VU CET ETE EN CONCERT / HELENE GRANDSIRE : Album FUNAMBULES par Laurent GHARIBIAN.

Photo Sylvie Meunier

Photos Jean PEDUZZI

A une voix limpide, accordée aux saisons de l’âme et capable, à côté des coups de sang, des plus subtiles inflexions, Hélène Grandsire ajoute un vrai talent de compositrice doublé de celui d’une pianiste associant finement l’épure et un lyrisme discret. Notre chanteuse excelle à  trouver ces correspondances mystérieuses entre un sens de la mélodie, une aisance pour les climats changeants d’une part et d’autre part le monde si singulier d’un auteur : Jimmy Grandsire. Ou comment un couple à la ville peut aussi apporter sur scène la preuve d’une complicité harmonieuse dans l’invention, elle-même renouvelée, par ailleurs, album après album. Step by step…Depuis au moins une décennie, un disque annuel. Comme un rituel. La plume du discret Grandsire, c’est quelque chose. Des mots simples pour des tableaux précis comme  l’humain qui se noie ( » Dans un garage ») ou rayonne. C’est selon. Une pointe de surréalisme…toujours réaliste avec « Dans le creux de ma main  » ou  » Le temps qui passe « . Et sans concession à aucune mode, avec le superbe « J’aimais Géronimo « . De grands mouvements de tendresse (  » Patauger dans tes yeux « ), d’amour fou, total. Desorages feutrés nés du quotidien ou de l’état de notre monde chaotique ( » Danser « ) aux soubresauts si imprévisibles…Autant que le travail de studio, Hélène Grandsire délivre en scène de belles énergies. Ce 8 août dernier, nous avons assisté – au café associatif La Récré (1) dans l’Eure-et-Loir – à ce qui se fait de mieux en matière de piano / voix dans le paysage contrasté de notre chanson francophone. Devant nous, les fenêtres s’ouvrent à d’autres vents, d’autres saveurs, d’autres ciels pareillement attachants : notre compositrice et pianiste se fait l’interprète de figures inoubliées de notre chanson d’aujourd’hui ou d’avant-hier. D’Hubert-Félix Thiéfaine on redécouvre « Je m’en remets au vent « , taillé sur mesure. Un peu plus loin on succombe à « Liberté » de la déesse récemment disparue Angélique Ionatos : l’hommage résonne avec classe. Discret. Emouvant. Autre icône, fracassée, elle, en plein vol : Danielle Messia, auteure de cet hymne à l’amour qu’est « De la main gauche » repris notamment par Louis Capart ou Catherine Ribeiro. Ici, la version proposée se distingue par un dramatisme rendu plus léger, un rythme décalé, plus proche de nous…Proximité semblable dans une étonnante version de « C’est extra  » : un Léo Ferré respecté. Et dont on peut entendre  trois musiques épousant les vers de Rimbaud, Verlaine et Aragon sur le Cd d’Hélène Grandsire, cuvée 2015. Ces reprises côtoient idéalement les chansons d’un tandem passionné du beau, du poétique ( » Vivre avec le vent » ). Un univers parfois traversé par les nuages du doute. Une seule certitude : l’espoir, ce rêve éveillé, donne sa couleur dominante à une discographie et une aventure scénique qu’il est urgent de découvrir. Et de suivre longtemps, longtemps…
                                      Laurent Gharibian

(1) Situé au centre d’une localité appelée Chapelle Royale. Une association dynamique mais menacée : larecre@chapelle.free.fr
NOUVEL ALBUM 14 titres  » FUNAMBULES  » disponible à l’issue des concerts ou sur www.helenegrandsire.fr

CHANSON . VU CET ETE EN CONCERT : CYLSEE à Paris par Laurent GHARIBIAN

N. B : Albert Sandoz (conte) et Cylsée (chant et musique) seront le samedi 02 octobre à 18h, à la MJC village, 57 rue du général Leclerc, 94000 Créteil.

Cécile Collardey n’appartient pas à l’univers de la « variété ». Son itinéraire est bien singulier. Pour commencer, elle a pratiqué le répertoire classique au sein d’orchestres de chambre, d’orchestres symphoniques aussi bien que les bals folks, le chant des traditions orales du pourtour méditerranéen, les chants séfarades ou les chansons populaires sud-américaines.
Ensuite, elle s’est initiée aux musiques anciennes (du VIIIe au XVIe siècle) comme au chant grégorien avec le prestigieux Ensemble Organum fondé par Marcel Pérès. Elle connaît bien aussi certaines grandes traditions de chant polyphonique : Géorgien, Corse etc…
Quand elle n’est pas entourée de Goran Jurésic (bouzouki, guitare, vocal) et / ou de Rachid Belgacem (percussions), Cylsée se produit en s’accompagnant à la guitare. Parfois au violon alto. Deux instruments parmi ceux qu’elle joue en virtuose.

