LES LETTRES PERSANES DE MONTESQUIEU du 26 janvier au 13 février 2016 à L’étoile du nord – 16 rue Georgette Agutte 75018 PARIS – Mardi, mercredi, vendredi 20h30, jeudi 19h30 et samedi 17 h –

lettres persanes

 

Mise en scène Guillaume Clayssen

Avec

Olav Benestvedt, Floriane Commeleran, Emmanuelle de Gasquet, Hugo Dillon, Nicolas Lafferrerie, Eram Sobhani

Comment et pourquoi les Lettres Persanes de Montesquieu résonnent-elles encore aujourd’hui ? Le metteur en scène Guillaume CLAYSSEN s’est emparé de quelques lettres de ce roman épistolaire volumineux (150 lettres) de façon à saisir à vif l’émotion que procure leur lecture. L’émotion provient vraisemblablement du sentiment que rien fondamentalement n’a changé dans ce bas monde depuis l’écriture de ces Lettres Persanes, la première œuvre écrite par Montesquieu entre 1717 et 1720, et publiée anonymement.

Le fossé entre les civilisations, celle de l’orient représentée par la Perse, celle de l’occident par La France, existe toujours . La lutte contre le racisme et l’intolérance , les dictatures d’état, la libération de la femme, tous ces thèmes abordés par Montesquieu font partie des préoccupations de tous ceux qui rêvent d’un monde meilleur et souffrent de voir cet idéal de « Liberté,fraternité, égalité » être si léger par rapport à la réalité.

Cette fracture entre idéal, voire utopie, et réalité, Montesquieu l’exprime à travers les lettres de deux Persans en voyage en France, USBEK et RICA qui portent un regard étonné, critique et ironique sur les coutumes et mœurs des Français. La clairvoyance, la lucidité de ces deux personnages donnent à penser qu’il s ‘agit d’hommes raisonnables . Mais les lettres qu’USBEK envoie aux membres de son sérail en Perse, à l’eunuque chargé de surveiller ses femmes, à Roxane sa favorite, révèlent un homme tyrannique attaché viscéralement à son pouvoir, insensible aux revendications de liberté de Roxane.

Moralité : il est plus facile de porter des jugements sur les autres à bonne distance que de se remettre en question soi même.

La vérité c’est qu’il est très difficile pour un individu quel qu’il soit de se défaire de valeurs inculquées dès l’enfance et depuis des générations même si et c’est le cas d’USBEK, il est en mesure de s’interroger sur des comportements humains qui lui sont étrangers.

La passion et l’émotion que manifeste USBEK en apprenant la révolte de son sérail prennent le pas sur la raison. Le désordre qui règne dans son esprit est alors la réplique du chaos que l’on devine se produire dans sa terre natale.

Chaos, confusion exprimés dans la mise en scène qui n’hésite pas à faire des rapprochements pertinents entre la condition actuelle de réfugiés politiques, d’exilés, de migrants qui en terre étrangère aussi hospitalière soit-elle, doivent encore se taire.

C’est parce qu’elle semble venir de loin la voix de Roxane, qu’elle réussit à franchir cette distance entre la Perse et La France qu’elle prend une dimension bouleversante aussi bien pour USBEK que pour nous aujourd’hui , lorsqu’elle dit  « Non, j’ai pu vivre dans la servitude ; mais j’ai toujours été libre : j’ai réformé tes lois sur celles de la nature ; et mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance ».

Alors, lorsque l’on voit cette femme marcher et saluer sur scène du haut de ses immenses béquilles, on pourrait penser qu’il s’agit d’une élucubration du metteur en scène, non c’est juste le signe de la somme d’obstacles qu’elle doit toujours parcourir, pour être seulement un peu regardée autrement qu’un objet sexuel.

Visuel%201%20© Virginie%20Puyraimond

La distribution est de qualité. Nous mentionnons notamment la performance du chanteur et comédien Olav BENESVEDT, l’eunuque et celle d’Eram SOBHAN qui compose un fier et imposant USBEK.

De beaux chants enrichissent cette épopée persane .Il est clair que Guillaume CLAYSSEN a souhaité brasser toutes ces émotions qu’appelle la lecture des Lettres Persanes.C’est une véritable submersion. Une irrationalité onirique se dégage de la mise en scène très personnelle de Guillaume CLAYSSEN qui peut déconcerter comme d’ailleurs le parfum d’exotisme introduit par Montesquieu pour distraire le lecteur. Cela dit, en dépit de certaines longueurs, son éclairage sensible de l’œuvre nous interpelle.

Paris, le 1er Février 2016                         Evelyne Trân

A Contre Voix d’Elisabeth Bouchaud au Théâtre de LA REINE BLANCHE – 2 bis Passage Ruelle 75018 PARIS – Du 16/12/2015 au 20/03/2016 – du Mercredi au Vendredi à 21 Heures, le Dimanche à 17 Heures –

a_contre_voix_706x432-7805– distribution :
Théâtre lyrique d’Elisabeth Bouchaud,
Avec Clara Schmidt, soprano, et Elisabeth Bouchaud
Conseil musical Elodie Delélée-Cassarino
-mise en scène :
Mise en scène Nathalie Martinez

Voilà une pièce très émouvante d’Élisabeth BOUCHAUD, joliment mise en scène par Nathalie MARTINEZ et ce qui ne gâte rien fort bien interprétée par les comédiennes.

