THEATRE DE MENILMONTANT : 1984 BIG BROTHER VOUS REGARDE de Georges Orwell – Adaptation Alan Lyddiard – Mise en scène et réalisation filmique de Sébastien Jeannerot – Tous les vendredis à 21h du 14 septembre 2012 au 1er mars 2013

Théâtre du Ménilmontant 15, rue du retrait 75020 PARIS – Durée 1 H 40 

Distribution : Loïc Fieffé, Hervé Terrisse, Swan Demarsan, Jean-Pierre de Lavarene Sébastien Jeannerot, Florence Nilsson, Sébastien Antoine, Pierre Biesmans

1984 est une œuvre monstrueuse au sens étymologique du terme de  Georges ORWELL. Au lieu du King Kong qui crevait l’écran, dans les années 30, Georges ORWELL imagine un BIG BROTHER qui hypnotise tous les esprits tout simplement parce qu’il est un leurre créé par un régime totalitaire qui règne sur le monde.

Celui que décrit Georges ORWELL est inspiré du régime Stalinien et du régime  fasciste. Ceux qui détiennent le pouvoir n’ont pour ainsi dire pas d’âme, ils ont perdu tout sens humain, ils sont devenus des machines et c’est vraisemblablement leur force. Il n’y a qu’à se souvenir comment des officiers nazis pouvaient tuer sans le moindre état d’âme. Parce qu’ils ne pensaient pas, d’autres, leurs chefs pensaient à leur place et c’était très bien comme ça. Il n’y a pas si longtemps, Hitler hypnotisait des foules, il n’y a pas si longtemps, il organisait des autodafés de livres.

 Le héros du roman Winston SMITH travaille au Ministère de la Vérité. Son travail consiste à traduire les archives dans la langue du Parti. Comme Montag, le pompier dans Fahrenheit 451 de Ray BRADBURY, il finit pas douter et comprendre que lui aussi va devenir victime de la Police de la Pensée. Dans l’univers horrifique décrit par Georges ORWELL, l’intimité doit être exclue du vocabulaire. Tous les individus sont espionnés jusque dans leurs chambres où par l’entremise des télécrans, ils reçoivent des leçons de  fonctionnaires .Aujourd’hui, nous en sommes à la webcam et demain ?

 N’est-ce pas la publicité qui alimente la télévision qui trône à table  dans chaque foyer ? N’a-t-on pas remarqué qu’en zappant sur le poste, ce sont toujours les mêmes informations qui sont relayées, toujours les mêmes animateurs etc…Les maisons d’édition, les journaux font partie de groupes. La pensée unique nous guette-t-elle ?

 En vérité, cela dépasse les bornes de n’importe quel individu. Pour se déclarer indépendant, il faudrait vivre en ermite, seul sur une ile déserte et encore au risque d’être traqué comme une bête curieuse.

 La mise en scène de Sébastien JEANNEROT est dynamique. Un rôle majeur est donné au film diffusé pendant le spectacle à travers quatre vidéo projecteurs. Les images projetées ont un effet plutôt violent. Elles s’intercalent dans l’histoire du héros sur scène, de façon exclusive. Par l’intermédiaire de ces écrans, les spectateurs jouent le rôle d’espions, de voyeurs bombardés par des scènes terribles mais souvent belles d’un point de vue artistique.

 Cet aspect trash et spectaculaire, quelque peu forcené,  dilue la complexité des personnages et du même coup la prééminence de la parole sur  l’image. C’est paradoxalement le texte qui vient illustrer de façon presque chimérique les scènes d’amour ou de torture.

 L’impact sur l’antenne visuelle est indéniable, mais laisse en retrait l’émotion littéraire. Comme si spectacle s’adressait davantage aux lecteurs de bandes dessinées fantastiques et aux amateurs de sensations fortes des films américains.

 Cela concerne le public convié à réfléchir sur sa fonction de voyeur pour réagir mais comment ? En quelle année sommes-nous déjà ? 2013 et 1984 n’a pas fini de nous tirer les cornes .Il ne manque plus que l’ombre du penseur de Rodin pour tirer la barbichette de Big Brother. Où ça au cinéma ou au théâtre ? Aux deux, messieurs, dames puisque Sébastien Jeannerot et son équipe ont réussi à concilier les deux comme deux baguettes magiques capables d’animer sur scène le roman de Georges ORWELL. Actualité oblige !