Voix / guitare, la formule sied à l’acoustique de la cave voûtée du Connétable, à Paris.
Lorsque Cylsée (Cécile, en verlan distingué) apparaît, elle irradie… C’est ainsi dans les lieux où nous l’avons entendue.
Son répertoire ? La mise en musique par ses soins de poètes occitans contemporains écrivant dans la langue des Pays d’Oc, dont Max Rouquette, un poète capable de faire  » vivre les éléments comme un magicien animiste  » dixit Cylsée herself… Mais aussi, des chants traditionnels en langues et dialectes variés ; calabrais, vénitien, une berceuse traditionnelle corse en version niçoise, tout cela sur des arrangements originaux. Aux deux sens du terme.
Ce soir-là, on reçoit en cadeau – venu d’Argentine – le sublime Alfonsina y el Mar de Felix Luna et du compositeur Ariel Ramirez, mondialement connu pour sa Missa Criolla.
Sur des textes d’auteurs, voire les siens propres, la chanteuse se fait compositrice : elle s’inspire souvent des traditions de l’Europe du Sud,
mais pas seulement. Elle écrit paroles et musiques (Marche ! ; Chant pour NDDL après son passage sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, etc.). Deux titres finement musclés (il en existe quelques autres) de celle qui se considère aussi membre d’une vaste confrérie : la chanson française.
C’est pourquoi elle a été programmée à 18h00 à la MJC Village par la Cigale de Créteil ce samedi 2 octobre en 1ère partie d’un Olivier Philippson proposant, quant à lui, un tour de chant consacré au seul Gainsbourg, bien avant Gainsbarre…

Présence apaisante ; voix de cristal traversée de couleurs subtilement minérales ; mélodiste accomplie ; chants du Monde ; chansons d’ici et maintenant. Charme infini laissant dans les cœurs et les mémoires une trace : celle d’un parfum doux mais entêtant. Telle est Cylsée.
A l’image de son premier album (autoproduit, avec livret… trilingue) paru en 2016. Une sacrée carte de visite…

Le public du Connétable, en ce 12 juillet, demande un bis. La chaleur des remerciements dit mieux que le succès. Elle dit à sa façon le mot « gratitude ».
À Marseille, les spectateurs présents le 15 octobre à la Cité de la Musique vont découvrir un quartette inédit : les deux musiciens mentionnés plus haut ainsi que le flûtiste et accordéoniste Miquéu Montanaro entoureront la « messatgièra ». Belles sensations en perspective. Une fois de plus.

                           Laurent Gharibian

Édith Piaf, je me fous du passé.De Victor Guéroult. Mis en scène par Loïc Fieffé au Studio Hébertot 78 bis Boulevard des Batignolles – 75017 Paris du 04 septembre au 07 novembre 2021. Jeudi, Vendredi, Samedi à 21 H, Dimanche à 14 H 30. Durée : 1 H 40 – Réservations 01 42 93 13 04 et www. studiohebertot.com 

Avec Béatrice Bonnaudeau, Léa Tavarès, Lionel Losada, Gérald Cesbron, Franck Jazédé et Nicolas Soulié
Direction musicale : Lionel Losada

N.B : Béatrice Bonnaudeau, Léa Tavarès et Victor Guéroult, interviewés par Moa Abaid étaient les invités de l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur Radio Libertaire 89.4 le samedi 18 Septembre. En podcast sur le site de Radio Libertaire.

Le contexte : en mars 1937, elle a 22 ans, la Môme Piaf goûte au succès sur la scène de l’ABC, prestigieux music-hall. Après des ventes de disques significatives…l’année précédente.

L’argument de la pièce jouée au Studio Hébertot : tout cela donne à certains directeurs de cabaret, dans notre Capitale, l’idée d’engager des chanteuses à voix ressemblant à Piaf. Ces mêmes directeurs n’hésitant pas à faire passer leur protégée pour la vedette elle-même…C’est ainsi que la toute jeune Thérèse chante dans la rue les chansons de son idole. Elle deviendra plus tard la doublure « officielle » du mythe vivant.

  » Purement imaginaires, les aventures de Thérèse arrivent en parallèle de la vie d’Edith Piaf jusqu’à ce que les histoires se rejoignent tout à fait  » explique Victor Guéroult, auteur inspiré de ce romanesque et touffu moment théâtral autant que musical où il a voulu  » raconter une version originale et alternative du mythe Piaf « .

Thérèse jeune, incarnée par la lumineuse Léa Tavarès, croise les trajectoires de personnages hauts en couleurs. Témoin, au début, la scène des boutons de manchettes, et une Lulu pas piquée des hannetons (troublant Franck Jazédé, également protagoniste essentiel sur le chemin de Thérèse…).

Quant à Thérèse adulte, c’est Béatrice Bonnaudeau, pareillement éclatante de vérité et de talent vocal.

Loïc Fieffé met en scène avec autant d’impact les comédiens Lionel Losada (truculent en Marco, patron imaginatif et sans scrupule), Gérard Cesbron (Monsieur Louis, producteur énergique dénué de compassion) et Nicolas Soulié, toujours dans la justesse.

Texte au cordeau, intense ; scénographie rythmée aux scènes contrastées, provoquant l’émotion comme la surprise : notre attention reste en éveil. Inventivité, humour des situations pourtant rudes. Réalisme dans le plein équilibre, toutefois. 

