffle qui n’est pas le dernier va se répandre parmi nous pour donner de la voix et du courage aux faibles trompés par la force aveugle des plus forts.

 Voilà un propos bien manichéen, d’un côté les forts, d’un côté les faibles. Non ça n’est pas si simple. L’écrivain est avant tout un homme qui doute et qui entend seulement  offrir sa part d’ignorance, sa page blanche à certaines voix qui, pour se faire entendre, doivent passer par un corps qu’on devine non pas seulement sujet de douleurs physiques mais aussi de douleurs morales.

 L’homme déchiré qui vocalise en la personne de Za est un fou raisonnable, il est celui qui dénonce toux ceux qui disent « Ne criez pas » Comme si les cris pouvaient être plus insoutenables que les actions qui les engendrent.

 Nous trimballons tous un caillot de la folie humaine, nous avons tous quelque part au fond de soi, des peurs inavouées, inanimées, des crédulités et de formidables défenses et souvent nous laissons parler à notre place les plus inconscients, les fous, quitte à les enfermer. Quand les paroles confuses des malades  et des fous sont récupérées par des écrivains, elles nous paraissent plus acceptables.

 Mais en vérité en écoutant  ZA, Rodolphe Blanchet , et son compagnon musicien Tao Ravao, extraordinairement inspirés tous deux, nous entrons dans la rue même, nous apprenons à lire sur les lèvres muettes des anonymes qui nous dévisagent, nous entrons dans leurs silences, leurs mystères et des milliers d’histoires qui fusionnent parfois par simple reconnaissance, par échange de regard .

 Alors avec le compagnonnage de la langue aux mots simples et clairs de Raharimanana, pour avec le tumulte du verbe, avoir embrassé les gestes d’un homme, d’être plus voyants, ma foi, nous revigore, ne serait-ce qu’un instant dans l’idée que la poésie est  factrice de reconnaissance.

 C’est une belle clé que nous offre les organisateurs de ce spectacle pour entrer dans la Maison de la poésie, elle s’agite encore pour deux représentations, ne la laissez pas échapper. Ceci dit, la poésie, elle court, elle court, elle respire, il faut la humer, qu’elle soit contagieuse c’est tout le bien que nous pouvons lui souhaiter avec ceux qui la cultivent et la récoltent à la Maison de la Poésie.

Le titre du spectacle du spectacle « Excuses et dires liminaires de Za » est déjà éloquent, mais  sa réception nous laisse  comme qui dirait un petit parfum sur la langue, c’est étonnamment gratifiant !

 Paris, le 3 Février 2012      Evelyne Trân

 

 

 

FINNEGANS WAKE – Chap.1, d’après James JOYCE avec Sharif ANDOURA, mise en scène d’Antoine CAUBET au Théâtre de l’Aquarium

 Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de Manœuvre 75012 PARIS  du 17 Janvier au 19 Février 2012, du mardi au samedi à 20 H 30, le dimanche à16 H

Lumière Antoine CAUBET, Pascal Joris, son Valérie Bajcsa, film Hervé Bellamy

 James Joyce ! N’ayez pas de complexes,  si vous n’avez pas lu FINNEGANS WAKE, que James Joyce a mis 17 ans à écrire, après avoir assisté à l’adaptation théâtrale de son premier chapitre (à partir de la remarquable  traduction de Philippe LAVERGNE de l’ouvrage qui comporte 900 pages) au Théâtre de l’Aquarium, vous pourrez dire : Je connais James Joyce, je l’ai rencontré.

 Si la rivière à portée d’écran sur la scène pouvait cligner de l’oeil et parler, nul doute qu’elle prendrait une sorte de forme féminine, captivée par la voix d’un homme, capable de faire bruire aussi bien le soleil des forêts que le tremblement de terre des êtres qui la parcourent.

 En exergue à la présentation du spectacle, Antoine Caubet un metteur scène habité, rappelle la phrase de NOUGARO : Et tu verras tous ceux qu’on croyait décédés reprendre souffle et vie dans la chair de ma voix jusqu’à la fin des mondes.

 En l’occurrence, le décédé c’est Finnegans lui même, un maçon en état d’ébriété en train de regarder du haut de son échelle, la rivière qui traverse la ville de Dublin avant de se jeter dans la mer. Voici pour l’anecdote, mais à vrai dire, même s’il s’agit d’un éblouissement, il n’est pas besoin de s’harnacher de repères, l’attention requise fait appel à tous ces sens furtifs qui entrainent la voix et l’écoule, un peu comme le bruit d’une source ou même ce qui suinte des murs, la parole d’une main prête à s’envoler au-dessus d’une rame.

