Bérénice de Jean Racine- Avec Carole Bouquet – Mise en scène par Muriel Mayette-Holtz à LA SCALA Paris 13, boulevard de Strasbourg 75010 Paris Du 16 septembre au 12 octobre 2022- Du mardi au samedi à 21 H 15, dimanche à 17 H 30.

en scène Muriel Mayette-Holtz
Avec Carole Bouquet, Frédéric de Goldfiem, Jacky Ido, Augustin Bouchacourt et Ève Pereur 
Décor et costumes Rudy Sabounghi 
Musique originale Cyril Giroux
Lumière François Thouret

Bérénice n’est-elle pas une fleur immortelle évocatrice de quelque amour défunt ? Mais ne soupirons pas, n’ayons pas l’idée sournoise de nous faufiler entre les tombes de Baudelaire, Nerval, Verlaine tout en levant les yeux au ciel en l’implorant : Bérénice, Bérénice, Bérénice !

Bérénice a le charme de Carole BOUQUET. Il exhale un parfum indocile et précieux, il a du caractère, il est subtil avec juste une goutte d’acidité comme si la beauté devait aussi se révolter.

Qui peut donc la troubler ? Les figures d’Antiochus et Titus incrustées sur des pièces de monnaie flottantes. Serions nous dans un Musée ? Titus et Antiochus doivent témoigner de leur amour pour Bérénice. On les croit sans les plaindre.

Bérénice BOUQUET est très belle, royale. C’est son rôle. Elle fait penser au poème La Beauté de Charles Baudelaire : Je suis belle , ô mortels ! comme un rêve de pierre. Est-il possible d’être émus par son renoncement au mariage avec Titus ? Titus et Antiochus sont des amoureux impuissants mais ils n’inspirent pas la compassion. Subsiste ce parfum étrange et compassé. Nerval ne vient-il pas de déposer un baiser sur le front de la Reine. On rêve ! On se surprend à entendre les vers de Racine : Si Titus est jaloux, Titus est amoureux.

Alors on peut aimer ce flacon de parfum qui roule sur l’asphalte d’une salle de musée froide et triste. Le décor fait penser à une toile de Hopper. Il s’agit d’une chambre d’hôtel avec son lit qui soupire. Zut ! Tout est figé dans cette pièce. Il n’y a pas de meubles, pas un bibelot à briser pour donner le change. Pas de moustiques, pas d’ouragan ; alors quand il est question de l’Empire de Rome qu’invoque sinistrement le cher Titus, on se souvient qu’il est passé, qu’il s’est effondré tandis que Bérénice continue à hanter les esprits de ses amoureux impuissants : Baudelaire, Nerval et bien entendu Racine !

Le 17 Septembre 2022

Evelyne Trân

L’Enfer de Henri Barbusse – Adaptation, jeu, mise en scène de Jacques ELKOUBI – Conseillère artistique Fabienne ELKOUBI au Théâtre ESSAION 6, rue Pierre Au Lard 75004 PARIS – Du 30 Août au 28 Septembre 2022 – Les mardis et mercredis à 19 H.

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Voilà un des spectacles les plus forts auquel j’ai eu la chance d’assister. Il s’intitule « L’Enfer » et est adapté du livre éponyme de Henri BARBUSSE un auteur connu essentiellement pour avoir écrit le roman Le Feu qui témoigne des horreurs de la guerre de 14-18.

Il s’agit aussi d’un témoignage, voire d’une confession d’un homme vivant une expérience en soi extraordinaire, celle d’assister, sans être vu, à des parcelles de vie d’inconnus-es, se déroulant dans une chambre d’hôtel, mitoyenne à la sienne, grâce à un providentiel trou dans le plafond.

L’homme se décrit tout d’abord comme un être ordinaire, désenchanté, confiné dans une solitude inquiète et absconse – il faut imaginer la chape de plomb que représente le silence dans une chambre d’hôtel lugubre – :  Je n’ai rien, déclare-t-il mais je voudrais qu’il m’arrive quelque chose d’infini. Cet homme en proie au cafard entend soudain un chant émanant de la pièce voisine. C’est le départ d’une aventure qui va transformer sa vision des êtres et du monde :

« Je domine et je possède cette chambre. Ceux qui y seront, seront sans le savoir avec moi. Je les verrai, je les entendrai comme si la porte était ouverte ».

L’homme se découvre passionné par le spectacle de la vie. Il ne cesse de s’extasier sur ce qu’il entend, sur ce qu’il voit car c’est toujours la première fois, car c’est toujours inattendu, inespéré. Dès lors son témoignage résonne comme un hymne à l’humanité retrouvée chez tous les personnages de passage dans la chambre d’à côté. « Rien n’est plus fort que d’approcher d’un être quel qu’il soit ».

