LE ROI SE MEURT au Théâtre de l’Impertinent 7, rue Tonduti de l’Escarène 06300 NICE du 11 au 27 Mars 2022.

Mise en scène : Guillaume Morana assisté par : Catherine Grammosenis

Décors et costumes : Gladys Busson

Avec : Jérôme Gracchus, Gladys Busson, Lucie Laffitte, Lionel Bouteau,

Cécilia Bompuget,  Arnoïs

C’est un hasard mais il n’y a pas de hasard dit-on, je m’apprête à rendre compte d’une pièce de Ionesco vue récemment et je découvre qu’aujourd’hui 28 Mars 2022, c’est l’anniversaire de sa mort en 1994, soit il y a 28 ans.

Qu’est-ce donc que 28 ans dans l’univers, juste quelques poussières d’années. En tout cas sa pièce  Le Roi se meurt écrite en 1962 alors que Ionesco sortait d’une grave maladie, n’a pas vieilli. Je l’ai découverte dans un tout petit théâtre à Nice, le théâtre de l’Impertinent dirigé par Guillaume MORANA. Sa mise en scène servie par une belle équipe de comédiens et comédiennes, est tout à fait épatante.  

Le Théâtre de l’Impertinent intimiste et convivial possède un charme infini, celui de la simplicité et de la proximité aussi bien avec les spectateurs que les comédiens, exigüité de la salle oblige (i n’y a que 40 places). Quel plaisir de se retrouver dans cette niche théâtrale qui éveille pour les séniors une floppée de souvenirs. Ionesco, je l’ai découvert enfant dans la pièce « Amédée où comment s’en débarrasser » avec Alice SAPRITCH et Jean-Marie SERREAU à la télévision en 1968. Cette vision des godillots qui grossissent, grossissent jusqu’à envahir l’antre d’une chambre désolée, est restée ancrée dans ma mémoire.

Ionesco pensait beaucoup à la mort. La pièce met en scène l’homme omnipotent, l’homme Roi, l’homme de tout un empire qui se voudrait immortel, face à sa cour, réduite à une femme de ménage, un médecin et sa première épouse qui l’exhortent à accepter sa mort prochaine. Il faut dire que tout autour de lui va à la catastrophe. Les spectateurs assistent donc à son agonie sachant qu’à la fin de la représentation comme l’annoncent les protagonistes, le Roi sera mort.

Le décor et les costumes semblent émaner d’un conte de fée intemporel ou d’une fable géante qui raconterait « il était une fois un Roi qui ne voulait pas mourir… ».

Comment passer de la terreur au drolatique, je l’ignore. C’est pourtant dans nos contes d’enfance qu’est stipulée la cruauté de la condition humaine.

Il ne semble pas que la notion d’absurdité à propos de son œuvre ait emballé Ionesco. Pour lui la connaissance ne pouvait être qu’existentielle ou métaphysique (ce sont ses propres propos). Ionesco s’est-il dit à lui-même « Je vais mourir donc je vais jouer ma mort. Il faut que quelqu’un me dise que je vais mourir, sinon je ne peux y croire ». Vaste frisson ! La vérité c’est que le jeu, le désir de jouer est primordial chez Ionesco le mot jeu ne se reflète-t-il pas dans son homonyme, le pronom Je ?

La pièce est politique puisqu’à travers le Roi Bérenger 1er, Ionesco fustige tous les pouvoirs, mais c’est aussi tout humain que Ionesco entend retrouver dans le miroir de ce personnage extrême.

Il est étrange comment descendant de son estrade au fur et à mesure qu’il s ‘approche de la mort, Bérenger oublie tout le mal qu’il a provoqué et saisi de ravissement exprime son amour de la vie. Certes sa première épouse prône le détachement et la deuxième l’hédonisme mais ce n’est pas la science philosophique qui vient au secours de Bérenger. Ce qui est manifeste dans ses propos c’est ce retour à l’enfance, sa capacité de délirer tout en exprimant des émotions simples. Alors qu’on attendait de ce Roi omnipotent au seuil de sa mort des réminiscences de sa gloire, le voilà qui parle longuement presque en sanglotant d’un chat roux qu’il a vu mourir.

Jérôme GRACCHUS étonnant, n’interprète pas un tyran odieux mais plutôt un homme Roi ridicule sans être grotesque qui retombe en enfance (retomber en enfance n’est pas synonyme de gâtisme) dont le Moi je décline jusqu’au baisser du rideau.

Drôle de pièce intense sans être éprouvante sans doute parce que l’humour et la fantaisie de Ionesco font toujours mouche pour chasser la tristesse. Il est possible, eh oui, de sortir heureux d’une représentation du Roi se meurt.

La distance est grande croit-on entre ce Bérenger là et les tyrans que nous connaissons ; il y en a un aujourd’hui, hélas, tout désigné par l’apostrophe de Jérôme GRACCHUS au public « Et surtout n’oubliez pas et cette pièce le démontre que tout tyran qu’il soit, tout roi qu’il soit, il finit par mourir ».

Eze, le 28 Mars 2022

Evelyne Trân

Article initialement publiés sur Le Monde Libertaire en ligne

https://www.monde-libertaire.fr/?article=Le_brigadier_au_chevet

LES CHAISES d’Eugène IONESCO au Théâtre de Poche-Montparnasse 75 BD du Montparnasse 75006 PARIS -À partir du 10 février 2022 Représentations du mardi au samedi 21h, dimanche 15h

Mise en scène Stéphanie TESSON
Avec Catherine SALVIAT

Jean-Paul FARRÉ
Alejandro GUERRERO ou Jade BREIDI

Assistante à la mise en scène Émilie CHEVRILLON
Lumières François LOISEAU

Costumes Corinne ROSSI
Peinture sur costumes Marguerite DANGUY DES DESERTS

Comment ne pas se rappeler ces jeux d’enfance où il suffisait de dire « Aujourd’hui nous partons à la mer » et aussitôt la véranda se transformait en plage, le carrelage se soulevait et nous brûlait les pieds. Nous guettions le précipité des vagues mais nous savions très bien que nous jouions et que notre petit jeu, feu d’artifice ne pouvait gommer le monde extérieur, les adultes et le bruit des actualités. Et la mer que nous avions souhaitée heureuse se teintait de mélancolie. Le charme était rompu dès lors que nous avions compris que nous jouions.

