Une bouteille dans la mer de Gaza de Valérie ZENATTI- Adaptation et mise en scène de Camille HAZARD – Vendredi 22 septembre; samedi 23 septembre à 20h00. Le Triton – 11 Bis rue du Coq français 93260 LES LILAS –

Nous en avons tant entendu parler dans les médias de la guerre entre les Israéliens et les Palestiniens, le sujet est brûlant, terrible et la vérité, c’est que nous avons la tentation de le chasser de l’esprit. Qui sait, si nous abordions le sujet, nous pourrions être pris à partie par les intéressés qui vivent réellement cette guerre depuis déjà un demi siècle.

Valérie ZENATTI, l’auteure d’une bouteille dans la mer de Gaza, qui a vécu son adolescence en Israël, fait partie de ceux qui n’ont pas choisi cette situation de guerre infernale. Un événement a déclenché l’écriture de son roman, un attentat le 9 Septembre 2003 au Café Hillel où une jeune fille la veille de son mariage et son père trouvèrent la mort. C’était le jour du 10ème anniversaire des accords d’Oslo en 1993 qui devaient conclure la paix mais restèrent sans effet suite à l’assassinat de Yitzhak Rabin.

Son roman donne d’emblée la parole à Tal, une adolescente israélienne. C’est sa voix intérieure que nous entendons, ses pensées, ses peurs, ses angoisses. Tal se rêve une amie à qui elle pourrait se confier. Alors un jour elle décide d’envoyer une lettre qu’elle enfouit dans une bouteille et confie à son frère soldat à Gaza, lui demandant de la jeter dans la mer. Cette bouteille qui n’est pas innocente – il s’agit de celle qu’avait bue ses parents le jour des accords d’Oslo – tombe entre les mains d’un jeune homme palestinien Naïm.

Naïm, également adolescent, en plein questionnement, va répondre à Tal par emails, tout d’abord un peu brutalement, sans doute par méfiance ou pour se protéger de son émotion. Progressivement, un véritable dialogue s’instaurera entre les deux adolescents. C’est une merveilleuse chance pour eux que cette rencontre. Comment être à l’écoute de l’autre sans le voir, comment croire pouvoir être entendu. Mais les jeunes découvrent rapidement qu’ils ont en commun les mêmes doutes, les mêmes frustrations, les mêmes révoltes. A travers leurs échanges, c’est la vie quotidienne de part et d’autre de la frontière, rythmée hélas par des attentats, que nous découvrons.

Camille HAZARD a adapté de façon remarquable pour le théâtre ce roman, de façon amoureuse pour reprendre les termes de Valérie ZENATTI vis à vis de ses personnages . Amoureuse dans le sens de la délicatesse affranchie de toute mièvrerie, celle la même contre laquelle se cabre le jeune Naïm conscient de l’hypersensibilité de son interlocutrice Tal.

Naim est volontiers provocateur dans ses propos mais Tal trouve toujours le change dans la douceur, obstinément. L’un et l’autre s’apprivoisent et l’on pressent que chacun va finir par accueillir l’autre comme une 2ème voix intérieure.

Dans la mise en scène de Camille HAZARD, l’on assiste comme à un véritable ballet de voix qui se raccordent quasi musicalement. Tal et Naïm sont juste séparés par des barbelés, leurs voix s’élèvent au-dessus, elles se répondent et s’expriment aussi solitairement. Tal et Naïm ne se disent pas tout, ce n’est pas possible, alors leurs échanges sont d’autant plus précieux !

Quelques séquences vidéo permettent aux spectateurs d’être associés à l’ambiance qui règne à Jérusalem ou à Gaza.

Nous avons eu l’impression d’assister à un opéra à mi-chant d’une grande pureté, ouvrant son espace à de jeunes voix, celles de la jeunesse étant les plus révolutionnaires assure Valérie ZENATTI.

C’est à travers ces voix que la paix se récoltera. Et nous saluons à ce titre et pour leur talent, ces magnifiques graines de comédiens, Eva FREITAS et Aurélien VACHER ainsi que la jeune metteure en scène si bien inspirée Camille HAZARD.

