CLAUDEL – Mise en scène de Wendy BECKETT – Chorégraphie de Meryl TANKARD à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet – 7 rue Boudreau 75009 Paris – Du 7 au 24 Mars 2018 du mardi au samedi à 20 Heures , le dimanche à 16 Heures.

écrit et mis en scène par Wendy Beckett

chorégraphies Meryl Tankard
traduction Park Krausen, Christof Veillon
scénographie Halcyon Pratt
projections Régis Lansac
costumes Sylvie Skinazi
lumière François Leneveu

avec Célia Catalifo, Marie-France Alvarez, Marie Brugière, Swan Demarsan, Sébastien Dumont, Audrey Evalaum, Clovis Fouin, Christine Gagnepain, Mathilde Rance

Camille CLAUDEL jeune fille, Camille CLAUDEL aujourd’hui, manifestement Wendy BECKETT a une approche très contemporaine de la vie de cette célèbre sculptrice.

Le récit de sa vie se développe comme un roman photos qui permet de visionner rapidement les principaux épisodes que se partagent ses amies, son frère, sa mère et surtout Rodin.

Sous les traits de Célia CATALIFO, Camille Claudel est aussi belle, attirante que rebelle et fait de l’ombre au professeur Rodin, déjà âgé. Paul son frère fait également pâle figure et la mère est très antipathique.

Ainsi pointées, les différentes scènes servent d’arguments à la chorégraphie de Meryl TANKARD particulièrement captivante.

Meryl TANKARD s’est magnifiquement inspirée des œuvres de l’artiste. L’expressivité des danseurs hallucinante, hypnotique donne l’illusion de sculptures vivantes jaillies de la lave de la croûte terrestre.

C’est ainsi que l’esprit de Camille Claudel nous est dévoilé, en fusion avec les éléments, le feu, la terre, l’eau.

A notre sens, il ne faut pas chercher ailleurs que dans ses œuvres Camille Claudel. C’est le temps qui devient organique à travers l’être sculpture. L’émotion devient patte douce de lumière, elle n’écrase plus le mouvement, il faut face muette, face blanche pour des apparitions qui se désistent, qui s’oublient. A l’origine des sculptures n’y avait-il pas des modèles, les voilà devant nous qui dansent et qui s’offrent hors d’atteinte. L’illusion n’a pas d’autre seuil que celui de nos émotions.

Nous savons qu’il y a eu divorce entre Camille Claudel et le commun des mortels. Ses sculptures portent l’empreinte de sa douloureuse expérience. Mais tout parle d’une certaine façon, elle se savait parmi les humbles, les misérables, et n’affichait sans doute son orgueil que par pudeur.

Etre sculptrice, être sculpture, le spectacle formule admirablement cette raison d’être Camille Claudel.

Paris, le 14 Mars 2018

Evelyne Trân

L’ECOLE DES FEMMES de MOLIERE – Mise en scène Armand Éloi – Théâtre de Saint-Maur – 20 Rue de la Liberté, 94100 Saint-Maur-des-Fossés – les 9 et 10 Mars 2018 à 20 H 30 –


Photo Xavier CANTAT

Durée 2h00

De Molière
Mise en scène Armand Éloi
Musique Héloïse Éloi-Hammer
Avec Marc Brunet , Thomas Guené , Noémie Bianco , Cyrille Artaux , Arlette Allain , Michel Melki , Bertrand Lacy
Scénographie Emmanuelle Sage
Costumes Paul Andriamanana Rasoamiaramanana
Lumières Rodolphe Hazo
Construction Pascal Quintard

Dans une cage dorée se balance doucement une jeune fille l’air rêveur. Nous revient aussitôt en mémoire le poème de Prévert « Pour faire le portrait d’un oiseau ».

Paradoxalement la vision de cette cage a valeur d’ouverture pour la pièce l’Ecole des femmes, représentée il y a quatre siècles et dont les résonances sont toujours actuelles.

