Le texte de la pièce est édité aux Solitaires Intempestifs
Interprètes Cédric Appietto, Marie-Ange Geronimi, Nathanaël Maïni, Marie Murcia, Chani Sabaty
Décor, scénographie et costumes Laetitia Franceschi
Lumière Benjamin Gicquel
Production L’Aria
L’accroche cœur de la famille, c’est aussi bizarre qu’une fleur fanée épinglée au revers d’un veston par un homme qui témoignerait de son appartenance à un passé singulier, en s’investissant dans le rôle de revenant, celui qui a quitté la famille et celui qui y retourne.
Cette sorte d’ailleurs qu’on appelle les autres peu devenir crucial et importun car c’est tout de même étrange, on est toujours un autre pour les autres, un étranger en somme.
La communication ne va pas de soi, sinon nous n’aurions pas besoin de toutes ces conventions de réunions familiales à l’occasion de fêtes de Noel, d’anniversaires etc., pour maintenir les liens.
Dans « Juste la fin du monde » le héros narrateur rencontre sa famille en pensant à sa mort prochaine. Que les autres le comprennent ou pas, lui il sait qu’il va quitter le monde dont sa famille fait partie. Dans un certain sens, il est en position de deuil.
Dans sa famille, le narrateur devient la mouche qui escalade plusieurs rayons d’une même toile d’araignée en éprouvant chacun de ses fils de voix, celles de la mère, du frère, de la jeune sœur, de la belle-sœur. Et ces voix retentissent comme si elles n’avaient attendu pour se faire entendre qu’un déclic, sa présence importune.
Parfois on s’interroge, et l’on s’inquiète en imaginant que chaque personne parle peut être dans le vide, parce que ce qu’elle énonce est difficile ou trop personnel, et puis l’on s’aperçoit que l’autre écoute cependant en silence.
Il y une suspension irréelle des paroles et des actions, les champs des souvenirs passés et présents se chevauchent comme dans un rêve. Le héros narrateur de son retour et de son départ, se prononce tel un voyant qui n’a plus besoin de sonner les cloches de n’importe quel temps. Il est proche de l’avenir dans sa création.
Les meubles dans la mise en scène de Serge Lipszyc jouent le rôle d’inconscient des personnages, ils sont collectifs comme des reposoirs, des lieux communs dans le sens noble. Ils les figurent aussi absents ou présents dans la pièce.
Dans sa note de mise en scène, Serge Lipszyc souligne que la langue de Jean Luc Lagarce navigue entre simplicité et lyrisme, comme une partition. Cette langue semble s’adapter à merveille à chacun des interprêtes qui éclairent de leur personnalité propre les personnages.
Dans cette pièce, il n’y a pas de rôle secondaire. Dans l’acuité de la parole qui s’émousse et se relève, il y a comme un sorte d’émotion textuelle qui fait frémir. Donner vie à des personnages, c’est au-delà de leur créateur, le rôle des comédiens. Tous, dans ce spectacle, s’y engagent avec une justesse bouleversante.
« Juste la fin du monde » dégage aussi beaucoup de poésie, la poésie intérieure qui se déverse sur les hauts plateaux du monde extérieur, la famille des êtres et des choses. Pudique et secrète, cette pièce, mise en scène remarquablement par Serge Lipszyc, s’adresse à tous les pigeons voyageurs que nous rêvons d’être en tant que spectateurs, familièrement, cela va sans dire.
Paris, le 11 Novembre 2012 Evelyne Trân