La voix de soprano de Clara SCHMIDT fraîche et nuancée fait partie du charme du spectacle mais le jeu de la comédienne séduit tout autant.

Dans cette pièce, Élisabeth BOUCHAUD nous parle de la relation entre deux femmes, dans les années trente, l’une très jeune, l’autre aux abords de la quarantaine, toutes deux passionnées par la musique et le chant. C’est Rose, la plus âgée, qui demande à Marguerite de devenir son amie. Tout le long de la pièce, la réalité de leur amitié paraît ambiguë. Leur seul point commun c’est l’amour de la musique, mais beaucoup de choses les séparent, leurs conditions, leurs expériences et l’âge en particulier. Cette rencontre permettra néanmoins à Marguerite de s’affirmer et à Rose de prendre conscience qu’elle a voulu se rapprocher de Marguerite non pas tant par amour de l’art que par un désir inconscient de recouvrer sa propre jeunesse.

L’emprise que Rose entendait avoir sur Marguerite ne durera que le temps d’un éclair, d’une illusion. L’une est vouée au succès par son talent et sa jeunesse, l’autre au désenchantement, d’une part parce qu’elle n’a plus l’âge de monter au créneau, d’autre part parce qu’elle a compris qu’elle ne peut parler d’elle même sans faire resurgir ses faiblesses, de vieilles douleurs, trop lourdes pour être entendues par Marguerite. « Lâche moi ! » semble t-elle lui dire à la fin de la pièce. C’est compréhensible mais cruel. Rose, une femme indépendante, libérée (elle confiera avoir avorté) se retrouve face au vide affectif qu’elle avait dénié. Sans homme, sans enfant, sans amie, c’est sa voix de petite fille qui lui revient, c’est au bord du trou qu’elle réentend la voix de sa mère devenue sa seule interlocutrice.

Cela dit, cette tentative manquée de Rose d’exister aux yeux de la belle et jeune Marguerite, n’est pas exprimée de façon pathétique. Il semble qu’Élisabeth BOUCHAUD raconte un de ces moments de rupture irrévocable. L’enfant ne doit-il pas quitter ses parents pour prendre son envol, sachant pertinemment que pour avancer, il n’a pas d’autre choix que de partir.

La fugace amitié entre les deux femmes renvoie finalement Rose à cette relation »ombilicale » entre une mère et sa fille … N’était ce point une partie d’elle même, qu’elle a cru voir chez Marguerite ?

La complexité des personnages est fort bien rendue par les interprétes, Clara SCHMIDT joue avec passion une jeune fille qui se débat pour réussir, Élisabeth BOUCHAUD fait ressentir les fêlures d’une Rose, piquante et vive, à la recherche d’elle même.

Nous avons beaucoup aimé la scénographie qui donne à voir une sorte de grande loge servant de grenier à des accessoires de théâtre, grand miroir, balançoire, piano, divan, paravent chinois etc…juste pour rêver.

Et puis surtout, répétons le, ce qui nous apparaît le plus important au théâtre, nous avons été émus. Dans cette pièce, Élisabeth BOUCHAUD dessine de beaux portraits de femmes, des femmes libres, cela s’entend !

Paris, le 1er Février 2016                          Evelyne Trân

MUSIC-HALL de Jean-Luc LAGARCE au Théâtre de LA REINE BLANCHE – 2 Bis Passage Ruelle 75018 PARIS -Téléphone : 01 40 05 06 96 – Les mardis 2, 9, 16 et 23 février et le jeudi 25 février. à 21 Heures –

Le mardi 1er mars  Le mardi 8 , jeudi 10 et samedi 12 mars – Le mardi 15, le jeudi 17 et le samedi 19 mars   Et du mardi 22 au samedi 26 mars Et du mardi 29 mars au samedi 2 avril

De Jean Luc Lagarce  Avec : Jacques Michel

Teaser

Mise en scène et adaptation : Véronique Ros de la Grange

Son : Alain Lamarche
Lumière : Danielle Milovic
Scénographie-costume : Véronique Ros de la Grange
Maquillage-coiffure : Arnaud Buchs et Françoise Chaumayrac
Maquilleuse : Constance Haond
Assistant : Cyril Fragnière
Vidéo : Etienne Vitaux
Régisseur Général : Jean Pierre Michel
Attachée de Presse : Isabelle Muraour
Chargé de diffusion : Jérôme Sonigo
Chargée de communication et contact : Camille Blouet (compagniehybrides@gmail.com)

Production : OÙ SOMMES-NOUS- HYBRIDES&COMPAGNIE- Le Poche-Genève

PS :  Véronique ROS DE LA  GRANGE  était l’invitée de l’émission  « DEUX SOUS DE SCENE »sur Radio Libertaire 89.4 , le Samedi  30 Janvier 2016  (en  en podcast sur le site de Grille des émissions de Radio libertaire).

Le plaisir comme organe au théâtre ! Il est évident que Jean-Luc LAGARCE a mis beaucoup de lui-même dans le soliloque de cette vieille actrice qui n’a pour d’autre interlocuteur que le fond d’une salle de théâtre « vide ».

Cauchemar ou rêve d’une artiste qui s’imagine toujours assise sur un tabouret face au public.

La scène n’est pourtant pas une page blanche.Mais l’écrivain sait qu’en levant son stylo, il commence à jouer. Il descend sur la page de la même façon que l’artiste entre en scène.