Paris, le 30 Avril 2017

Mis à jour le 13 Septembre 2017           Evelyne Trân

À2PAS2LAPORTE de et avec Laurent Fraunié du collectif Label brut. FESTIVAL MONDIAL DES THEATRES DES MARIONNETTES – 16 septembre (15h et 18h) et 17 septembre (11h et 15h) : Charleville-Mézières (08) –

Photos Pierre GROSBOIS

conception et interprétation Laurent Fraunié
scénographie Grégoire Faucheux
lumières Sylvain Séchet
son et recherche musical Laurent Fraunié, Xavier Trouble
chorégraphie Aurélien Desclozeaux (Djab)
régie plateau et manipulation Xavier Trouble
regard extérieur Harry Holtzman, Babette Masson
régie Julien Cocquet

Imaginez un nourrisson qui se réveille seul dans sa chambre. Imaginez son angoisse, sa peur qui vont se traduire aussitôt par des pleurs, des cris.

Le personnage qu’interprète et met en scène Laurent FRAUNIE fait penser à un adulte-enfant, enfin une personne qui n’aurait pas quitté une enfance marquée par l’isolement, la solitude.

Ce rapport à la solitude, nombre d’enfants le connaissent bien parce que tout se passe pour certains comme s’ils vivaient dans un univers parallèle à celui des adultes, un univers qui leur appartient qui dépend de leur seule imagination.

 Et lorsqu’un adulte veut se faufiler dans ce monde, il peut très bien se faire rappeler à l’ordre par l’enfant et d’un ton sec « Laisse-moi tranquille, je joue ».

Laurent FRAUNIE est vraiment sur la même longueur d’ondes que les gosses. Ce sont eux qui rient, font des commentaires sur les péripéties d’un drôle de gusse en heurts avec une porte particulièrement fantasque.

Il a d’ailleurs l’allure d’un personnage de dessin animé plutôt cocasse bénéficiant d’une musique d’ambiance très ludique. Il y aurait donc un moyen d’échapper à ses angoisses, jouer à cache-cache avec. Extrêmement fanfaron mais doué de ténacité, notre héros qui court de surprises en surprises engendre ses propres peurs. De la façon dont il manipule ses fantasmes, tout est possible sans doute du meilleur au pire et qu’un bout de chiffon se transforme soit en fée soit en sorcière.

Le personnage est terriblement attachant, très bavard car tous ses gestes sont parlants.  Pour saisir toute la magie du spectacle, il faut se laisser emporter comme un enfant par les vertiges de sensations que peuvent entrainer les visions d’une valise, d’une rue par la fenêtre et d’une pauvre porte même peinte. Ne surtout ne pas faire intervenir sa raison.

Nous devinons en amont un rigoureux travail de mise en scène et de scénographie. Rien ne serait laissé au hasard comme l’entend le personnage du spectacle lui-même. Considérons donc que c’est à ses dépens que le public rit et s’émeut de son manège. C’est un frère tout de même qui suscite toute notre sympathie. Nous qui craignions d’être ridicules avec tous nos petits tocs, nous voilà rassurés et moins seuls !

Merci  Laurent FRAUNIE !

Paris le 27 Juillet 2017

Mis à jour le 13 septembre 2017                     Evelyne Trân

MERE TERESA DE J O Ë L L E FO S S I E R – M I S E E N S C È N E DE P A S C A L V I T I E L LO – AV E C CATHERINE SALVIAT, SOCIÉTAIRE HONORAIRE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE AU THEATRE DU LUCERNAIRE – 53 RUE NOTRE DAME DES CHAMPS 75006 PARIS – DU 23 AOUT AU 4 NOVEMBRE 2017 DU MARDI AU SAMEDI A 19 HEURES –

 

ASSISTANT MISE EN SCÈNE : FRANÇOIS RAUCH DE ROBERTY

LUMIÈRES : MATHIEU NENNY

VIDÉO : BRUNO BACCHESCHI

COSTUME : BRIGITTE DEMOUZON

Comme c’est étrange, en 1971, Catherine Salviat incarnait de façon extrêmement troublante le personnage de Mouchette, une jeune fille tourmentée dans un téléfilm tiré du roman de Bernanos « Sous le soleil de Satan ». Quelques décennies plus tard, voilà qu’elle interprète Mère Teresa un personnage réel, haut en couleurs, prix Nobel de la paix en 1979, canonisée en 2016.