 C’est que les mots ici ne prennent leur sens que par la respiration, la transpiration du corps, ils ne sont plus abstraits, ils s‘incarnent  chez un homme, de la même façon qu’un paysage est capable de réfléchir nos états d’âme.

 Comme il existe des bains de boue pour purifier la peau, il faut croire que la langue de Joyce, colorée, sensuelle, nous convie à un bain de mots rendus à  leur origine, celle du jeu et du plaisir, celle des surprises.

 Et la voix de  Sharif Andoura s’étonne sans cesse, tout en restant égale, elle prolonge les éclats parsemés d’une sorte de mosaïque,  ici une aire de jeux pour les enfants, un grand bac à sable recouvert d’un compost de brisures de liège aux lueurs de paille.

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LA CONFERENCE avec EMMA LA CLOWN et CATHERINE DOLTO A L’EUROPEEN – 5, rue Biot 75017 PARIS

Le 19 Février à  17 H 30 et 20 Février à 20 H 30, le 11 Mars à 17 H 30, le 12 Mars à 20 H 30    

Informations – Billetterie :
Tél : 01 43 87 97 13

Avez-vous jamais songé à vous mettre dans la peau d’un clown, en entrant dans le cabinet d’un toubib ? Sûrement pas, par contre vous avez entendu parler de clowns qui rendent visite aux enfants malades hospitalisés.

Catherine Dolto,  auteur du livre « Rire, guérir, des clowns qui guérissent » est haptothérapeute ou haptopsychothérapeute. Elle pratique l’haptonomie qui fait appel au sens du toucher, pour communiquer avec le fœtus en palpant le ventre de la mère. C’est une préparation à l’accouchement, à la venue au monde d’un inconnu ou d’un méconnu, ce cher fœtus, dans notre territoire.

C’est une pratique récente, embryonnaire, enfin elle porte un nom mais elle devait déjà être utilisée par nos ancêtres, instinctivement. Les animaux aussi savent s’occuper de leurs nouveaux nés et entretiennent, pourquoi pas,  des relations privilégiées avec leur progéniture. Mais que vient faire le clown dans ce programme. Eh bien, le clown c’est celui qui met son bonnet d’âne à notre place, celle de l’ignorance. Sans cette espèce d’auréole d’inconscience qui nous dépasse, nous serions souvent en train de nous dire, que nous agissons mal, que nous vivons dans une mauvaise société et surtout que nous sommes très mal équipés pour accueillir des nouveaux nés.

 Catherine Dolto fait office de la gentille thérapeute dans un monde où la gentillesse, ma foi, serait plutôt synonyme de berlue. Vas y que je te pousse ou vas y que je te caresse dans le sens du poil ?  Emma la clown face à la gentille Catherine qui ne bronche jamais, est fagotée comme une vilaine sorcière. .Elle est moche et pas tellement sympathique. Elle est grossière pour mieux sans doute faire entendre notre mauvaise volonté, notre jubilatoire rouspétance, nos « hallu » . C’est son ressort drolatique, c’est le nôtre. Emma c’est la sale gosse pleine de vitalité qui rit aux éclats en se grimant dans le miroir, qui tire la langue et fait les cornes et que tente d’assagir la douce et maternelle Catherine.

 Le péché mignon de Catherine c’est son amour des enfants, alors elle ne peut s’empêcher de voir en Emma, une enfant  clown qui a son rôle dans notre société, celui de faire rire.

 A vrai dire Emma la clown et Catherine la pédiatre n’étaient pas forcément faites pour se rencontrer. Leur réunion sur une scène de théâtre, c’est un numéro de cirque où les mots tiennent lieu d’échafaudage ou de balles de tennis que se renvoient deux prêtresses qui ne parlent pas la même langue. Il y a du funambulisme dans leur démarche. Et puis l’on se prend à rêver que Catherine et Emma vont accoucher ensemble d’un enfant, un extra-terrestre qui montera à son tour sur la scène. Ca va brailler !

 En attendant ce futur enfant, tout attendris, les spectateurs rient de bon cœur dans la salle.