Nous ne raconterons pas par le menu les différentes apparitions auxquelles assiste le narrateur. L’important pour le spectateur n’est-il pas de s’éprouver voyeur également par le trou de la serrure de sa propre perception en signe d’accompagnement de celui qui dirige son regard vers l’autre ardemment, avec un intérêt toujours croissant.

« Il faut accoucher de l’autre » semble nous exhorter cet incroyable narrateur incarné magistralement par Jacques ELKOUBI. Pourquoi, comment, que nous raconte-t-il, l’homme n’est-il pas méchant dans son essence ? BARBUSSE veut croire en l’humain, en dépit de ses multiples failles, ses doutes, ses démons, ses chavirements ; il clame sa foi en lui.

Découvrir que le regard que l’on porte sur l’autre, cet inconnu, a son importance parce qu’il peut repêcher du désespoir, de la solitude où cet autre peut se croire ligoté ; il peut sauver.

Celui qui se hisse jusqu’au plafond pour assister au spectacle de la vie d’autres humains, en s’élevant est en proie au vertige, à l’émotion de vivre sur l’instant un moment unique.  « Mais je vous vois » crie le voyeur à l’homme qui est en train de mourir dans la pièce voisine ». En somme, il lui crie « Je vous aime ».

Cette expérience, elle se partage pour quelques représentations exceptionnelles, avec Jacques ELKOUBI, l’interprète intense, incandescent, d’un texte illuminé, passionnément humaniste.

Paris, le 20 septembre 2022

Evelyne Trân

N.B : Jacques ELKOUBI et Fabienne ELKOUBI étaient les invités de l’émission DEUX SOUS DE SCENE à Radio Libertaire 89.4 le samedi 10 Septembre 2022 en podcast sur le site de Radio Libertaire.

Article également publié sur le Monde Libertaire en ligne :

Le poète des rues. Polo AMINTAS dans les étoiles

Je l’ai connu, il y a bien longtemps quand j’ai débarqué en Guadeloupe. Vêtu d’une djellabah blanche, il arpentait les rues de Pointe à Pitre, frappait le sol avec sa canne et faisait la manche. Son gite, un antre minuscule, éclairé par des bougies offrait le spectacle de ses visions très colorées et très chaudes. Polo était peintre, musicien et chanteur. Il jouait du tambour la nuit et c’était hallucinant comme sa colère lorsqu’il invectivait un ennemi invisible. « Kounia manmanw » hurlait-il. J’ai partagé avec lui de délicieux ignames à même le sol de la petite cour attenante.

Que je me souvienne Polo, tu n’étais en colère que parce que trop tendre. Je te dédie ce poème en souvenir de nos agapes.

Pourquoi viennent-ils prendre ce que nous jetons ? Pourquoi jetons nous ce qu’ils viennent chercher ? Les intouchables existent, ceux que nous nommons les pauvres, ils fouillent dans nos poubelles. Les intouchables existent, ceux que nous nommons les riches, ils planquent leur oseille.
Il ne s’agit plus de se plaindre, il s’agit d’entendre au-dessus de la plainte. Il ne s’agit plus de rêver mais de nous étonner tout de même nous les humains de vivre si éloignés les uns des autres.

« Je n’ai rien dit le poète, rien de consistant si vous voulez. Je n’ai rien que le bonheur d’écouter dans ma tête quelque rêve d’amour qui puisse luire dans l’œil d’un pauvre. Car la pauvreté, vous comprenez ce n’est pas la misère. Comment celui qui en a trop dans la tête ou trop dans le porte monnaie pourrait il attacher de l’importance à une miette de pain qui roule sur la table. Y a des jours où j’ai le cœur qui pendouille misérablement et puis il se remet en place doucement, il chante, il chante et les gens autour de moi sont fascinés de voir s’échapper de ma bouche des mots qui dansent en plein air, qui balbutient l’herbe ou le goudron, qui voltigent, qui racontent à leur manière la danse des abeilles ou la course des oiseaux, qui parlent d’eau, de faim, de soif, en trombe le village et la pluie.
Je suis poète des rues pour faire trembler la rue sur mes lèvres, pour les entendre marcher et rigoler sur un zeste de salive, les gens que j’aime simples et qui pensent : c’est un étrange personnage celui qui peut nous offrir un poème en faisant jongler des mots communs ou extraordinaires en les brassant comme une rivière d’argent.