En découvrant Catherine Salviat en mère Teresa, nous n’avons pas pu nous empêcher de penser à cette Mouchette. Ces deux personnages ne sont peut-être pas aussi éloignés puisqu’une même comédienne est capable de les interpréter.

Mère Teresa est devenue une icône – pas seulement aux yeux des catholiques – en raison de sa formidable personnalité, une ténacité à revendre lui permettant d’affronter la hiérarchie religieuse – qui n’entendait pas qu’une femme puisse prendre des initiatives – pour mener à bout son projet de missionnaire à Calcutta puis partout en Inde en assumant sa conviction « Ta place est au milieu des pauvres »

Mère Teresa était une femme d’action, une battante, une optimiste et une rebelle. Révoltée par l’idée que la misère puisse être une fatalité, elle n’y est pas allée avec le dos de la cuillère, créant 610 missions construisant écoles, hôpitaux et orphelinats.

 Qui ne se souvient de ses yeux rieurs, de son énergie rayonnante ! Catherine Salviat incarne merveilleusement ce bonheur de vivre sa foi en l’homme. Bien davantage qu’une sainte, Mère Teresa se déclare humaine. C’est en tout cas le ressenti qui émane de la pièce de Joëlle Fossier et de l’interprétation de Catherine Salviat, lumineuse et vive.

La mise en espace de Pascale Vitiello est très sobre, juste quelques grands rideaux en fond de scène, une chaise et les battements d’ailes de Mère TERESA unissant l’espoir à la fraternité.

Paris, le 10 Septembre 2017 

Evelyne Trân

CHEVEUX – de Julie Fonroget, Laureline Collavizza – mise en scène Julie Fonroget, Laureline Collavizza à LA MANUFACTURE DES ABESSES – 7 rue Véron 75018 PARIS du Du 27 août au 4 octobre 2017. Les dimanches à 20h et les lundis, mardis et mercredis à 21 Heures –

Conception création coiffures et costumes : Lika Guillemot
Conception création lumières et scénographie : James Brandily
Photos et collaboration artistique : Yann Kukucka
Production : Brouha Art
Co-production : Le Claje
Soutiens : Sandrine Mazetier, députée de Paris, RAVIV, spedidam

http://www.compagnie-brouhaart.com/cheveux/

De l’introspection capillaire au déballage « cheveuluesque » le spectacle de   Laureline COLLAVIZZA et Julie FONROGET invite le spectateur à s’embrouiller quelque peu les cheveux mais pour la bonne cause puisqu’il s’agit de prendre conscience comment cet élément de notre corps occupe une place de choix intime ou collective, consciente ou inconsciente dans notre quotidien.

De nombreux sketches émaillent le spectacle faisant rebondir le caractère épineux du sujet, dès lors qu’il se rattache à la religion, la culture, les fantasmes, les mythes, les superstitions.

 Le sujet est terriblement vaste et des tonnes d’encyclopédies ne pourraient en venir à bout ! Il parait d’ailleurs qu’une chevelure est capable de soulever à elle seule une tonne. Et sachant qu’un seul cheveu contient notre patrimoine génétique, nous pouvons continuer à fantasmer sur son importance.

Il semble que les conceptrices du spectacle aient opté pour la fibre affective. Du coup, nous pouvons sans nous arracher les cheveux éprouver combien l’affect supervise les comportements humains socio-culturels, politiques ou existentiels. L’un des sketches résume avec une belle ironie comment la chevelure marqueur de la féminité a été exploitée depuis des siècles, à travers l’iconographie religieuse, les grands peintres notamment Titien, perpétuant quelques fantasmes sur la femme tour à tour traitresse, grande dame, sainte ou pute.

Force est de reconnaître à travers cet inventaire que les relations des humains avec leurs chevelures sont aussi bien empreintes de conventions que d’extravagances.