Et ces moments de pur bonheur lorsque Thérèse – jeune ou adulte – interprète une brassée de chansons allant de 1936 à 1960.

Comme un arc-en-ciel sur cet exceptionnel parcours de vie que nos deux chanteuses restituent avec magie. Toutes deux nous interpellent : leur sincérité, proprement envoûtante, irrigue le tableau final : un sommet où règne avant tout la poésie d’une aventure humaine hors du commun.

Une aventure collective que l’on doit, à l’origine, à Béatrice Bonnaudeau, elle-même remarquée depuis une décennie dans le répertoire de la chanson dite réaliste. Une confirmation. 

Léa Tavarès ? Une révélation.

C’est, de même, le travail d’une équipe soudée, laquelle, c’est évident, a su transcender en scénario crédible un projet assez … baroque. En nous faisant rêver. Tour de force.

Le Studio Hébertot prend, là, un pari ambitieux. Sans hésitation, il faut se laisser apprivoiser par un spectacle que l’on pourrait définir d’un seul qualificatif : énergisant.

                                                     Laurent Gharibian

MONTAIGNE, LES ESSAIS – Adaptation pour le théâtre des Essais de Michel de MONTAIGNE par Hervé BRIAUX – Au Théâtre Poche Montparnasse 75 Bd du Montparnasse 75006 PARIS. Représentations du mardi au samedi 19h du 17 Août au 28 Octobre 2021.

Mise en scène et interprétation Hervé BRIAUX Accompagnement scénique Chantal DE LA COSTE Scénographie et costume, Chantal DE LA COSTE

Création sonore, Nicolas DAUSSY

Lumières, Morgane ROUSSEAU

Ouvrir Les essais de Montaigne et à n’importe quelle page, c’est comme entrer dans une forêt. C’est évident Montaigne avait le souci de ses lecteurs, puisqu’il était grand lecteur lui-même et aimait saisir au hasard un livre dans sa bibliothèque pour le découvrir à l’improviste sans même avoir consulté la table de matières.  

La voix d’Hervé Briaux permet d’imaginer que c’est Montaigne lui-même qui nous parle au cours d’une promenade. Cet homme se déclinant plusieurs et au moins deux déclarait « Je suis du monde » quand on lui demandait d’où il venait car il voulait être libre de toute étiquette géographique. Quant à la religion, son manque de conviction, il l’assume en ces termes « Nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes périgourdins » ou « Normalement la religion est faite pour extirper les vices au contraire elle semble les dissimuler, les nourrir, les exciter » ou encore « Les hommes ont fabriqué Dieu sans se rendre compte que la religion n’était qu’une pièce de leur invention propre à lier leur société ».

C’est un homme revenu de beaucoup de choses qui s’introspecte, un philosophe parfaitement audacieux pour son époque qui n’hésite pas à dire « Même les rois et les philosophes font caca ».

Ses réflexions à propos de la mort, la vieillesse, la vanité des hommes, ne sont jamais convenues. De fait, il se plait à dépasser les bornes, celles du conformisme.   « Toutes les contradictions se retrouvant en lui », il est cet homme qui entend toujours se remettre en question puisque « Nous nous transformons à chaque instant ».

Une telle clairvoyance ne lui est certainement pas tombée du ciel. Montaigne a vécu à l’époque des guerres de religions, de la Saint Barthélemy et des épidémies de peste. De ses six enfants, seule une fille a survécu. S’est-il jamais lamenté ? Nous savons en revanche que Montaigne a dénoncé dans ses écrits la cruauté des guerres, qu’il fut Maire de Bordeaux et que le futur Roi de Navarre prit conseil auprès de lui.

Issu d’une famille noble et riche, Montaigne a bénéficié d’une bonne éducation bienveillante. Cela a sans nul doute contribué à sa bonne santé mentale et à sa capacité de résistance aux épreuves.

Le choix des pensées de Montaigne dans le spectacle ne met pas l’accent sur sa vie mouvementée. C’est son esprit critique aussi bien vis-à-vis de lui-même que de l’humain en général qui est mis en valeur. Il en découle une ironie malicieuse pas si éloignée de l’humour. Se considérant sans fausse humilité comme un homme ordinaire, il note « La vie de César n’est pas plus instructive que la nôtre ».

Une positive attitude n’exposant ni les larmes ni les cris,  résumée par cette phrase en fin du spectacle : Vivre c’est combattre.

Il convient aussi de méditer cette pensée :

La vie n’est ni un bien ni un mal. Selon la place que vous leur faites, c’est le lieu du bien et du mal.

Avec Hervé Briaux, sa voix grave et profonde, les spectateurs s’imprègnent de la présence de Montaigne de nature à calmer nombre d’angoisses existentielles.

Belle séance de méditation !

Eze, le 29 septembre 2021

Evelyne Trân

La promesse de l’aube de Romain Gary – Adaptation et jeu Franck DESMEDT – au Théâtre Le Lucernaire 53 Av Notre Dame des Champs 75006 PARIS du 25 Août au 7 Novembre 2021 – A 18 H 30 du mardi au samedi, le dimanche à 17 H.