  Paris, le 17 Février 2013                    Evelyne Trân

EYOLF d’Henrik IBSEN au Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie de Vincennes du 12 Février au 3 mars 2013

du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16 h du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16 h
Traduction de Terje Sinding – Ed. Imprimerie nationale
Un projet du Collectif Exit
Mise en scène et dramaturgie Hélène Soulié, assistant à la mise en scène et dramaturgie Renaud Diligent
scénographie Emmanuelle Debeuscher
Costumes Catherine Sardi, lumière Maurice Fouilhé, son Adrien Cordier, vidéo Maïa Fastinger

Avec Elsa Agnès, Claire Engel, Dominique Frot, Régis Lux, Emmanuel Matte et en alternance les enfants Roméo Créton, Diego Guerra et Arthur Rouesnel

La tristesse est éloquente. On ne la mesure pas. Mais parfois on l’imagine au seuil d’une vision, celle d’un d’individu seul face à la mer, ou adossé à la rambarde d’une fenêtre, qui lève les yeux vers le ciel, un horizon indéfini.

Cela pourrait aussi être le regard d’un enfant songeur derrière la vitre d’un autobus qui observe la rue, passionnément avec un sentiment d’existence abrupt, renversant,  d’être là parmi le monde, l’énormité du monde.

 La tristesse c’est un peu le suffrage de la transformation des choses et des êtres autour de soi. C’est un sentiment qui obéit juste à une émotion. On l’entend dans la musique, on l’entend dans un paysage, c’est une perception indocile qui peut se signer d’un sourire muet.

 Dans la pièce d’IBSEN « EYOLF » chacun des personnages porte en lui sa partition. La pièce est bâtie autour de plusieurs nuages d’êtres : un homme, une femme qui forment un couple, l’enfant, la belle-sœur, l’étranger et un personnage inquiétant, la demoiselle aux rats qui parait annoncer la mort.

 La mère et le père sont présentés comme des parents immatures, des individus qui n’étaient pas prêts  véritablement à assumer la présence d’un enfant au sein de leur couple. On apprend dès le début que parce qu’ils n’étaient pas là, l’enfant  a eu un accident et est devenu infirme. Les premiers actes font largement écho aux absences des personnages confrontés lorsqu’ils se retrouvent, à toujours soulever les braises d’une fusion impossible. Le sentiment d’amour qu’éprouve le héros pour sa demi-sœur parle  d’un paradis perdu, celui de l’enfance. Celui qu’il éprouve pour sa femme parle de sexe, d’altérité. Le héros n’a pas envie de se  quitter pour sa femme, son esprit  demeure dans le passé, son île absolue.

Lorsqu’il entrevoit une issue pour sortir de lui-même, à travers son enfant, le drame survient, l’enfant meurt.

 L’on pourrait dire que le nuage de  l’enfant s’est accroché à une montagne puis il a disparu. Mais la vie continue. Les parents clignent  de l’œil vers l’enfant, ils mettent à bas leurs déchirements. Ils se transforment, ils comprennent qu’ils doivent se transformer. La femme qui n’entendait n’exprimer qu’un amour exclusif envers son époux, décide de se consacrer au bonheur d’enfants abandonnés.

 L’ile qui se dessine sur la scène n’est pas réaliste, elle surplombe les états d’âme des personnages pour faire écho à leurs horizons possibles, indéfinis. Lorsqu’apparait le dos nu du père, à ras, planté devant la mer, le moi-je en prends un coup, tel un grand œil ouvert effaré qui se nettoie. La douleur d’un homme parle alors comme une épave, elle est ce qu’il y a d’humain dans la nature, elle en fait incroyablement partie.

 Les interprètes parlent silencieusement, il n’y a pas de séparation entre leurs voix intérieures et extérieures.

 Il s’agit de théâtre absorbant comme une éponge,  comme si les personnages prenaient le temps, un temps aussi invisible, avant de traverser la route qui les sépare.

 Beaucoup de poésie se dégage de ce spectacle aussi captivant qu’un tableau de Hopper, qui nous fait rentrer dans l’intimité d’êtres humains comme deux gouttes d’eau. Un tableau qui pleure mais touché par le soleil.

Paris, le 16 Février 2013          Evelyne Trân

La fausse suivante de MARIVAUX au Théâtre du Lucernaire avec une mise en scène d’Agnès RENAUD. Du 24 Janvier au 3 Mars 2013 du mardi au samedi à 21 H 30,le dimanche à 17 H.