 Courageusement et les cheveux parfois en bataille, les deux comédiennes démêlent leur savoir avec une jolie émotion, en écho au poème d’amour de la Comtesse de NOAILLES «Et c’est mon besoin fol comme mon besoin sage de préférer au monde un seul de tes cheveux ! »

Paris, le 10 Septembre 2017                  Evelyne Trân

 

 

 

POUR L’AMOUR DE SIMONE – Textes de Simone de Beauvoir et ses amants – MIse en scène et scénographie de Anne Marie PHILIPE au THEATRE DU LUCERNAIRE – 53 Rue Notre Dame des Champs 75006 PARIS – Du mar. 05/09/17 au dim. 15/10/17 à 18 H 30 du MARDI AU SAMEDI – DIMANCHE A 15 H –

AVEC

CAMILLE LOCKHART ( L A S I M O N E D E J ACQUES-LAURENT BOST)

AURÉLIE NOBLESSE (LA SIMONE DE NELSON ALGREN)

ANNE-MARIE PHILIPE (LA SIMONE DE JEAN-PAUL SARTRE)

ALEXANDRE LAVAL ( J ACQUES-LAURENT BOST, J E A N – PAUL SARTRE, NELSON ALGREN)

BANDE SON : CLÉMENT GARCIN
LUMIÈRE : FOUAD SOUAKER

Etre une femme et aimer. Ce fut la grande aventure de Simone. Il n’est pas évident d’imaginer que l’auteure du deuxième sexe ait pu être une femme sentimentale en proie aux mêmes jouissances et tourmentes amoureuses que le commun des mortels.

Les correspondances avec deux de ses amants, Jacques-Laurent BOST, Nelson ALGREN et Jean-Paul SARTRE possèdent cette vertu d’être inaltérables, par leur simplicité même, comme si débarrassée de tout souci de vitrine intellectuelle, Simone en écrivant à ses amants accédait à l’émotion pure, son jardin intime, d’autant plus sauvegardé qu’il était un gage de son pacte passé avec Jean-Paul SARTRE, vivre librement leurs amours contingentes en restant un couple uni.

Il faut croire que la passion s’exalte dès lors que se profile à l’horizon un interdit. Simone qui jure son amour aux différents amants qui ont occupé son cœur à travers des lettres enflammées, s’interdit toujours de « laisser tomber » Jean-Paul Sartre. Ce faisant, elle n’était pas seulement fidèle à Jean-Paul, elle était fidèle à elle-même puisqu‘un véritable cordon les liait, un cordon vital. La vie amoureuse de Simone c’était donc Jean-Paul et les autres.

Simone avait t- elle toujours dans son miroir l’œil de Jean-Paul. Ses passions ne les aurait-elle pas cultivées à escient pour renvoyer à Jean-Paul l’image d’une femme pleine de vie, libre et passionnée ? A-t-elle connu la dépression, le doute ? Voulait-elle fortifier pour elle-même le sentiment de sa propre liberté qui puisse aller de pair avec celle de Jean-Paul ?

Le chassé-croisé des correspondances à travers l’excellent montage d’Anne-Marie PHILIPE permet de prendre la mesure de l’effervescence amoureuse qui soutenait le couple de Simone et Jean-Paul. Chacun se racontait ses amours, ses liaisons dangereuses.

Les amants de Simone font partie de l’essaim d’abeilles autour de la ruche du couple. Cette sensation d’essaim qui tournoie pour parler d’amour, est fort bien exprimée par la mise en espace fluide des trois comédiennes qui interprètent Simone et le comédien qui joue seul les amants et Jean-Paul en variant les accessoires, pipe, lunettes, chemise à carreaux.

D’une certaine façon, la correspondance amoureuse de Simone de BEAUVOIR nous éclaire sur son œuvre et ses combats existentiels, puisqu’elle témoigne de la même ardeur, la même passion.

Le spectacle très émouvant constitue un bel hommage à Simone de BEAUVOIR qui au-delà de sa façade de grande intellectuelle, avait aussi un cœur naïf et sentimental, vulnérable !

Paris, le 9 Septembre 2017

Evelyne Trân

L’AMANTE ANGLAISE DE MARGUERITE DURAS AU THEATRE DU LUCERNAIRE – 53, rue Notre Dame des Champs 75006 PARIS Du 06/09/17 au 12/11/17 –

AVEC

JUDITH MAGRE (CLAIRE LANNES)

JACQUES FRANTZ (PIERRE LANNES)

JEAN-CLAUDE LEGUAY (L’INTERROGATEUR)

ASSISTANT MISE EN SCÈNE : THOMAS POITEVIN

LUMIÈRES : JACQUES ROUVEYROLLIS, ASSISTÉ DE JESSICA DUCLOS

COSTUMES : VICTORIA VIGNAUX

PRODUCTION : ID PRODUCTION ET LE THÉÂTRE DANS LE PRÉ – CIE

 

D’un fait divers criminel particulièrement atroce et rare datant de 1949, l’histoire d’une femme qui dépèce son mari et se trouve incapable d’expliquer son geste, Marguerite DURAS a fait un roman puis tiré une pièce, l’Amante anglaise.