Ce préambule pour souligner que les personnages des Chaises de Ionesco peuvent nous renvoyer à l’enfance, à cette inquiétude grandissante du monde extérieur que l’imagination la plus étourdissante ne peut évacuer.

L’intrigue de la pièce peut se résumer en une phrase : Deux petits vieux donnent une réception. Les invités très nombreux sont représentés par des chaises.

Juste une parenthèse ! Qui sont les spectateurs qui viennent assister à une représentation d’une pièce de Ionesco ? Font-ils partie de ces personnes qui ne répondent pas au Bonjour que leur lance un inconnu ou une inconnue ? L’inconnue au sourire niais passe inaperçue. Elle voudrait dévisager tous les visages mais c’est impossible. Il y a trop de gens bien élevés autour d’elle. Elle a de la chance, elle est énervée, elle ne retrouve pas son ticket planqué dans son portable alors elle l’injurie méchamment. Des dames choquées manifestent leur désapprobation. Elle leur rétorque « Ce n’est pas à vous que je parle, c’est à mon portable ». Tout de même, songe-t-elle, voilà des personnes qui vont au théâtre et qui ignorent qu’il est possible de s’en prendre à un objet.

La pièce peut se prêter à de multiples interprétations tangibles ou intangibles. A mon sens, ce sont des coups de sang que met en scène Ionesco. Le pourquoi et le comment sont d’ordre fictionnel et dépendent des humeurs des protagonistes, metteurs.res en scène, comédiens.nes, public tous.tes confondus.es.

Dans la mise en scène de Stéphanie TESSON, le jeu des comédiens est si démonstratif, si coloré (les costumes sont superbes) que nous en oublions les personnages principaux, les chaises.  Tout ce silence que pourraient invoquer les chaises, ce vide si précieux quelque part comme le sentiment de la page blanche est annihilé au profit de la logorrhée du Vieux et de la Vieille qui déploient une énergie incroyable pour afficher leur existence.  De la cacophonie de leurs échanges, de leurs efforts tragi-comiques pour faire jaillir de leur bouche d’invraisemblables invités, ressort leur détresse, ou leur folie au choix.

L’homme qu’interprète Jean-Paul Farré joue avec aplomb le maître de cérémonie. La femme – Catherine Salviat étonnante – a du mal à le suivre, elle est la petite sœur qui voudrait mimer le grand frère. Elle ne fait qu’obéir en somme au grand ordonnateur, elle va chercher les chaises.

Les chaises étaient lourdes à déplacer. C’est tout de même très physique cette histoire. Physiquement, c’était un exploit, physiquement, c’est la vie. Théâtre de guignol, oui ce guignol cher à la mémoire de Ionesco, pourquoi pas !

Quant aux chaises vides, ces bancs publics, cette hallucination qui peut saisir quiconque observe dans un bus ou un métro tous les gens qui vont s’asseoir l’un après l’autre sur le même siège en un tour de main, dites-vous que cela appartient au fantastique de la réalité comme chez Ionesco !

Le 4 Avril 2022

Evelyne Trân

Article initialement publié sur le Monde Libertaire en ligne :

https://www.monde-libertaire.fr/?article=__Assieds-toi_brigadier_!

CAFI de Vladia MERLET par la Cie le bruit des ombres -Mise en scène de Georges Bigot au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie – Route du Champ de Manoeuvre, 75012 PARIS du samedi 26 Mars au samedi 9 Avril 2022 du mercredi au samedi à 20 H. et le dimanche à 16 H.

Location Individuels, auprès de la Cie le bruit des ombres
07 52 06 57 89
Collectivités, groupes d’amis
01 43 74 88 50 du mercredi au samedi de 11h à 18h

RESERVATIONS EN LIGNE :

https://www.theatreonline.com/Spectacle/Cafi/75693
https://www.billetreduc.com/290046/evt.htm

le Bruit des Ombres

lebruitdesombres@gmail.com

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Avec Vladia Merlet, David Cabiac, Frédéric Laroussarie 
Création musicale David Cabiac |  Régie lumière Véronique Bridier ou Nascimo Schobert

Le spectacle a été créé le 28 janvier 2011 au Théâtre Georges Leygues de Villeneuve-sur-Lot

Vous n’en avez pas souvent entendu parler des CAFI, ces Centres d’Accueil des Français d’Indochine ayant fui le Vietnam par crainte des représailles, après les accords de Genève de 1954. La majorité des rapatriés était constituée de femmes vietnamiennes abandonnées par leurs conjoints français, de veuves et de leurs enfants eurasiens, les bui doi, les « poussières de vie ».

 Il est vrai que le règlement strict de l’administration imposait le silence aux réfugiés, le mot d’ordre c’était « Pas d’histoires ».

 Un « petit Vietnam » s’était reconstitué au camp de Sainte Livrade sur Lot qui fut occupé de 1956 à 2015, soit près de 60 ans, soit plusieurs générations. Il s’agissait à l’origine d’un ancien camp militaire aux baraquements insalubres, sans eau, ni sanitaires. Après le choc de l’exil, du déracinement, les habitants les plus âgés s’étaient pourtant attachés au lieu.

camp-cafi

Photo du camp D.R.

 Les bulldozers ont eu raison d’une page de leur histoire. Ces Français d’Indochine n’ont plus de lieu de mémoire. Il reste cependant la mémoire affective, émotionnelle, la mémoire physique. Des voix s’élèvent pour dénoncer l’indifférence voire le mépris, l’oubli dont furent l’objet ces Français d’Indochine qui n’ont bénéficié d’aucuns dédommagements auxquels ils avaient droit en tant que rapatriés, au même titre que les harkis.