Quiconque a posé son regard sur un oiseau qu’il soit en cage ou non sait pertinemment que le moment viendra où il s’envolera.

L’école des femmes c’est donc l’histoire de l’envol d’une jeune fille sous le regard impuissant de son tuteur qui pourrait être son père mais ne rêve que de devenir son époux.

A travers cette pièce Molière dénonce violemment les mariages arrangés, les mariages forcés très courants à son époque. Il donne la parole à une jeune fille presque une enfant. Son ignorance de la notion de mariage et de la sexualité lui permet d’exprimer ouvertement ses sentiments face à un homme mûr qui s’apprête à la violer en tout bien tout honneur.

Evidemment, le mot viol n’est pas prononcé, un mari avait tous les droits sur son épouse et Arnolphe ne fait qu’enfoncer les clous du statut de la femme en déclarant « votre sexe n’est là que pour la dépendance. »


Photo Xavier Cantat

Pour faire le portrait d’Agnès, il est probable que Molière se soit inspiré des femmes qu’il côtoyait et notamment sa jeune épouse Armande Béjart. Par ailleurs l’amour d’un homme mûr pour une toute jeune femme, n’est ce point le démon de midi, éprouvé par Molière lui-même. Dans cette pièce, l’amour n’est pas aveugle, il illumine, il galvanise Agnès et contrarie les affirmations misogynes d’Arnolphe.

Sous le phare de la comédie écrite en vers, agrémentée de quelques instants comiques avec les interventions des domestiques, la langue de Molière chatoie de façon extrêmement vivante et étonnamment nuancée. Il appartient aux auditeurs, témoins du procès du mariage forcé de saisir la justesse ou l’outrance des propos des protagonistes.


Photo Xavier Cantat

La mise en scène très aérée et sobre donne à voir tous les personnages à travers des barreaux qui ceinturent l’espace, l’appel d’air venant naturellement d’Agnès, l’oiseau le plus vif de la volière.

Noémie Bianco incarne avec bonheur la fraicheur et la fougue d’Agnès, face à Marc Brunet qui réussit à rendre humain cet Arnolphe, plus vulnérable que vindicatif.

Cette Ecole des femmes pourrait bien s’intituler l’Ecole des messieurs car ces derniers en prennent vraiment pour leur grade. Grâce au regard avisé d’Armand Eloi, c’est la modernité de Molière qui nous touche au plus profond !

Paris le 12 Mars 2018

Evelyne Trân

CALAMITY/BILLY – Un diptyque du paradis perdu – Évocation musicale de deux figures emblématiques du Grand Ouest américain avec Claron McFadden et Bertrand Belin au THEATRE CROIX-ROUSSE Place Joannès-Ambre 69004 Lyon du 6 au 10 Mars 2018

Calamity Jane, lettres à sa fille
Texte attribué à Jean McCormick, musique Ben Johnston
Billy the Kid d’après Les Œuvres complètes de Billy the Kid
Michael Ondaatje
Gavin Bryars, commande 2018
Mise en scène, Jean Lacornerie
Direction musicale, Gérard Lecointe

Scénographie Marc Lainé et Stephan Zimmerli
Chorégraphie Raphaël Cottin
Lumières David Debrinay

Avec
Claron McFadden, Bertrand Belin, chanteurs
Lyonel Schmit violon

Photo Bruno Ansellem

De la même façon que des poésies peuvent accompagner des illustrations ou vice versa, la musique peut s’inspirer de paysages en mettant en mouvement leurs apparitions.

Pour la création de CALAMITY/BILLY, ce sont deux figures mythiques de l’Amérique du Far West qui ont été invoquées. Calamity Jane personnage légendaire de la conquête de l’Ouest au 19ème siècle et Billy The Kif, un de plus grands criminels de l’Ouest, contemporain de Calamity.

L’imaginaire américain, en tout cas celui qui découle de ce spectacle, s’est emparé de la légende à contre-courant des faits d’armes de ces deux héros, s’orientant vers l’expression tragique, douloureuse de leurs destins respectifs.