L’artiste de la pièce Music-hall n’a qu’un rôle à jouer, le sien. C’est le rôle de sa vie en somme, c’est celui de toute sa vie. Alors, elle la raconte comme elle fouillerait son propre corps, toutes les poches de sa mémoire.

 Elle se brûlerait la cervelle plutôt que de ne pas jouer, elle a dans la peau tous ses partenaires réels ou imaginaires, elle a dans la peau un vieux tabouret qui la suit partout comme un chien.

L’écriture de Jean  Luc LAGARCE vibre comme ce tabouret miracle prodigieux , elle troue le papier, vive et contemplative à la fois.

 Elle connait le plaisir surtout . Le bonheur de s’exhiber, c’est quelque part le bonheur de la découverte de soi. Sur scène, un acteur chasse son identité pour devenir un ou une autre. Il se transforme qu’il le veuille ou non.

 C’est peut-être cette idée de transformation qui a conduit la metteure en scène Véronique ROS DE LA GRANGE à faire interpréter cette artiste par un comédien.

 Avec Jacques MICHEL, nous pénétrons dans l’intimité de ce personnage de façon saisissante. Cette femme parle à la fois au-dedans et au dehors, pour aboutir à une sorte de fusion existentielle entre rêve et réalité car sur scène rien n’est impossible.

 Le sentiment de réalité, cruel, elle le manifeste physiquement, verbalement, mais elle tient le cap portée par une chanson de Joséphine BAKER « De temps en temps » sorte d’écrin enchanté de sa vie d’artiste.

 Sous les traits de Jacques Michel, l’actrice hors temps,est toujours en piste, elle brûle les planches, elle fait penser à ces déesses indiennes à plusieurs bras qui embrassent l’invisible . C’est un bouleversant manifeste de création qui  éperonne le désir des comédiens quoiqu’il arrive. Jacques MICHEL ne surjoue pas, il joue et c’est ce bonheur de jouer comme cette vieille actrice qui intrigue le spectateur tant il est vrai que la créature interprétée par Jacques MICHEL, remarquable,  a du panache. Bien que cabotine et sûrement insupportable, la vieille actrice laisse perler son âme en peine sous son fard, elle nous émeut.

 Paris, le 25 Avril 2015 

Mise à jour le 1er Février 2016                     Evelyne Trân

 

Les Banquettes Arrières – Chanteuses par accident a Cappella – Les 4 & 5 décembre 2015 et 8 & 9 janvier 2016 à 20h30 – à LA MANUFACTURE DES CHANSONS – PUIS EN TOURNEE

BA3 @ Pierre NoiraultAvec Marie RECHNER

Fatima AMMARI-B

Cécile LE GUERN

En tournée

Janvier: 8-9 Janvier Manufacture chanson Paris, 15 Nogent le Rotrou, 16 Ligné le Préambule, 22 Poix de Picardie, 23 St Pierre les Elboeuf, 28 Flixecourt, 29 Gauchy, 30 Grenay

Fevrier: 12 St Xandre, 13 Uzel, 26 Caudry, 27 Chambly, 28 Vitré

Mars: 5 Millau, 8 la Garde, 25 St Jean de Boiseau

Avril: 1er Merville, 2 Bray, 29 Schiltigheim , 30 St Maure de Touraine

Mai: 6 le Gacilly, 13 Witry les Reims, 20 Guipavas 27 Noyal sur Vilaine, Iffendic

BANQUETTES ARRIERES DP LES BANQUETES ARRIERES (2)

Il arrive parfois qu’un conducteur exaspéré par le chahut de ses mômes sur la banquette arrière de sa voiture, leur hurle de se taire souvent sans succès. Celles qui se prénomment Banquettes Arrières, peut être en souvenir de toutes les aventures qu’elles ont essuyées, ne manquent en tout cas pas de carburant.

De vraies saltimbanques que ces filles, des vraies bourlingueuses, qui n’arrêtent pas de sillonner les routes de France et de Navarre dans le seul but de communiquer leur joie de vivre théâtrale.

Nous avons eu l’occasion de les écouter à la radio chanter a cappella quelques unes de leurs compositions fraîches et désopilantes mais il faut reconnaître que leur talent ne tient pas seulement à leur grain de voix. Il faut les voir sur scène pour comprendre, oui en chair et en os, pour comprendre toute la force comique qui se dégage de ces Banquettes Arrières.

Déchaînées mais inséparables, toutes trois jouent de leurs contrastes physiques, les explorent et s’en amusent. C’est un jeu de miroir incessant et désespérant pour chacune d’elles. Dire que la ronde Marie RECHNER, n’a face à elle qu’une grande perche Cécile LE GUERN et une taille moyenne, Fatima AMMARI-B et inversement. Qu’est ce à dire ? Que  l’esprit de la trinité rôderait et pour notre bien à tous, serait prêt à supplanter notre esprit binaire !

Vous connaissez l’expression « à géométrie variable ». Il s’agit d’un cas de figure à mon sens qui peut fort bien convenir à ces Banquettes Arrières, reines de l’improvisation gestuelle sur scène.

Il revient à la ronde Marie RECHNER de pondre les textes et le terme pondre est juste car ses créations semblent aussi fraîches qu’un œuf pondu du jour, un œuf bio bien entendu avec un peu de paille, collée à la coquille.