 C’est dans les racines de l’enfance que Vladia MERLET a puisé sa force, son intelligence pour raconter l’histoire de ce camp à travers celle d’un personnage, Louise à différents âges, de 1956 à aujourd’hui.

 Enfant, elle avait été très impressionnée par une habitante du camp, Mémé BOC qui ne cessait de chiquer une curieuse pâte et avait les dents noires. Elle a eu envie de raconter l’histoire de Mémé BOC à travers les témoignages de ces Français d’Indochine.

 Vladia MERLET qui interprète Louise a gardé sa fraicheur d’enfance qui irradie le spectacle, mis en scène au cordeau par Georges BIGOT.

 Extrêmement souple, la comédienne joue tous les personnages de la pièce où l’atmosphère « vietnamienne » est suggérée  finement avec des jeux d’ombres chinoises, les apparitions du génie Ong Dia, un personnage mythique ventru, au visage lunaire.

 Louise parle pour tous les enfants qui ont connu le CAFI. Elle évoque des histoires individuelles, bouleversées, brisées par la grande Histoire. C’est au nom de ces personnes qu’on n’entend jamais, au nom de ces femmes qui ont souffert en silence pour élever leurs enfants, que Vladia MERLET a écrit CAFI* et interprète ses personnages. Leurs témoignages nous permettent d’aller au-delà de nos réflexes et préjugés habituels. Tiens des chintoks, des boat people, des migrants !

Derrière les dents noires et le sourire de Mémé BOC, Vladia MERLET avait perçu une grande humanité. C’est cette humanité qui l’a engagée à ouvrir la porte du CAFI de Sainte Livrade.

 A une époque où la société de consommation absorbe toujours plus et toujours plus vite, les individus, le spectacle proposé par la compagnie nous rappelle que tous tant que nous sommes, ne sommes pas seulement des silhouettes, des facies, nous avons sûrement des histoires à partager, et ce sont ces petites histoires humaines individuelles partagées, que nous croyons du détail aux yeux de la grande Histoire, qui pèsent au contraire très lourd !

Le spectacle de la Compagnie Le Bruit des Ombres n’est pas seulement instructif, il est beau et bouleversant. Nous lui souhaitons sincèrement la diffusion qu’il mérite.

Article initialement publié le 27 Octobre 2015

et le 21 Mars 2022 sur le Monde Libertaire

https://www.monde-libertaire.fr/?article=Le_brigadier_et_le_sourire_noir__de_Meme

Mise à jour le 25 Mars 2022

Evelyne Trân

        * La pièce est éditée aux Editions Christophe CHOMANT 

Une rencontre aura lieu à l’issue de la représentation

le dimanche 3 Avril 2022 à 17 H 30 avec :

L’équipe artistique

Poleth WADBLED, ethno-sociologue

Les anciens habitants du CAFI





JEAN ZAY, l’homme complet [création] – Adaptation et jeu de Xavier BEJA d’après Souvenirs et solitude de Jean ZAY – Mise en scène de Michel COCHET au Studio RASPAIL 216 Bd Raspail 75014 PARIS le 21 Mars 2022 à 19 H 30.

Décor, Costumes : Philippe Varache

Vidéo : Dominique Aru

 Lumières : Charly Thicot

Création sonore : Alvaro Bello

Mais qui était donc Jean ZAY ? De nombreuses écoles aujourd’hui portent son nom. Il a été panthéonisé en 2014 sous le gouvernement de François Hollande. Pourtant, il n’est pas sûr que les jeunes se souviennent de cet homme qui fut une figure phare du Front populaire. Pendant quatre années d’intense activité, en tant que ministre de l’Education Nationale et des Beaux-Arts, il engagea de nombreuses réformes révolutionnaires pour l’époque, non sans de terribles luttes, écrira-t -il. Ayant cristallisé la haine de l’extrême droite antisémite laquelle a pu s’exprimer pleinement sous le régime de Vichy, il fut assassiné le 20 juin 1944 par des miliciens à l’aube de la libération de la France.

Son livre Souvenirs et solitude, écrit en prison peut tenir entre toutes les mains. Rédigé avec une grande clarté, dans un réel souci de lisibilité, il constitue un témoignage précieux sur la condition d’un prisonnier ainsi que sur la situation de la France sous la collaboration. Il s’agit d’un livre « compagnon » qui pourrait même être un livre de chevet pour ceux qui doivent s’armer de patience et de courage dès lors que leurs valeurs de liberté, de justice sont menacées ou bafouées.

Il exprime la tentative d’un être de rapprocher sa solitude individuelle « indicible »de l’évènement extérieur et donc du monde extérieur qui l’a provoquée. Jean Zay comprend que ce qu’il endure, d’autres individus le vivent. Cet homme auréolé de son précédent prestige de ministre devient solidaire en quelque sorte de tous les prisonniers qu’ils soient politiques ou de droit commun. Se projetant toujours dans l’avenir, il est résolu à partager son expérience. Ecrasé, il résiste et dès lors sa lecture, son analyse de son propre bouleversement, à travers ses chemins de pensée, il le sait, peuvent former l’appel d’air où s’engouffreront d’autres voix après lui. Une tentative parce qu’on n’est jamais sûr de rien. Jean ZAY se pense parfois rayé du monde des vivants ou à l’antichambre de la mort. Comment dans ces conditions ne pas céder à la dépression, au désespoir ? Dans ces propos, on ne perçoit aucune vanité, juste le sentiment du travail accompli, honnête et généreux. Il ne se prend pas pour un héros.  Il sera assassiné alors même qu’il avait atteint une sorte de sérénité, celle d’un homme au moins heureux d’avoir trouvé au fond de lui une capacité de résistance intérieure – sa liberté – à l’ignominie.

Xavier BEJA, l’adapteur pour le théâtre de Souvenirs et solitude est l’interprète de Jean ZAY. En plus d’une similitude physique avec ce dernier, il incarne un homme dans toute la force de l’âge – Jean ZAY n’avait que 35 ans lorsqu’il fut emprisonné – livré à lui-même à cause de sa solitude contrainte mais ses démons – qui n’en a pas- c’est une soif de vivre et de liberté auxquelles il refusera jusqu’au bout de renoncer. D’éprouver cette force de vie chez un homme meurtri ne peut que nous le rendre plus proche, plus sensible, plus attachant.