MISE EN SCÈNE STÉPHANE LAPORTE E T DOMINIQUE SCHEER
A DA P TAT I O N E T J E U FRANCK DESMEDT (ROMAIN GARY)

Une histoire d’amour « merveilleuse » entre une mère et son fils ! Un merveilleux qui transite par la lucidité de l’enfant saisi de honte lorsque sa mère annonce à qui veut bien l’entendre, les voisins, les professeurs : Mon fils sera ambassadeur de France, mon fils sera un grand écrivain français.

« Son regard de fierté et d’admiration me suivait partout » confie Romain Gary dans ce roman autobiographique La promesse de l’aube écrit à l’âge mûr, à 45 ans. Le titre, juste le titre que l’on peut glisser sur ses lèvres, il est possible de l’associer à une caresse ultime, celle que procure au narrateur la présence inaliénable de cette mère, chevillée au corps et à l’esprit. Elle préside à la destinée de son fils.

D’un naturel exubérant Mina Owczynska née en Lituanie et émigrée en France (à l’adolescence de Romain) douée d’une énergie hors normes, consacra sa vie à l’éducation de son fils au point de l’étouffer, ce dernier se prenant à regretter qu’elle n’ait point eu d’amant.

Cette mère extravagante qui déclarait avoir été une grande actrice avait une personnalité encombrante mais si pleine de vitalité qu’elle l’a manifestement transmise au narrateur dont l’œuvre révèle bien des aspects tourmentés, voire désespérés. Gary lui fait dire que « La mort est une formalité désagréable mais où tous les candidats sont reçus ».

Il fallait exprimer cette promesse de l’aube avec cet humour destiné à « désamorcer le réel » Franck DESMEDS s’y emploie en donnant le ton de l’invraisemblance du souvenir. C’est que Gary n’analyse pas ses souvenirs, il les vit comme de véritables flashbacks émotionnels, comme au cinéma certaines scènes de film où sa mère jouerait le rôle principal. A croire que sa mère était une véritable actrice dans la vie. Pour celle qui était dans la misère, seule pour élever son fils, il s’agissait de réinventer la vie.

Franck DESMEDS met en évidence les anecdotes les plus croustillantes du roman, celle par exemple où l’enfant Gary est contraint de jouer au tennis devant sa majesté Gustave V de Suède pour ne pas décevoir sa mère qui entendait l’inscrire gratuitement à un cours célèbre ou encore celle où il s’apprête à aller tuer Hitler à la demande de sa mère qui finit par le prier de « renoncer à ce projet héroïque ».

L’on y croit à ces scènes et on les visualise à travers la voix de Franck DESMEDS tour à tour aimable, sémillante, colorée, grasseyante ou pointue, qui interprète aussi bien Gary que sa mère et d’autres personnages.

Et l’on rit pendant le spectacle, ce qui fait un bien fou, avec indulgence pour les fantasmes d’une mère si originale, si pittoresque. Romain Gary écrit avec une pointe d’amertume :

« Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours ».

Or, c’est à travers cette promesse de l’aube que Mina Owczynska apparaît comme pour fortifier l’image du narrateur qui se confondrait alors avec celle de la mère, le temps d’un sentiment de tendresse retrouvée, le temps d’un geste de bienveillance.

L’on ressort du spectacle l’esprit apaisé et heureux !

Eze, le 25 Septembre 2021

Evelyne Trân

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU de Marcel PROUST au Théâtre de la Contrescarpe 5, rue de Blainville 75005 PARIS. A partir du 5 Septembre 2021, le dimanche à 16 H 30, le lundi à 21 H, le mardi à 19 H.

photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute utilisation, diffusion interdite sans autorisation de l’auteur.

De : Marcel PROUST
Avec : David LEGRAS
Mise en scène : Virgil TANASE

Durée du spectacle : 1h15

« Enivrez-vous. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise nos épaules et nous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve ». Comment ne pas songer à cette exhortation inspirée de Baudelaire (le spleen de Paris) après avoir assisté au spectacle A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, mis en scène par Virgil TANASE et interprété avec ferveur par l’excellent comédien David LEGRAS.

Il semblerait que les deux artistes se soient mus en abeilles penchées sur quelques phrases proustiennes, quelques branches de fleurs, quelques grappes pour en extraire le suc et le meilleur, de nature à nous étourdir et satisfaire notre soif de curiosités.

Elégant comme un dandy, vêtu d’un long manteau blanc, le comédien distille, enveloppe, la pensée proustienne d’une voix qui accentue son apparente préciosité mais soulève ses profondeurs.  

Proust n’aurait pour seuls guides que ses sens pour se retrouver. C’est un artiste qui revient toujours sur son motif. Grâce à lui, nous nous tâtons, nous nous pinçons pour éprouver cette malléabilité de l’environnement dans laquelle nous baignons corps et esprit confusément.

Si Proust peut donner l’impression de parler une langue étrangère, cela signifie-t-il que nous ayons perdu notre faculté d’émerveillement ? Nous ne sommes pas musiciens du silence, après tout, nous n’avons pas l’oreille absolue et nos sens ne sont pas si aiguisés !

Il y a des réjouissances à portée de main, à portée de notre respiration, nous enseigne Proust, à portée de notre sensibilité.

