LE NEZ D’APRÈS NIKOLAÏ GOGOL ADAPTATION ET MISE EN SCÈNE RONAN RIVIÈRE AU THEATRE LE LUCERNAIRE 53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris – Du 5 Janvier au 20 Février 2022 à 19 H du Mardi au Samedi – Dimanche à 16 H. Relâche le 17 Février 2022.

AVEC
LAURA CHETRIT (ALEXANDRINE)
MICHAËL GIORNO-COHEN (LE BARBIER)
RONAN RIVIÈRE (LE NEZ, LE POLICIER)
JÉRÔME RODRIGUEZ (KOVALEV)
JEAN-BENOÎT TERRAL (LE MÉDECIN, MICHKA)

AMÉLIE VIGNAUX (PRASCOVIA)
OLIVIER MAZAL CLAVECIN ET ORGUE
M U S I Q U E : L É O N B A I L LY
D É CO R S : A NTO I N E M I L I A N ( S C É N O G R A P H E E T C H E F CO N S T R U C TE U R ) AS S I S TÉ D E P E D RO ALVE S ( M E N U I S E R I E )
CONFECTION DES POSTICHES : ALICE LAFORGE

COSTUMES : CORINNE ROSSI
CRÉATION LUMIÈRES : MARC AUGUSTIN-VIGUIER

C’est une première, les spectateurs assistent tous masqués à une belle mascarade, celle menée tambour battant par le Nez de Gogol.

C’est qu’il avait du pif Gogol, cet auteur Russe à tel point que nous pourrions croire qu’Edmond Rostand eut vent de ses reniflades pour sa fameuse tirade des nez dans Cyrano.

La nouvelle du Nez parue dans la Revue le Contemporain en 1835 grâce à Pouchkine fut tout d’abord refusée par le magazine L’Observateur de Moscou qui la jugeait « triviale et sale ». Elle a pour personnage principal le nez d’un fonctionnaire qui fait pour ainsi dire une fugue et jette le trouble dans la société par ses frasques au grand désarroi et honte de son propriétaire.

Gogol fut employé dans l’administration et il faut croire que le Nez s’inspire de cette expérience malheureuse. Il brocarde allègrement le milieu des fonctionnaires à travers le personnage de Kovalev fat et imbu de sa personne et si préoccupé de son apparence que la perte de son nez devient une tragédie comique.

Sous couvert d’une couleur fantastique, ce nez, avant de reprendre hélas sa place sur la face inique du fonctionnaire, deviendra le libertin en cavale, objet de toutes les poursuites puisque non seulement son absence défigure son propriétaire mais que livré à lui-même, il devient dangereux.

Un nez vengeur fruit de l’inconscient de Gogol lui-même, un Gogol qui puise dans son exaspération – il n’aimait pas, parait-il son nez volumineux – face aux apparences n’offrant à votre nez qu’un rôle décoratif, de même qu’il y a tout lieu de penser que pour lui les fonctionnaires étaient aussi bêtes et méchants que leurs pieds ou leur nez cela va sans dire.

Fruit donc d’une exaspération olfactive, d’une atmosphère irrespirable celle dans laquelle a baigné l’employé Gogol, ce nez en cavale exprime bien une part de notre corps celle impossible à maitriser qui échappe à tout raisonnement et toute science en dépit de tous nos efforts dérisoires et désespérés sauf en se résignant à tristement ou comiquement se désigner du doigt : Mais regarde-toi, bon sang !  

Reconnaissons que l’adaptation théâtrale du Nez par Ronan Rivière tombe à pic aujourd’hui. Désormais masqués, bâillonnés à cause du Covid, nos bouches, nos joues, et nos nez ont fichu le camp. Certes, il est possible de les voir encore dans les terrasses du café, mais dans les transports, il est impossible à Paris, à Nice, à Marseille etc. de se dévisager.   

Revenons au spectacle Le Nez, spectaculaire et fraternel. Il s’agit d’un beau travail de la compagnie La Voix des Plumes, tant sur le plan du décor amovible et original que sur le plan des costumes et du jeu des comédiens. Ces derniers se sont astreints à porter le masque mais et cela est extraordinaire, ils réussissent à le faire oublier et c’est la puissance expressive des personnages qui sont aussi égarés ou chamboulés que des personnages de Pirandello qui s’impose.

Ronan Rivière réussit par un tour de magie, après tout cela n‘est pas évident pour des cerveaux asservis à la logique, à assurer la présence de ce Nez intempestif, invasif, certes il ne s’agit pas du nez de Cléopâtre, mais c’est encore mieux, sur scène, il mobilise tous les regards, à la fois vaillant et innocent, inconscient !

Article mis à jour le 14 Février 2022

Evelyne Trân

LIZA ET MOI, HISTOIRES DE MÈRES ET DE FILLES – CHŒUR DE FEMMES POUR TROIS GÉNÉRATIONS –

TEXTE : Sandrine Delsaux

MISE EN SCÈNE : Sophie Thebault

ASSISTANAT À LA MISE EN SCÈNE : Mathilde Chabin-Guignard

COLLABORATION ARTISTIQUE : Anaïs Coq

AVEC Sandrine Delsaux + Marthe Drouin + Marie Griffon en alternance avec Marine Vellet + Cécile Martin + Agnès Pichois + Catherine Piffaretti

LUMIÈRES : Zizou

RÉGIE : Raphaël Bertomeu

Teaser de LIZA ET MOI — Histoires de mères et de filles https://www.youtube.com/embed/yEZl4jTCFCg

Le spectacle qui a eu lieu au *Théâtre de la Reine Blanche * ( du 24/11/2021 au 16/01/2022 ) est terminé à ce jour mais fera très certainement l’objet d’une reprise. La pièce de Sandrine DELSAUX est publiée aux Editions Les Ames libres.