Xavier BEJA est impressionnant de justesse. Sa voix se frotte au silence, aux murs, à l’obscurité, elle les jugule comme si elle pouvait s’étonner elle-même de retentir dans la pénombre. Et elle retentit, traverse les murs. Toutes ces zones d’ombre, elle les habille, les recouvre de sa présence pour leur faire front. La voix n’est jamais monotone, elle peut être basse, quasi intérieure et parfois haute, cinglante lorsqu’elle exprime l’indignation.

La mise en scène sobre de Michel COCHET est parfaitement dosée. Elle n’enferme par le personnage dans un monologue pesant. Quelques images d’archives et vidéo illustrent le passé de Jean ZAY. Elles sont en étroite relation avec l’ambiance musicale recherchée de Alvaro BELLO. Et puis, il faut entendre Jean ZAY parler du bonheur simple de l‘apparition du soleil et se réciter des vers de Baudelaire : « Si le ciel et la mer sont noirs comme l’encre, Mon cœur, que tu connais, est rempli de rayons ! ».

L’espace clos de la prison devient une forêt de signes. Toutes les perles de sueur d’un homme adossé aux grilles, étincellent pour nous parler humblement mais assurément de sa présence au monde, plus que jamais nécessaire ici et maintenant.

Le 7 Mars 2022            Evelyne Trân

Article initialement publié dans le MONDE LIBERTAIRE en ligne

https://www.monde-libertaire.fr/?article=Ne_Bruscon_pas_le_brigadier_

Tournée 2022 :
– Anis Gras – Le lieu de l’Autre à Arcueil, du 17 au 19 février

– Au Studio Raspail à Paris, le 21 mars
– Le Théâtre des Vents (Festival off d’Avignon), du 7 au 30 juillet à 11h30
– Le Théâtre Le Local à Paris, du 30 septembre au 24 octobre
– Anis Gras – Le lieu de l’Autre à Arcueil, du 24 au 26 novembre, représentation scolaire le 25 novembre à 14h30

LE FAISEUR DE THÉÂTRE de Thomas BERNHARD au Théâtre de Poche-Montparnasse 75 Bd du Montparnasse 75006 PARIS – Représentations du mardi au samedi 21h, dimanche 15h – Dernière le 3 Avril 2022.

Traduction Edith DARNAUD
Avec Hervé BRIAUX, Séverine VINCENT, Patrice DOZIER,
Quentin KELBERINE
Mise en scène : Chantal de LA COSTE
Assistant mise en scène : Quentin KELBERINE
Scénographie, costumes et lumières : Chantal de LA COSTE
Son : Nicolas DAUSSY

Plutôt troublante cette pièce de Thomas BERNHARD, Le Faiseur de Théâtre, écrite en 1984. Elle met en scène un sinistre personnage Bruscon, auteur dramatique et acteur d’État qui doit jouer sa pièce, La Roue de l’histoire, à Utzbach, « Un trou » pour ainsi dire quelque part en Haute-Autriche.

A travers ce personnage, l’on pourrait penser que le dramaturge règle ses comptes avec la situation culturelle de l’Autriche. La question qui brûle les lèvres c’est « A quoi sert le théâtre ». Hedwig STAVIANICEK son amie et admiratrice soutenait son écriture dérangeante et parlant des spectateurs disait « On doit les incommoder, gâter l’agrément de leur vie, les étonner ou les inquiéter, l’un des deux « génie ou spectre » doit les confronter à la poésie ». Cependant Bruscon déclare tout de go « Tout au théâtre est de mauvais goût… l’interprète est mensonge… c’est précisément pour cela que c’est du théâtre… le mensonge est fascinant au théâtre »  faisant du mensonge une religion.

Alors que Bruscon a écrit une pièce où se côtoient de grands personnages historiques : Hitler, Napoléon, Metternich, il est contraint de la représenter devant un public qu’il imagine nécessairement inculte avec pour partenaires les membres de sa famille qu’il ne cesse d’accabler et de qualifier de « sans talent ».

Ce qu’on accepte chez un personnage de théâtre peut-on l’accepter chez un individu ? Quelle est la frontière entre la fiction théâtrale et la réalité ? « Tout est réel répond l’auteur,  il n’y a que les faits divers pour faire œuvre ». Comment clouer le bec à ce Bruscon odieux sinon en lui lançant « Mais arrête ton théâtre ».

Ce faisant à travers Bruscon, Thomas Bernhard parle de ses exigences d’homme de théâtre. Influencé par le théâtre de la cruauté d’Artaud, il pense « Ce que le théâtre peut encore arracher à la parole, ce sont ses possibilités d’expansion hors des mots, de développement dans l’espace, d’action dissociatrice et vibratoire sur la sensibilité ». Dès lors s’éclaire la leçon que donne Bruscon à sa fille « sans talent ».

Une autre réflexion tirée du roman Perturbation de Thomas Bernhard nous renseigne sur ce personnage détestable « Froid. Isolement. La pente mortelle d’un monologue ininterrompu. A travers sa propre folie, reconnaitre la folie du monde, de la nature ».

Le dramaturge fait aussi le portrait d’un homme prisonnier de son personnage qui se saccagerait lui-même. En ligne de mire, il y aurait un modèle, l’image floutée et primordiale de son grand père Johannes FREUMBICHLER, écrivain anarchiste, odieux avec sa femme et sa fille.

Bruscon est-il conscient de son odiosité ? Est-ce parce qu’il a atteint le fond, la désillusion ultime, qu’il se projette dans la haine, la méchanceté face au vide qui l’entoure, la perspective de jouer devant une salle vide, la perspective du néant.  Cet homme en rage joue donc sa dernière représentation et les autres qu’il n’a su atteindre autrement que par des insultes et des humiliations, assistent impuissants et pétrifiés à sa pantalonnade.