La preuve qu’ils sont bons ces œufs c’est que ses partenaires s’en délectent d’autant plus qu’ils leur permettent d’assurer leur numéros, leurs solos en toute liberté et enfin se déclarer « chanteuses par accident ».

Ces Banquettes Arrières ont vraiment du talent ! Ceux qui auront la chance de les découvrir lors d’une de leurs tournées seront d’accord pour faire l’éloge de leur originalité, leur présence, dignes du petit théâtre de Bouvard qui a révélé grand nombre de vedettes.

Leur spectacle, c’est une bouffée d’oxygène, de bonne humeur, de rire, en toute simplicité. C’est rare !

Paris, le 31 Janvier 2016                          Évelyne Trân

UN REVE DE MILLET par la Compagnie FULL SHOW LANE STUDIO dans le cadre de l’évènement du Joyeux Nouvel An Chinois d’après le roman de SHEN JIJI – Adaptation et mise en scène HUANG YING au Théâtre SIMENON de ROSNY SOUS BOIS, le 30 Janvier à 20 H, à l’Auditorium de la Fondation Louis Vuitton les 1er et 2 Février 2016 à 20 H 30 et les 4 et 5 Février 2016 à 19 H 15 au Théâtre Claude Lévi-Strauss du Musée du Quai Branly.

Il parait infini cet espace entre rêve et réalité et nous n’y songeons pas souvent. Que se passe t-il pendant que nous dormons ? Nous n’en avons cure car nous avons lâche prise, fort heureusement. Y a t-il quelqu’un qui veille sur nous pendant notre sommeil ? Quelle mère, quel amant, quelle amante ne se sont pas attendris en observant l’être aimé dormir ?

En guise de cadeau pour fêter le joyeux nouvel an chinois, la Compagnie Full Show Lane Studio propose au public français, de découvrir un vieux conte chinois, intitulé un rêve de millet,   adapté d’un roman de SHEN JIJI du 8ème siècle. Dans ce conte, c’est en quelque sorte, un vieux maître taoïste à l’instar d’une bonne mère qui fait office d’esprit bienveillant. L’histoire est simple, un jeune lettré n’arrête pas de se plaindre de sa vie misérable, le maître lui tend alors un oreiller et le jeune homme se met à rêver sa vie sous une toute autre condition, celle qu’il croit avantageuse, qui va lui procurer richesse, honneur etc… Cette vie se révèle épuisante et même contraignante car en traçant sa route de la façon la plus visible, la plus extérieure, il a enseveli les traces de son enfance qui se rappelle à lui au seuil de la vieillesse. Ah la saveur du millet dans la bouche, si simple, voilà qu’il la réclame à l’Empereur qui lui refuse. Le héros est désespéré .

Il est temps qu’il se réveille. Pendant qu’il dormait, le millet cuisait dans la marmite, c’est son odeur bienfaisante qui s’est profilée dans son rêve, heureux, le jeune lettré est prêt désormais à accepter sa condition « misérable » !

Il s’agit d’un conte d’essence taoïste, certes populaire mais évidemment conçu par un caste dominante, lettrée. Pendant des siècles, les mandarins qui devaient assurer des postes de hauts fonctionnaires, devaient aussi être poètes. La littérature chinoise relate les émois de ces mandarins qui abusés par leur course aux honneurs, les guerres, les conflits politiques, finissaient par revenir à leur aspiration première, la poésie.

Pour les Chinois, la poésie c’est l’essence même de la nature. Il n’y a pas d’arrière pensée misérabiliste dans l’éloge des choses simples de la vie, une bonne cuillère de millet mais aussi le reflet de la lune sur une nappe d’eau, le chant d’un oiseau. Cela peut paraître banal et pourtant les poètes chinois n’ont jamais cessé d’exprimer leurs sentiments vis à vis de la nature. Pour eux, ce n’est pas l’homme qui domine la nature, l’homme n’en est qu’un élément, une manifestation.

Dans sa mise en scène, le metteur en scène HUANG YING impose une sorte de veille aux spectateurs qui peuvent réellement avoir l’impression d’assister au rêve du jeune lettré. Il y a très peu de paroles, parfois elles sont chantées comme dans un opéra. Ce sont les mouvements en réplique des ondes de rêve du dormeur qui expriment ses sentiments, sobrement mais parfois de façon spectaculaire. L’on voit les magnifiques costumes du mandarin danser, les manches de la robe d’une danseuse se déployer, virevolter sur elles mêmes, flamboyantes et gracieuses. Étonnant, alors que peu de temps auparavant les spectateurs ont pu assister au long et répétitif rituel du lavage du millet dans des seaux en plastique.

Une musicienne impassible, sur le côté de la scène, accompagne à la harpe, les différentes actions, sans effusion, juste pour souligner le temps qui passe, telle une horloge musicale, mais de quel temps s’agit-il ? Celui qu’il faut pour cuire à point le millet présent sur scène dans quelques chaudrons qui fument.

A l’écart de la scène, un homme en costume moderne, semble écrire sur un petit bureau, par moments il se déplace pour lancer quelques graines dans un aquarium de poissons rouges, toujours en silence.

Ambiance de paix, de recueillement qui précède le réveil du jeune dormeur. Le voilà qui se précipite vers le chaudron de millet, qu’il le goûte et se brûle la langue de bonheur !

Quel joli cadeau que ce rêve de millet offert au public français ! Chacun des spectateurs aura le privilège de goûter cet élixir à l’issue du spectacle. Élixir spirituel mais concret puisque beaucoup d’entre eux associeront désormais à ce frugal millet, une essence de la pensée chinoise, universelle !