 Paris, le 28 Janvier 2012

 Evelyne Trân

 

 

PHEDRE de RACINE au Théâtre MOUFFETARD – 73, rue Mouffetard 75005 PARIS

Mise en scène Ophélia Teillaud et Marc Zammit
avec Ayouba Ali (Hippolyte), Mona El Yafi (Aricie), Véronique Boutonnet (Ismène et Panope), Camille Metzger (Oenone), Ophélia Teillaud (Phèdre), Marc Zammit (Thésée et Théramène)
Costumes Corinne baudelot – Lumières Benoît Gardent

du 12 janvier au 25 février 2012
du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 17h et 21h, dimanche à 15h
matinées scolaires les 24 janvier et 14 février à 18h
C’est une gageure incroyable, « J’ai peint une tragédie, semble nous dire Racine à partir d’une sorte de récif que j’ai vu émerger des affres d’une conscience tourmentée ». La langue qu’utilise Racine est d’autant plus précieuse et dense que le propos est rude puisqu’il s’agit de dérober aux tabous, aux mythes, leur part d’incandescence. Il n’ y a pas d’autre passerelle que la voix, à la sortie des ténèbres, au  seuil du rêve et de ses interdits pour exprimer la douleur, réalité humaine que paraissent ignorer les éléments. Soleil, ouragan, mer, ciel,  les grecs en ont fait des dieux subvertissant les hommes.

 Les personnages mythiques de Thésée, Phèdre, deviennent intéressants à partir du moment où ils se séparent des dieux .Ce sont des êtres hybrides, des humains issus de dieux. Qui rendre responsable de la calamiteuse condition humaine ? Pouvons-nous, nous, témoins d’une époque où désormais les dieux pourraient s’appeler argent, et commerce, entendre ou imaginer que les êtres ne sont pas si affranchis de leurs émotions animales, de leurs passions. La  preuve s’il en est c’est que pour faire vendre une voiture, les publicistes peuvent associer l’objet à la figure d’une belle femme.

 La scène dans laquelle nous introduit le metteur en scène qui endosse le personnage de Phèdre, à l’apparence d’un mouroir celui où déclinent quelques individus qui n’ont pas d’autres biens à déclarer que leurs histoires d’amour. Alors, nous voyons en Phèdre une aliénée hyper lucide. C’est tellement beau, Phèdre qui délire d’amour. Cela a une intensité, voyez-vous, que les hommes s‘accordent si rarement . Cela peut faire resurgir l’image d’une femme ou d’un homme qui ont besoin de dire ou d’avouer, juste avant de rendre leur dernier soupir « Oui, j’ai aimé ».

 Cet aveu qui pourrait être inoffensif, dès lors qu’il s’échappe de la bouche de Phèdre ou de son beau-fils Hyppolyte, prend des allures de braises. Et l’on sent bien que chacun des interprètes marchent sur des braises alors même  que le courant où s’abreuve la langue de Racine est très cru.

 « Cette langue ciselée comme un diamant » nous dit Ophélia Teillaud, pourtant a besoin de s’émousser à travers nos propres gorges. Que  nous  soyons aussi imprégnés de ses silences !

 Phèdre interprétée par Ophelia Teillaud, est émouvante parce qu’elle n’a pas d’apprêts, elle est rendue à sa plus simple expression qui peut nous déranger mais dont les aspects presque ridicules – a-t-on jamais vu une femme se rouler par terre – interpellent notre psychorigidité.

 Le sentiment du ridicule fait partie de nos défenses L’extravagance de la passion est ridicule. Mais Phèdre a cela de humble qu’elle assume collectivement, en prenant à parti son propre père, sa folie. Alors quand la honte surgit, est-ce l’orgueil qui s’exprime ou plutôt la douleur de ressentir qu’elle restera incomprise et qu’elle n’existe pas, en somme, pour celui qu’elle aime.

 A travers le tableau que nous offrent les metteurs en scène, nous pouvons avoir l’impression de nous déplacer dans un rêve qui pourrait être (nous ne verrons jamais le projectionniste) projeté par une figure tutélaire, le dieu des Enfers, le  père de Phèdre, à l’intention de sa propre fille . Aussi bien, toutes les voix de cette tragédie nous parviennent d’un halo de conscience à semi endormie, des voix impossibles,  qui s’entrechoquent, se bousculent comme si elles continuaient à rechercher des passerelles  parmi nous.