Je suis poète des rues. Mes mots cousus au dictionnaire se sont torchés aux becs de gaz à l’ancienne, ils ont connu les égouts, se sont coltiné les fontaines, les croix de cimetière, mais surtout ils ont traversé les routes aveugles et ensoleillées en faisant du stop souvent.
Un poème ça peut être tout ce temps que met le soleil à percer derrière un nuage, pour avec des mots tout nus comme des morceaux de pomme t’enorgueillir d’être au monde avec juste un rêve à partager.
Je suis poète des rues pour fendre la foule des gens emmitouflés. Je suis poète des rues pour attendre au bord de la route le moineau qui viendra boire dans ma main, pour toujours rencontrer au carrefour, Hector ou Chimène ou hirondelle qui ont toujours des choses à raconter. Et à l’horizon d’un clocher, d’un troquet, courant sur des lèvres durcies, j’entends découdre l’oiseau, fendiller l’air d’une larme, d’une plume légère ou buée qui s’échappe de toi, malgré toi, toi qui m’écoutes ».

Le 8 Septembre 2002

Évelyne Trân

Article initialement publié sur le Monde Libertaire en ligne

Dimey Père & Fille, une incroyable rencontre – Spectacle musical tout public – Au théâtre ESSAION – 6, rue Pierre au Lard 75004 PARIS – A partir du 13 septembre 2022 les mardis et mercredis à 21 H. Relâches : mardis 20 septembre et 15 novembre 2022.

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N.B : Dominique DIMEY était l’invitée de l’émission DEUX SOUS DE SCENE SUR RADIO LIBERTAIRE 89.4 Le Samedi 17 Septembre 2022 . En podcast sur le site de Radio Libertaire

Auteur : Dominique Dimey

Mise en scène : Bruno Laurent

Distribution : Dominique DIMEY , Au piano Charles TOIS ou à l’accordéon Laurent DERACHE

Avec La voix de Richard Bohringer

Décors : Nils Zachariasen

Lumières : Stéphane Baquet

Photographies : Jacques Legoff

L’histoire de Bernard et Dominique DIMEY on la croirait sortie d’un conte de Prévert, c’est avant tout l’histoire d’une rencontre. Père et fille, Bernard et Dominique ne se connaissaient pas, c’est la poésie qui les a réunis, « le cœur a ses raisons que la raison ignore ».

Elle est parfois légère la vie comme un amour de jeunesse trop vite oublié et Bernard n’a pas su ou pas voulu savoir qu’il était devenu père à 26 ans. Dominique élevée par sa mère imaginait un père idéal, beau, grand.

Elle ne s’attendait pas à découvrir chez Bernard DIMEY, surnommé l’ogre de Montmartre, un père plus que biologique, un père spirituel.

Bernard DIMEY fait partie de ses artistes qui sont poètes dans la vie et pas seulement sur le papier, sans doute parce que la poésie, il faut la vivre pour pouvoir vraiment la communiquer. Bernard qui n’était pas attaché aux choses matérielles, ni à son apparence – il montait sur scène avec une chemise tachée – éblouissait le public par son charisme.

Tout le long du spectacle musical qu’elle a conçu en hommage à l’œuvre de son père, Dominique exprime sa personnalité bien à elle, celle d’une femme enjouée mais déterminée, qui s’identifie vitalement à une branche toute svelte et pleine d’énergie qui a jailli de l’arbre-poète en marche que représenta Bernard dans les rues de Montmartre, des années soixante à sa mort en 1981.

Ce sont les cafés, les rues, les gens du quartier qui ont inspiré à DIMEY ses plus belles chansons « Parmi les joyeux drilles qui ne sont rien du tout mais qui sont tous quelqu’un ».

Sur scène, elle est toujours la fille de Bernard, la jeune fille si émue d’avoir été accueillie comme un rayon de soleil par Bernard. Alors l’on comprend facilement qu’elle souhaite encore rayonner pour lui et faire entendre sa voix à travers ses chansons qui vibrent merveilleusement.

Au piano, Charles TOIS nous enchante par ses sourires complices et les propos de Bernard passent avec bonheur par le timbre de Richard BOHRINGER.

Le spectacle constitue un poème à part entière intitulé « Père et fille » un poème vivant d’une exquise simplicité que seuls savent interpréter ceux qui rêvent tout haut !

Article mis à jour le 7 Septembre 2022

Evelyne Trân

N. B : Egalement publié sur le site du Monde Libertaire en ligne :

PARIS LA GRANDE DE ET AVEC PHILIPPE MEYER au Théâtre LE LUCERNAIRE 53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris DU 8 JUIN AU 21 AOÛT 2022 À 20H du Mercredi au samedi à 20 H, Dimanche à 17 H.