Paris, le 31 Janvier 2016                      Évelyne Trân

Je ne suis pas une libellule – Spectacle musical avec Flannan Obé et Yves Meierhans (piano) au SENTIER DES HALLES – 50 rue d’Aboukir 75002 PARIS – Du 14 janvier au 16 février 2016. Les jeudis, vendredis et samedis à 19 Heures .

GIF-libellule-Ailes.
Mise en scène : Jean-Marc Hoolbecq.

On croirait le titre d’un poème de Robert DESNOS ! C’est que le personnage que campe Flannan OBE sort probablement d’un poème. Non, ce jeune homme n’est pas né dans les choux, il a beau faire référence à quelques notes du passé, avoir des allures de Cadet Rousselle en plus élégant, il ne sort pas non plus d’une image d’Épinal.

Il possède seulement l’art de conjuguer le passé et le présent comme un jongleur susceptible d’empocher l’air du passé dans la coquille de notre mémoire qui rappelons nous à toujours affaire au passé, même au présent.

Que faire de ce paradoxe, sinon un spectacle, le jeune homme qui sait tout faire, danser, chanter avec sa superbe voix de baryton, assume à la fois son élégance innée et ses extravagances, il donne parfois l’impression de se limer les ongles en déclamant la chanson « Bourrée de complexes » de Boris Vian.

Quelle désinvolture vraiment insensée ! Flannan OBE peut tout se permettre, en faire des caisses comme il dit, il a la passion du jeu, de l’improvisation .Il danse comme une guêpe, enfin c’est son habit en queue de pie qui y fait penser.

Étourdissant, très charmeur, il rappelle aussi Jean6Louis Barrault dans son rôle de Pierrot un peu égaré dans ce monde, avec de la malice en plus.

Flannan OBE se prend sans doute pour une libellule mais allez chercher l’âge d’une libellule qui s’enivre d’espace et de liberté !

Accompagné du talentueux pianiste et compositeur Yves MEIERHANS, bien davantage qu’un ange qui passe, Flannan OBE s’approprie le chant des cigales en grand rêveur parmi toutes ces fleurs que lui offrent la danse, la poésie, le chant, toutes intemporelles. Délicat et farceur à la fois, son regard est très personnel. Il ne faut pas pas manquer ce poète saltimbanque sur scène, il est ébouriffant !

Paris, le 30 Janvier 2016                       Evelyne Trân

KUROZUKA par la Compagnie KINOSHITA KABUKI, les 28, 29 et 30 Janvier 2016 à 20 Heures, à la MAISON DE LA CULTURE DU JAPON à PARIS, 101 Bis Quai branly 75015 PARIS –

image001« KUROZUKA »

木ノ下歌舞伎『黒塚』

Supervision : Yuichi Kinoshita
Mise en scène, scénographie : Kunio Sugihara
Avec : Yuya Ogaki, Wataru Kitao, Kimio Taketani, Shinya Natsume, Kan Fukuhara

Pour les profanes, le kabuki est une référence quasi mystérieuse du théâtre japonais traditionnel qui peut se résumer à quelques clichés visuels où l’on voit des acteurs grimés, habillés de superbes costumes, déclamer et chanter comme si leurs voix sortaient de ténébreuses cavernes pour se muer en mélodies, tout en dansant avec des gestes très élaborés et lents, la danse et le chant étant indissociables.

Il s’agit d’un art très codifié qui demande des années d’apprentissage, dès l’enfance. Aujourd’hui au Japon nous disent l’artiste chercheur YUICHI KINOSCHITA et le metteur en scène KUNIO SUGIHARA, l’art du kabuki n’est plus du tout à la mode, il est même en passe d’être complètement ignoré. Conscients de cette réalité , ils proposent donc une relecture du kabuki de nature à toucher encore les « anciens » et émouvoir le jeune public.

C’est à travers la trame d’une pièce de kabuki créée en 1939 inspirée d’un nô narrant la légende de 3 moines voyageurs et d’un porteur découvrant dans un taudis, une vieille femme, se révélant être une ogresse, que les jeunes artistes, à peine âgés d’une trentaine d’années, ont eu l’idée d’exprimer leur état d’esprit, leur étonnement, leur fascination à l’égard du kabuki, si éloigné du théâtre contemporain.

Ces moines voyageurs représentent en quelque sorte les jeunes d’aujourd’hui, habillés à la diable, dansant et chantant sur des airs pop, si peu respectueux des interdits qu’ils vont s’affranchir de la promesse donnée à la vieille dame qui les héberge, de ne pas ouvrir la porte de sa chambre et découvrir l’horreur d’une marée de sang.

Ainsi les jeunes qui désireraient ouvrir la porte du passé en seraient pour leurs frais; derrière cette porte, il y a tout ce sang des guerres de l’histoire du Japon qui rumine encore.

C’est l’interprétation qui nous saute à l’esprit. Les jeunes moines sots ou ingénus ne voient tout d’abord chez la vieille femme que sa gentillesse, son sens de l’hospitalité, ils sont ravis par le spectacle qu’elle leur donne du maniement du rouet. L’adaptation de la légende déborde franchement les bornes manichéennes du mal et du bien. Il est vrai que dans les contes – le mythe de l’ogresse devant exister un peu partout dans le monde – notamment dans ceux de Perrault, il est possible d’imaginer que l’ogresse n’est que la forme monstrueuse qu’a développée un humain pour des raisons obscures mais qui tancent le subconscient. Dans cette pièce, c’est le parcours humain terrible d’une femme que nous raconte YUICHI KINOSCHITA qui est devenue folle et ogresse suite à un affreux traumatisme.