La metteure en scène Sophie THEBAULT dans sa note d’intention explique que le spectacle a pour origine son désir d’interroger sa propre histoire avec sa mère et sa fille. Elle s’est adressée à l’autrice Sandrine DELSAUX et à six comédiennes dont « le travail à la fois personnel et collectif … est parti de l’intime pour tendre vers l’universalité de ces relations mères/filles. »  

Elle est très étonnante cette exploration des relations entre mères et filles sur trois générations !

Etonnement d’entendre des phrases qu’on a déjà entendues et qui mettent le doigt sur la plaie et donc pour imager les blessures consécutives à la rupture du cordon ombilical entre une mère et sa fille :

– Je vais devoir prendre de la distance avec toi, Maman, je préfère qu’on ne se voie plus.

La mère envahisseuse :

– Qu’est ce qui t’arrives ?

– Tu sors de mon ventre ma fille.  

Il y aurait une relation privilégiée entre mère et fille qui ne serait pas du même type que celle entre mère et garçon.

Dans ce chœur de femmes, les mères crient leur amour à leurs filles et cela résonne de façon poignante car parfois les filles refusent cet amour trop accaparant à leur gré.  

Il ne sera pas question dans les six scènes du spectacle des filles mal aimées ou qui ont été marquées par l’indifférence de leur mère. Cela existe aussi. Mais même quand l’amour est là, la difficulté de la relation subsiste.

Mais revenons aux origines, à la naissance au fatidique « Ah zut c’est une fille ! ». Mais n’est ce point un peu ridicule cette distinction identitaire entre fille et garçon. C’est tout de même pile ou face cette histoire, juste une histoire de chromosome. Quel fardeau que celui d’une représentation négative de la femme depuis des générations !

Mais voilà c’est inscrit dans la mémoire générationnelle, la société depuis la nuit des temps a considéré qu’il fallait un dominant, le sexe mâle et un dominé le sexe féminin.

Puisque les femmes font partie du genre dominé, le sentiment de devenir ou de pouvoir devenir mères d’une fille les renvoie à leur propre condition de femme et à la tentation de projeter sur l’enfant fille sa propre histoire.

Ce cordon ombilical identitaire est à la fois source de renaissance et d’inquiétude. Mère et fille peuvent-elles se reconnaitre, s’accepter dans le même miroir, celui imposé par la société, celui mental tracé par l’histoire familiale.

Dans ce spectacle, il est question de ce rapport privilégié entre mère et fille avec toutes ces ambivalences.

On y entend des drames mais ceux-ci sont évoqués en douceur, parce qu’au fond comme dans toutes les relations, il s’agit de s’apprivoiser l’un et l’autre, l’une et l’autre, oublier la notion d’alter égo, pour se réjouir des différences et communiquer sur le mode de l’altérité.  

Partir de l’intime pour toucher l’universel, oui, nombre de mères et de filles se reconnaitront dans les divers propos échangés.

Qu’il soit possible d’évoquer ce dont il est si difficile de parler (parce que ça fait mal, parfois trop mal) c’est certainement une avancée dans la connaissance ou reconnaissance de soi et des autres.

Mais est-ce un détail, il nous parait que ce chœur de femmes pourrait accueillir le genre mâle ne serait-ce que pour entendre son avis.

La complicité entre les comédiennes entretient la fluidité de la mise en scène dans un va-et-vient de questions empoignantes qui troublent les relations mères/filles.

Une musique évoque les battements de cœur et on entend la chanson « Que sera, sera » de Doris Day et Frank de Vol et il y a les cris des gosses à la récréation !

Le 28 Janvier 2022

Evelyne Trân

* Au théâtre de la Reine Blanche – Scène des Arts et des Sciences 2 Bis Passage Ruelle 75018 PARIS – du 24 Novembre 2021 au 16 Janvier 2022.

Liza et moi. Histoires de mères et de filles de Sandrine DELSAUX aux Editions les Ames libres.

CAHIERS DE NIJINSKI- Texte de Vaslav NIJINSKI, adapté par Christian Dumais LVOWSKI Samedi 29 janvier – 21h00 Dimanche 30 janvier – 16h00 au Théâtre de La Reine Blanche – 2 bis, passage Ruelle, 75018 Paris – en Grande Salle avec Denis LAVANT.

Galilée, le mécano

Voix et corps Denis Lavant
Saxophone, clarinette basse et électronique, direction artistique Matthieu Prual
Violoncelle et électronique Gaspar Claus – Regard chorégraphique Jérémie Bélingard – danseur étoile de l’Opéra de Paris

Une co-production des Mouflons avec La Grande Boutique, Plages Magnétiques et le Mac Orlan
Partenaires : Ville de Nantes, Les Fabriques de Nantes, La Muse en Circuit ,Conseil Départemental de Loire-Atlantique, Région Pays de La Loire, DRAC des Pays de la Loire, SPEDIDAM
.
  