MISE EN SCÈNE BENOÎT CARRÉ
À L’ACCORDÉON JEAN-CLAUDE LAUDAT

A l’aube du 3ème millénaire, Paris s’éveille toujours à 5 heures du matin mais qui chante Paris aujourd’hui ? Les amoureux de Paris seraient-ils en voie de disparition. Nenni, ils et elles résistent et Philippe MEYER, humoriste, écrivain, chroniqueur de radio et professeur érudit devient leur porte-chansons lors d’un joyeux récital qui balade les spectateurs sur les crêtes des 19ème et 20ème siècle. A vrai dire, le temps ne fait rien à l’affaire, lesdites chansons nous éblouissent encore car elles croustillent de gaieté, d’humour, de tendresse et en somme de poésie. Qui oserait dire qu’elles sont ringardes et qu’elles nous parlent d’un temps :

Que les moins de vingt ans

Ne peuvent pas connaître

Montmartre en ce temps-là

Accrochait ses lilas

Jusque sous nos fenêtres 

Vous avez reconnu bien sûr La bohème de Charles Aznavour. Et vous aurez envie sûrement de réentendre parmi les plus belles :

Paris Jadis (Jean-Roger Caussimon, Philippe Sarde)

Les Halles de Paris (Georges Bérard, Georges Cornil)

Les tuileries (Victor Hugo, Colette Magny)

La rue des Blancs-Manteaux (Jean-Paul Sartre, Joseph Cosma)

Le capitaine « Au mur ! » (Jean-Baptiste Clément, Max Rongier)

Les Vieux messieurs du Luxembourg (Maurice Genevoix, Guy Lafarge)

La Joconde (Paul Braffort)

Philippe MEYER n’a évidemment pas la prétention de rivaliser avec de prestigieux interprètes tels que Juliette Gréco, les Frères Jacques, Marcel Aymé, Guy Béart etc. mais accompagné du talentueux accordéoniste Jean-Claude LAUDAT, il réussit à communiquer tout le bonheur qui en découle. Le public pourra déguster quelques anecdotes très instructives sur Paris La Grande. Parmi tous les drames de son histoire, il a choisi d’évoquer les massacres de la Commune en citant Louise MICHEL, et le choc qu’a représenté la destruction des halles en 1971. Également conteur et critique, il assume sa nostalgie du Paris d’antan.

Je ne résiste pas à citer cette strophe de Paris Jadis :

Paris c’est plusieurs villages

Et chacun a son visage

Le 16e a son langage

Et la Bastoche a le sien

Et le spectacle se termine sur un medley de 48 chansons où chacun pourra retrouver sa préférée. 

Paris sera toujours Paris pour ceux et celles qui l’aiment comme Montaigne qui assurait « Je l’aime jusque dans ses verrues et dans ses taches ». 

En quittant le Lucernaire et la Rue Notre-Dame des Champs, je pensais aussi à Jean Richepin et à son recueil « La chanson des gueux ».  Se qualifieraient-ils de gueux ces artistes bohêmes qui donnent de la musique aux voyageurs du métro. Sans eux, Paris, mon Paris ne serait plus Paris.

Le 10 Août 2022

Evelyne Trân

N.B. Article initialement publié dans le MONDE LIBERTAIRE.NET :

« En ce temps-là, l’amour » de Gilles SEGAL – Mise en scène de Christophe GAND avec David BRECOURT – Le Samedi 6 Août 2022 à 20 H 30 – Place de l’Eglise EZE-VILLAGE –

 Scénographie de Nils ZACHARIASEN, Costumes de Jean-Daniel VUILLERMOZ, Lumières de Denis KORANSKY, sur une Musique Originale de Raphael SANCHEZ

« Comme j’ai envié ce père capable de susciter un tel regard d’admiration dans les yeux de son fils » Ce cri du cœur émane d’un individu qui sait faire partie du commun des mortels avec cette particularité cependant, celle d’avoir connu l’enfer, un enfer justement inimaginable pour le commun des mortels.

 L’individu en question « Z » dans la pièce est redevenu un homme normal sans histoires, invisible. Non certainement, il ne s’est pas épanché sur sa dramatique expérience de la shoah auprès de son fils qui a été épargné. La vie a repris son cours. Ce fils est loin désormais qui lui envoie d’Amérique, une photo de son petit-fils.

 Bien sûr, il songe aux rapports entre père et fils qui à distance peuvent devenir conventionnels, distraits, banaux. C’est implicite, il n’en dit mot à ce fils, mais il y a ce déclic que représente, tombée du ciel une photo de son petit-fils. Et lui revient en boomerang, le souvenir d’une rencontre dans un train en partance pour Auschwitz, avec un père et un fils, extraordinaires.

