ZIO VANJA (ONCLE VANIA) de TCHEKOV Création pour le Festival TEATRO A CORTE – DRUENTO : Centro internazionale del Calvalllo

Quelques journalistes français viennent de vivre une expérience étonnante : assister à une représentation de l’ONCLE VANIA en italien,  mise en scène par le jeune metteur en scène Emiliano BRONZINO.

Connaisseurs de l’œuvre de Tchekhov mais peu familiarisés avec la langue de Dante, ils ont eu la sensation d’avoir été pris en quelque sorte en otage par les personnages, comme dans une pièce de Pirandello.

 Le public est accueilli sous la tonnelle du jardin où vont et viennent, en plein émoi, les membres d’une famille déchirée qui déballent leur mal être, leurs affaires de cœur, leur vie en somme.  Les spectateurs ont la sensation d’être témoins malgré eux  d’un drame qui aurait pu se produire aussi bien, hier, sous cette tonnelle.

 Cette proximité voulue avec le public rentre dans les exigences du metteur en scène et est sans doute une des clés de l’incroyable présence des personnages de Tchekhov qui s‘expriment avec une telle véhémence qu’à défaut de connaitre leur langue, les spectateurs peuvent lire sur leurs visages, leurs gestes, et les intonations de leurs voix.

 Nous savons que l’onde de choc c’est l’arrivée de la belle Elena dont la beauté réveille les désirs d’individus confinés dans la résignation, les habitudes. L’amour, sa tentation agit comme une boite de pandore. Tous les personnages croient pouvoir attendre de l’amour, leur prochaine libération, mais retournent les uns après les autres dans leur prison. Au moins auront-ils tenté l’aventure à bout portant.

 Dans cette pièce tragi-comique Tchekhov peint de façon ironique des individus qui recherchent en vain un sens à leur  existence. La plupart des personnages invoquent leurs rêves, leurs idéaux mais paraissent toujours repoussés dans leurs élans. Les pieds sur terre et le cœur dans les nuages, ils se cassent la gueule contre des murs .Mais, voilà Tchekhov leur donne la parole et c’est  un bonheur de les voir s’animer aussi vivaces que des chimères.  La palette des sentiments sous le nuancier de Tchekhov est si riche et si bien rendue par les comédiens ! Un simple détour sur le visage d’Eléna, illuminé par la passion, peut donner l’impression d’avoir franchi une source.

 Tchekhov en italien, en russe, en français … C’est tout de même formidable de penser que ses personnages n’ont pas de frontière.

Ce n’est donc pas un hasard si nous avons pu découvrir cette remarquable création d’ampleur internationale, dans le cadre du Festival TEATRO A CORTE sous  l’égide de la Fondation du Théâtre Piémontais Européen . Bravissimo  !

Paris, le 14 Juillet 2012               Evelyne Trân

 

FRAMESHIFT, création de RENATA SHEPPARD au Théâtre ASTRA de TURIN, le 12 Juillet 2012

Una produzione VIRTUAL REALITY & MULTI MEDIA PARK

Realizzata con il supporto di / With the support ofCamera di Commercio, Industria, Artigianato e Agricoltura di Torino / Chin-Lin Foundation for Arts and Culture, Taiwan / EDISU Piemonte / United States Embassy

In collaborazione con / Collaboration with Progetto 3Script – Polo di Innovazione sulla Multimedialità e la Creatività Digitale – Regione Piemonte

Con il patrocinio di / With the patronage ofRegione Piemonte – Assessorati al Lavoro e agli Affari Istituzionali – US-ITALY Fulbright Commission

Dans le cadre du festival international TEATRO A CORTE de Turin, toujours éclectique, lieu de rencontre incontournable pour tous les artistes désireux d’engager un dialogue stimulant  avec le public, RENATA SHEPPARD vient de présenter en première mondiale au Théâtre ASTRA, un spectacle de danse onirique ayant pour thème la condition humaine à l’ère robotique.

 Sans aucun doute, la formation interdisciplinaire de RENATA SHEPPARD à la fois chorégraphe et vidéaste, accentue le profil de cette artiste  en quête d’archétypes,  censés relativiser l’impact de la technologie surpuissante sur l’humain .