C’est ainsi que Calamity Jane, la femme qui tire plus vite que son ombre, se révèle être une mère aimante et poignante à travers les lettres écrites à sa fille publiées une quarantaine d’années après sa mort. Lesdites lettres se sont révélées depuis apocryphes mais elles ont suscité un émoi considérable.

Quant à Billy The Kid, c’est Michael Ondaatje qui lui a consacré un portrait intime notamment à travers les Poèmes du gaucher.

Le maitre de la musique micro tonale Ben Johnston entre à livre ouvert dans les correspondances de Calamity Jane à sa fille dont les mots prennent corps musicalement telles des effluves de l’âme, des éclats de bouteille à la mer, qui poursuivent le même but, délivrer un message d’amour.

La voix de la soprano Claron McFadden est sublime tant elle parait mesurée, pénétrée des paroles de Calamity.

Lorsque survient Billy The Kid, incarné avec panache par Bertrand Belin, la composition de Gavin Bryars prend une tournure plus fantasque, en accord avec les étonnants Poèmes du gaucher, élevant des crêtes de paysages suggérés par la main de Stephan Zimmerli qui épouse le sillon éphémère d’un nuage sur un écran vidéo.

Photo Bruno Ansellem

Nous entendons le temps respirer dans ce spectacle, parfaire la symbiose entre les chanteurs et les musiciens, les Percussions Claviers de Lyon, subjugués par une orchestration très onirique où le blues domine.

Photo Bruno Ansellem

Le tableau imaginaire de Calamity Jane et Billy The Kid soudés par la même soif de liberté est de ceux qui atterrissent dans nos rêves et se poursuivent pour devenir des créations.

Saluons celle de ce spectacle mise en scène remarquablement par Jean Lacornerie, initiateur d’une rencontre exceptionnelle, hors des sentiers battus, avec un rêve américain transgressif, celui de deux héros, déposant leurs armes contre une promesse de paradis et de paix.

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Evelyne Trân

Paris, le 9 Mars 2018

LA FEMME ROMPUE D’après MONOLOGUE extrait de LA FEMME ROMPUE de SIMONE DE BEAUVOIR Avec Josiane BALASKO au Théâtre HEBERTOT – 74 Bis Bd des Batignolles 75017 PARIS – A partir du 15 Février 2018 du mardi au samedi à 19 Heures –

Mise en scène Hélène Fillières
Lumières Éric Soyer
Costumes Laurence Struz
Scénographie Jérémy Streliski
Création musicale Mako
Assistante à la mise en scène Sandra Choquet

Le monologue de la femme rompue tiré du recueil de nouvelles, éponyme de Simone de Beauvoir en 1967, d’un réalisme particulièrement cru, rend pantelante notre vision idéale de la femme.

Elle n’est pas belle, Murielle, elle n’est pas jeune, elle n’a pas d’homme, elle n’a plus la garde de son fils et sa fille s’est suicidée ; sa propre mère la déteste.

Elle a donc tout pour déplaire, mauvaise épouse, mauvaise mère, mauvaise fille.

Donc Murielle pète les plombs. Comment vivre amputée de tous ses attributs féminins ? Que l’héroïne exagère ou pas son exclusion de la société, c’est son ressenti qui fait d’elle une bête enragée, monstrueusement seule.

Est-ce à dire qu’une femme dépouillée des rôles auxquels elle est assujettie depuis des millénaires ne serait plus une femme.

Murielle ne se pose pas la question en ces termes, elle n‘est pas féministe.

Elle est difficile à entendre parce que dans le fond c’est son corps qui parle, un corps ignoré, vaincu qui n’a plus d’autre interlocuteur que lui-même.

Ce corps qui se révolte puise dans ses pulsions primaires, de colère et de haine pour se dire. C’est un corps témoin d’une souffrance inextinguible, indicible.