TEASER 1 – « Au hommes »
 https://www.youtube.com/watch?v=QwpEEJFuxm0
 
TEASER 2 – « La chair »
https://www.youtube.com/watch?v=J0FV4ZMsv_0

N.B : Denis LAVANT était l’invité de l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur RADIO LIBERTAIRE 89.4
le Samedi 5 Février 2022 en podcast sur le site de Radio Libertaire . Lien ci-dessous .


Quelle belle idée de confier à Denis LAVANT les cahiers de NIJINSKI adaptés par Christian DUMAIS LVOWSKI. Nous avions pu apprécier l’extraordinaire composition de Denis LAVANT dans le spectacle FIGURE de Pierre CHARRAS en 2003 où la chair et le corps dansant semblaient frôler les peintures de Francis BACON . Après ce spectacle, la peinture de BACON apparaissait soudain plus perméable.

Les Cahiers de Nijinski ont été interprétés par Laurent TERZIEFF. Comment ne pas évoquer ses propos lors d’un Bouillon de Culture de Bernard Pivot en 1995 « Il (Nijinski) s’exprime par les larmes et le sang… Pour lui, la vie civilisée est une sorte de mort… C’est lorsqu’il est le plus incohérent qu’il nous livre les vérités les plus profondes ».

Sans nul doute que Denis LAVANT qui est lui même poète et danseur saura soulever le texte de NIJINSKI tel un champ ouvert où le souffle de la parole rejoint l’esprit de la danse.

Le 27 Janvier 2022

Evelyne Trân




 
























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Emission DEUX SOUS DE SCENE sur Radio Libertaire du Samedi 5 Février 2022 avec pour invité Denis LAVANT.

Une Bouteille à la mer – Adaptation de Camille Hazard – d’après Une Bouteille dans la mer de Gaza de Valérie Zenatti – mise en scène Camille Hazard – Au THEATRE 12 – 6 Avenue Maurice Ravel 75012 PARIS – Du 20 Janvier au 6 Février 2022 – Du Jeudi au Samedi à 20 H 30, le Dimanche à 15 H 30.

Avec : Eva FreitasAurélien Vacher

Nous en avons tant entendu parler dans les médias de la guerre entre les Israéliens et les Palestiniens, le sujet est brûlant, terrible et la vérité, c’est que nous avons la tentation de le chasser de l’esprit. Qui sait, si nous abordions le sujet, nous pourrions être pris à partie par les intéressés qui vivent réellement cette guerre depuis déjà plus d’un demi siècle.

Valérie ZENATTI, l’auteure d’une bouteille dans la mer de Gaza, qui a vécu son adolescence en Israël, fait partie de ceux qui n’ont pas choisi cette situation de guerre infernale. Un événement a déclenché l’écriture de son roman, un attentat le 9 Septembre 2003 au Café Hillel où une jeune fille la veille de son mariage et son père trouvèrent la mort. C’était le jour du 10ème anniversaire des accords d’Oslo en 1993 qui devaient conclure la paix mais restèrent sans effet suite à l’assassinat de Yitzhak Rabin.

Son roman donne d’emblée la parole à Tal, une adolescente israélienne. C’est sa voix intérieure que nous entendons, ses pensées, ses peurs, ses angoisses. Tal se rêve une amie à qui elle pourrait se confier. Alors un jour elle décide d’envoyer une lettre qu’elle enfouit dans une bouteille et confie à son frère soldat à Gaza, lui demandant de la jeter dans la mer. Cette bouteille qui n’est pas innocente – il s’agit de celle qu’avait bue ses parents le jour des accords d’Oslo – tombe entre les mains d’un jeune homme palestinien Naïm.

Naïm, également adolescent, en plein questionnement, va répondre à Tal par emails, tout d’abord un peu brutalement, sans doute par méfiance ou pour se protéger de son émotion. Progressivement, un véritable dialogue s’instaurera entre les deux adolescents. C’est une merveilleuse chance pour eux que cette rencontre. Comment être à l’écoute de l’autre sans le voir, comment croire pouvoir être entendu. Mais les jeunes découvrent rapidement qu’ils ont en commun les mêmes doutes, les mêmes frustrations, les mêmes révoltes. A travers leurs échanges, c’est la vie quotidienne de part et d’autre de la frontière, rythmée hélas par des attentats, que nous découvrons.

Camille HAZARD a adapté de façon remarquable pour le théâtre ce roman, de façon amoureuse pour reprendre les termes de Valérie ZENATTI vis à vis de ses personnages . Amoureuse dans le sens de la délicatesse affranchie de toute mièvrerie, celle la même contre laquelle se cabre le jeune Naïm conscient de l’hypersensibilité de son interlocutrice Tal.

Naim est volontiers provocateur dans ses propos mais Tal trouve toujours le change dans la douceur, obstinément. L’un et l’autre s’apprivoisent et l’on pressent que chacun va finir par accueillir l’autre comme une 2ème voix intérieure.

Dans la mise en scène de Camille HAZARD, l’on assiste comme à un véritable ballet de voix qui se raccordent quasi musicalement. Tal et Naïm sont juste séparés par des barbelés, leurs voix s’élèvent au-dessus, elles se répondent et s’expriment aussi solitairement. Tal et Naïm ne se disent pas tout, ce n’est pas possible, alors leurs échanges sont d’autant plus précieux !