Scénographie : Michel Gueldry Lumières : Véronique Hemberger  Costumes :Anne Bothuon

Avec : Fabrice Cals ou Xavier Kuentz Xavier Czapla     Virginie Deville   Stephane Szestak Sophie Torresi

De la même façon que l’on dit  » c’est du cinéma  » en évoquant des situations incroyables, de la même façon en racontant l’histoire de cette demoiselle qui se travestit  en chevalier pour sonder le coeur de l’époux qui lui est destiné, l’on a envie de s’exclamer  » C’est du théâtre ».

Chez Marivaux, au théâtre, il est presque certain que la fin justifie les moyens.  Marivaux est un observateur très aigu des moeurs de son époque. Nous savons qu’il fréquentait des salons littéraires tenus par des femmes d’esprit, où la conversation allait bon train. Est-ce à dire que ces personnages féminins notamment l’extraordinaire fausse suivante, lui ont été inspirés par des femmes réelles ?

C’est souvent en petit comité que l’on refait le monde tout en sachant que tout ce que l’on peut dire, reste du domaine de la velleité. La situation « désespérée » qu’il décrit, celle du mariage d’argent est rebattue, ce qui l’est moins c’est la volonté chez Marivaux, d’exprimer que les femmes et les hommes  ne sont pas dupes des conventions qui entravent leur liberté.  Dès lors, il peut mettre en scène deux axes d’attitudes humaines, deux choix : celui d’être sincère et honnête et devenir la proie des fourbes, ou bien celui d’avancer masqué pour arriver à ses fins.

« Mentons nous les uns les autres » pourrait être la devise de tous les personnages de la fausse suivante, sauf que le plus mauvais Trivelin a au moins le mérite de ne pas   pas cacher sa vilenie, et que Lélio, l’arriviste, a si peu de coeur, que sa rouerie très primaire fait plutôt sourire. Quand à la Comtesse, elle n’a d’autre ambition que de suivre ses transports amoureux. Il ne manque plus qu’Arlequin pour rappeler au spectateur que tous ces personnages ont fait leur preuve dans la comédia del arte destinée principalement à divertir le public.

Autour de ces gros fils, Marivaux fait glisser la langue avec une vivacité merveilleuse. De sorte que si les yeux s’amusent des gesticulations grossières et ridicules des   protagonistes, l’ouïe reste toujours en alerte pour suivre les pleins et les déliés de leurs discours, où le chat court toujours après la souris et où la parole sert aussi de poudre aux oreilles.

Les situations que décrit Marivaux sont d’une crudité incroyable. On y voit un Trivelin si excité de découvrir que son maître est une femme, ne pas hésiter à lui sauter dessus, une femme embrasser une autre femme, ce qui est tout de même rare au théâtre ! Et tout cela est rendu possible parce qu’une jeune femme a décidé de se travestir en homme.  Il s’agit bien d’une épreuve pour elle, bien davantage que pour ceux qu’elle dupe, qui nous le savons bien, n’ont nulle envie de se remettre en question. Perdre la face, qui s’en soucie vraiment ?  La fausse suivante se retrouve  face à un miroir qu’elle a si bien agité qu’il lui renvoie une autre vision de femme qui la bouleverse  : une femme décidée à prendre en mains son destin. Ce faisant, elle peut devenir l’alliée d’hommes tels que Marivaux qui s’interrogent  sur la condition humaine.

Nous n’imaginons pas aujourd’hui, en France,  la lourdeur des baillons qui attachaient la femme à l’homme.Ils étaient écrasants et de nature à offusquer un esprit aussi libertaire que celui de Marivaux ou de Diderot. qui cherchaient chez la femme au delà de ses atours physiques, de quoi substanter leur propre moelle.

La metteuse en scène Agnès Renaud signe une mise en scène, aérée, très fluide qui permet au spectateur de suivre les tribulations des personnages en se prenant tout simplement au jeu de cette farce, de cette tragico-comédie humaine.  Tous les interprêtes sont excellents, leurs déplacements sur scène s’enchainent avec une aisance surprenante. La langue de Marivaux agit comme une partition en bulles d’air. Les personnages peuvent dialoguer ou monologuer sans que l’on perde le sillon de leur manège aussi étourdissant qu’un petit tourbillon d’abeilles.