Dans cette pièce, elle met en scène trois personnages, l’héroïne Claire Lannes, le mari, Pierre Lannes, et un curieux inquisiteur qui pose des questions.

Sous les décombres du fait divers – car il y a tout ce qui se dissimule derrière l’énoncé d’un fait – nous assistons au pataugeage des protagonistes comme si le crime en question n’était que l’arbre qui cache la forêt.

Les personnages interrogés chacun séparément, tout d’abord Pierre Lannes, ensuite la meurtrière ne semblent en aucune façon regretter la mort de la cousine sourde muette qui servait de femme de ménage au couple. C’est cette indifférence là plutôt choquante que Marguerite DURAS soulève, met en lumière dans cette pièce.

A travers leur interrogatoire mené par une personne dont on ignore l’identité et qui n’est pas un juge, nous découvrons que Pierre Lannes et Claire Lannes ont vécu dans la même maison pendant des années comme des étrangers, et qu’ils ont pu se supporter grâce à la présence de cette cousine, qui leur a servi de frontière invisible d’autant plus qu’elle était sourde et muette. Son meurtre a au moins permis au couple de se séparer de façon inéluctable, définitive.

L’indifférence est sans doute pire que la haine parce qu’elle n’a pas d’écho, elle crée réellement du vide entre les personnes d’où le sentiment de précipice qui finit par absorber Claire Lannes lorsque par exemple elle jette sans aucune raison un transistor dans le puits.

Marguerite DURAS semble exprimer que les conventions sociales, celle du mariage notamment, ne sont là que pour masquer, rendre invisible tout ce qui dans les comportements humains peut révéler leur nature immorale.

Cette nature immorale c’est Claire Lannes qui l’affiche sans pouvoir l’expliquer. Comment peut-on devenir indifférent à son entourage, résigné, vivre pendant des années avec un homme « étranger », là aussi est la question qu’a explorée de façon moins virulente et plus intérieure, François MAURIAC avec Thérèse DESQUEYROUX.

Chez Marguerite DURAS, le sentiment d’indifférence, cette désaffection de la vie, cette dépression, ne peuvent être culbutés que par la folie, un détachement de la réalité, le rêve et la fantaisie.

A l’instar du personnage de Beckett, Winnie dans « Oh les beaux jours » Claire Lannes s’est enlisée dans une réalité qui ne lui était pas propice, et la tête de sa victime dont elle refuse d’indiquer l’emplacement, ne serait que la sienne fantasmée. Fleur coupée de la vie, elle appelle au secours « Si je vous disais où est la tête, vous me parleriez encore…si j’avais réussi à vous dire pourquoi j’ai tué cette grosse femme sourde, vous me parleriez encore, moi à votre place, j’écouterai, écoutez-moi je vous en supplie ! ».

Judith MAGRE illumine cette Claire LANNES par son charme, sa vitalité, elle est la véritable fleur de cette réalité lugubre et mesquine que lui tendent son mari et l’interrogateur interprétés justement par Jacques FRANTZ et Jean-Claude LEGUAY.

Le portrait de cette criminelle n’est sans doute pas réaliste mais c’est tant mieux. Le fait divers relaté par Marguerite DURAS devient dans cette mise en scène de Thierry HARCOURT,  la rose qui éclot à travers un mur délabré, telle la rose de Jean GENET. Imaginaire, elle a surgi, c’est elle, la tête que nous cherchions !

Paris, le 26 Février 2017  

Mis à jour le 8 Septembre 2017                         Evelyne Trân

LE DERNIER JOUR D’UN CONDAMNE d’après Victor Hugo – Avec William MESGUICH – Adaptation David LESNE – Mise en scène de François BOURCIER au Studio HEBERTOT – 78 Bis Bd des Batignolles 75017 PARIS du 29 Août au 3 Novembre 2017 – DU MARDI AU SAMEDI A 19 H – LE DIMANCHE A 17 HEURES –

Dans sa préface de 1832, Victor Hugo rappelle que le dernier jour d’un condamné a été publié trois ans plus tôt sans nom d’auteur. Cela tombe sous le sens lorsqu’on sait qu’à l’époque Victor Hugo était déjà célèbre. Il a préféré attacher à cette publication la figure d’un auteur anonyme, un condamné qui aurait écrit lui-même son journal qu’un poète aurait recueilli.