 L’homme dépassé par ses propres créations ! Le sujet n’est pas nouveau. Aujourd’hui ce qui pourrait faire figure de « monstre » ce n’est pas Frankenstein, c’est l’ordinateur. Parce que l’homme a délégué une partie de son cerveau à la machine, le voilà en train de se repenser à l’état de nature.

 Nous voyons, tout d’abord, sur scène des mouvements, des flottements de végétaux à têtes d’homme et de femmes qui rampent, se cramponnent, dressent leurs bras, leurs torses et leurs jambes à la manière d’insectes, d’araignées volantes.  Au- dessus d’eux, trois écrans « solaires » mitraillent l’atmosphère de messages incompréhensibles.

 Que veut dire le robot dont l’apparence rappelle à ravir celle d’un dinosaure ou d’un dragon ? Et le téléphone, déjà ancestral, pourquoi a-t-il l’air de sonner dans le vide ?

 L’apparition d’une petite fille sur  scène si fraiche, si mignonne, représente évidemment la source de RENATA SHEPPARD qui a choisi d’exprimer ses éblouissements, ses doutes, sous la forme d’un conte, à travers le regard d’un enfant.

 Le spectacle, tel un poème, dont les stances épouseraient les croisements des membres  des danseurs, invite à une sorte de méditation végétale, presque enfantine mais surtout très sensitive.  

 Les danseurs deviennent pour les spectateurs aussi curieux que des insectes-fleurs dont les cris seraient perceptibles au toucher.

De sorte que le spectateur peut fort bien découdre de l’antagonisme  homme/machine, et se laisser emporter par ses propres rêveries.

 Parce que RENATA SHEPPARD laisse la porte ouverte à ce zeste d’innocence, elle entend émouvoir le spectateur au-delà du visuel, armée d’un sixième sens à venir.

 Sur ce chemin,  il s’agit au-delà de la simplicité du propos, d’une forme engagée de création, pudique et profonde.

 Le 13 Juillet 2012                      Evelyne Trân

 

HOLY MOTORS DE LEOS CARAX .Point de vue d’une spectatrice

Comment parler d’HOLY MOTORS, quand on n’est pas cinéphile, professionnel du cinéma. Tant pis, je me jette à l’eau. Je suis juste une spectatrice qui rentre dans un cinéma comme elle irait pécher quelques images au bord de l’eau. Qu’est-ce qu’on va chercher au cinéma ? Je l’ignore. Je me souviens d’une jeune femme à qui je racontai brièvement le scénario d’un film, me confier qu’elle n’avait pas besoin d’aller au cinéma parce qu’elle avait déjà vécu le sujet du film. J’avais bien aimé sa réflexion parce que cela me confirme dans l’idée que la réalité dépasse la fiction, et qu’on n’entre pas dans un film comme l’on va à la boulangerie chercher du pain et pourtant…

 Clic, clac, nous sommes tout un chacun, nos propres reporters. Si nous nous couchions sur la vitrine d’une boulangerie, imaginez tous les films que nous pourrions voir s’y  projeter. C’est extraordinaire. De là à penser qu’un écran de cinéma puisse configurer une vitrine qui nous absorberait un instant, tout en continuant à vivre sa vie de vitrine… Le piéton finit pas dépasser la vitrine tandis que la vitrine, elle continue à palpiter à l’arrivée d’un nouveau piéton.

 Il n’y a pas de narration possible du film HOLY MOTORS. C’est un peu comme si en tant qu’amateurs, nous faisions de la plongée sous-marine et qu’avec nos allures de monstres, nous  demandions aux poissons et aux requins de nous donner leurs impressions. Dans le film tous les personnages assument leur qualité de « monstres ». Qu’est ce qui est monstrueux ? C’est ce qui se voit. Tout se passe un peu comme si nous parlions pendant un temps indéfini avec une personne dont nous ne verrions le visage que projeté sur un miroir. L’impression est éprouvante, l’interlocuteur n’est pas derrière le miroir, il est derrière notre dos, comme dans la vie.

 Léos Carax filme en quelque sorte ce qui se passe dans notre dos. Il avance avec sa caméra derrière le dos des spectateurs. Monsieur OSCAR enfile une quantité de personnages que nous aurions tous pu voir d’un coup d’œil sans les détailler, au  coin d’une terrasse de café, aux Champs Elysées par exemple, sauf que nous sommes assis au cinéma. Une seule goutte de sang de mémoire et cela suffit. Le personnage d’OSCAR rentre de force dans notre cinéma.