N’est-elle point actuelle cette réflexion « L’oubli dont on commence à sentir la force parce qu’il détruit en cours le passé ».

Aujourd’hui dans le 5ème arrondissement de Paris, celui où se trouve le théâtre de la Contrescarpe, la librairie GIBERT Jeune, Place Saint Michel qui datait des années 30 vient de disparaitre au grand dam de tous ses amoureux qui ne cachent pas leur tristesse. Une page de plus est tournée mais comment se résigner à cet argument à savoir que nous sommes entrés dans l’ère de l‘image et du numérique.

Nous ne pouvons pas empêcher les pages de se tourner mais nous pouvons continuer à cultiver notre miel, celui de tous nos sens, toujours solidaires de Don Quichotte et ses moulins à vent !

Dans ce joli théâtre de la Contrescarpe, véritable petite ruche théâtrale, le spectacle A la recherche du temps perdu, nous invite à rencontrer Proust, un écrivain qui nous propulse hors du temps, n’est-il pas l’auteur de cette phrase : un fauteuil magique me fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace. Était-il visionnaire ?

Si le passé rentre dans l’invisible, cela signifie-t-il qu’il se soit effacé ? Que penserez-vous de ces meubles recouverts de housses comme des fantômes ambulants, de ce bizarre gramophone, de cette étrange poussette 1900 qui grince et avance sur la scène aussi hésitante ou timide que peut l’être une chose du passé, vivante, dans notre présent ? A qui attribuerez-vous les pensées que ces objets vous inspireront sinon à vous-mêmes ?

L’expérience vaut le détour. Quand le passé fait bruire notre actualité !

Eze, le 13 Septembre 2021

Evelyne Trân

N.B : Article également publié sur LE MONDE LIBERTAIRE.NET

https://www.monde-libertaire.fr/?article=Le_brigadier_du_temps_perdu

La Chute d’Albert Camus au Théâtre de la Contrescarpe 5 rue de Blainville 75005 PARIS -Du 5 Septembre 2021 au 31 Octobre 2021.Le Dimanche à 14 H 30 et le Lundi à 19 H.

photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute utilisation, diffusion interdite sans autorisation de l’auteur.

Adaptation : Géraud BÉNECH et Stanislas de la TOUSCHE
Artiste : Stanislas de la TOUSCHE
Metteur en scène, création sonore et vidéo : Géraud BÉNECH

Dans sa prière d’insérer de l’édition de la Chute (1956) Camus présente « L’homme qui parle » : Il a le cœur moderne, c’est-à-dire qu’il ne peut supporter d’être jugé… Fait-il son procès ou celui de son temps ?

Pour adapter ce roman-monologue sur une scène de théâtre, il faut rentrer dans le film du personnage, c’est-à-dire deviner ce qu’il voit, ce qu’il ressent tandis qu’il parle car aussi bien, il y a ce que disent les gestes, le corps et que les mots seuls ne peuvent exprimer.  C’est tout l’intérêt de cette représentation théâtrale de la chute. Incarné par Stanislas de la TOUSCHE, Jean-Baptiste Clamence devient un personnage sur scène au même titre qu’un personnage Shakespearien ou plus évident pour nous qu’un personnage de Dostoïevski, Stavroguine dans les Possédés ou le narrateur des Carnets du sous-sol décrit comme un individu maniaco-dépressif.

Mais au fond, au-delà de sa description sociale – il s’agit d’un ancien avocat très prisé – qui se nomme Jean-Baptiste Clamence, il est un homme parmi les hommes qui est tout nu dès lors qu’il s’expose au jugement et au regard des autres. Le point de départ du cataclysme moral de cet individu est terrible. L’homme est obsédé par le souvenir d’une défaillance : il n’est pas venu au secours d’une jeune femme en train de se noyer. 

L’origine de cette défaillance pourrait être interprétée de diverses façons. La plus simple est de penser qu’il n’a pas eu le courage. Manquer de courage c’est aussi être humain mais Jean-Baptiste Clamence déteste cette image que lui renvoie son comportement, il la déteste au point qu’il la foule à ses pieds et à travers reconnait celle de l’homme en général.

Le réquisitoire contre la société de son temps est sous-tendu par la véhémence d’une douleur quasiment physique, l’homme a aussi bien mal dans son corps que dans son esprit.

La mise en scène de Géraud BENECH fait penser à un rêve éveillé, un cauchemar qui a cela de pittoresque qu’il nous transporte dans un bouge, un bar d’Amsterdam où se retrouvent des êtres qui fuient la solitude. Et il y a cet instrument magique du miroir qui ne cesse de s’agiter, de vaciller, se consumer comme une flamme telle la vie de cet homme.

Cette intrusion du fantastique donne de la chaleur au personnage, elle s’accorde à la fièvre qui l’habite si justement exprimée par Stanislas de la TOUSCHE.

Le personnage hanté par le souvenir de sa propre lâcheté, nous ne le voyons pas en quête du bonheur ni même de son salut. Pour excessive que puisse paraître son introspection bordée de cynisme, elle agit comme un volet qui frappe contre le mur, elle l’appareille au monde.