Quelques séquences vidéo permettent aux spectateurs d’être associés à l’ambiance qui règne à Jérusalem ou à Gaza.

Nous avons eu l’impression d’assister à un opéra à mi-chant d’une grande pureté, ouvrant son espace à de jeunes voix, celles de la jeunesse étant les plus révolutionnaires assure Valérie ZENATTI.

C’est à travers ces voix que la paix se récoltera. Et nous saluons à ce titre et pour leur talent, ces magnifiques graines de comédiens, Eva FREITAS et Aurélien VACHER ainsi que la jeune metteure en scène si bien inspirée Camille HAZARD.

Article mis à jour le 20 Janvier 2022                        Evelyne Trân

LE HORLA de Guy de Maupassant – Adaptation de Frédéric Gray à La FOLIE MERICOURT – 6, rue de la Folie Méricourt 75011 PARIS – Du 11 novembre 2021 au 30 janvier 2022 Jeudi à 19h30, samedi à 18h et dimanche à 16h30 –

Mise en scène : Frédéric Gray assisté d’Olivier Troyon
Avec : Guillaume Blanchard et Olivier Troyon en alternance avec Frédéric Gray

Il est en chair et en os cet étrange personnage jailli d’une nouvelle de Maupassant « LE HORLA » justement célèbre. Le théâtre permet cela, l’aventure sur une scène d’un personnage en quête de lumière, d’écoute, et son message résonne comme une bouteille jetée à la mer de spectateurs non virtuels mais vivants.

La mise en scène et l’adaptation de Frédéric GRAY ne manquent ni de chair ni de fantaisie. Elles illuminent la noirceur de l’histoire d’un homme malheureux qui consigne dans son journal de bord le récit de son naufrage parce qu’il est hanté par la présence invisible et sournoise d’un parasite étranger.

Dans cette nouvelle fantastique, le narrateur qui reste lui-même un étranger pour le lecteur, se présente comme un homme « étonné » un poète en quelque sorte, qui s’enthousiasme devant les beautés de la nature, et qui est heureux de vivre. Mais les gens heureux n’ont pas d’histoire et voici cet homme frappé par un sentiment obscur, la mélancolie puis l’angoisse et finalement la peur voire la terreur.

A la lecture ce qui interpelle, c’est la solitude de cet homme et cela à tel point que nous pourrions imaginer que la présence du Horla n’est pas tombée du ciel, elle s’impose pour combler le vide affectif et moral qui accable sans qu’il puisse le définir le narrateur.

A cette époque, il n’y avait pas les réseaux sociaux, la radio et la télévision pour se distraire, juste la fée providentielle ou maudite de l’imagination et Moustaki ne chantait pas « Ma solitude ». Toutes les interprétations sont permises. Cette présence du Horla est-elle le fruit d’un fantasme, d’hallucinations, d’une matérialisation de son angoisse ?

La frontière n’est-elle point ténue entre le rêve et la réalité, la vie et la mort, la bonne santé mentale et la folie, entre l’invisible et le visible ? Ces questions visiblement sont au cœur des préoccupations de Maupassant – dont le frère a été interné en hôpital psychiatrique – qui a suivi les cours de Charcot. Par ailleurs, il est difficile de ne pas faire un rapprochement entre les pensées du narrateur de la nouvelle avec celles de Maupassant qui sombra lui-même dans la folie ou l’inconscience quelques années après sa publication en 1886 et en 1887 (Il y eut 2 versions).

Il n’est pas besoin d’être psychanalyste ou médecin pour être touché par la souffrance dont témoigne le personnage qui lutte contre un ennemi invisible. Grâce à l’interprétation poignante de Guillaume BLANCHARD, le spectateur éprouve de l’empathie pour ce fou, voire de la compassion. Et les personnages secondaires fort bien joués par Olivier TROYON détendent l’atmosphère.

La représentation de cadres suspendus comme des miroirs sans fond, fort éloquente, fait judicieusement appel à l’imagination du spectateur. Comme si le metteur en scène l’invitait à jouer à cache avec le fantasme du narrateur anonyme, à y croire sans y croire, car après tout l’invisible est là, il ne peut être confondu, il est juste tangible.

En résumé, voilà un spectacle bien trempé dans la plume de Maupassant où l’imagination agit comme une loupe lumineuse permettant de sortir des sentiers battus de la censure. Quiconque prendrait à sa charge les propos de cet anonyme serait pris pour un fou. Il y aura toujours des réponses convenues. Mais l’homme serait-il humain s’il n’était que raisonnable ?  

Eze, le 10 Janvier 2021

Evelyne Trân

N.B : L’article a été publié également sur LE MONDE LIBERTAIRE.NET

https://www.monde-libertaire.fr/?article=Le_Brigadier_a_perdre_la_raison

OPÉRAPIÉCÉ DE ET AVEC AURORE BOUSTON ET MARION LÉPINE MISE EN SCÈNE WILLIAM MESGUICH au Théâtre LE LUCERNAIRE 53, rue Notre-Dame-des Champs 75006 PARIS du 8 Décembre 2021 au 31 Janvier 2022 à 21 H du Mardi au Samedi, Dimanche à 17 H 30.