A vrai dire le personnage est si excessif dans ses propos qu’il est difficile de le prendre au sérieux. Il faudrait juste se dire « Il y a anguille sous roche ». Le Faiseur de théâtre n’est pas une pièce triste. On y entend allègrement des grognements de cochon, la femme de Bruscon est grotesquement attifée, le fils, la fille, l’aubergiste réduits à l’infame servilité incarnent des « lavettes » selon l’expression sonore de Léo Ferré.

Trop c’est trop ! Le plus grand acteur du monde comme se définit le tyran Bruscon, c’est la statue du Commandeur qui plonge son regard dans le précipice.

La mise en scène remarquable de Chantal de LA COSTE qui s’entoure d’une belle distribution, tire parti de la dimension dérisoire et tragique de cette pièce sans aucun artifice. Hervé BRIAUX interprète avec brio et un incontestable talent un acteur qui a décidé de prendre au sérieux son rôle de bouffon. Voilà un dramaturge (Bruscon miroir de Bernhard) qui fourre dans sa pièce des grands personnages historiques et qui sans mordre sourire déclare : Shakespeare, Voltaire et moi !  Cet éminent saltimbanque donc est condamné à jouer dans le dé à coudre d’une scène de théâtre qui n’a pour tout organe qu’un rideau tiré devant une fosse vide et derrière, la salle de restaurant où cligne dans un coin le portrait d’Hitler sale et vieux.

Ca en fiche un coup à l’amour propre de ce bouffon. Mais le doigt dans ce dé à coudre nous fait signe « Ainsi font, font, font les marionnettes » dirait Thomas BERNHARD.

Le 14 Mars 2022

Evelyne Trân

Article initialement publié dans le MONDE LIBERTAIRE en ligne

https://www.monde-libertaire.fr/?article=Ne_Bruscon_pas_le_brigadier_

ACID CYPRINE – CREATION COLLECTIVE – MISE EN SCENE DE Alexandre PAVLATA au CAFE DE LA GARE – 41 Rue du Temple 75004 PARIS – Les jeudis jusqu’au 28 avril à 21h, relâche 21 avril –


Jeu
Stéphane Dupéray
Ines Lopez en alternance avec Claire Dosso
Clara Marchina
Pauline Woestelandt

Assistanat à la mise en scène : Ines Lopez
Lumière : Aurélien Lorillon et Fabrice Peineau

Photo Ivanoel Barreto

Dans notre kaléidoscope féminin où se rejoignent aussi bien La Liberté guidant le peuple, la Joconde ou la Dentellière, Marylin Monroe et Gisèle Halimi, pourquoi ne pas ajouter ce bondissant quatuor que forment les comédiennes du spectacle ACID CYPRINE.

Encore un spectacle féministe ! Holà, holà, holà ! Qu’elle retourne à sa charrue la féministe ronchon et austère ! La vérité et notre quatuor la revendique, c’est qu’il est tout à fait possible d’explorer le champ féminin en riant aux larmes, en s’amusant, voire en butinant toutes ces ringardes représentations de la femme pour déconstruire le mythe de l’éternel féminin. Et que les hommes en prennent de la graine, viendra pour eux aussi le temps de bousculer le dictat de la virilité.

Echapper au regard omnipotent du mâle qui monopolise la littérature et la publicité grâce à l’émergence d’un regard féminin sur la femme et se moquer du phallus toujours. C’est pas nouveau mais il faut reconnaître qu’il y a du boulot. Ne sont-elles pas grotesques ces publicités mensongères qui nous inondent d’images de femmes nunuches arborant des bouches pulpeuses et des jambes à damner Eros. Mais qui a donc inventé ces femmes-là sinon l’homme avec son phallus magique.  Ras le bol des poupées barbies, des princesses charmantes et de la Belle au Bois Dormant en passant par Cendrillon et les vilaines sorcières. Ah tous ces contes « vieillots et ringards … dans l’histoire tout court, on s’est fait niquer à la Révolution française… Mai 68…à la Commune…au Festival d’Avignon 2018…aux Césars 2020… quand est-ce qu’on va arrêter tout ça ?».

Elles n’y vont pas de main morte. Vont-elles se mettre à lyncher la femme-objet, bonne épouse et reproductrice, et traquer toutes ces femmes qui « se soumettent aux désirs des hommes » ? Et pourquoi ne conserveraient-elles pas leur cœur de midinette pour rêver du Prince charmant qui les couverait d’un œil bienveillant ?

Dans le fond, elles ne sont pas si méchantes, si impudiques, si moches, elles peuvent séduire encore et toujours puisqu’elles ont de l’imagination et qu’elles n’ont pas fini d’explorer leurs corps dans cette grande avenue du désir. Cyprine, quésaco ? C’est la sécrétion vaginale dont elles assument l’acidité qui stimule la libido.

Elles incarnent la génération spontanée de leur propre imagination. Tous ces sentiers battus par le regard mâle colonisateur, il va falloir y planter quelques orties. Cela dit, elles enchantent par leur bonne humeur, leur énergie, leurs clowneries et leurs trouvailles car il n’est pas évident de faire chouiner les chaines ancestrales sur le papier glacé des magazines féminins.

Je me souviens d’Elie Kakou travesti en femme, franchement il était merveilleux. Il y a de cet esprit-là chez ces donzelles et le metteur en scène Alexandre Pavlata. Elles improvisent au galop, changent de costumes en déplaçant leurs tableaux au rythme d’un dessin animé. En font-elles trop ? Sûrement pas car le public qui se tord de rire en redemande !

Un show haut en couleur décapant, galvanisant !