Il veut dire que  le cinéma est vivant et peu importe qu’il passe par une caméra, nos yeux sont des caméras. Les rues, les voitures, les monuments, les fantômes de nos souvenirs  nous observent. Nous sommes cernés. Ses visions  sont comme des coups de pinceau à même la peau. C’est du maquillage pour jouir de chaque visage, pour exprimer la surprise même à travers un masque, jouer le jeu de la sublime, fatale, monstrueuse apparence.

 Je me suis transportée dans ce film comme dans un poème de Lautréamont. Léos CARAX aime les comédiens et nous les fait aimer. Avec quelques frissons comme au temps d’ « Autant en emporte le vent » ou « le Docteur Jivago », même si cela n’a rien à voir,  ce film nous regarde. Il a pour échelle Denis Lavant, Edith Scob, Michel Piccoli  etc…J’ai entendu dire qu’ils étaient poètes dans la vie, incognito. Je cinémarêve !!!

 Paris, le 12 Juillet 2012                    Evelyne Trân

Distribution du film :

 

« Oh ! a dit le peintre »

« Oh ! a dit le peintre » quand il a vu l’oiseau se percher sur son arbre.

Caresse de l’arbre au pinceau. L’oiseau qui passe par hasard vole le pinceau qui était en train de peindre. 

Alors sur un nuage de peinture, voici l’oiseau, l’arbre et puis le peintre qui se dévisagent et rougissent ensemble.

 Le peintre prend une tête d’oiseau et l’oiseau se met à peindre l’arbre à souhaits. L’arbre sourit, se penche vers l’oiseau et désigne le peintre qui dit :

 « Dans mon pays, je suis l’arbre et l’oiseau à la fois »

 Il a l’impression de caresser du vide avec ses mots. Caresse de l’arbre.  L’oiseau se juche sur  la pensée du peintre, juste avant de s’envoler.

Clin d’œil de l’arbre et de l’oiseau à l’homme qui peint.

 Seigneur pinceau !

 Paris, le 7 Juillet 2012 

Evelyne Trân

RES PUBLICA d’après des histoires vraies du 7 au 28 Juillet 2012 au Théâtre des Lucioles à Avignon à 18 H 25

 Conception, mise en scène Alain MOLLOT

Avec : Kamel Abdelli, Joan Bellviure, Frédéric Chevaux, Véronic Joly, Stéphane Miquel. Scénographie et costumes : Charlotte Villermet. Conception sonore : Gilles Sivilotto. Lumières : Philippe Lacombe. Assistante à la mise en scène : Francesca Riva. Cie La Jacquerie. Durée :

 1 h 20.      Mise en texte Guillaume HASSON

 Ils ne disent pas « Je suis français » ou « je suis marocain » ou « je suis malgache » Il n’empêche, ils se côtoient dans une même rame de métro. Ils  communiquent dans la même langue et habitent le même pays, la France. Tout le monde se souvient de la phrase d’un ancien  président de la république « S’ils n’aiment pas la France, qu’ils la quittent ».Cette phrase aurait pu figurer parmi les témoignages recueillis par Elsa Quinette journaliste, autour d’une question « Pour vous la nation  c’est quoi » qui forment la moire du spectacle d’Alain MOLLOT. Au mot nation, on pourrait préférer le mot pays parce que le mot pays possède des résonances plus affectives  plus charnelles et qu’il n’est pas besoin d’être français pour aimer la France et les français.

Le mot nation réveille tout de même des réflexes très chauvinistes. Etymologiquement, le mot nation dérive du latin « natio » qui signifie naissance. Sont français naturellement, ceux qui y sont nés.  

Quand flottait au-dessus de votre berceau, le drapeau bleu, blanc rouge avec sa superbe devise « Liberté, égalité, fraternité « n’entendiez-vous pas la belle chanson de Charles TRENET »Douce France » ? Voilà un bonbon acidulé qui fait du bien à la gorge aux souvenirs d’hommes et de femmes qui ont tous, de près ou de loin, connu les guerres.