Très fraiche, Sophie TORRESI campe une fausse suivante très féminine, naturelle. C’est d’ailleurs, cette impression de fraicheur qui prévaut dans ce spectacle où s’accochent pourtant quelques scènes triviales s’accordant, sans fausse note, à des   langues bien pendues. Quelques airs de la belle époque parsèment l’ambiance d’une société hypocrite où chacun tire pour soi l’antique corde du plaisir de la chair.

Une pièce donc très ambiguë de Marivaux qui incline nos propres cordes aussi bien à réfléchir qu’à sourire,  mise en scène avec brio, une douce effervescence, beaucoup de doigté par Agnés RENAUD. Il est réjouissant, il faut le dire, d’assister à un spectacle divertissant  qui aiguise aussi bien les  sens que l’esprit !

Paris, le 15 Février 2013       Evelyne Trân

 

 » Une sorte d’Alaska » une pièce en un acte de Harold Pinter du 8 Février au 6 Avril 2013 au Théâtre de l’Aktéon 11, rue du Général Blaise 75011 PARIS

Mise en scène de Ulysse DI GREGORIO,

Avec Dorthée Deblaton, Grégoire Pallardy, Marinelly Vasla

 Comment réagirions-nous si l’un de nos proches décédé il y a quelques années, venait à ressusciter ? En vérité nombre de personnes habitées par le souvenir d’un proche disparu, peuvent se poser la question. Parce qu’elles  savent que la disparition d’un proche, si elle rompt un fil, ne l’efface pas. Une sorte d’éternité précieuse demeure au bout de ce fil. Et il ne parle pas de mort, il parle de personnes.

 L’héroïne d’Harold PINTER  dont on assiste au réveil après 16 ans de coma, est une conscience autre mais complètement pleine d’elle-même. Elle avait 15 ans à  l’époque de son accident, elle a 15 ans dans sa tête à son réveil. C’est une belle au bois dormant qu’un prince charmant médecin a réveillé en lui injectant un sérum.

 Tout le long de la pièce, le temps parait suspendu à l’évènement du réveil de la jeune fille. Il semble que chacun des personnages soulève du temps qui entre eux n’est pas fusionnel mais le devient comme pour souligner l’importance du regard de l’autre sur soi. La réalité de la sœur Pauline et celle du médecin attentionné est une réalité faussée, conventionnelle, dans la conscience de Déborah pour qui Pauline sa sœur cadette a toujours13 ans. A tel point, que lorsque Pauline et le médecin relatent les circonstances de l’accident, l’on vient à se demander si cet accident n’est pas la réalisation d’une volonté inconsciente de Déborah de faire une pause, d’arrêter le temps pour choisir et posséder sa propre éternité, d’un moment festif où toute sa famille était réunie.

« Vous ne voulez jamais vous arrêter aurait pu crier l’adolescente et moi je m’arrête ».

 Harold Pinter ne le dit pas mais l’évoque. Il souscrit aux passions de l’adolescente dont l’expression intérieure violente est capable de faire flamber le temps. Cela signifie-t-il que ce n’est pas tant les  années qui passent qui font s’éloigner les êtres les uns des autres mais plutôt leurs longueurs d’ondes.

 La question du réveil, c’est aussi le désir de vivre. Après une émotion, un accident, une conscience éparse se trouve en situation de devineresse, mais elle va à l’essentiel. Comment l’entourage ne se sentirait il pas concerné ? Il y aura toujours un voile transparent qui sépare les individus les uns des autres aussi proches soient-ils. Le langage l’exprime fort bien à travers les pronoms personnels : elle, il, moi. Ce que recouvre leurs sens opère ce va et vient où nous sommes tout à la fois, il, elle et moi mais chaque fois différents suivant la perspective et l’onde de choc.

 C’est le « elle » qu’on  entend le plus dans la bouche de Déborah, le « elle » resté en souhait, qui vacille, qui prend le large, qui touche, qui chuchote, qui souffre aussi et qui finit par comprendre non sans humour qu’elle va se réveiller aux autres.

 Dorothée DEBLATON ne joue pas, elle est Déborah, une adolescente forte et fragile, en pleine émulsion, une fleur, une véritable fleur, tombée du ciel, qui rougit de ses propres effluves naturellement.

 Il n’est pas évident  pour le spectateur de se mettre dans la peau du médecin et de la sœur (interprétés scrupuleusement par Grégoire Pallardy, Marinelly Vasla) qui ralentissent tous leurs gestes, leurs paroles pour ne pas brusquer Déborah mais progressivement, une alchimie se produit, la naissance a lieu et l’on comprend qu’il fallait tout ce temps pour lui donner un sens au temps, celui qui est en veille et qui finit par rassembler.