Le public se trouve dans la position de l’interlocuteur muet de Jean-Baptiste Clamence, certainement embarrassé, médusé par cette confession torrentielle.  Stanislas de la TOUSCHE ne donne même pas l’impression de jouer, il est cet homme qui se confesse, se livre corps et esprit pour regarder la nuit en face.  De chair et de sang, avec cet ego vacillant comme une mouche aveugle, en quête de lumière, l’homme qui parle nous émeut.

Eze, le 11 Septembre 2021

Evelyne Trân

UNE VIE ALLEMANDE de Christopher HAMPTON – Tiré de la vie et des témoignages de Brunhilde POMSEL – Mise en scène de Thierry Harcourt -Avec Judith MAGRE – Au Théâtre Poche Montparnasse 75 Bd du Montparnasse 75006 PARIS – A partir du 26 Août 2021 – Du mardi au samedi à 19 H. Dimanche 15 H.

Adaptation française de Dominique HOLLIER
Mise en scène de Thierry HARCOURT
Avec Judith MAGRE
Assistante à la mise en scène, Stéphanie FROELIGER
Musique et univers sonore, Tazio CAPUTO
Lumières, François LOISEAU

C’est à partir des entretiens de Brunhilde POMSEL avec une collectif viennois pour un documentaire filmé en 2013, que le dramaturge Christopher HAMPTON a conçu la pièce Une vie allemande.

Le documentaire avait le même titre Une vie allemande. Nous pourrions nous laisser abuser par ce titre qui frappe par sa sobriété, qui ne veut pas faire de bruit d’une certaine façon et s’il convient à un documentaire qui se veut objectif, peut-il convenir à un drame ?

C’est pourtant cette insignifiance exprimée qui interpelle car elle permet de saisir la position « impossible » de Brunhilde POMSEL, une employée ordinaire face au Tribunal de l’Histoire.

Brunhilde POMSEL était probablement le dernier témoin « des hautes sphères nazies » en tant que secrétaire de Joseph GOEBBELS, ministre de la propagande du régime nazi. Au seuil de sa vie, à 102 ans, elle livre ses souvenirs publiquement comme pour les revivre elle même, quasiment presque sans complexe, car elle a pour alibi son grand âge . Il lui faut tout de même plonger dans des souvenirs qui datent de plus de 60 ans. « Il y a tant de choses que j’ai oubliées. Presque tout en réalité. Certaines choses restent bien sûr, mais je ne sais vraiment pas pourquoi. Je ne comprends pas comment ça fonctionne ».

Elle sait évidemment que ce qui fait d’elle le point de mire, le sujet du film, c’est cette marque au fer rouge qui la désigne comme complice du régime nazi, cette griffure qui ne lui permet pas de se réfugier dans l’anonymat, celle d’avoir été la secrétaire de Goebbels. Elle tient d’ailleurs à préciser qu’elle n’était que « la secrétaire de secrétaire » par la secrétaire particulière et qu’elle ne faisait que croiser Goebbels.

En marge du film Brunhilde POMSEL a expliqué pourquoi elle avait voulu témoigner  » C’était important pour moi de reconnaître cette image dans le miroir, dans laquelle je peux comprendre ce que j’ai fait de mal ». Tout en précisant « Il ne s’agit absolument pas de soulager ma conscience ».

Comment une personne ordinaire « une simple employée » peut-elle être pointée par les historiens, les juges, toux ceux qui peuvent former le Tribunal de l’histoire ? Madame POMSEL, raconte qu’elle a dû arrêter ses études à 15 ans, faute d’argent et a commencé à travailler à 16 ans pour échapper au carcan familial. C’est parce qu’elle était, semble t-il, une dactylo hors pair, c’est à dire extrêmement rapide, qu’elle a été choisie come secrétaire au ministère de la propagande. De ses propos se dessine la figure d’une jeune fille pleine de vitalité qui « se présente volontiers comme une personne échevelée, superficielle et apolitique ». Elle se serait inscrite au parti nazi par opportunisme comme 8 millions d’allemands. En somme, elle a agi pour faire comme tout le monde, sans se poser de questions. Mais lorsque sa meilleure amie juive Eva , en apprenant qu’elle était devenue employée de Goebbels lui dit  » C’est la dernière fois que tu me voies », cette parole doit résonner comme une flèche de douleur dans sa tête. Madame POMSEL a voulu savoir ce qu’était devenue Eva et a appris que son amie était morte en camp de concentration.

Comment Madame POMSEL pouvait-elle ignorer le sort réservé aux Juifs ? Elle ignorait tout, dit-elle. Elle faisait partie du ministère de la propagande qui sans nul doute a étouffé dans l’oeuf facilement ses objections au régime nazi pour peu qu’elle en ait eues. « Je suppose que la vérité c’est que l’on ne voulait pas savoir, tout ce qu’on savait c’est que le monde entier était contre nous, que la guerre était terrible et que tout le monde avait bien trop de problèmes pour s’inquiéter des Juifs. C’était comme si le monde entier était sous cloche. L’Allemagne était un gigantesque camp de concentration. Ce qui n’excuse rien bien sûr. »

Faut-il souscrire au concept de la banalité du mal d’Hannah Arendt ? Cette indifférence au sort des autres, Brunhilde POMSEL parait l’assumer, elle ne le dit pas mais « C’était chacun pour soi » et à l’époque où elle était secrétaire de Goebbels, elle n’était préoccupée que d’elle-même. A 102 ans, elle décide de témoigner :

 » Compte tenu des évolutions politiques en Europe et aux Etats Unis, face aux nationalismes croissant en Europe, l’essor dans le monde du populisme de droite et l’élection de Donald Trump, elle qualifie ses souvenirs de signal d’alarme pour les générations actuelles et futures » a affirmé Christian KRONES, l’un des réalisateurs du documentaire.