Pour recouvrir ce terme abstrait « la nation » Alain MOLLOT fait fuser les paroles de voix anonymes qui étreignent des panneaux d’histoire qui ont marqué  au fer blanc ou rouge leur destinée. L’on mesure la distance vis à vis d’évènements cuisants comme la torture des résistants, les échauffourées de Mai 68 ou plus récemment les révoltes dans les banlieues. Cela peut faire froid dans le dos mais la perspective est pédagogique. D’ailleurs c’est un vieux professeur de latin qui fait office de gouvernant au milieu d’élèves adultes plutôt agités qui représentent en quelque sorte,  la multi conscience du public. Nous voici gaiment revenus à l’école en train de plancher sur desbouts d’histoire qui  ne sont plus si abstraits puisque nous en sommes partie prenante.

D’aucuns pourraient crier « Mai 68, inutile de me l’enseigner, je l’ai vécu, j’y étais ».

L’expérience théâtrale est intéressante. L’on s’aperçoit cependant que ramenée à la collectivité, la parole individuelle est plus difficilement audible. Introvertis,  planquez vos pieds sous la table ou alors rentrez dans la foule et laissez-vous entrainer par la fièvre qui l’anime, car c’est elle, le cœur de notre histoire « Res publica ». Il y a de l’ambiance comme dans les manifestations où les étudiants de tout bord,  lancent leurs slogans en jetant une œillade à leur cher professeur.

Les comédiens, tous excellents, poussent la roulotte de leur spectacle jusqu’à Avignon,  avec une pèche d’enfer. Alain MOLLOT signe une création  très conviviale, instructive et éloquente, tout public.

Gageons que les parents ne pourront s’empêcher d’interroger les réactions de leur progéniture « Pour toi la nation, c’est quoi ? »

 Paris, le 30 Juin 2012             Evelyne Trân

Et encore… Je m’retiens! » d’Isabelle ALONSO au Collège de la Salle Place Pasteur 84000 AVIGNON du 7 au 28 Juillet 2012 à 17 h

 Il en est de l’espèce humaine comme de l’espèce animale.  Qui n’a pas applaudi cette miraculeuse capacité d’adaptation de certains animaux qui adoptent l’apparence du feuillage environnant pour mieux s’y camoufler. Nous oublions facilement que l’humain fait partie aussi de la nature. Cette ignorance nous permet de croire que nous inventons tout, or les images que les humains  tendent à donner d’eux-mêmes obéissent à des réflexes de camouflage de nature éblouissante. A cet égard la publicité joue le rôle de la nature pleine d’appâts, capable de vendre à profusion des leurres  d’hommes et femmes beaux et heureux jouissant d’un paradis sur terre.

 Cela vient à l’esprit parce qu’Isabelle ALONSO,  dans la force  de l’âge (ce qui est un compliment pour un homme et résonne plus péjorativement pour une femme)  semble tout droit sortir d’un magazine féminin à papier glacé. Ceci dit, elle feuillette pour nous tout au  long de son spectacle, avec un fulminant humour, des pages fort croustillantes  de l’imagier féministe qui devient, sous sa plume, une sorte  de pâté doré au four plutôt appétissant et surtout très surréaliste.

 Qui mieux qu’une femme peut parler des femmes. Nous les femmes, nous aurons beau jeu de dénoncer dans la langue française et sa grammaire tout  ce qui sépare le genre féminin du genre masculin. Cet exercice est jubilatoire. Mais il faut bien jubiler, rigolait Elie Kakou, déguisé en attachée de presse. Question style, Isabelle ALONSO n’en manque pas, elle effeuille des vérités avec quelques  spasmes poétiques. Une sorte de gloussement inouï  chatouille notre gosier. Pas facile de parler avec élégance des déconvenues féminines mais  Isabelle ALONSO n’enfonce pas des portes, elle les fait bailler, bouffer en quelque sorte  de façon à plisser les yeux, les oreilles des spectateurs et spectatrices. Pourquoi la mer est-elle du genre féminin et le hoquet du genre masculin ? C’est pas sérieux tout ça ! Quand on pense qu’au siècle dernier la femme devait demander la permission à son mari  pour n’importe quelle transaction financière. Le moyen âge au siècle dernier ?!!!!  Et nous croyons être libérées, nous les femmes, pas si sûr. On n’efface pas des siècles d’assujettissement avec un stylo qui bave. Seul l’escargot a le droit de baver heureux  parce qu’il est hermaphrodite.

 Aussi, il est de salubrité publique pour nos antennes rougissantes d’aller écouter  maîtresse Isabelle ALONSO agiter sa férule d’hardie féministe. C’est sur le Pont d’Avignon, qu’elle y danse, elle y danse avec les mots.