Les cris de Murielle font partie de ceux que personne ne veut entendre. A la rigueur, ils sont tolérés dans la bouche des fous, des déshérités.

Murielle peut se permettre d’insulter l’humanité parce qu’elle est seule, c’est d’ailleurs là où le bât blesse.

Cette porte ouverte sur l’intimité d’une femme soulève le cœur. Si nous ne nous identifions pas un peu à sa douleur, pour quelle raison assisterions nous à l’agonie d’une femme et de quel droit la jugerions nous ?

Josiane BALASKO est poignante. Il n’y a pas de complaisance dans son interprétation. Elle ne cherche pas à émouvoir. Elle est seulement physiquement cette femme qui se jette des pierres pour mieux s’atteindre.

Misérable, odieuse, pitoyable, vulgaire, voilà des adjectifs qui nous traversent pour décrire le personnage. Mise en scène par Hélène FILLIERES, Josiane BALASKO réussit pourtant à lui donner de la grandeur !

Paris, le 8 Mars 2018

Evelyne Trân

SALUT ASTIER ! IL FAIT BEAU CE SOIR – Soirée en hommage à Claude Astier au Forum Léo Ferré – 11 rue Barbès 94200 Ivry sur Seine – le Samedi 10 Mars 2018 à 20 H 45 –

Soirée en hommage à Claude Astier

Akim.Richard Daumas.Dréano.Marc Havet.Nicolas Joseph.Bernard Joyet
Xavier Lacouture. Dominique Mac Avoy. Quentin Martel. Colette Nicolas
Geneviève Taillade. Thomasi. Joanna Michel. Cyrille Zakof. Albert Meslay
L’orchestre des Frères Sakarine avec Jean Baptiste Laya. Antonio Licusati
Patrick Fournier et Doudou

au Forum Léo Ferré

11 rue Barbès 94200 Ivry sur Seine

face au vieux moulin métro ou tram Porte d’Ivry

Réservation en cliquant sur resa@forumleoferre.org ou au 0146726468

Le spectacle affiche complet.

Claude ASTIER était un habitué de l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur Radio Libertaire

Voici un extrait de l’enregistrement d’une émission de mars 2010 où Vincent JARRY son ami dit des poèmes de Jean-Baptiste TIEMELE
et Eric PERON et Claude ASTIER la chanson de l’assassin publiée dans Rue des Poètes en Décembre 2000.

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DON QUICHOTTE – FARCE EPIQUE – AU THEATRE DU LUCERNAIRE – 53 Rue Notre Dame des Champs 75006 PARIS – DU 7 Février au 25 Mars 2018 du mardi au samedi à 18 H 30 , le dimanche à 15 H.

D’APRÈS CERVANTÈS
MISE EN SCÈNE JEAN-LAURENT SILVI
AVEC
SYLVAIN MOSSOT (DON QUICHOTTE)
AXEL BLIND (SANCHO PANÇA)
BARBARA CASTIN (L’INTERVIEWEUSE, LA PRINCESSE MICOMICONA)
ANTHONY HENROT (LE MAÎTRE DE CÉRÉMONIE,

Si nous pouvions rire de certaines vedettes politiques qui promettent la lune pour balayer notre vision terre à terre de la réalité, comme nous rions des mésaventures de Don Quichotte le chevalier errant et de son écuyer Sancho Pança, nous pourrions adhérer à cette observation lancée par Don Quichotte lui même à Sancho Pança : Quelque chose te brouille la vue.

« Qu’est ce donc, aujourd’hui, la chevalerie errante ? » demande naïvement l’intervieweuse à Don Quichotte aussi sûr de lui même qu’il le fut à sa naissance, il y a déjà cinq siècles. Ce valeureux personnage, est un grand illuminé qui prend ses désirs pour la réalité . C’est un fou mais un fou sympathique parce qu’il se dégage une certaine pureté dans l’exaltation de ses désirs. Entier, il est incapable de compromis, c’est une tête brûlée mais qui a du cœur.