Le 10 Mars 2022

Evelyne Trân

LE COURAGE DE MA MÈRE de George TABORI – Au Théâtre de la Reine Blanche 2 Bis Passage Ruelle 75018 PARIS – Du 9 Mars au 16 Avril 2022 – Mercredi, Jeudi, Samedi à 19 Heures –

Production Compagnie Les trois pieds dans la même chaussure
Production exécutive : Calvero
Texte publié aux Éditions Théâtrales
Avec le soutien de la SPEDIDAM

TEXTE : George Tabori

MISE EN SCÈNE : David Ajchenbaum

ASSISTANAT À LA MISE EN SCÈNE : Déboras Földes

JEU : Roland Timsit et Marion Loran [voix]

TRADUCTION : Maurice Taszman

LUMIÈRES : Esteban Stéphane Loirat

CRÉATION SONORE : Nicolas Martz

Voici une pièce que nous recommandons particulièrement Le courage de ma mère de George TABORI, un écrivain hongrois, voyageur, journaliste, auteur de nombreuses pièces, metteur en scène qui travailla avec Brecht et même Hitchcock. Né à Budapest en 1914, issu d’une famille d’intellectuels juifs, il émigra à Londres en 1935, devint journaliste à la BBC, correspondant de guerre en Bulgarie et en Turquie puis s’engagea dans l’armée britannique au Moyen-Orient. Sa famille fut déportée dans les camps et seule sa mère survécut.

Le caractère autobiographique de la pièce est évident. Parce qu’elle évoque un événement qui a eu lieu près de 35 ans avant sa narration, il faut mesurer la distance que prend l’auteur s’impliquant dans l’histoire par son propre regard plutôt que de mettre en scène directement sa mère.

C’est en fait à la fois l’histoire du fils et celui de la mère qui se tiennent côte à côte, s’aident mutuellement pour faire sortir de la crevasse de l’oubli, une anecdote au regard de tous les témoignages des rescapés d’Auschwitz mais qui se révèle extrêmement éclairante sur l’état d’esprit des Hongrois juifs pendant l’occupation allemande et l’ambiance qui régnait alors en Hongrie.

La pièce comportait à l’origine plusieurs personnages dont la mère. David AJCHENBAUM met en scène uniquement le fils qui se charge de raconter l’histoire de la mère laquelle fait entendre sa voix seulement par instants pour confirmer ou corriger des détails car « Dieu est dans le détail ».

La vision du fils se superpose au vécu de la mère et d’une certaine façon le fils offre son regard extérieur à quelque chose qui relève de l’intime, de l’indicible et qu’il ne peut se permettre de relater que grâce à sa position de fils aimant.

La femme que décrit le fils n’est pas une héroïne, c’est une femme simple au quotidien bien rythmé, une femme qui a décidé continuer à vivre, en dépit du bouleversement de sa condition du jour en lendemain, celle des Hongrois juifs contraints d’arborer l’étoile jaune sur leurs vêtements.

Cette femme est si naïve qu’elle ne comprend pas qu’un jour des policiers puissent l’encadrer pour lui signifier son arrestation. « Si tu es une gentille petite fille, tout ira bien, » telle était la règle d’or de sa vie.

Pas de place pour le pathétique dans la vision du fils qui s’autorise l’humour voire l’ironie pour décrire les scènes vécues par sa mère. Le voyage dans le wagon à bestiaux dans la situation extrême de l’horreur devient l’occasion pour la mère d’échapper à la banalité de sa vie, de devenir quelqu’un d’autre …dans la mesure où ayant été coupée de tous ses repères, elle se retrouve face à elle-même. Sa naïveté devient sa grande force, elle est pour ainsi dire « la belle fille qui ne peut donner que ce qu’elle a « cette dame de soixante ans, vêtue d’une belle robe noire avec un beau chapeau noir et des fleurs au rebord » qui d’une certaine façon tient tête à un officier allemand en le regardant droit dans les yeux.

Si la mère échappe à la déportation pour retourner au quotidien, ses parties de rami avec sa sœur, il n’en demeure pas moins cette blessure, le sentiment d’avoir abandonné les autres, ces brefs compagnons de voyage, à la mort.

C’est tout l’art de George TABORI de laisser planer aussi le doute entre la réalité et la fiction, de faire comprendre que sans les moyens de la fiction et d’un regard décalé, l’insoutenable ne peut être exprimé.

L’auteur semble observer tous les humains avec la même réserve, sans les juger, en les prenant comme ils sont, qu’il s’agisse de sa mère, de l’officier allemand, des déportés, et c’est leur humanité qui transpire, qui s’exprime.

Le texte de George TABORI est magnifique, il pourrait faire penser à une nouvelle de Stefan SWEIG. Servie par un comédien étonnant de justesse, Roland TIMSIT qui sait varier les tons avec les divers personnages du récit et la mise en scène dépouillée de David AJCHENBAUM, la pièce est mue par une véritable force intérieure, qui permet de faire résonner la vie au-delà de ses tournures tragiques, d’élever cette flamme des justes au-delà de l’oubli, celle des témoins et descendants des victimes de la Shoah.

Un spectacle essentiel, à ne pas manquer !

Evelyne Trân

Article mis à jour le 3 Mars 2022

précédemment publié sur le blog. Théâtre au vent. Le Monde.fr et dans le journal en ligne du MONDE LIBERTAIRE

https://www.monde-libertaire.fr/?article=Le_brigadier_temoin_de_lHistoire

LES MAUX BLEUS – UNE PIECE DE CHRYSTELLE CANALS ET MILOUCHKA AU THEATRE DE L’ESSAION – 6, rue Pierre au Lard 75004 Paris -Du 19 Janvier au 17 Mars 2022, les mercredis et jeudis à 21H00 – Puis les jeudis 24, 31 mars et 7 avril à 21 H 00 –

DE ET AVEC
CHRYSTELLE CANALS ET MILOUCHKA

MISE EN SCÈNE HERVÉ LAVIGNE
CRÉATION MUSICALE RÉMY CHAILLAN

CHORÉGRAPHIE BRIAN CA
CRÉATION LUMIÈRES SAMUEL HASSID

Voir la bande annonce

Les Maux bleus

Les Maux bleus comme c’est étrange m’évoque en sourdine ce poème d’Eluard « La terre est bleue comme une orange ». Cela n‘a rien à voir évidemment sauf peut-être cette infuse poésie qui se dégage du spectacle de Chrystelle CANALS et MILOUCHKA qui parle des violences faites aux femmes.