  Paris, le 28 Juin 2012       Evelyne Trân

 

 

OLEANNA de David Mamet au Théâtre du Lucernaire – 53 Rue de Notre-Dame des Champs 75006 PARIS –

 Du mardi au samedi à 20h Du 20 juin au 1er septembre

Auteur : David Mamet
Auteur du texte français : Pierre Laville
Mise en scène : Patrick Roldez
Avec : Marie Thomas et David Seigneur
Durée : 1H10

P.S Patrick ROLDEZ, Marie THOMAS,  sont les invités de « DEUX SOUS DE SCENE » en direct sur l’antenne de Radio Libertaire, 89.4 , Samedi 7 Juillet 2012 de 15 H 30 à 17 H ( l’émission peut être écoutée ou  enregistrée grâce au podcast) .

Il y a une réalité incontournable que le discours ne saurait atteindre, c’est celle de l’émotion. La pièce de David MAMET plonge les spectateurs dans un véritable cauchemar, un huis clos entre un professeur et son étudiante. C’est une situation cauchemardesque si l’on songe que la rencontre entre ces deux individus n’aurait pas lieu d’être en dehors de cette situation préconçue, les rapports de hiérarchie complètements assujettis aux  conventions sociales dont le mot d’ordre est « Pas de bruit, pas de scandale ».

 L’intérêt majeur du huis clos de David Mamet c’est de montrer comment l’émotion, qui ne serait qu’un coup de vent, est de nature à faire basculer le plus beau château de cartes, en l’occurrence, la belle maison qu’un professeur brillant est en train d’acquérir.

 Le coup de vent c’est l’étudiante qui parait au prime abord inoffensive, inhibée par un sentiment d’infériorité. Le tour de force de l’auteur sera de renverser la situation en faisant du  professeur la victime de l’élève, tout simplement parce que cette dernière aura su tirer parti de son sentiment d’humiliation pour humilier à son tour celui qui,  à son corps défendant, l’aura nourri.

 La mauvaise foi est à l’honneur dans  cette pièce, ce qui permet de rendre justice à son efficacité. Elle sert aussi la hargne de l’élève vis à vis du professeur devenu cynique par conformisme.

L’élève finit par tirer le taureau par les cornes et comme il ne peut pas y avoir deux taureaux face à face, il faut assister à l’humiliation du professeur.

 Tout à l’air de se passer au  niveau de la parole. C’est l’imposture du pouvoir intellectuel incarné par un professeur juché sur sa tour d’ivoire que dénonce l’élève qui cherche sa propre voie.

 De sorte qu’elle représente une certaine espérance et qu’au-delà des rapports de  dominé-dominant, au-delà de la  caricature, l’on peut  entendre aussi la voix d’un intellectuel qui doute.

Il n’y a pas de professeurs sans élèves et vice versa. Construite comme une farce, la pièce engage une réflexion sur la transmission des valeurs. Mais qui veut faire l’ange fait la bête, «Qu’attendez-vous de moi» se demandent chacun des protagonistes en se renvoyant la balle.

 La direction des comédiens que l’on doit à Patrick Roldes est si impressionnante que l’on peut se repasser en images comme dans un film muet, les attitudes, les postures, les grimaces, les échauffourées des deux interprètes. Leurs corps parlent autant que leurs mots.

 C’est un spectacle surprenant, sous tension permanente où ce diable de David MAMET joue aussi bien du corps que  de la tête, remarquablement servi par Marie THOMAS et David SEIGNEUR.

 Paris, le 23 Juin 2012                  Evelyne Trân

Les Amants de Séville ou Les Noces de sang de Carmen et Don Juan, festival du Futur Composé au Théâtre Silvia Monfort – 106 rue Brancion 75015 PARIS – du Samedi 16 au Dimanche 24 Juin 2012

OPERA  du 19 juin 2012 au 24 juin 2012

  • opéra comique conçu par Gilles Roland-Manuel
    à partir d’opéras de
    Mozart, Bizet, Rossini
    mise en scène
    Tristan Petitgirard
    avec
    Label compagnie, l’Ensemble Calliopée, la chorale d’AL-les Vives voix et tous les artistes du Futur Composé…

  

Quel beau feu d’artifice de bonheur, hier soir, au théâtre Sylvia MONTFORT, à l’issue de la représentation des Amants de Séville, l’opéra très original imaginé par Gilles Roland- Manuel, Président fondateur du Festival Futur Composé .