 Qui ne s’est pas plu à observer dans les transports en commun ces relations intimes entre un parent et son enfant qui passent parfois juste par des regards, des attentions lesquelles peuvent éblouir l’observateur parce qu’elles ne sont pas criantes, seulement naturelles.

 Dans le train de la mort, Z a décidé de ne plus penser, ne plus penser à lui ; durant les 7 jours du voyage, il va vivre d’une certaine façon par procuration, à travers un père et son fils d’une douzaine d’années.

 Le récit de ce voyage qu’il enregistre pour son fils, devient en quelque sorte anachronique. Qui parle, le père qu’il aurait voulu être, le père qu’il a rencontré ? Et le fils, celui d’Amérique n’aurait-il pas pu être celui du train de l’enfer ? Qui parle, le vieil homme ou le jeune homme qu’était Z à l’époque ?

 Les réactions de Z sont sans fard, il ne comprend pas tout d’abord, comment le père peut faire abstraction de la situation insupportable à laquelle sont confrontés les voyageurs, la promiscuité, l’odeur des excréments, la mort des plus faibles, les cris des survivants. Le père durant tout le voyage déploiera toute son énergie à occuper l’esprit de son enfant, un peu comme Shéhérazade des Mille et Une Nuits, pour l’étourdir, le faire sourire, le voir heureux jusqu’au bout de la nuit et de la mort …

 Alors étonnamment, le récit qui aurait pu prendre la tournure d’une oraison funèbre, devient un hymne à la vie, à sa poésie, à l’amour simplement entre un père et son fils.

 David Brécourt rayonne dans ce rôle de conteur. Nous oublions complètement qu’il s’agit d’un seul en scène tant son interprétation est vivante et l’histoire captivante.

 Gille Segal, comédien et dramaturge, d’origine juive romaine a certainement puisé dans son histoire personnelle. Il signe avec cette pièce, un bijou de tendresse et d’humanité, en donnant la parole à Z, un commun des mortels par défaut, auquel nous pouvons tous nous identifier, face à son double « extraordinaire ».

 Que ceux qui viennent au théâtre avant tout pour se distraire et se changer les idées, ne soient pas rebutés par le thème de la shoah.

La pièce, mise en scène par Christophe Gand diffuse une lumière intimiste impressionnante, mettant en valeur son interprète David Brécourt, tout juste fascinant.

 Article mis à jour le 5 Août 2022

 Evelyne Trân

Novecento Pianiste – Récit Jazz – d’après Alessandro BARICCO au Théâtre de l’ESSAION 6 rue Pierre au lard 75004 PARIS du 17 Juin au 30 Juillet et du 25 Août au 8 Octobre 2022 – Les jeudis, vendredis et samedis à 21h15.

  • Auteur : Alessandro BARICCO, traduction Françoise BRUN

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Mise en scène : Pascal GUIN

Distribution : Pascal GUIN et Christofer BJURSTRÖM

Novecento ! Le mot glisse sur les lèvres, il a l’accent chantant. Il n’est pas besoin d’en connaitre le sens, il illusionne comme ces rues ou ces avenues ou ces impasses que l’on ne connait que grâce à l’association de quelques syllabes et qui lorsqu’on les découvre pour de vrai pourraient nous choquer parce qu’elles ne coïncident pas avec nos rêves.  

Le porteur de ce nom, Novecento, va manifester cet ailleurs, l’autre part, l’incarner en répondant à l’appel du large de Mallarmé : Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Le conte est une petite dynamite pour l’imaginaire. Son auteur Alessandro BARICCO s’est laissé emporter par son inconscient avec un grand I, car sa créature résiste à toutes les analyses. En résumé, Novecento rassemblerait nos désirs les plus chers de liberté, de création, d’amour de la musique avec une onde de mélancolie, celle que peut éprouver n’importe quel individu face à l’immensité de la mer, face à la multitude des êtres et de histoires qui se bousculent dans la tête et la mémoire de Novecento qui refuse de son vivant de n’être que de passage sur un paquebot.

 Novecento a été découvert bébé, abandonné probablement par des émigrants ou des voyageurs clandestins, dans une boite en carton dans la salle de bal d’un paquebot. C’est son ami, un trompettiste qui raconte l’histoire de cet enfant devenu un génial pianiste.

Sur scène Pascal GUIN, passionnément, investit pleinement le rôle de conteur c’est-à-dire qu’il donne l’impression de vivre chacun des évènements qu’il déroule. Il est celui que fascine et fascinera toujours Novecento, l’être paradoxalement le plus désintéressé du monde, seulement attaché à son instrument le piano qui permet « de danser avec l’océan ».