Les deux comédiennes qui ont rejoint l’Association SYNERGIE FAMILY à Marseille, une startup d’innovation éducative et inclusive et recueilli en amont un grand nombre de témoignages proposent un spectacle composé de plusieurs tableaux mettant en scène à la fois les victimes, les bourreaux, les témoins face aux violences tant physiques que psychologiques qui polluent aussi bien la vie sociale que la vie intime.

En les regardant sur scène, nous les spectatrices, spectateurs, voyeuses ou voyeurs en quelque sorte, comprenons qu’elles ne jouent pas, que les textes qu’elles ont écrits à quatre mains, elles les revivent à chaque représentation. Il ne s’agit pas de tables de multiplication qu’elles auraient apprises par cœur. Elles attaquent le mal par la parole pour le circonscrire, le déloger à la racine. L’ennemi, la plupart du temps, est invisible, inaudible, et quand il faut le dénoncer, les femmes victimes vont devoir rassembler tout leur courage parce que prisonnières souvent de leurs émotions elles savent qu’elles se trouvent en position de faiblesse, face à des murs, des dénis, des refus.

« Tais-toi, tu mens » dira une mère à sa fille qui lui révèle le viol commis par son frère. De la même façon une juge impitoyable, sans empathie pour la jeune femme qui porte plainte pour viol contre son ex petit ami, au lieu de l’écouter, choisit de l’enfoncer en pointant le doigt sur ses failles.  C’est ce « Taisez- vous ! » qu’il faut combattre, c’est ce « Ferme ta gueule ! » qui leur fait barrage qui est à l’origine de ce besoin viscéral de libération de paroles de victimes.

Grâce à leur talent, celui du musicien Rémy CHAILLAN et à celui du metteur en scène Hervé LAVIGNE qui a cette belle idée d’installer une corde à linge – symbolique « d’une lessive qui n’a ni trêve ni fin » renvoyant au combat incessant des femmes contre l’archaïsme des maux dénoncés – autour de laquelle s’affairent les comédiennes, le spectacle est dénué de toute espèce de lourdeur car il ne s’agit pas d’apitoyer le public. Le fait de prendre la parole libère les énergies, l’espoir aussi. MILOUCHKA qui témoigne des conditions de vie des femmes en surpoids soudain se met à danser. Chrystelle CANALS qui nous conte l’histoire d’une femme « poupée » sourit de pouvoir enfin parler de sa libération.

D’un geste théâtral salvateur, Chrystelle CANALS et MILOUCHKA offrent un magnifique rayon de soleil à toutes celles, tous ceux qui luttent vaillamment, courageusement contre ces maux bleus.

Nous ne pouvons que les soutenir en allant sans délai applaudir leur spectacle !

Paris, le 28 Février 2022

Evelyne Trân

N.B : Cet article est publié également sur le journal en ligne du MONDE LIBERTAIRE.NET

https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=6284

AY CARMELA ! D’APRES JOSE SANCHIS SINISTERRA – ADAPTATION ET MISE EN SCENE DE LIONEL SAUTET au THEATRE LUCERNAIRE -53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris Durée 1H15 / DU 2 FÉVRIER AU 20 MARS 2022 DU MARDI AU SAMEDI À 21 H E T LE DIMANCHE À 17 H 3 0


TRADUCTION ANGELES MUNOZ
AVEC
CAROLINE FAY
LIONEL SAUTET
CRÉATION LUMIÈRE : RAPHAËL MAULNY

M U S I Q U E S A D D I T I O N N E L LE S : MARWENKAM MARTI ET FUSTA !
CO S T U M E S E T A C C E S S O I R E S : MAÏLIS MARTINSSE
PRODUCTION : CIE LES FUNAMBULES
CORÉALISATION : THÉÂTRE LUCERNAIRE

AY CARMELA ! Quel-le espagnol-e ignore Carmela cette héroïne anonyme qui incarne la résistance des Républicains . Pendant la guerre d’Espagne tous les résistants avaient sur les lèvres la chanson AY CARMELA.

Dans la pièce de José SANCHIS SINISTERRA, figure incontournable du théâtre espagnol d’aujourd’hui, Carmela est une artiste de variétés. Elle et son mari Paulino sont des artistes de théâtre ambulant pris au piège lors d’un affrontement particulièrement sanglant à BALCHITE entre les républicains et les franquistes. Ils sont contraints de se produire devant un parterre de franquistes et de légionnaires italiens envoyés par Mussolini en Espagne pour prêter main forte aux franquistes.

Si la guerre d’Espagne n’est pas le sujet de la pièce, elle en est la toile de fond. Les amateurs du théâtre classique pourraient être décontenancés par la dramaturgie sans unité de temps qui « fonctionne comme un long flash-back » . Dès le début de la pièce le spectateur comprend qu’un drame a eu lieu. Il assiste aux retrouvailles de Paulino et Carmela qui revient du monde des morts. Elle est un fantôme sans en avoir l’apparence. Carmela bien que morte, stricto sensu, est bien vivante. Elle forme avec Paulino un véritable couple d’amoureux qui partagent la même passion pour le théâtre, la danse et le chant et dont la vie du jour au lendemain va basculer.

Paulino interprété par Lionel SAUTET résolument apolitique – « On est des artistes nous, non ? Alors la politique on s’en tape ! On fait ce qu’on nous demande, et puis c’est tout ! » entend bien se soumettre aux injonctions des franquistes. Carmela n’a pas non plus de conscience politique mais c’est plus fort qu’elle, elle ne peut accepter de collaborer avec les franquistes et en manifestant son opposition sur scène, elle devient la cible et s’écroule.

Les personnages ne sont pas des héros. La guerre va bouleverser leurs habitudes, leur train train quotidien. Elle va tout chambouler jusqu’à remettre en question la finalité de leur art. Carmela ne va plus chanter seulement pour divertir le public, elle va chanter de tout son cœur pour résister à l’oppression.