Avec beaucoup d’humour, le jeune adaptateur se moque du bouddhisme, de ses belles prières qui un moment touchent la pauvre ogresse qui rêverait d’oublier son lourd passé, mais qui déçue par l’inconsistance de ces jeunes, retrouve sa hargne et décide de les manger. Les jeunes reprennent leurs esprits, ils l’abattent, la laissent pour morte, tout est bien qui finit bien, croit-on. Mais le corps pesant de l’ogresse se relève, il rampe vers sa tanière, il est toujours là.

Le langage parlé, vif argent du groupe de jeunes, à l’allure de scouts, coexiste avec celui moyenâgeux du kabuki exprimé par l’ogresse, interprétée par un homme. Cette confrontation sur l’instant entre deux mondes, deux époques est vraiment saisissante. A vrai dire, les interprètes des moines et du porteur semblent également être imprégnés de kabuki, ils s’amusent parfois à reproduire ses danses, conscients de n’être capables que d’une approche mais c’est très drôle, très expressif !

Dans le fond, c’est une ogresse très humaine que met en scène YUICHI KINOSCHITA, laquelle fait résonner aussi bien sa folie, sa douleur que sa fureur. Le jeune porteur qui ouvre la porte interdite de cet ogre du passé, c’est YUICHI KINOSCHITA lui même, fasciné par l’art du kabuki qui découvre de façon très émotionnelle, les relations entre un art moyenâgeux et les extravagances, les déchaînements de la pop musique.

Qu’avons nous à voir avec ces démons, avec ces légendes du moyen âge, est-il possible que de loin ou de près, à travers le regard de l’ogresse, nous ne lui apparaissions que comme de pâles réincarnations, s’interrogent ces jeunes artistes.

Ce fossé entre le monde du passé et celui du présent constitue une véritable épreuve, c’est cette épreuve même que nous relate ce spectacle surprenant et original, dans un dialogue abrupt mais relevé, cocasse et même poétique.

Car la chère Lune qui illumine de tout temps la poésie japonaise s’illustre encore dans une danse insolite de l’ogresse avec son ombre, magnifique, dont l’inspirateur serait un certain Paul Claudel.

La scénographie est astucieuse. Juste une estrade en bois montée de quelques marches, qui permet quelques acrobaties délirantes et à la vieille ogresse pleine d’énergie, souvent le dos baissé, de se cacher puis de courir comme un furet.

Les comédiens sont épatants notamment l’interprète de l’ogresse Kimio KATEKANI, qui a reçu un prix du meilleur acteur pour ce rôle.

Vraiment ces jeunes Japonais ont du talent et de l’audace ! La Maison de culture du Japon, comme toujours, souhaite communiquer au public français, l’enthousiasme artistique de la jeunesse japonaise, c’est un véritable privilège, un de ces voyages spirituels qui éclairent les paysages de l’âme humaine, leurs visages, au-dessus des nuages, au-delà des frontières.

Paris, le 30 Janvier 2016                       Evelyne Trân

Un Captif amoureux de Jean GENET – Mise en scène Guillaume Clayssen – LES 30 JANVIER, 6 ET 13 FÉVRIER 2016 à 20 H 30 à l’ETOILE DU NORD – 16 rue Georgette Agutte 75018 PARIS

CAPTIFDe Jean Genet

Mise en scène Guillaume Clayssen

Avec Olav Benestvedt et Benoît Plouzen-Morvan

Assistant à la mise en scène Julien Crépin – Création vidéo Boris Carré – Photos Raed Bawayah – Création lumière Eric Heinrich – Costumes Séverine Thiébault – Scénographie Stéphanie Rapin – Construction du décor Bernard Gerest – Création en résidence à Lilas en scène.

Création sonore : Samuel Mazzotti

 Jean GENET aspirait à la liberté d’être au monde. Son intelligence, son indéfectible empathie envers les apatrides, les exilés de la société n’ont pas été écornées par sa célébrité d’homme de lettres. Il se définissait avant tout comme poète. Sa poésie est scrutatrice de chaque point de l’aube, elle est vécue, elle a composé avec la douleur, la violence, la révolte à travers les barreaux d’une prison mais pas seulement. Son expérience intime est celle d’une conscience attachée à l’homme qu’il voit aussi bien enfoncé dans la boue que rayonnant.

 Mince préliminaire pour saisir le titre de son livre posthume « Le captif amoureux » qui forme le récit autobiographique de son engagement politique auprès du peuple de Palestine.

 Guillaume CLAYSSEN a réalisé un montage de textes à partir de ce livre de 600 pages, qui permet de façon substantielle d’accéder à ce long parcours intérieur du poète qui lutte avec lui-même, son inertie, sa dépression, pour rejoindre des frères au combat pour la liberté.

 Faire entendre les voix d’hommes et femmes qu’il a côtoyés dans les pires conditions, celle de la guerre et ses atrocités notamment le massacre du camp de CHATILA à BEYROUTH, ne sert pas seulement la cause Palestinienne, cela sert  toutes les voix qui s’indignent contre les barbaries de toutes guerres, injustifiables.