À L’ACCORDÉON MARION BUISSET OU VINCENT CARENZI
DIRECTION MUSICALE LOUIS DUNOYER
CRÉATION LUMIÈRE : ÉRIC SCHOENZETTER
COSTUMES : BLACK BAROQUE BY MARIE-CAROLINE BEHUE
CHOREGRAPHIES : BARBARA SILVESTRE
PRODUCTION : ABML PRODUCTIONS, CANAL 33 ET L’IMPERTINENTE
CORÉALISATION : THÉÂTRE LUCERNAIRE

DATES DE TOURNÉE À VENIR

  • TOURNAN-EN-BRIE 4 ET 5 DÉCEMBRE 2021
  • LE SEIGNANX 4 FÉVRIER 2022
  • N O I SY- LE – G R A N D 1 1 FEVRIER 2022
  • CHAMPS-SUR-MARNE 12 FÉVRIER 2022
  • SARCELLES 22 MAI 2022
  • VERSAILLES 9 JUIN 2022

Il fallait y penser. Elles l’ont fait : marier en pleine intelligence les tubes du répertoire classique – entre opéra et symphonique – et les succès ou raretés de la chanson française ou francophone. Le délire en plus…
Aurore Bouston et Marion Lépine ont imaginé ce spectacle entièrement chanté et décliné en huit tableaux thématiques. Dans chaque tableau sont judicieusement mêlés de courts extraits issus du répertoire de Claude François, Jacques Dutronc, Léo Ferré, Jean-Roger Caussimon, Alain Souchon, Diane Dufresne, Brel, Jean Ferrat, Nicole Croisille, Brigitte Fontaine, Gainsbourg et des références pertinentes aux oeuvres de Gounod, Brahms, Boccherini, Chopin, Beethoven, Dvorak, J.- S. Bach…parmi une multitude qui donne le tournis : 80 compositeurs au total ! Dont Michel Legrand, Georges Van Parys, Philippe Sarde ou Ennio Morricone pour – deci delà- un bel hommage au cinéma populaire. Un tournis délicieux à chaque seconde. Maîtrise vocale confondante autant que la mise en scène de William Mesguich et les chorégraphies signées Barbara Sylvestre. Les changements à vue? Bluffants : costumes  « baroque-attitude », coiffes déjantées, objets insolites, titre pour chaque tableau . Une prestesse et une précision au service du propos entre humour et réflexion. En  effet, le premier tableau, « Opérassédic », décrit une réalité sociale toujours alarmante. Quand la fantaisie dépeint le quotidien de la vie d’artiste…avec – entre autres –  » Je m’voyais déjà » opportunément cité. En témoigne un autre tableau : »OpéraTP », tout aussi hilarant.
L’amitié et l’amour sont aussi de la partie, illustrés par les emprunts à Tchaïkovski, Mendelssohn, Brahms, alternant – en un tour de main – avec Brassens, Aznavour (bis), Lama ou…Gilbert Montagné. Subtils entrelacements d’époques, de sensibilités, de climats. C’est maîtrisé façon virtuose tout en laissant la délicieuse impression d’une création  instantanée. Alors, théâtre chanté ou chanson théâtralisée? Les deux assurément, avec une infinie légèreté et cette science consommée du clin
d’oeil traduisant une joie de vivre, une énergie débordante où se glissent de vrais moments de tendresse malicieuse et de nostalgie. Tout à la fois vocalistes et comédiennes, Aurore Bouston et Marion Lépine représentent, une fois de plus, la jonction réussie entre deux disciplines. Une alchimie si délicate à restituer…
En ce soir de première, nous avons découvert Vincent Carenzi comme accompagnateur (1). Le choix de l’instrument (coup de chapeau à Louis Dunoyer de Segonzac) constitue déjà un coup de maître : si nos oreilles sont coutumières du piano à bretelles en matière de chanson, elles le sont beaucoup moins lorsqu’il s’agit de Vivaldi, Ravel, Chostakovitch, Fauré, Grieg, Smetana ou Samuel Barber. Notre accordéoniste est un véritable créateur : couleurs tantôt éclatantes, tantôt irisées ; rythmique affirmée ; et surtout, souplesse féline. Même les silences restent éloquents. Dans la pleine discrétion, un artiste magnétique.

Opérapiécé associe les morceaux les plus disparates dans une unité sidérante par sa cohérence et son inventivité. On rit beaucoup. Un spectacle total. Pour mélomanes avertis,  amateurs de chansons tout format, connaisseurs intransigeants ou néophytes ouverts aux découvertes extravagantes. Toutes générations confondues…Un moment rare. Immanquable, de toute évidence.
                                                    Laurent Gharibian

(1) En alternance avec Marion Buisset.

Joséphine BAKER, l’universelle de Brian BOUILLON-BAKER aux éditions du Rocher.

A l’heure où un candidat d’extrême droite à la Présidence  de la République se fait applaudir en tirant à boulets rouges sur les étrangers et ce faisant en incriminant de tous les maux une importante partie de la population française issue de l’immigration – 14 millions de personnes sont soit immigrées soit enfants ou petits-enfants d’immigrés et parmi elles plus de 10 millions sont d’ores et déjà françaises (source le Musée d’histoire de l’immigration in Economie et Statistique Avril 1991) il apparait crucial de se rattacher à l’idéal de fraternité universelle de Joséphine BAKER.