Le piano c’est également un personnage qui a la classe et le talent de Christofer BJURSTRÖM . Quel plaisir d’écouter ces notes qui fourmillent dans l’espace, se cognent à la coque du paquebot, glissent sur le front du conteur, frôlent sa silhouette et se confondent avec le bruit de la mer si bien que l’on se surprend à penser : c’est la mer qui joue du piano.

Novecento se confond lui aussi avec la mer. Il est à l’horizon ce qui fait dire à Rimbaud : L’éternité c’est la mer allée avec le soleil.

Eternité, instant ! Dans la belle cave de l’ESSAION, Pascal GUIN et Christofer BJURSTRÖM convient le public à un impressionnant et envoûtant voyage musical.

Le 19 juillet 2022

Evelyne Trân

N.B : Pascal GUIN et Christofer BJURSTRÖM étaient les invités de l’émission « Deux sous de scène » sur Radio Libertaire. 89.4, en 2ème partie le samedi 9 Juillet 2022, en podcast sur le site de Radio Libertaire.

N.B : Article initialement publié sur le MONDE LIBERTAIRE.NET

Toxique de Françoise SAGAN au Festival off d’Avignon du 17 au 26 Juillet 2022 à 17 H 30 – Relâche le 20 Juillet – Théâtre des Lilas 8, rue Londe 84000 AVIGNON.

 

https://youtu.be/St_Fq-f_QUI 

Interprètes / Intervenants

  • Mise en scène : Cécile Camp
  • Interprète(s) : Christine Culerier

Adaptation : Michelle Ruivo
Création lumières : Dominique Fortin
Création musicale et sonore : Victor Paimblanc
Scénographie : Eric Den Hartog

Nous pénétrons comme par effraction dans le journal intime de Françoise SAGAN couvrant une courte période, celle de son séjour dans une clinique de désintoxication du palfium qui lui fut administré à haute dose, après un terrible accident de voiture.

Françoise SAGAN n’avait que 22 ans mais elle était déjà SAGAN avec bonheur celui de pouvoir jouir de sa drogue la plus dure, l’écriture.

Le journal est un à mi-chemin vers la littérature. Beaucoup d’écrivains s’y sont exercés n’ignorant pas que leurs journaux pourraient être publiés.

Dans ce cahier, témoin de sa réclusion forcée dans une clinique, la jeune femme avait un étrange interlocuteur, le temps celui qu’on ne pense pas mais qui s’impose naturellement dans la chambre de la solitude, une solitude qu’il faut s’employer à distraire sans autres béquilles que celles de sa pensée, des objets qui flottent devant soi, des moindres événements qui prennent des proportions incroyables parce qu’ils ne tiennent qu’au regard qu’on leur porte, suspendus en quelque sorte dans le temps intrigant, parfois même insupportable lorsqu’il rime avec ennui, insomnie, angoisse ou souffrance.

L’esprit de la jeune femme se déploie dans ce labyrinthe avec subtilité, curiosité et un vague effroi comme si elle tournait les pages d’un abyme intérieur qui exigerait d’elle qu’elle se sonde, se regarde en face sérieusement.

Mais justement la jeune femme n’est pas sérieuse, elle se préoccupe davantage de la légèreté au sens noble du terme, celui de la liberté.

« Il y avait longtemps que je n’avais pas vécu avec moi-même » se dit-elle. Elle s’épie, « elle est une bête au fond d’elle-même ».

Mais étonnamment, ses notes impromptues ou plus réfléchies restent dominées par un insatiable désir de vivre expressément chaque minute, fût-elle douloureuse.

Elle est un animal à l’affût de n’importe quelle surprise, bonheur, réjouissance des sens.

La fermeté de la voix de la comédienne Christine CULERIER, son énergie et par moments quelques intonations enfantines, donnent la mesure de ce buisson ardent que constitue ce journal de l’écrivaine à 22 ans, un journal susceptible de toucher cette solitude que chacun porte en soi et qui regorge de ressources pour peu qu’on l’apprivoise.

La performance de Christine CULERIER ainsi que l’accompagnement musical de Victor PAIMBLANC qui accentue la dramaturgie de ce huis clos, offrent un prodigieux instant d’intimité, voire d’éternité avec cette grande artiste Françoise SAGAN.