 A l’époque de RACINE , les acteurs devaient déclamer leurs vers.Aujourd’hui la déclamation n’est plus de mise mais le texte reste toujours une partition où la musique des mots, il faudrait presque  la laisser couler en soi sans en comprendre la signification comme des étrangers dans un autre pays.

 Cette exploration de l’âme non séparée du corps à laquelle nous convient Ophélia Teillaud et Marc Zammit et leurs partenaires, est pleine de promesses. Si éloigné que nous apparaisse Racine, tel un superbe récif, au milieu de la mer, la traversée de sa partition devient à travers ce spectacle, presque contemplative, un peu comme un miroir de certains de nos rêves aussi beaux que profonds.

 Paris le 21 Janvier 2012                                      Evelyne Trân

 

Evelyne Trân

L’épigone du corps.

Où se niche donc la poésie ?

 Petite réflexion intemporelle telle une goutte d’eau au dos d’une cuillère

Nous aurions  fort maille à partie si notre grosse tête pensante décidait de donner la parole à tous les continents qui constituent notre corps.

 Les chemins de communication sont innombrables, certains sont visibles, d’autres pas, mais machina ex machina, il faut bien reconnaitre que ce sont la tête et le ventre qui s’arrogent  les pleins pouvoirs. Comment dissimuler notre impatience d’ouïr que les mains et les pieds ont beau fébrilement, de concert demander la voix au chapitre, vu qu’ils sont si dépendants du moteur tronc,  on oublie que viscéralement, en réalité, ils font partie de la sphère la plus spirituelle de notre corps.

 Ce sont les peintres qui ont su attirer notre attention sur la capacité d’expression de ces membres, les pieds et les mains en les traitant comme des visages à part entière.

 Quelle politique pour notre corps sinon celle de ne pas s’enorgueillir de résister aux vents  et marées. Quand il ne reste rien à un homme, il lui reste dit-on, les pieds et les mains ou bien ? La peau, oui cet organe malicieux, froid ou chaud ou tempéré, toile à elle seule d’une nudité ressentie à travers tous ses pores.

 J’exagère, mais comment ne pas réagir à ces opinions concernant les minorités silencieuses. J’entends sans cesse dire : nous ne faisons pas partie de la majorité, la poésie n’intéresse qu’un infime  pourcentage de l’humanité. Les médecins seront d’accord pour dire que si nous prêtons de l’attention à l’orteil ou au petit doigt accidentés, c’est parce que  leur infection peut paralyser le corps entier.

 L’homme n’en est qu’au début de l’exploration de tous ses organes qui sont eux-mêmes en relation avec le soleil, la nuit, le jour, enfin pour résumer avec la création.

 La poésie est un fait de nature, c’est un beau paysage qui nous éblouit, c’est une jolie voix qui nous émeut, c’est à travers un rayon de soleil, l’étonnement de s’éprouver tout à coup très proche d’une fourmi porteuse d’une miette de  pain, s’enfouir sous une feuille. Et vous voudriez nous priver de cette vision sous prétexte que la terre tourne et nous avec. Mais ce minimal végétal, ce froid, ce chaud qui affleurent la largeur d’un poignet, c’est une richesse éprouvée qui vaut bien mille tempêtes dans un verre d’eau.

 C’est étrange, ce chaud et ce froid que nous n’entendons pas à travers les écrans de télévision. Que dit l’homme de si important qu’il ait besoin d’installer partout des miroirs chancelants qui brouillent sa piste ?

A force de se croire le nombril de l’univers, l’homme ne s’entend plus, il devient sourd et aveugle à son environnement. Que nous disent les montagnes, les abeilles en écho aux paroles et gesticulations des hommes ?

Donnant, donné. Les relations entre hommes ne seraient que des rapports de marchandage, il faut lutter pour vivre. Alors supprimons tous ces arbres sauvages, au bord des routes qui donnent  encore des fruits sans que nous les ayons sommés d’être.  Vendons nos places au soleil, vendons la terre, vendons nous ! Somme toute, restera le désert dont personne ne veut, et puis  la faim, la soif et tout recommencera  tandis que les océans et les montagnes parleront poésie à notre place. Quel rêve ! Où sont les spectateurs ?

 Paris, le 14 Janvier 2012                  

 Evelyne Trân

 

 

 

La tête des autres d’après Marcel Aymé au Centre dramatique de La Courneuve

Centre culturel Jean-Houdremont, 11 avenue du Général-Leclerc,
Réservations : 01 49 92 61 61.
Du 11 janvier au 29 janvier 2012
Les mercredis, vendredis et samedis à 20h30, Les jeudis à 19h, Les dimanches à 16h30.