Ay Carmela constitue une mise en abyme d’une conscience de l’acteur-trice qui dans des circonstances extrêmes, ici celle de la guerre d’Espagne, n’est plus seulement acteur-trice sur scène mais devient acteur-trice dans l’Histoire dès lors qu’il-elle profite de sa présence sur scène pour exprimer ses convictions. Carmela sera victime du coup de projecteur sur son visage qui révélera sa résistance au parterre des franquistes. Elle sera victime mais gagnante aussi car elle aura pu dire sa vérité.

La Compagnie des funambules signe un spectacle très engagé , très intense. Caroline FAY que nous avons connue sous les traits d’une « Barbue » (le spectacle des 4 Barbues) incarne Carmela de tout son talent, sa fougue, sa sensualité. Et elle chante et elle danse comme Carmela sans doute à en perdre la raison. Lionel SAUTET est moins gâté par son personnage plutôt lâche mais on est tenté de lui pardonner comme son amoureuse Carmela . Avec un petit air de Clark Gable, il chante a cappella des belles chansons issues du répertoire des chants républicains.

La mise en scène est dépouillée mais portée de bout en bout par la fièvre, l’émotion vécues par un couple d’amoureux, des artistes de music-hall plongés dans la guerre d’Espagne . Mais qu’à donc à voir le spectacle avec la guerre et la politique ?

«  Le théâtre n’est pas seulement une pratique ludique ou esthétique mais également un moyen pour comprendre le monde et pour agir sur lui» répond José SANCHIS SINISTERRA.

Paris, Le 22 Février 2022

Evelyne Trân

P. S : Caroline FAY et Lionel SAUTET sont les invités de l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur Radio Libertaire le Samedi 26 Février 2022 à partir de 15 H 30. L’émission est en podcast sur le site de Radio Libertaire.

L’article est publié également sur MONDE LIBERTAIRE.FR

https://www.monde-libertaire.fr/?article=AY_Brigadier_!

LE DINDON de Georges Feydeau au Théâtre du RANELAGH 5 Rue des Vignes 7016 PARIS – À partir du vendredi 14 janvier 2022 (relâches exceptionnelles les 18 février, 2 et 8 avril 2022)du jeudi au samedi à 19h,et le dimanche à 15h. DURÉE DU SPECTACLE 1h35

Distribution

Auteur : Georges Feydeau

Mise en scène : Vincent Caire

Avec : Lucile Marquis, Cédric Miele, Damien Coden, Franck Cadoux, Gaël Colin, et en alternance Karine Tabet, Amélie Gonin et Mathilde Puget

Décor : Nicolas Cassonet

Costumes : Corinne Rossi

Lumière : Valentin Tosani

Photos : Fabienne Rappenaud

Le Dindon – YouTube

https://www.youtube.com › watch

L’heure n’est pas encore venue de remiser aux oubliettes LE DINDON, cette farce fort subtile de FEYDEAU qui sous le prisme du vaudeville met le doigt sur les hypocrisies de la société. On peut le dire FEYDEAU, cet homme mal marié, épingle avec férocité l’institution du mariage dont les lois s’opposent à la constitution de l’homme qui ne peut être, selon lui, monogame.

Un commentateur souligne que « Son théâtre décrit la folie humaine qui naît de rapports sociaux contraignants, de rapports codifiés organisés ». KAFKA dira « Ce n’est pas l’imagination qui mène à la folie mais la raison ».

En résumé LE DINDON met en scène quelques hommes mis à mal par cette sacro-sainte loi du mariage qui interdit aux époux et aux épouses d’aller voir ailleurs sauf en se cachant. D’où les mésaventures de ces messieurs contraints de braver l’interdit et de risquer de se retrouver comme des malfaiteurs pris au piège de leur obscur objet du désir.

FEYDEAU a mis lui même en scène LE DINDON dont la création en 1896 au théâtre du Palais Royal fut un succès. Sa principale ambition était de faire rire le public bourgeois en lui représentant des personnages copies conformes de la réalité mais rehaussée par une caricature bienvenue et burlesque. Il se pourrait bien que LE DINDON dans l’esprit de FEYDEAU englobe aussi bien le fieffé dragueur de PONTAGNAC (excellemment interprété par Cédric MIELE) que le spectateur lui-même.

120 ans après sa création, il peut être intéressant de mesurer la distance qui s’est opérée dans la perception du spectateur vis à vis de cette satyre qui déboulonne l’institution du mariage en mettant en scène d’invraisemblables chassés-croisés entre épouses cocufiées et époux libertins.

Le metteur en scène Vincent CAIRE n’a pas choisi l’angle de l’analyse socialo-ethnologique de la pièce . C’est plutôt son aspect « bon enfant » de la Belle époque avec son décor Art nouveau, qui se dégage en dépit de ses épines et qui retient l’attention. Il s’agit de recouvrir les plaies du mariage avec un baume libérateur : le rire.

Les comédiens possèdent l’art de la gestuelle à tel point qu’on peut les regarder comme dans un film muet de la même façon qu’on se laisserait subjuguer par le manège de poules et de coqs dans un poulailler.

Les spectateurs de ce Dindon au premier degré sont invités à lâcher prise tout en savourant les réparties enlevées des protagonistes et en ouvrant la porte à leurs fantasmes les plus truculents. La scène anthologique du lit qui s’agite comme un trampoline ( fiction ou réalité) et se met à sonner sous le poids des amants pourrait bien agir sur nos têtes bien pensantes ou quelque peu coincées tel un électrochoc salutaire.

L’équipe de la Compagnie LES NOMADESQUES a du talent à revendre. Soutenons là en allant applaudir son savoir faire, celui d’actionner la mécanique si bien huilée de FEYDEAU avec les ressorts et les poulies d’une boite à musique qui roucoule « Mais qu’est-ce qui fait donc courir les hommes et les femmes ? »  L’amour et le sexe, le tout panaché car il y a du panache dans l’air chez FEYDEAU pour de rire, un zeste de tendresse et du rêve.

Paris, le 19 Février 2022

Evelyne Trân