La vanité voilà la grande affaire humaine, c’est elle qui gonfle les appétits de gloire et de pouvoir, et ce faisant permet d’occire, sinon oublier la dépression, la mélancolie, la tristesse qui nous poussent à ressasser « Le monde va mal, toujours mal ».

La vanité, personne n’y échappe, même le laboureur,Sancho Pança séduit par la carotte que lui tend Don Quichotte, de devenir gouverneur d’une belle île.

L’imagination chaleureuse de Don Quichotte qui lui permet de voir une prostituée comme une princesse retrousse le regard négatif et limité toujours en jeu dans les relations humaines. Comme nous aurions besoin d’un Don Quichotte à l’assaut dans nos métros bondés, capable de rabattre le caquet à celui qui se permet de lancer à la cantonade « S’il y avait moins d’étrangers, il y aurait plus de place ».

Évidemment, le roman de Cervantès est si profus, qu’il n’est pas possible de le raconter en une heure sur scène. Mais le metteur en scène Jean-Laurent SILVI, gagné par l’ardeur de Don Quichotte, grâce au pouvoir de la fée improvisation, donne des ailes aux interprètes qui jouent quelques fragments incontournables de l’ épopée : l’aventure des moulins à vent, la rencontre à la sierra Morena d’un chevalier étrange et dénudé Cardenio, le récit ahurissant de Sancho Pança, destiné à détourner Don Quichotte – sous l’emprise d’un coup de Friston l’enchanteur – d’une aventure atroce et terrifiante, les armées qui se révèlent n’être que des troupeaux de moutons …

Axel BLIND, Sancho Pança plus vrai que nature et Sylvain MOSSOT en Don Quichotte enragé, forment un duo tragi-comique irrésistible. Barbara CASTIN, l’intervieweuse et la princesse Micomicona est tout à fait piquante et Anthony HENROT, le maître de cérémonie et surtout Cardénio, excellent.

Si vous n’avez pas le courage de lire les mille pages de Don Quichotte, nous vous invitons à découvrir néanmoins, ce que le livre a essaimé chez cette joyeuse équipe, une farce épique énergisante qui met du baume au cœur !

Paris, le 13 Juillet 2016

Mise à jour le 6 Mars 2018

Évelyne Trân

TRAHISONS D’HAROLD PINTER au THEATRE DU LUCERNAIRE – 53 Rue Notre Dame des Champs 75006 PARIS – Du 24 Janvier au 18 Mars 2018 – A 19 Heures du Mardi au samedi le Dimanche à 16 Heures –

Avec : Gaëlle Billaut-Danno, François Feroleto, Yannick Laurent

Curieuse partition sur l’amour et ses faux fuyants où le motif du vaudeville, l’inévitable chassé-croisé entre l’amant, le mari, l’épouse, semble se déployer sur les franges au bord même d’un précipice.

Dans Trahisons, il semblerait que l’espace vital des trois personnages, deux amis, l’amant, le mari et l’épouse de ce dernier, dépende de leur libido.

Cette libido décrite comme l’énergie psychique par Freud, est inconsciente, hors la loi, elle n’a d’autre objet que celui de s’exprimer. Il lui faut donc trouver le chemin pour ce faire de façon plus ou moins aveugle.

Dans Trahisons, les conventions, celle du mariage, de la morale etc. clouent au sol les protagonistes. Ils tentent donc de s’en échapper. L’interdit que représentent l’adultère et la trahison d’un ami est une promesse de jouissance, sans doute inconsciente mais réelle.

Car chacun des personnages se ment aussi à lui-même attribuant au mensonge, une liberté sournoise qui leur permet d’éprouver le bien fondé de l’équivoque.

Il est plus question de désir que d’amour chez les personnages. Et dans le filet d’Harold Pinter, c’est le désir narcissique qui joue le rôle de boule de cristal.