 La voix du poète ne met pas du parfum autour de la fosse d’aisance, mais elle permet tout de même de relever les visages de ces hommes ensevelis sous leurs drapeaux, mais toujours conscients.

 La langue de Jean GENET dans le « CAPTIF AMOUREUX » est déterminée, elle est forte et mesurée, sans ambages. Pour donner un espace à ses textes où l’on imagine Jean GENET mener aussi bien  la charrue que  les bœufs, à travers un champ désespéré, le metteur en scène s’est adressé à deux comédiens surprenants par leur présence physique, leur intensité.

 L’un, Olav BENESTVEDT contreténor, s’exprime plus volontiers par le chant lyrique qui rejaillit douloureux, telle une lave d’émotion charnelle, bouleversante, l’autre Benoit PLOUZEN-MORVAN avec sa voix de baryton,  devient le messager de corps du poète.

 En fond de scène, quelques pensées de Jean GENET  sont parfois projetées et c’est impressionnant d’éprouver comme elles flottent, comme elles sont présentes.

 Des branchages bornent la scène, symbolisant peut être à la fois le feu et la forêt. Ils s’associent aux photographies de toute beauté  projetées sans artifice.

 Cette adaptation très sensible du « Captif amoureux »  rend véritablement  hommage au travail  de Jean GENET qui mit des années à écrire ce « Captif amoureux » oh combien captivant. Il témoigne si bien aussi de nos difficultés à répondre présent dans un monde borné par tant de conjectures. Il est lumineux dans l’obscurité.

 Un spectacle essentiel  !!!

 Paris, le 7 Décembre 2014 ,

  Mis à jour, le 27 Janvier 2016                Evelyne Trân

CHILDREN OF NOWHERE DE FABRICE MURGIA AU THEATRE DU JEU DE PAUME à AIX EN PROVENCE du 21 au 23 Janvier 2016 – AU THEATRE NATIONAL DE BRUXELLES du 29 Janvier au 6 Février 2016 et au THEATRE JEAN VILAR à VITRY SUR SEINE les 12 et 13 Février 2016 –

 

 

childrenofnowhere2

 

Avec Viviane De MUYNCK

Enrico Bagnoli (Création lumières) , Marie-Hélène Balau (Création costumes) , Kurt Bethuyne (Régie lumière) , Emily Brassier(Assistant(e) à la mise en scène) , Giacinto Caponio (Création vidéo) , Marc Combas(Régie son) , Matthieu Kaempfer (Régie générale) , Dominique Pauwels (Création son) , Dimitri Petrovic (Régie vidéo) , Jean-François Ravagnan (Création vidéo) , Rocio Troc (Assistant(e) à la mise en scène)Collectif Aton’& Armide (Musiciens), Jean-François Ravagnan (Réalisation des images), Maarten Craeynest ( Arrangements électroniques), Vincent Hinnebicq & Virginie Demilier (Recherches), Atelier de costumes du Théâtre National-Bruxelles (Réalisation costumes)
Avec la complicité de Daniel Cordova

 

Il y a encore des terres inexplorées, est-il possible de le croire avec l’afflux des informations, des connaissances qui transitent par les médias et notamment internet. The children of nowhere fait partie du projet Ghost roads, qui s’est imposé à Fabrice MURGIA au cours de ses voyages à travers une dizaine de villages fantômes en Amérique (Texas, Arizona, Nouveau Mexique et Californie) dit-il, en quête de silence. C’est dans le désert d’Acatama au Chili, que, lui est apparue CHACABUCO, une ville abandonnée, ancienne cité minière, devenue sous la dictature de PINOCHET, un camp de concentration pour des milliers de prisonniers politiques Chiliens médecins, avocats, artistes mais aussi ouvriers.

D’une certaine façon, nous pourrions nous croire dans un conte de Jorge Luis BORGES mais Fabrice MURGIA ne se laisse pas assaillir par la dimension fantastique ou mystique du paysage fantôme, il entend faire souche vers l’humain avec ses semelles d’homme de théâtre voyageur, qui souhaite recueillir des témoignages de la bouche même de ceux qui ont vécu à CHACABUCO.

Il s’agit de rescapés, de survivants qui avaient une vingtaine d’années à l’époque, dont il filme les visages expressifs, libérés, semble t-il, de toute espèce de rancœur, qui s’expriment avec simplicité et douceur, sans doute émus par la jeunesse de leur interlocuteur.

Il n’est pas évident de faire courir les voix du passé, enfouies, cet ailleurs comprimé, vers ce vide, ce trou de la mémoire qu’il représente pour leurs descendants.

Pour certains, la vie ne serait qu’un lieu de passage mais quel passage ? Pour aller où, quelle piste emprunter ? . Qu’avons nous à voir avec ces malheureux anciens prisonniers Chiliens ? La mémoire c’est un sens premier, celle de la souffrance, n’a pas de race, pas de classe, elle est hélas universelle.

C’est à brûle-pourpoint que Fabrice MURGIA songe tout haut dans son carnet de voyage à travers la voix particulière de Viviane De MUYNCK, intense comédienne, qui filtre les mots qui se soulèvent tels des pensées de sable dans le désert, des mots qui marchent qui transpirent, qui ont des yeux pour regarder, qu’il faut entendre respirer.