 L’association du Futur Composé conjugue la création et l’esprit de tolérance. Tous les deux ans, les organisateurs du festival créent un spectacle auquel sont associés des autistes, des éducateurs, et des artistes professionnels. Au départ, il s’agissait de faire quelque chose ensemble, soignés et soignants. Ensuite, des artistes se sont joints à l’aventure, certains se sont impliqués comme Catherine BONI, artiste lyrique qui travaille avec des autistes.   Des handicapés ont pu devenir comédiens professionnels  formés par le Théâtre du Cristal.

 L’esprit de tolérance avait été symbolisé par le cheval bleu de Franco Brasiglia, une sorte de cheval de Troie qui un jour, a forcé la porte d’un hôpital psychiatrique, témoignant des liens qui s’étaient si bien créés entre « malades » et soignants,  qu’ils devenaient une arme de lutte contre l’exclusion dans une société qui valorise les forts et traite d’assistés les plus faibles.

 Avec beaucoup d’humour Gilles Roland MANUEL a organisé la rencontre entre Don Juan et Carmen, deux célèbres séducteurs espagnols. L’idée audacieuse a conquis Catherine BONI et le jeune mais aguerri metteur en scène Tristan  PETIT GIRARD.

 Les mouvements des tableaux composés de comédiens, autistes, artistes (Avez-vous remarqué  comme les mots autistes et artistes qui ne se distinguent que par une lettre vont bien ensemble) sont menés d’une main de maître qui valorise chaque entrée en scène, chaque intervention et tous les chœurs qui interprètent des chants tirés de quatre opéras : Carmen de BIZET, les Noces de Figaro de MOZART, le Barbier de Séville de ROSSINI et le répertoire FLAMENCO.

 Et comme les costumes sont magnifiques, les danseurs impressionnants, les comédiens et les musiciens inspirés, le public ravi serait prêt à envahir la scène pour danser à son tour.

 Un spectacle qui vaut  le détour et  le retour. C’est maintenant, il faut s’y rendre toute affaire tenante, c’est extra comme disait Léo Ferré  !!!!

 Paris, le 20 Juin 2012                                      Evelyne Trân

 

LA PITIE DANGEREUSE d’après le roman de Stefan ZWEIG au Théâtre du Lucernaire – 53 rue Notre-Dame des champs, 75006 Paris –

Du mardi au samedi à 21h30
Du 6 juin au 30 septembre 2012
Dimanches 10, 17 juin et 16, 23 et 30 septembre à 15h

Relâches les 20 et 21 juillet

Auteur : Stefan Zweig
 Mise en scène : Stéphane Olivié Bisson
Avec : En alternance : Arnaud denissel, Maxime Bailleul ; David Salles, Roger Miremont ; Elodie Menant, Jean-charles Rieznikoff, Salima Glamine
Durée : 1h10

Appel d’air, appel d’âmes !  La pitié dangereuse de Stefan Zweig fait partie de ces romans propres à attiser nos interrogations perpétuelles sur les difficultés des relations humaines et qui offrent grâce au  miroir du narrateur, un terrain favorable à l’expression des mondes intérieurs d’individus, prisonniers de leur  rôle social.

 Avec Stefan Zweig, nous découvrons comment nous pouvons être humains, en prenant simplement notre temps, celui d’observer, s’intéresser à tout ce qui passe par un visage, tout ce qui résonne dans l’attitude d’un individu, cela qui crie, tressaille, bronche,  sourit ou souffre en silence.

 Ses héros sont souvent des êtres comprimés par leur solitude, qui se confessent avec une certaine élégance. Les personnages commencent à se lâcher lorsqu’ils ne sont plus narrateurs mais acteurs. C’est ce qu’a bien ressenti, l’adaptatrice du roman pour le théâtre, Elodie Menant.

 Pour résumer, la pitié dangereuse c’est l’histoire d’un jeune homme confronté à ses émotions vis-à-vis d’une jeune femme qui possède toutes les caractéristiques de  l’étrangère, d’une part, à cause de son infirmité,  d’autre part aussi, parce que tout indique chez elle, une nature passionnée.

 Dire que ce personnage, Edith, tombe éperdument amoureuse du lieutenant  qui vient lui rendre visite par pitié, c’est un peu court.