Article mis à jour le 16 Juillet 2022

Evelyne Trân

LA VIE MATERIELLE de Marguerite DURAS – Avec Catherine ARTIGALA – Mise en scène William MESGUISCH au Festival off d’Avignon au PETIT LOUVRE 23 Rue Saint-Agricol, 84000 Avignon Salle VAN GOGH – Du jeudi 7 juillet au samedi 30 juillet 2022 à 15 H 20. Relâche le mardi (12, 19 et 26 juillet) ainsi qu’une relâche exceptionnelle le 25 juillet. Durée 1 Heure.

Adaptation de Michel Monnereau
Création lumière : William Mesguich
Création sonore : Matthieu Rolin
Costume : Sonia Bosc

Avez-vous lu DURAS ? Le spectacle La vie matérielle conçu par Michel MONNEREAUqui a fait un travail remarquable d’adaptation du recueil éponyme des entretiens de Marguerite Duras avec le journaliste Jérôme BEAUJOUR, paru en 1987, projette d’emblée les spectateurs dans une sorte de montagne Duras non point inaccessible mais intrigante, qui plante le décor, celui d’une solitude ivre.

C’est une femme assurée de son prestige qui s’exprime, elle a intériorisé sa notoriété, sorte de pied de nez à une petite fille qu’on imagine timide, ébahie devant sa mère « ogresse » guerrière impénitente qui s’est battue contre vents et marées pour survire avec ses 3 enfants (cf. (Un Barrage contre le Pacifique) cette mère qu’elle dit folle.

Elle est un personnage. Il n’y a pas de limites pour un personnage sauf, allez savoir, lorsque la bougie vacille sous l’influence de l‘alcool. Se serait-elle reconnue si elle s’était rencontrée par hasard ?  Dans ces entretiens elle donne toujours l’impression de se projeter dans quelque chose qui la dépasse. Et c’est ce sentiment de dépassement qui confine à l’émerveillement qui la rend terriblement touchante.

Est-il encore possible de se rappeler la parfaite petite fille inconnue, étrangère parmi les indigènes serviteurs de sa mère lorsqu’on s’appelle Duras. Parce qu’elle s’appelle Duras, des inconnus la recherchent, s’approchent d’elle et elle reconnait parmi eux Yann ANDREA.

Peut-on juger un personnage ? Nenni. Duras personnage, actrice se donne à ceux qui lui tendent la perche. Elle se donne à elle-même aussi avec une sorte d’espièglerie. C’est un jeu ; on la croirait à la marelle en train de lancer des cailloux ou des galets pour jeter un sort aux cases de souvenirs. Elle a le geste sûr ce qui lui permet ensuite de céder à l’exaltation.

Bizarrement, il semble qu’il ne soit pas nécessaire d’avoir lu Duras ou vu un de ses films pour l’entendre dans ce spectacle.  Duras interprétée par Catherine ARTIGALA fait penser à une héroïne de tragédie, elle est une ogresse comme sa mère qui s’assume comme telle. N’a-t-elle point accouché au réel, au théâtre, au cinéma de tant de personnages dont elle a souligné la détresse, la folie. Quant à l’Amour toujours avec un grand A, c’est le point culminant d’une rêverie, celle de la musique d’India song.

Oui alors, il faut peut-être avoir lu Duras pour la comprendre.

William MESGUICH certainement imprégné par cet univers accueille Marguerite Duras avec une mise en scène discrète et chaleureuse.

Catherine ARTIGALA ressemble physiquement à Duras sexagénaire mais c’est surtout sa présence qui impressionne. Elle incarne justement une écrivaine pour laquelle « Le dire » importe plus que la véracité des faits. Comme si sans passion, il n’y a pas d’évocation possible. La parole travestit la réalité. Duras est bien plus romancière que journaliste. Elle ne tricote pas, elle orchestre.

Bête de scène, magnifique croqueuse de mots, croqueuse de vie, Catherine ARTIGALA livre les souvenirs de Duras, bec et ongles tendus pour en découdre avec le rideau sale de la réalité, pour chasser les nuages, retrouver devant elle et chez l’autre le bonheur d’exister.

Article mis à jour le 11 Juillet 2022

Evelyne Trân

N.B : Article initialement publié sur le Monde Libertaire en ligne

https://www.monde-libertaire.fr/?article=Marguerite_et_le_brigadier

LES CRAPAUDS FOUS – Une pièce écrite et mise en scène par Mélody MOUREY au théâtre LE SPLENDID 48 rue du Faubourg Saint Martin 75010 Paris du 3 Juin au 4 Septembre 2022 – Mercredi, jeudi, vendredi, samedi à 21 h et le Dimanche à 15 H.

