Avec : Denis Lavant, Anna Calsina Forrellad, Noémie Ettlin, Nam Kyung Kim, Matina Kokolaki, Katell Le Brenn ou Valérie Doucet, Piergiorgio Milano, Thi Mai Nguyen, Ioulia Plotnikova, Manuel Rodriguez.
Elle roulerait sur le trottoir, elle serait déchue, tous ses rouages, tous ses fils retournés, le ventre ouvert, on dirait une vieille tour d’ordinateur offerte au regard bas et désabusé d’un passant, prêt à lui flanquer un coup de pied parce qu’elle lui barre la route.
Sous le regard de James Thiérrée cette machine peut bien devenir géante, notamment sur un plateau au théâtre, parce qu’elle possède l’attribut d’une existence fallacieuse, capable de l’énerver jusqu’à l’épuisement.
Tout le long du spectacle, la machine règne, elle prend la place du mort dans l’imagination du créateur, du conducteur qui vampirise tous ses fils retors, puisqu’avec un temps de retard pour le vivant qui l’utilise, elle se pare d’infatigables relents d’agonie.
Parce qu’elle ne sert à rien cette machine, qu’elle est priori hors d’usage, qu’elle s’apparente à une sorte d’objet métallique aussi froid et insensible que la mort, sauf qu’il ne s’agit que d’un objet, elle exerce une fascination incontrôlée de la part de la vermine humaine qui vient grouiller autour.
La machine règne en tant qu’objet, elle a été fabriquée par des hommes dans le passé, un passé embarrassant devenu étranger, étrange. De la même façon que des animaux tournent autour du cadavre d’un des leurs, sans le reconnaitre, tous les êtres qui investissent la scène, les danseuses, les acrobates, semblent sortir de cette machine comme les vers, oh combien vivants, se trouvent libérés après la mort d’un individu.
C’est donc l’histoire d’une métamorphose, d’un corps à corps entre l’objet machine et l’humain . Que se passe t-il après la mort de la machine ? Son recyclage à l’infini … et puis le souffle de la folie humaine faite de sang et de chair. Car la grandeur de la folie est telle, qu’il suffit de peu de chose pour qu’elle s’installe là où la machine ne répond plus.
Seul un fou, appelé homme peut remettre en route une machine capable de lui broyer la chair. S’agit-il de l’homme à ras de terre dépassé par ces créations monstrueuses ?
La chorégraphie pourtant est majestueuse, lorsqu’elle fait de l’objet machine, une sorte de danseuse, avec ses panneaux de miroir et qu’elle continue à se mouvoir, à s’émouvoir malgré elle, par la seule volonté de son créateur et des créatures qui s’ébattent à ses pieds telles des limaces.
Dans cet univers où la folie à l’air manigancée par l’élément MACHINE, qui se souvient de ses origines – oh les merveilleux automates – un roi de pacotille sort de sa chair, s’amuse et jouit du désordre qui règne chez son peuple. Il s’ennuie, dort, joue avec ses gadgets, polaroid etc., pour finalement se prêter au jeu du roi homme qui va trouver la clé, sauver ses ouailles, sauver l’humanité etc.
Denis LAVANT fait merveille dans ce rôle à peu près muet, et c’est un plaisir de l’entendre baragouiner, juste le temps d’une scène, dans une langue imaginaire. Les danseuses donnent l’impression de se soulever des motifs d’un tapis de scène. La scène est faite de chair, elle est sensuelle, et l’on comprend comment à la fin cette machine si lourde qui avait élu domicile sur un sol vivant, se transmute en magnifique mobile de miroirs dansants qui se lèvent enfin, comme les voiles du futur désir.
Car ce spectacle à temporalité élégiaque, celle de la musique de Matthieu CHEDID, est une histoire de désir par-dessus tout, de parler chair dans un monde qui la menace . Incrusté de poésie, de souvenirs obsolètes, c’est un rêve vivant, aux apparitions visuelles violentes, impénétrables, orgueilleuses.
Paris, le 6 Juillet 2013 Evelyne Trân