La vérité c’est que Victor Hugo s’est projeté complètement dans le destin de ce condamné de la même façon qu’un acteur incarne un personnage. A l’instar de Flaubert qui dit » Madame BOVARY, c’est moi », il s’identifie à ce condamné. L’on peut d’ailleurs retrouver dans la description du personnage, des éléments constitutifs de l’auteur, sa jeunesse (Victor Hugo était âgé de 27 ans) et sa robustesse physique « Je suis jeune, sain et fort … et cependant j’ai une maladie, une maladie mortelle faite de la main des hommes. »

L’œuvre porte la trace de cette juvénilité tempétueuse, de cette énergie vitale soudain dévastée par le sentiment qu’elle va être déconnectée du monde vivant par la seule volonté de juges.«Ce livre s’adresse à quiconque juge…Heureux si à force de creuser dans le juge, il a réussi à y retrouver un homme !»

Et le condamné en question est un homme, il pourrait s’appeler Paul, Pierre ou Jacques. Mais il n’a pas besoin de nom, il n’a pas de nom puisqu’il va être basculé dans la mort, le néant. Etonnamment dans ce journal, le condamné ne cherche guère de secours à travers la religion. L’universalité de son émotion tient au fait que Victor Hugo a véritablement voulu représenter un homme quel qu’il soit sujet d’une condamnation à mort par la société.

Le condamné exprime des sentiments communs à tous les mortels, l’amour paternel, le bonheur de voir le soleil etc. Des réalités banales qui prennent une toute autre dimension dès lors qu’on imagine en être privé. Qui sait mieux parler de la vie dans son essence la plus simple que ce condamné !

Est-ce le corps ou l’âme qui réagit à l’annonce d’une mort imminente? Les deux sont intimement liés mais nous n’avons jamais entendu parler d’une condamnation à mort d’une âme. Ce qui signifie que la société condamne ce qu’il y a de plus vulnérable, de plus innocent, la chair de l’homme.

C’est une peur naturelle qui saisit le condamné et provoque ses crises d’angoisse. L’émotion est d’autant plus indescriptible qu’elle se prolonge, le condamné a le temps de penser, d’imaginer, et pris dans le flux ininterrompu du monologue du condamné, son ultime course de vie, le lecteur ou le spectateur éprouve alors l’odiosité de cette mise à mort.

Photo Chantal DEPAGNE

William MESGUICH exprime avec tout son corps, sa voix, ses membres, le désarroi de ce condamné, un condamné qui se parle à lui-même. L’écho est d’autant plus retentissant, plus juste qu’il se déploie dans la solitude d’une geôle à l’image de sa pauvre cervelle. Par contraste, les bruits sonores, grincements de chaines, de portes invisibles et la musique créent une ambiance fantasmagorique.

L’interprétation bouleversante, sans emphase, très nuancée du comédien constitue à elle seule un plaidoyer contre la peine de mort.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’un spectacle souriant mais le génie de Victor Hugo – jamais sa langue ne nous a paru aussi vivante et actuelle – servi par un grand interprète, suffit à rendre très attractive cette adaptation de l’œuvre par David LESNE mise en scène avec dynamisme par François BOURCIER.

« Ceci est mon sang » semble dire Victor Hugo à propos du condamné,cela devient le nôtre. C’est au théâtre et notamment dans ce spectacle engagé que les questions de vie et de mort prennent toute leur ampleur !