(en alternance) : Benjamin Arba ou Blaise Le Boulanger, Charlotte Bigeard ou Claire-Lise Lecerf, Constance Carrelet ou Tadrina Hocking ou Laurence Gray,  Hélie Chomiac ou Alain Bouzigues, Gaël Cottat ou Rémi Couturier, Charlie Fargialla ou Paul Delbreil, Damien Jouillerot ou Thibaud Pommier, Lydie Misiek ou Charlotte Valensi, Christian Pelissier ou Olivier Claverie.Chorégraphie : Reda Bendahou – Scénographie : Hélie Chomiac – Musiques : Simon Meuret

Avez vous déjà entendu parler des « crapauds fous » ? Dire que le crapaud réputé pour sa laideur et sa bave empoisonnée a depuis la nuit des temps impressionné la gente humaine ! Wikipedia vous viendra sûrement en aide pour vous expliquer ce qu’est « un crapaud fou ».

L’expérience sera beaucoup plus vivante et instructive si vous vous laissez transporter au théâtre pour assister à l’aventure de deux valeureux médecins polonais en pleine seconde guerre mondiale, qui ont imaginé un stratagème particulièrement audacieux pour éviter la déportation dans les camps des nazis de 8000 habitants de confession juive de leur village Rozwadow.

Les deux médecins ont vraiment existé. L’un d’eux Eugène LAZOWSKI est considéré comme un héros mais reste inconnu du grand public. Pour rendre hommage à ces deux personnages de la grande et petite histoire Mélody MOUREY a créé une belle comédie qui illustre la capacité de rebondissement et de résistance humaine face à l’adversité. On pourrait dire que l’ambiance de la pièce est à l’image de ces crapauds bondissants qui refusent de se ranger .

Une histoire vraie ou un conte de fée ? L’auteure a dû songer qu’il fallait à tout prix éloigner les larmes du crapaud car le contexte est sombre. Le ton de la pièce est enjoué et les 9 comédiens, comédiennes qui interprètent une quinzaine de rôles rivalisent d’inventivité pour rendre comiques des situations dramatiques.

Parce le passé ne peut rester figé, il revient aux jeunes de l’interroger. C’est dans cet état d’esprit au début de la pièce qu’une jeune étudiante en psychologie, petite fille de Eugène LAZOWSKI part aux États Unis rencontrer le vieil ami de son grand-père, Stanislaw MATULEWICZ qui va lui raconter comment Eugène et lui ont réussi à berner ces criminels de nazis.

Une question turlupine l’étudiante, celle de l’expérience des électrochocs de MILGRAM qui dévoile comment le réflexe d’obéissance peut transformer en bourreaux des individus ordinaires. Seul un petit pourcentage de personnes testées refuseraient d’obéir aux ordres qui mettent en danger la vie d‘autrui. On peut se souvenir à ce propos avec terreur de certaines scènes du film Orange mécanique de Stanley KUBRICK.

Après un tour dans un pub américain, changement de décor , les spectateurs sont transportés dans un village de Pologne où s’affairent les 2 médecins « crapauds fous ».Un paysan tout affolé vient trouver Eugène pour lui demander de l’amputer d’un bras car il veut échapper au camp de travail forcé (situation moliéresque). La perspective est si atroce que Stanislaw a l’idée de lui inoculer le vaccin du typhus, sachant qu’en infime dose, il n’y a pas de danger mais qu’il sera néanmoins testé positif à la maladie et donc pestiféré. Par la suite ce sont tous les ressortissants juifs qui seront vaccinés pour abuser les nazis. Difficile cependant de faire comprendre le stratagème à la population sensée être en quarantaine et avoir le typhus sans en présenter les symptômes. Les deux médecins en viendront à faire appel à des comédiens pour interpréter des individus malades de façon à convaincre les nazis de s’éloigner du village.

Les spectateurs, bien entendu, éprouvent les angoisses des médecins qui doivent affronter les interrogatoires des nazis, lesquels n’hésitent pas à les menacer de mort sur le champ. A vrai dire dire ces soldats sont tellement ridicules qu’ils prêtent à rire.

La scénographie est étonnante avec ses décors en tourniquets qui valsent au quart de tour et la musique est chatoyante.

Menée tambour battant, sans aucun temps mort, la pièce déborde de vitalité, elle est piquante, aussi vivace qu’un crapaud bondissant dont la bave est porteuse de ce savoureux message « Ne renoncez jamais, ne vous résignez pas, le cœur a plus d’intelligence que le mal  ». Qu’on se le dise « Il ne faut pas désespérer de la nature humaine ! ».

Un spectacle à ne pas manquer !

Paris, le 11 Juillet 2022

Evelyne Trân

N.B Article initialement publié sur le MONDE LIBERTAIRE.NET