Il est vrai que les phalènes de l’amour sont mortes lorsque débute la pièce et qu’Emma raconte à Jerry son ex amant, meilleur ami de son mari, qu’elle a avoué leur relation à ce dernier. Harold PINTER a choisi de dérouler le fil de l’histoire en partant de la fin pour remonter à la source.

L’amour ne se décline pas avec un grand A sauf lors de la déclaration passionnée de Jerry à Emma au fond très banale. Il est plus difficile de comprendre pourquoi Robert, le mari cocu au courant de la trahison ne laissera rien paraitre à son ami Jerry. Mais une réplique de Robert à Emma « Si cela se trouve, je suis plus attaché à Jerry qu’à toi » nous éclaire. Les liens de l’amitié plus forts que ceux de l’amour ?

La pièce est fort bien interprétée par les comédiens qui ont à charge d’exprimer sur le fil les sentiments des personnages toujours retenus par leur bulle de mensonges.

Ici mensonge rime avec songe et quand la bulle éclatera, elle ne fera plus vraiment de bruit. Une sourde mélancolie semble circuler d’un personnage à l’autre. Le plus désabusé d’entre eux est sans doute Robert à la fois trahi par sa femme et son ami.

Faut-il en rire ou en pleurer ? Puisque la roue tourne quoiqu’il arrive, le metteur en scène s’amuse à montrer à vue le changement de décors à chaque scène où le lit persiste à jouer son rôle dominateur et insatiable.

Paris, le 6 Mars 2018

Evelyne Trân

SANG NEGRIER – SEUL EN SCENE D’APRES LAURENT GAUDE avec Bruno Bernardin au Théâtre de la Croisée des Chemins 43, rue Mathurin Régnier 75 PARIS – Mise en scène de Khadija El Mahdi – Du 18 janvier au 19 avril 2018 (relâche le 8 mars) : Jeudi 19h30.

La pièce SANG NEGRIER adaptée de la nouvelle éponyme de Laurent GAUDE et remarquablement mise en scène par Khadija El Mahdi,
a l’impact d’une scène primitive confinée dans l’inconscient collectif qui lorsqu’elle se rappelle à nos bons souvenirs hallucine l’humain civilisé que nous croyons être.

L’histoire se présente comme un fait divers, un événement qui a jeté le trouble dans une ville seulement préoccupée de sa tranquillité.
Le narrateur est un homme ordinaire devenu commandant d’un navire, non pas en raison de ses compétences, mais à la suite du décès de son prédécesseur. Son rôle est d’acheminer des esclaves depuis l’Ile de Gorée vers l’Amérique. Mais lors d’une escale à St MALO pour l’enterrement du capitaine, cinq esclaves s’échappent du bateau négrier. Il s’ensuit une battue dans toute la ville qui aboutira à la mort affreuse de quatre d’entre eux. Le cinquième qui ne sera jamais retrouvé continuera à narguer toute la ville en clouant un à un, ses doigts à la porte des principaux responsables de la mort de ses compagnons.

Nous ne pouvons nous empêcher de penser que c’est la banalité du mal, ce concept énoncé par d’Hannah ARENDHT qui recouvre l’innommable. Il est donc particulièrement pertinent d’essayer de pénétrer dans la conscience d’un homme ordinaire qui s’engouffre dans une traque meurtrière, sous la pression de la foule et des pouvoirs en place.

L’homme habitué à obéir est incapable de réagir à une situation extraordinaire sauf en répondant à sa première émotion celle de la peur qui agit comme un électrochoc. Imaginez des nègres décrits comme des animaux, dénués d’intelligence qui lèvent le doigt. Un doigt emblème d’une humanité partagée, un doigt qui pourrait être le sien, le nôtre, et peu importe sa couleur, un doigt d’homme, pas une patte.

Le narrateur, petit fonctionnaire de la marine, qui croyait tout maitriser voit son édifice s’écrouler simplement parce que cinq nègres dont il avait la garde se sont échappés. Il ne s’est pas imaginé que ces nègres feraient l’objet d’une battue meurtrière, il l’a vécu. Le décalage entre sa perception routinière et une réalité outrancière va le conduire à la folie.