Dès lors le témoignage d’un de ses enfants, Brian BOUILLON-BAKER, sobre et réfléchi ne peut que retenir notre attention.

Brian BOUILLON BEKER a été adopté à l’âge de 6 mois lors d’une visite de Joséphine Baker dans un orphelinat pendant la guerre d’Algérie. Ses parents avaient été tués dans les combats.

Le témoignage a une portée universelle, celle d’un fils vis-à-vis de sa mère. Il est également émouvant parce qu’il parle en tant que membre de la Tribu Arc-en-ciel, composée par ses frères et sœurs embarqués dans cette aventure extraordinaire, celle de représenter la famille voulue et rêvée par Joséphine BAKER : « Nous nous efforçons tous, au quotidien et à notre façon, d’appliquer autour de nous les principes de l’école de l’Universel que Maman nous a inculqués. En ces temps de communautarismes et de racisme pandémiques, ça n’est pas du luxe, croyez-moi ».

Joséphine leur disait « En cas de pandémie d’intolérance, ne jamais laisser cette crasse mentale salir votre habitation ou votre esprit ».

Joséphine BAKER née d’un père « blanc » et d’une mère « noire » a fondé avec son mari Jo BOUILLON une famille issue de 4 coins du monde.

Elle entendait réduire à néant la notion de racisme. D’instinct, elle avait compris que les enfants ne naissent pas racistes et que si le racisme perdurait c’est parce qu’il était véhiculé par les adultes.

Brian confie qu’il n’a pas eu « de gros problème identitaire, ma famille adoptive avec ses rires et ses chamailleries me correspondait amplement, c’était mon destin, voilà tout ». Parce qu’avec sa mère, c’est une histoire d’amour et qu’il l’a choisie enfant avec un sourire lorsqu’elle s’est penchée vers lui.

Une certaine gravité émane de ce livre de souvenirs exempt cependant de sentimentalisme, et sans complaisance. Brian évoque les conflits de génération que connaissent souvent les enfants vis-à-vis de leurs parents. Joséphine Baker n’a pas échappé à la règle.

Si certaines anecdotes croustillantes nous font sourire, c’est tant mieux. Joséphine rayonnait naturellement tout en restant humble. Elle avait de l’amour à revendre.

Le témoignage est sans ambiguïté. Brian ne dissimule pas les faiblesses de sa mère dont il dit qu’elle a un caractère entier. Il semble vouloir contenir en lui cette flamme de Joséphine grâce à laquelle il a eu une enfance et adolescence heureuses bien que hors normes.

A l’issue de la lecture demeure ce sentiment qu’il y a des valeurs à partager quoiqu’il en coûte, même à sacrifier son égo au profit de la solidarité confraternelle.

Il ne s’agit pas d’un livre de plus sur Joséphine BAKER. Brian BAKER naturellement a envie de communiquer son ressenti en hommage à sa mère mais aussi pour affirmer que c’est possible la famille universelle.

Eze, le 22 Décembre 2021

Evelyne Trân

N.B : Article publié également sur le MONDE LIBERTAIRE.NET

https://www.monde-libertaire.fr/?article=Josephine_Baker_racontee_par_un_de_ses_enfants

Le souffleur de Emmanuel Vacca – Mise en scène de Paolo Croccco au Studio Hébertot 78 bis Boulevard des Batignolles – 75017 Paris – Du 29 novembre 2021 au 15 février 2022, les lundis et les mardis à 19 Heures.

Distribution
Texte : Emmanuel Vacca
Mise en scène et interprétation : Paolo Crocco
Collaboration artistique : Fabio Marra
Lumière : Luc Dégassart
Régie plateau : Alberto Taranto
Composition : Claudio Del Vecchio
Costumes : Pauline ZuriniBernadette Tisseau
Construction Décor : Claude Pierson
Production : Cie Dell Edulis / Pony Production
Diffusion : Pony Production – Sylvain Berdjane

A la fin de la première mondiale de Cyrano de Bergerac, le 28 Décembre 1897, Ildebrando Biribo le souffleur du Théâtre de la Porte Saint Martin fut retrouvé mort dans son trou de souffleur.

Ce fait divers a t-il défrayé la chronique à l’époque ? L’auteur de cette pièce, l’artiste Emmanuel Vacca récemment décédé, délibérément élude la question et ce faisant les interrogations des spectateurs. C’est le personnage qui l’intéresse qui fait partie de l’histoire du Théâtre. Il incarne cette passion sans bornes pour le théâtre et toutes ces petites mains invisibles qui veillent à l’ombre à la réussite d’un spectacle et sur qui tout comédien peut compter .

Le métier de souffleur qui a disparu pourrait paraître ingrat et particulièrement frustrant pour tout aspirant comédien. Dans son Chant du cygne, Tchekhov le met en scène à travers le personnage de Nikita Ivanitch un sans domicile fixe qui devient l’interlocuteur d’un vieux comédien vedette Svetlovidov.

Qui mieux qu’un personnage sorti de l’imagination d’un auteur – car l’imagination se moque des règles de l’espace-temps et des mesquineries de détails trop matériels – pourrait invoquer l’esprit du souffleur.