Paris, le 3 Septembre 2017

Evelyne Trân

Par Cœur – Un spectacle d’Arnaud ARBESSIER au THEATRE DE L’ESSAION du 30 Août 2017 au 15 novembre 2017 – 19h45 les mercredis jusqu’au 1er Octobre 2017 à 17 H 30 les Dimanches –

Auteur : Arnaud Arbessier
Mise en scène : Jean-Yves Chilot

Qui ne se souvient de sa première émotion en récitant par cœur une poésie à la demande d’un maître ou d’une maîtresse ? Pour ma part, ce moment fut fabuleux. J’ignorai le mot trac mais j’étais terrorisée . Or au fur à mesure que les mots s’échappaient, sortaient du gouffre, j’ai éprouvé que le professeur m’écoutait. J’en fus tellement étonnée ! De quel texte s’agissait-il, je l’ai oublié mais il remue invisible dans ma mémoire, il me parle certainement comme il a parlé à ce professeur.

Passeur de mots, c’est l’un des plus beaux métiers au monde; j’ai connu un poète mourant, qui ne touchait plus terre, qui communiquait grâce à ses poésies pétries en lui qu’il continuait à balbutier comme si elles faisaient partie de son corps, de ses mains, de ses yeux. C’était lui !

Arnaud ARBESSIER, comédien, fils de Louis ARBESSIER de la Comédie Française, nous raconte simplement sa relation avec les mots, une relation amoureuse. Il dit que les mots sont magiques et que oui, il importe pour la vivre cette passion, d’apprendre par cœur un texte quel qu’il soit pourvu qu’il soit aimé.

Il remonte à la source, il nous parle de son père qui savait si bien dire le poème Villequier de Victor Hugo, de sa rencontre avec des textes de Léo FERRE.

Deux fleuves parallèles mis en musique juste par la voix, le poème Villequier et le poème Il n’y a plus rien . L’un s’adresse à Dieu pour demander pourquoi sa chère Léopoldine est morte, l’autre, révolté et sauvage gravit des chemins de dépression intense. Je me souviens encore de Léo FERRE chantant Avec le temps dans une émission de Jacques MARTIN, à la fin de sa vie. Lui si combatif, avait l’air si désespéré, si las !

Mais les fleuves ne cessent de cligner des yeux, ils vivent après tout. La chanson Avec le temps interprétée par Arnaud ARBESSIER peut dire autre chose, laisser s’exprimer quelque lumière derrière le désespoir.

Écouter Il n’y a plus rien à travers la voix d’Arnaud ARBESSIER c’est comme grimper sur un chemin de montagne caillouteux, les yeux dans le vent, la poussière, le soleil. Il n’y a plus rien, il y a tout.

Quel bel hommage aux poètes, aux comédiens ! Quelle belle rencontre ! Laissez penser les mots en vous puisque en vérité les mots agissent d’une certaine façon comme des cailloux qui scintillent sur les chemins qui touchent vos semelles. La ligne n’est pas droite bien sûr, le parcours prend du temps, c’est presque une aventure, c’est toujours de l’or au bout de la course !

Paris, le 5 Décembre 2016 Évelyne Trân

Mis à jour le 2 Septembre 2017

Liberté ! (avec un point d’exclamation) de Gauthier FOURCADE à LA MANUFACTURE DES ABBESSES 7 rue Véron 75018 PARIS – Mise en scène de William MESGUICH du 25 Août au 5 Novembre 2017 du Jeudi au samedi à 21 Heures, le Dimanche à 16 Heures –

Il a une tête de Gribouille incoiffable. Gribouille, c’était un personnage de bande dessinée à l’époque des images d’Epinal. Il lui arrivait beaucoup de mésaventures car il avait toujours le nez en l’air.

Mais le patatras chez Gauthier FOURCADE, c’est de l’art pas du lard. Mauvais jeu de mots, bien sûr, car on ne tire pas sur les bretelles du langage, du jour au lendemain. Faut le déclic de quelques petites expériences malheureuses, par exemple avoir eu affaire à un morceau de chewing-gum qui s’est collé à votre chaussure, ridicule n’est ce pas ? Mais pas plus ridicule que le cri d’Archimède en sortant de son bain  » Eurêka » !

Gauthier FOURCADE c’est Eurêka en personne, un savant dans les nuages qui évolue dans une tempête de mots qui font boule de neige dans sa tête. Oui parce que sa tête n’est pas forcément la nôtre. D’abord, il perçoit les mots comme de véritables injonctions, il n’en piétine pas le sens, il s’en submerge jusqu’à l’ultime éblouissement. On pourrait dire qu’il s’en parfume pour partir dans des délires qui n’appartiennent qu’à lui . Celui qui lui pique une fesse devient le piqueur de fesses et ça fonctionne dans l’imaginaire. Pourquoi, parce que tous les chemins mènent à Rome, que le personnage est sympathique et que nous avons compris que tel un bateleur royal, il donnera sa chance à l’épine d’une rose, à la trace d’un pneu dans le désert, à une écuelle renversée ou à un cil tombé dans la soupe.