En réalité, le lieutenant est également infirme parce qu’il se trouve désarmé, impuissant devant la souffrance d’autrui. La mise en scène,  l’interprétation du comédien Arnaud Denissel, qui fait de ce jeune lieutenant,  un individu gauche, timide, effaré, inclinent le spectateur à éprouver de la pitié pour celui-là même qui en est submergé.

 La représentation théâtrale permet au spectateur de retrouver son rôle premier au sens propre, celui d’assister à un évènement spectaculaire : une jeune femme paralysée trône au milieu de la scène, et soudain,  elle se lève comme si elle avait bu quelque filtre magique, comme s’il lui fallait rendre l’âme par amour, comme si la vie ne tenait qu’à un fil, celui de l’amour.

C’est totalement irrationnel, mais c’est rendu grâce à l’interprétation bouleversante d’Elodie Menant.

 Du coup, les tergiversations du lieutenant passent au second plan. Battue en brèche, sa conscience devient une forteresse vide qui fuit sous les remparts.

 « La volonté de l’individu, ce grain de poussière » fermentent la conscience humaine comme les gouttes d’eau,  la mer.

 Un spectacle réussi, où tout concourt, la mise en scène, le jeu des interprètes, à évoquer ce que met toujours en relation, Stefan Zweig : la conscience collective, ici, l’atmosphère pesante d’une société à la veille de la première guerre mondiale, et la conscience  individuelle, sous le seuil de la pitié, « La pitié dangereuse ».

  Le 15 Juin 2012                 Evelyne Trân

Le destin non incroyable d’une fille presque ordinaire de Christophe CHALUFOUR au Théâtre de l’AKTEON – 11 Rue du Général Blaise75011 PARIS du 6 au 30 Juin 2012 DU MERCREDI AU SAMEDI A 21 H 30

  Mise en scène Valentin Capron  Jeux  Hortense Belhôte, Valentin Capron,

Christophe Chalufour, Sarah Cohen-Hadria, Fréderique Renda

Un destin sur un plateau comme au self-service avec entrée, plat et dessert. Vous  faites  la  queue comme tout le monde, vous dévorez des yeux les menus et ensuite vous passez à la  caisse. Cela vous en bouche un coin, n’est-ce pas. Avec Christophe CHALIFOUR, les plats défilent à toute allure. Très doué, il pourrait vous fabriquer une bio à la mesure de vos délires. Dans les coulisses, à la cuisine, il dispose sur ses étagères de toutes les épices et condiments possibles. Toutes ses fioles sont remplies à ras bord de citations d’auteurs  célèbres qui  ne demandent qu’à s’échapper pour aller et venir parfumer, attendrir votre sympathique destinée. C’est ainsi que sans le savoir, Emilie, l’héroïne de sa pièce, en proie à une bouffée guerrière, devenue déléguée syndicale, déclame une partition du Cid de Corneille, ou bien victime de l’amour s’enlise dans les vapeurs énamourées d’Anouk Aimée sous les yeux de Jean Louis Trintignant.

En réalité, le destin d’Emilie ne peut se décliner en clichés sommaires. Dopé par la sauce Shakespeare, Tchékhov et bien d’autres, le biographe exulte tant et si bien que les spectateurs se retrouvent dans l’ambiance d’un marché aux puces, prêts à  tendre la main  aux compagnons  d’Emmaüs. Cela devient très vite gigantesque : pas tout à fait la muraille de Chine mais presque, une montagne de vêtements que s’approprient avec une célérité digne des abeilles,  les comédiens personnages conteurs de l’histoire d’Emilie.

 En ce moment, il y a une exposition au Musée du Quai Branly, intitulée « Les maîtres du désordre». Dans le convoi de nos destinées, j’aperçois sans peine debout sur  le train de marchandises, ces joyeux comédiens nous faire des signes en chantant « Nous sommes les maîtres du désordre ». Quel plaisir de se dire en levant les yeux vers les nuages ‘Tiens je crois que j’ai entendu Musset et les Pink Floyd et Gabin».

 Il y en aura pour toutes les musettes. Que les  spectateurs  ne craignent pas de prendre le train en marche, une locomotive électrisée même par des vieux classiques, dès lors qu’elle est conduite par des jeunes artistes imaginatifs est capable de renverser bien des vapeurs.

  Paris le 10 Juin 2012                       Evelyne Trân