Elle avait assuré avoir la conscience tranquille mais elle reconnaissait aussi « Je ne pouvais pas résister, je fais partie des lâches ».

C’est Judith MAGRE qui incarne Brunhilde POMSEL. A travers sa voix, ce sont tous les clignotants d’une mémoire éprouvée qui s’expriment . Bouée de sauvetage d’une conscience malheureuse ? Il fallait rendre compte de la complexité de Brunhilde POMSEL, qui a survécu au malheur général ne serait-ce que pour en témoigner. Madame POMSEL âgée peut parler à la place de Madame POMSEL jeune, car elle a étonnamment conservé toute sa vivacité et ce faisant sa dignité comme pour souligner que malgré son grand âge, elle a toute sa conscience et qu’elle parle en connaissance de causes. Serait-t-elle elle aussi une victime de l’histoire ? Arrêtée par les Russes, elle a été emprisonnée 5 ans dans les camps notamment de Buchenwald.

A la fin de la pièce, « Elle sourit courageusement  » nous indique une didascalie du texte.

Mise en scène très sobrement par Thierry HARCOURT, Judith MAGRE prête sa vivacité, l’humour et l’acuité de l’intelligence qui émanent des propos de Madame POMSEL. Elle est tout simplement humaine, terriblement humaine. En un mot , elle est captivante et bouleversante !

Il s’agit bien d’un témoignage mais aussi d’une confession. A chacun des spectateurs d’en juger .

Paris, le 6 Septembre 2021

Evelyne Trân

Dans les forêts de Sibérie d’après le livre de Sylvain Tesson – Mise en scène et interprétation de William Mesguich à partir du 30 Août 2021 le lundi à 19 Heures au Théâtre de Poche Montparnasse 75 Bd du Montparnasse 75006 PARIS .

Collaboration artistique : Estelle Andrea
Adaptation Charlotte Escamez
Mise en scène et jeu William Mesguich
Son : Maxime Richelme
Lumières : Richard Arselin
Scénographie : Grégoire Lemoine

Comment se transporter du Boulevard du Montparnasse aux forêts de Sibérie ? Si la question vous aiguillonne, rendez vous au Théâtre de Poche Montparnasse !

Vous serez accueillis par un guide fort sympathique, William Mesguich qui prête sa fougue et sa chaleur à l’écriture de Sylvain Tesson.

Bien entendu nous savons que Sylvain Tesson est célèbre, décoré de plusieurs prix. Mais en entrant dans le théâtre, nous oublions sa renommée, nous avons juste envie de nous laisser emporter et pénétrer pat l’histoire d’un homme qui a choisi les mots comme rempart à la libéralité de nos émotions, à cet aléatoire, ce rien confus qui parfois nous trouble. Le narrateur raconte sa curieuse confrontation avec la solitude et une nature difficile, voire hostile ; il fait affreusement froid là-bas en Sibérie, non sans se départir d’un certain humour il déclare « Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure ».

Donc rassurez-vous Sylvain Tesson ne se prend pas pour Thérèse d’Avila mais nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’il prête de l’esprit aux montagnes, à la banquise, au soleil et plus largement à la nature d’une présence d’autant plus prégnante que l’homme qui l’éprouve a pour partenaire cette étrange maîtresse, la solitude.   

Pourquoi donc raconter cette aventure qui a duré six mois, pour avoir suffisamment de matière pour écrire un livre ? Nous pensons que Sylvain Tesson poète dans l’âme, a écrit ce livre pour fixer une véritable histoire d’amour avec un paysage, une nature foisonnante de mystère devenue sa compagne.

William Mesguich tour à tour émouvant, drôle, lyrique, laisse fuser toute cette sensualité propre aux mots qui fondent dans la bouche et suggèrent toutes sortes de sensations qui vont bien au-delà de la pensée. Car il faut quelque peu la faire exploser cette intériorité de la pensée qui épouse l’austère nature et se rêver animal homme pour faire battre son cœur !