Le récit circonstancié d’un fait divers – la traque des esclaves, il y a deux siècles était banale – doit sa couleur fantastique à la dimension émotionnelle du récit.

L’égarement du narrateur rappelle celui du Horla de Maupassant. Sans d’autre interlocuteur que lui-même, le négrier voit resurgir la bête tapie au fond de lui. Elle se rappelle à lui, elle avance masquée, elle désigne aussi bien la furie des villageois que le doigt vengeur du nègre, elle écrase le moi minuscule du narrateur.

Dans la mise en scène, les habits blancs du néegrier sont défraichis, flottants, ils sentent l’amertume et la sueur. Sur scène des carcasses de palettes en bois étrangement belles et expressives, arrachées à quelque construction, évoquent le dénuement du négrier, son effondrement mental mais aussi bien. la beauté immanente d’une coque de navire.

Le comédien Bruno Bernardin est absolument saisissant. Nous assistons à une véritable mise à nu d’un homme face à lui-même, face à la mort, face à ses pulsions. Nous l’entendons courir dans les ténèbres, traqué de la même manière que les esclaves.

L’œil qui déshabille ce pauvre négrier est empreint d’humanité, celle que de toute évidence ne recherchaient pas les marchands d’esclaves.

Accompagnée d’excellents partenaires, Etienne Champion (Créateur du masque), Stephano Perroco Di Meduna (Scénographie) et Joëlle Loucif (Costumes), avec pénétration et perspicacité, la metteure en scène Khadija El Mahdi souligne les clairs obscurs de l’inconscience collective. Ne manquez pas ce spectacle !

Paris, le 4 Mars 2018

Evelyne Trân

PEAU NEUVE – LILI CROS et THIERRY CHAZELLE – AU CINE 13 – 1 Avenue Junot 75018 PARIS – Mise en scène : Fred Radix (Le siffleur) & François Pilon (clown Vulcano) – Genre : Concert – Durée : 1h30 – Représentations : du 10 octobre 2017 au 24 avril 2018, le Mardi à 20 Heures –

Photo D.R.

Lili CROS et Thierry CHAZELLE, tous deux compositeurs et interprètes, forment un couple de saltimbanques hors du commun. Chagall aurait pu les peindre avec leurs guitares et leur mandoline qui n’a qu’un seul défaut, celle de se désaccorder à la chaleur humaine avoue en souriant son instrumentiste.

La piste aux étoiles mise en scène par Fred Radix et François Pilon est souverainement sobre, juste un carré et rond lumineux figurent une marelle enchantée.

La voix de Lili CROS, si claire, si haut perchée agit comme un sortilège, elle ressuscite à chaque chanson, des rêves, des souvenirs, des sensations aux motifs très simples comme ceux de sa jolie robe.

C’est aussi un bonheur de l’écouter en duo avec Thierry CHAZELLE qui module sa propre voix en douceur suggérant le mouvement de branches, surprises par le vent.

Ensemble, ils aiment faire courir leurs sentiments au trot, au galop, en s’amusant de leurs différences.

On sent le comédien chez Thierry CHAZELLE, l’homme des tréteaux, l’homme de cirque, le trublion de la fête foraine.

Nous laissons le soin aux spectateurs de découvrir le répertoire très varié du spectacle PEAU NEUVE, tiré de trois albums, mariant l’humour et la tendresse dans des missives originales, surprenantes. Les titres parlent d’eux-mêmes, notamment I am a Dog, Narcos, Les petits attributs, Client d’Erotika, Mon hit, mon hat, les Petits ça pousse, le rythme est amour, Tout va bien, Le Havre, L’homme de sa vie etc.

Véritables jeux de scène, rock et folk et même hip-hop, les chansons tantôt coquines ou romantiques, apportent un frisson de plaisir, de gaité d’une indéniable fraicheur !

Paris, le 1er Mars 2018

Evelyne Trân