Il appartenait autrefois au souffleur d’anticiper toute défaillance et trous de mémoire des comédiens, véritablement scotché à leur respiration, il devait pouvoir leur souffler le texte immédiatement , ce qui signifiait que le texte, il le connaissait par cœur.

Aujourd’hui ce sont les oreillettes qui remplacent le souffleur. On n’arrête pas le progrès !

Emmanuel Vacca raconte qu’Ildebrando fut convoqué par Coquelin aîné , ce fameux jour du 28 Décembre 1897, pour lui annoncer brutalement qu’il n’avait plus besoin de ses services. Son dernier jour était arrivé et parait-il Coquelin eut besoin de lui ce jour là . Comme il venait d’avaler de la mort au rat, c’est agonisant qu’il termina son travail.

Nous l’apprenons juste à la fin du spectacle. Car Ildebrando Biribo superbement interprété par Paolo Crocco n’a pas vocation à parler de sa fin tragique . C’est de la vie de souffleur qu’il a envie de parler .

Dans sa note d’intention Emmanuel Vacca s’explique :

« Le personnage est une âme. Une âme dans mon imagination représente un être sans attache, en dehors de toutes nos souffrances terrestres, libre de pouvoir suivre à son gré le monde intérieur qui l’habite. C’est de cette façon que je peux expliquer la structure de mon texte fait d’idées et de récits qui se croisent, se coupent et se retrouvent, de mélange de comédie, de drame, de conte qui enlève au public la possibilité de savoir tout au long de l’action ce que sera la suite. »

Et ce personnage n’a qu’un seul projet, celui de parler de sa vie de souffleur avec bonheur en racontant ce qui lui passe par la tête ses délires, ses fantasmes, avec facétie et philosophie tire bouchonnant tous ces mythes accrochés à cette spirale qui enchaîne la vie à la mort ou inversement, pour nous faire tourner la tête et nous faire rire d’Adam et Eve, du Grand Manitou, de ce qui est vrai et n’est pas vrai mais qui au théâtre s’anime et il suffit d’être sur scène pour le vivre. Oui, dîtes que vous êtes un arbre, mimez l’arbre et les spectateurs vous croiront ! Sur scène c’est possible, ailleurs, on vous prendrait pour un fou .

Paolo Crocco qui a repris le rôle d’Ilbrando est génial de drôlerie, de présence, il sait aussi être grave et bouleversant. Nous arrêtons là la description pour ne pas déflorer la pièce. Allez y, voilà un spectacle qui ne manque pas de souffle c’est bon pour le moral !

Article mis à jour le 4 Décembre 2021

Evelyne Trân

Zaza vide son sac – One Woman Show au Théâtre Pandora Bastille – 30 Rue Keller 75011 PARIS – Les vendredis 3,10,17,24 décembre à 21h, le 31 Décembre à 21 Heures.

Isabelle Sprung est une artiste étonnante.
Je l’ai découverte à Radio Libertaire. J’étais étonné par sa voix, son humour, son peps, son chant. J’étais intrigué. J’avais envie de la voir sur scène. Je n’ai pas été déçu. Son dynamisme à la radio est encore plus performant sur scène.
Dans « Zaza vide son sac » actuellement au Théâtre Pandora (Paris 11ème), Isabelle a écrit ce one-woman show. Déjà joué à Annecy, elle nous le propose maintenant dans la capitale. Elle s’adresse à son public pour lui parler de sa famille, de sa vie, de l’amour.
Elle chante, elle se maquille en direct, elle saute, elle joue du piano, elle interroge son public, elle nous fait rire. Et elle saute encore et encore quand on l’applaudit de plus en plus. 
C’est une pile vivante. Son auto-dérision en continu, elle aime faire le clown tout en étant sérieuse dans ses propos.

Elle y interprète également deux chansons qu’elle a écrites et composées elle-même, « Rien de tel » et « La Ride ». On chante avec elle et on s’amuse. Ce n’est pas son show, c’est notre show. Ce spectacle est prolongé tous les vendredis de décembre, toujours au Pandora. Et l’envie d’y retourner est là.
« Zaza vide son sac » n’est pas son premier spectacle. Isabelle depuis les années 90 impressionne et nous fait rire que ce soit dans une troupe de comédiens ou en solo. A noter qu’elle joue souvent le spectacle « De Fréhel à nos jours », où elle interprète des chansons réalistes et humoristiques.
Isabelle Sprung a plus d’une corde à son arc, elle a aussi sorti un livre « Rien de tel » aux éditions Le Lys Bleu où on y trouve des petits textes qui parlent de la vie de tous les jours. On n’en a pas fini d’en entendre parler Tata Zaza !

Fabien Roland

Les Frères Karamazov d’après Fédor Dostoïevski -mise en scène Sylvain Creuzevault – Création au Théâtre de l’Odeon dans le cadre du Festival d’Automne du 22 Octobre au 13 Novembre 2021 puis en tournée. Durée 3h15 (avec un entracte) –

traduction française André Markowicz
dramaturgie Julien Allavena
scénographie Jean-Baptiste Bellon
lumière Vyara Stefanova
création musique Sylvaine Hélary, Antonin Rayon
maquillage Mytil Brimeur
masques Loïc Nébréda
costumes Gwendoline Bouget
son Michaël Schaller
vidéo Valentin Dabbadie

production Le Singe

Teaser Les Frères Karamazov|_@_|Trailer Les Frères Karamazov

Voilà déjà plus d’un mois que j’ai assisté au spectacle mis en scène par Sylvain Creuzevault  Les Frères Karamazov . Ce spectacle créé à l’Odéon dans le cadre du Festival d’Automne fait l’objet d’une tournée et je voulais me donner du temps pour lire le livre dont est tiré cette adaptation théâtrale.