Paris, article mis à jour le 25 Août 2021

Evelyne Trân

FREDERIC ZEITOUN / NOUVEL ALBUM  » J’AIMERAIS  » par Laurent GHARIBIAN

Chroniqueur chanson pour le petit écran, écrivain,  comédien / conférencier et historien, Frédéric Zeitoun nous cultive. Il cultive aussi son jardin de moins en moins secret : écrire ses propres textes de chansons, les mettre parfois en musique ou faire appel à des compositeurs, souvent eux-mêmes chanteurs ou instrumentistes…et pas des moindres.
Sorti au début de l’été,  « J’aimerais  » contient ce qui se fait de mieux pour l’heure. Et pour longtemps, semble-t-il…Exigeant envers lui-même, ce sacré bonhomme sait s’entourer. Son premier album  » Duos en solitaire  » lui avait déjà permis, en 2019, de se présenter sous un jour inattendu. Et de belle manière : qualité des textes et présence vocale, elles-mêmes reconnues par quelques pointures qui avaient accepté de poser leur voix près de la sienne : Charles Aznavour, Linda Lemay, Marie-Paule Belle, Yves Duteil, Michel Fugain, Manu Dibango, Enrico Macias ou Sanseverino entre autres…Moments de vrai partage.
Aujourd’hui chanteur en solitaire, Frédéric Zeitoun n’en est pas moins fort bien épaulé, côté compositeurs ou musiciens. Voire les deux : pour trois réalisations, dont les excellentes  » J’aimerais  » et  » En mieux  » (celle-ci judicieusement placée) et  » La chanson sans chanteur  » si bien tournée, citons d’emblée le pianiste-concertiste Eric Berchot. Un immense interprète de Chopin et l’un des derniers accompagnateurs d’Aznavour. Zeitoun / Berchot ? Ils se sont compris. A l’instar des tandems qu’a formés, ici, le chanteur avec d’autres mélodistes d’envergure : l’accordéoniste Marc Berthoumieux ( « Apprends à désobéir  » ) ou Michel Fugain pour le titre  » Parenthèse  » dans lequel Frédéric Zeitoun écrit en conclusion :

« Alors ouvrir une parenthèse

A marcher tout au long des falaises

J’ai vaincu ma peur du vertige

C’est mon cœur battant seul qui me dirige « . 

Mélodiste toujours inspiré, Yves Duteil, lui aussi, a saisi la portée de  » La vie sur son visage « . Ce texte, empli de tendresse pour un ami véritable, situe la dimension d’un auteur. L’ami, c’est Gérard Davoust,  l’éditeur de renom. Une personnalité hors du commun  » sans qui rien de tout cela n’aurait été possible  » tient à préciser Frédéric Zeitoun au dos du livret.

« Il est mon tout, il est mon sage

C’est ma boussole et mon repère

Je l’aime chaque jour davantage

Moins que demain et plus qu’hier « 

En ouverture et en clôture de l’album (13 plages au total ), un même titre : « J’aime tout le monde  » signé –  paroles et musique – Frédéric Zeitoun. Un clin d’œil ironiquement désabusé, très second degré comme l’illustre à bon escient Gérard Capaldi, déjà présent sur l’album précédent pour la réalisation et la plupart des arrangements. Idem sur cet opus dont il assure aussi enregistrement et mixage et auquel il participe avec Gérard Salmieri pour la composition de deux chansons faussement désinvoltes :  » Les pires mensonges  » et  » Science exacte « .Une fois de plus, Frédéric Zeitoun  confirme sa place de compositeur avec le superbe  » Tant que tu es là  » : émotion brute.

Ce disque permet de retrouver, outre cet art consommé de la chute et une certaine dose d’humour, le style d’une écriture serrée, précise, exempte de tout pathos mais pourtant empreinte d’une sensibilité à fleur de peau. Cet écorché vif chante, l’urgence chevillée au corps : sur la mélodie de Jean-Claude Ghrenassia (1) écoutez  » Vivre vivre « . Pour titre, deux mots identiques, sans ponctuation. Le rythme. La pertinence avant tout. Comme un résumé de ce voyage à l’air libre en forme d’autoportrait sans concession. De cet homme de vigilance, de ce veilleur habité par l’introspection mais fraternel et ouvert sur l’Autre, les mots nous parlent. A un moment ou à un autre on s’y reconnaît. Immanquablement. 
Beaucoup d’humanité dans ce constat lucide en diable où se font jour, tout ensemble, espoirs, rêves et désillusions. On y ressent cette recherche éperdue du meilleur, cette conscience de la fragilité des acquis et, pareillement, la force du doute. 

Subtil (r)assembleur de sensations vécues cartes sur table, voici un artiste occupé à dire l’essentiel. Tel un artisan du beau. Du vrai. De cette voix limpide et sûre, émerge avec pudeur – entre apparente légèreté et maîtrise du propos – un monde en équilibre où partout perce l’amour. En filigrane. Au total, un rendez-vous vivifiant. Comme le sourire d’un cœur battant. Encore et encore…
                                                 

Laurent Gharibian

(1) Il a mis en musique  » J’ai appris  » interprété avec Yves Duteil sur l’album  » Duos en solitaire « .Titre phare de cette galette, elle aussi, à écouter d’urgence. Réédition… espérée. 
CD  » J’ AIMERAIS  » – Roy Music. Distribution : DS Distribution. Disque physique disponible dans tous les points de vente.

N.B : Frédéric Zeitoun était l’invité avec Frédéric Régent de l’émission Juste une chanson animée par Laurent GHARIBIAN le 22 Juillet 2021 en podcast sur le site de Radio libertaire 89.4.