Jusqu’au bout du monde, juste affrété par son imagination, Gauthier FOURCADE dispose d’une liberté sans bornes puisque dit-il « la liberté ce n’est pas de choisir, c’est de créer » et il a cette pensée magnifique « Est magique quelque chose qui n’a pas de passé qui est un pur commencement ».

La scénographie très concrète de William MESGUICH fait penser à un jardin de récréation où quelques pancartes de mots dans un arbre et une malle suffisent à dégourdir les rêves du magicien.

Juché sur son âne de Buridan, Gauthier FOURCADE va au devant de la poésie qui respire chez les êtres, même ceux qui font la moue, c’est un croyant en quelque sorte, un valeureux chevalier de la liberté en pleine création !

Paris, le 31 Août 2017                        Evelyne Trân

Dans le cadre de LA MOUSSON D’ETE – ECRIRE LE THEATRE AUJOURD’HUI – ENTRE LES LIGNES DE TIAGO RODRIGUES avec TONAN QUITO au Centre culturel Pablo Picasso à BLENOD-LES- PONT- A- MOUSSON le 27 Août 2017 –

de Tiago Rodrigues (Portugal), texte français de Thomas Resendes, avec Tónan Quito

Il semble s’être échappé d’une nouvelle de José Luis BORGES, dès qu’il apparaît sur scène.Y a t-il eu un commencement, y aura t-il une fin ? L’homme parle en portugais. Nous qui ne comprenons pas le portugais,nous voici obligés effectivement de déchiffrer par dessus la voix portugaise « entre les lignes » le texte en surtitrage qui s’affiche.

Mais nous ne comprenons pas davantage. Certes les noms de TIRESIAS et d’OEDIPE nous interpellent et nous pensons que le comédien est en train de répéter une scène d’OEDIPE ROI mais les phrases de la scène semblent parasitées par d’autres « bizarres » dont nous ne pouvons saisir l’origine.
Enfin, le comédien s’interrompt pour s’adresser aussitôt au public en français comme s’il avait lu dans ses pensées. « Quand avons nous perdu la parole ? Quand elle t-elle devenue pour nous si complexe ou si simple qu’elle a cessé d’être la nôtre ? »

Commence un récit fabuleux où il est question de l’auteur lui même Tiago dont Tónan est l’interprète. Tiago devait écrire un monologue autour d’Oedipe Roi mais il a déclaré forfait suite à une maladie des yeux. Tónan doit se débrouiller seul, c’est alors qu’il découvre une lettre dans une édition d’Oedipe Roi qui appartenait à la Bibliothèque du Centre Pénitencier de Lisbonne. Au-dessus de chaque phrase du texte de la pièce, un inconnu a écrit à la main une lettre adressée à sa mère. Un prisonnier évidemment qui ne devait pas avoir de papier. De façon étonnante, les pensées, les phrases du scripteur semblent se superposer aux paroles des personnages de la pièce ou même en découdre ou les rejoindre.

La découverte a un effet explosif chez Tónan très inquiet au sujet du spectacle qui risque d’être annulé . Pourtant fasciné par la lettre, Tónan veut rechercher son auteur et se rend à la bibliothèque de la prison …

Nous n’irons pas plus loin pour ne pas déflorer le mystère. Mais tant de destins semblent s’être engouffrés dans le récit pourtant simple de prime abord de Tónan, que nous avons l’impression d’avoir pénétré dans un tourniquet de portes communicantes incroyable.

Le spectacle s’achève sur la lecture du message d’adieu du prisonnier à sa mère qui résonne d’autant plus qu’il s’intercale entre les lignes lorsque Oedipe demande d’être jeté à la mer.

Nous restons médusés autant que le comédien lui même TONAN QUITO, extraordinaire conteur, qui nous a permis de frôler de façon totalement inattendue quelques effluves, quelques hélices du mystère théâtral !

Paris, le 30 Août 2017                           Evelyne Trân