Mise en scène Elisabeth Hölzle  avec
Marc Allgeyer ● Bernard Daisey ● Myriam Derbal . Damiène Giraud ● Maria Gomez ● Jean-François Maenner. Jean-Luc Mathevet ● Jean-Pierre Rouvellat.

Scénographie et costumes : Loïc Loeiz Hamon. Création lumière et régie générale : Julien Barbazin.

Un plaidoyer contre la peine de mort traité comme une farce où tous les convives devenus justiciers de leur propre vie, devraient se demander quelle est cette tête qui trône sur leur table.

 Ah messieurs les procureurs, magistrats, avocats  quand vous vous bousculez pour vous payer la tête des autres, c’est votre métier après tout, vous êtes-vous jamais demandé quelle mine vous feriez si les rôles étaient renversés  si vous deviez vous mettre à table devant un condamné à mort, assoiffé de justice.

 Marcel Aymé se paye la tête de la Justice avec une telle insolence dans sa pièce « La tête des autres » qu’une levée de boucliers de ses représentants, demanda son interdiction, à sa création au Théâtre de l’Atelier en 1952.  Figurez-vous que cette comédie est toujours d’actualité puisque la troupe Avoc’art, composée d’avocats, bordelais, l’a jouée tout récemment « pour faire allusion aux liens de subordination qu’il peut y avoir entre le pouvoir et la magistrature dont nous allons donner une image quelque peu caustique » .

 Qui veut faire l’ange fait la bête. Cette courte sentence de PASCAL, Marcel Aymé la fait sienne  pour dresser le portrait d’une société qui apparait dans toute sa grossièreté, dès lors que les gros fils qui la sous-tendent, se lâchent pour devenir les croche-pattes, les nœuds des futurs pendus à la langue trop pendue etc.

 Vérité et justice ne font pas bon ménage, il n’y a qu’une clé pour redorer leur blason, la communion de leurs intérêts. A chacun sa vérité,  il faut attendre que la roue tourne comme au manège. Maintenant conclure que celui qui tire le pompon est peut être celui qui envoie la tête des autres au panier, c’est une conclusion qui n’a pas fini de faire grincer le carrousel.

 Dans ce manège, bien installés sur leurs dadas, des notables tournent et font les beaux en nous saluant tour à tour, en nous agrémentant de joyeuses ritournelles de Boris Vian, d’Henri Salvador, ce qui est tout de même assez incongru. L’habit ne fait pas le moine. Chacun sait qu’un homme peut très bien aller à l’église, s’agenouiller devant Dieu, et signer ensuite le papier qui condamnera à mort son prochain. Et cela n’empêche  pas la terre de tourner, bien au contraire.

 Faute de pleurer, nous rions beaucoup à ce spectacle où les comédiens font surenchérir leurs personnages jusqu’au bout de leur vérité haletante, à savoir sauver leur tête, au lieu et place de celle du condamné à mort qu’ils se renvoient comme un vulgaire ballon de foot sans craindre de se salir les mains.

 Elisabeth Hölzle à la mise en scène déploie toute sa virtuosité. On a l’impression qu’elle souffle sur les personnages pour créer une sorte de tsunami impitoyable. Le décor très raisonnable : un perron à l’italienne et  terrasse à volonté,  a un côté pastille de foire foraine ou de pièce montée, où il ne manquerait que les Jésus en sucre. Fi du décor, puisque nous assistons très rapidement à des combats échevelés de coqs et  de poules qui finissent par nous devenir familiers, à tel point que  lorsque le manège s’arrête, et que l’on entend sourdre le mot innocence de la bouche du condamné, il se produit une sorte de glissement de terrain dans nos méninges. Faut-il que nous ayons besoin de nous pincer pour y croire !

 Il y a du Labiche dans cette comédie, du Ionesco, du Jarry également Bien sûr, le propos a quelque chose d’ostentatoire mais il touche aussi, par des réflexions toutes simples, non maquillées. Le temps de nous débarbouiller de nos grimages, on est heureux de l’ouïr presque naïve, toute nue, la vérité par la plume de Marcel Aymé,  capable de faire s’ébrouer en chœur, l’intrépide et talentueuse  Compagnie du Centre Dramatique de la Courneuve.

 Paris, le 15 Janvier 2012

Evelyne Trân