Dostoïevski dans tous ses états ai-je envie de résumer au pied comme à la lettre. Aller à la rencontre de Dostoïevski, c’est à tous les points de vue et surtout mental, aller au charbon. Pour une raison simple, c’est que cet écrivain   met en place dans ce roman un véritablement éclatement des perspectives à travers des personnages qui n’ont pour seul point commun que d’être issus de la même famille. Il n’y a pas de commune mesure entre le père présenté comme un débauché et un lâche qui a abandonné ses enfants, Aliocha le croyant, Yvan l’intellectuel athée, Dimitri, l’opposant au père et son rival amoureux et Smerdiakov le fils batard.

A la lecture où la voix intérieure des personnages tient une grande place, le thème de l’angoisse parait au cœur de l’œuvre, elle est un manifeste des propres interrogations de Dostoïevski. Cette angoisse liée à des évènements traumatiques, la mort du père, la mort d’un enfant, l’imminence de la mort qu’il a connue en tant que condamné, devient le moteur, le terrain d’une remise en question permanente.

Il est possible d’aborder cette œuvre monumentale à la lumière des concepts de pulsion de mort et de pulsion de vie de Freud.  Par ailleurs cette phrase « Dieu est mort, tout est permis » interroge aussi bien les croyants que les athées. Adolescente et inculte, je me souviens de l’avoir entendue de la bouche d’un prêtre et j’avais été saisie par son exclamation parce que   soudain le prêtre avait laissé tomber son habit pour ne plus parler qu’en tant qu’homme.  Entendre parler un homme au-delà de son rôle social, sa position du plus petit échelon au plus grand, c’est impressionnant.

Mais je reviens aux Frères Karamazov à sa dimension théâtrale à travers la vision qu’en offre la mise en scène de Creuzevault.

Tous les personnages se frappent ou s’invectivent les uns les autres, ont toujours « mal au cœur » et hurlent leur solitude chacun à sa façon. La fraternité c’est celle de la solitude. Qui écoute qui ? Ce qui frappe dans cette famille, c’est tout de même l’absence des mères, à tel point que l’on peut se demander si ce n’est pas cette absence criante qui serait à l’origine de sa débandade. Dostoïevski ne fait pas seulement le procès du meurtrier du père mais aussi celui de toute la famille qui n’oublions pas constitue la première société, sa démarche est donc aussi politique. Ce faisant, il fait sauter tous les gonds de la bienséance en mettant en scène des prostituées, des débauchés, un batard etc. et comble de l’inconvenance, quand il s’agit de relater la mort du starets, un moine saint, il parle du scandale de la puanteur propagée par son cadavre alors que tous les disciples attendaient un miracle. Cet évènement est particulièrement saillant dans la mise en scène.

Quelle plaie la famille, plaie béante, incicatrisable. Cela donne à penser que Dostoïevski écrivait avec ce sang là non par masochisme mais dans le dessein, l’espoir ou le désespoir d’y voir plus clair. Alors fallait-il le meurtre du père pour rasséréner les esprits, pour entendre quelque part plus loin Nietzsche déclarer « Dieu est mort ».  Où se trouvent-elles la justice et la vérité ? Ebullition des consciences, collectives et individuelles, la marmite est toujours prête à exploser. Les comédiens interprètent de façon poignante tous les personnages. De l’excès ressort le comique, la farce et il faut être cru comme la chair est crue. Montrer ce que l’on ne peut pas dire par exemple des individus encagés dans de sinistres cages suspendues dans le vide. Faire chanter quelques protagonistes sous des airs d’opéra rock, donner l’envie aux spectateurs de les dépenailler, oui puisque l’habit ne fait pas le moine.  Evidemment que c’est fort, que ça bouscule, qu’il y a quelque chose d’insensé qui flotte dans l’air. Oui, les comédiens se donnent à fond, ils exécutent un psychodrame déroutant et vivifiant.  Et le cri devient force de vie, un hymne à la vie.

« Ne criez pas si fort » vous asséneront quelques juges mais si pour vous faire entendre il faut crier, faisons-nous les chantres de la liberté d’expression selon Dostoïevski.

Il n’y a pas de faux fuyants dans la mise en scène de Creuzevault, visuellement, cela parle et nous choque comme devraient nous choquer les tristes mises en scène des politiques de nos jours, une autre histoire ou toujours la même.

Eze, le 30 Novembre 2021

Evelyne Trân

Représentations en tournée :

L’Empreinte – Scène nationale Brive-Tulle
les 23 et 24 novembre

Théâtre des 13 Vents – CDN de Montpellier
du 12 au 14 janvier 2022

Points communs – Scène nationale de Cergy-Pontoise
les 17 et 18 février

Théâtre national de Strasbourg
du 11 au 19 mars

N. B : Article publié également sur le Monde Libertaire

https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=6123