Fabrice MURGIA développe des images oniriques à travers des rideaux de captations vidéos, des effets d’apparitions, disparitions qui enveloppent concrètement les musiciens et la comédienne.

A vrai dire, les liaisons, les raccords ne sont pas toujours fusionnels. L’on peut s’émouvoir de voir minuscule, physiquement, la comédienne en fond de scène alors même que certains visages grossis prennent toute la place de l’écran. Contraste sans doute délibéré mais déconcertant.

Cela dit, il ya des séquences visuelles de toute beauté, notamment celles où l’on ne perçoit que les silhouettes des musiciens, le quatuor de violoncelles ATON & ARMIDE COLLECTIVE, aussi envoûtant que la superbe voix de la chanteuse Lore BINON. La composition musicale de Dominique PAUWELS donne toute sa profondeur au spectacle qui entend rendre hommage à ces porteurs d’histoires charnières, à leurs descendants, aux « Children of Newhere », qu’il a réussi à rencontrer, qui témoignent pour le Chili d’aujourd’hui – la nouvelle génération en plein questionnement sur le plan, économique et identitaire – alors même que leur lieu de mémoire est devenu un village fantôme. Ils crèvent l’écran, l’écran de notre mémoire quelle qu’elle soit !

Paris, le 25 Janvier 2016                           Évelyne Trân

DÉJEUNER CHEZ WITTGENSTEIN De Thomas Bernhard au Théâtre de l’ATALANTE 10 place Charles Dullin 75018 Paris – Du 9 janvier au 1er février 2016 -Les lundis, mercredis et vendredis à 20h30 – Les jeudis et samedis à 19h00 – Les dimanches à 17h00 – Représentation supplémentaire dimanche 31 janvier à 20h30 –

affiche_dejeuner_wittgenstein-800Mise en scène : Agathe ALEXIS

avec Agathe ALEXIS Yveline HAMON Hervé VAN DER MEULEN

Scénographie et costumes : Robin CHEMIN Réalisations sonores : Jaime AZULAY Lumière : Stéphane DESCHAMPS Chorégraphies: Jean-Marc HOOLBECQ Collaboration artistique : Alain Alexis BARSACQ

La famille dans tous ses états ! Si vous souhaitez repêcher le sens intime du terme fraternité ou de sororité (peu usité) vous pouvez vous inviter au déjeuner spectacle chez Wittgenstein, concocté par Thomas BERNHARD, grand observateur de ce terrible panier à vapeur que constitue le noyau dur familial, la coque de noix rugueuse, léchée à vide, si chère à Freud, foyer de toutes les névroses.

Dieu le père est mort mais sa présence redoutable hante les esprits des enfants, deux sœurs et un frère, d’âge mûr, qui à l’occasion d’un déjeuner vont régler leurs comptes avec l’institution paternelle, sans nul doute quelque peu responsable de leurs destins, leurs rêves inassouvis, leurs faillites, leurs désenchantements.

Trop fort ce père qui lègue sa fortune à sa progéniture mais les lâche dans la vie, fourbus de complexes, avec cette sensation d’avoir été écrasés par sa personnalité, mal aimés. Conséquence, le fils est un écrivain philosophe raté qui ne trouve d’auditeurs que parmi les patients d’une clinique psychiatrique. Quant aux sœurs deux comédiennes de second ordre, de tempérament opposé, la cadette farouchement individualiste, l’aînée apparemment plus conformiste, elles se voilent la face sans trop y croire, il ne reste plus rien de l’époque glorieuse du père, elles ne font que vivoter.

Fort heureusement l’arrivée du frère Voss que la sœur aînée Dene a réussi à faire sortir de sa clinique, va bousculer leur train train quotidien, de façon spectaculaire.

Nous ne raconterons pas comment car la surprise vaut d’être vécue en même temps que les protagonistes sur scène. C’est tout à fait jubilatoire, voire euphorique.

La mise en scène d’Agathe ALEXIS est réglée au cordeau. Ah ces assiettes et ces verres que ne cesse de frotter Gene, telle une Lady Macbech, tandis qu’elle papote avec sa sœur à propos de ce frère « impossible » qu’elle entend enfin dorloter comme un fils prodigue. Et la pauvre Ritter qui compense ses allergies familiales en dansant et en buvant !

« Et vous voudriez que je rentre dans votre manège immobile, lugubre et étriqué » semble crier le frère aux deux sœurs interloquées . Faire semblant, faire semblant, est-il possible que les sœurs pourtant comédiennes soient démangées par un affreux pressentiment, non cela ne suffira pas à faire taire leur folie et surtout pas celle du frère ! Sur des airs emportés de Beethoven, la guinguette familiale ne prend pas l’eau, elle explose.

Tous les comédiens, Agathe ALEXIS, Yveline HAMON et Hervé Van Der MEULEN, vraiment extraordinaires, donnent toute la longueur d’onde humaine, déchirante et burlesque qui se dégage de cette pièce dressée par Thomas BERNHARDT, telle une nappe aux premiers abords lisse et convenable mais dont les détails traversés à la loupe se révèlent insolents, monstrueux et même fantastiques.

Ne ratez pas ce déjeuner chez Wittgenstein, particulièrement énergétique, véritable capsule euphorisante pour tous ceux qui rechignent parfois à s’asseoir à table en famille. Cela peut vous inspirer si jamais vous osez vous donner vous même en spectacle !

Paris, le 23 Janvier 2016                      Evelyne Trân