 Et Déborah est si vivante qu’au sortir de notre « léthargie » nous avons envie de nous reconnaitre en elle. Précieuse émotion, précieuse indication du metteur en scène qui donne au temps son rôle majeur d’écoute, d’attention, celui qui veille et ne resplendit pas, une histoire d’attitudes presque irréelles pour une rencontre de 3ème type, où chaque questionnement des personnages résonne comme un ostensoir.

 Est-ce à travers la perception de Déborah que nous ressentons les personnages du médecin et de la sœur, presque figés, frigorifiés ? L’effet de stupeur n’est-il pas trop prononcé ? Ceci dit, Harold Pinter nous invite à un voyage très surprenant aux extrêmes  pôles de notre conscience, dans un Alaska inouï, qui héberge, telle une neige éternelle, une sirène, la sublime Dorothée DEBLATON, Déborah.

 Paris, le 9 Février 2013             Evelyne Trân

 

 

 

Công Binh, la longue nuit indochinoise de Lam Lê

Une page de l’histoire de France, oubliée, parce  qu’elle ne concerne qu’une poignée d’individus, qui n’ont pas comme le nez de Cléopâtre, changé la face du monde. Rions ! Rions jaune !

Les annamites, les cochinchinois, les indigènes, habitants d’une Indochine colonisée au milieu du 19ème siècle grâce aux diligences d’un homme politique de talent Jules Ferry, ont été figurés avec tant de mépris par les écrivains français de cette époque, qu’il importe pour leurs descendants d’essayer de comprendre cette étrange condition de  colonisé.

 Qui cela peut-il intéresser aujourd’hui de savoir que la France connue pour sa bannière « Liberté, égalité, fraternité » était une grande puissance coloniale.

D’un revers de manche, il suffit de se dire qu’il s’agit d’un peu de plâtre du passé, juste un peu de poussière à oublier avec la pollution puisque ce qui compte, c’est qu’il puisse se balancer bien droit, propre le drapeau français avec ses belles couleurs, bleu, blanc, rouge.

 Grand bien leur fasse à ceux qui entendraient faire le procès de la colonisation disent certains, Cela signifie-t-il que le bât blesse, que cela saigne encore.

 Avec délicatesse, Lam Lê soulève une page d’histoire méconnue, celle d’une « armée » d’indigènes indochinois, la plupart réquisitionnés, malgré eux, pour être utilisés comme main d’œuvre corvéable, en France, à partir de 1939, à la veille de la seconde guerre mondiale. Ce n’étaient pas des soldats, des français soucieux de défendre la mère patrie mais des pauvres types contraints de quitter leurs villages sans savoir s’ils reviendraient, des déportés en somme.

 Tous les témoins filmés par Lam Lê sont nonagénaires, quelques-uns sont morts pendant le tournage. Comment ces individus réussissent à exprimer leur état d’esprit de jeunesse, est assez stupéfiant. Car ils ne  paraissent pas motivés par une quelconque acrimonie, ou esprit de revanche. Certains racontent un peu leur histoire comme des ingénus de Voltaire. Ils s’étonnent de la folie de ces français qui les considèrent encore moins bien que du bétail, qui ne savent pas quoi faire d’eux, et qui parlent d’eux comme d’une sous espèce humaine. Ces travailleurs pour la plupart analphabètes profitent de leur incarcération dans des camps, pour apprendre à lire et à écrire grâce à leurs compatriotes instruits. D’autres trouveront l’occasion de montrer leur savoir-faire en aménageant des rizières en Camargue.

 Une leçon d’histoire en quelque sorte prodiguée par des hommes qui n’ont pas besoin de brandir une carte politique, pour s’exprimer. Quelques extraits de  réflexions de Sartre, Césaire, très véhémentes, jalonnent le récit. Ils sont lus par une descendante de công binh, en quête d’humanité. C’est le mot lutte qui affleure entre ses lèvres, entre les nôtres. Il faut avoir le courage de penser que beaucoup d’hommes  ont vécu ce que nous ne voulons pas vivre, l’oppression et l’esclavage au nom de l’idéologie dominante. Et il faut le rappeler, l’esprit colonial, c’est une idéologie pensée, travaillée par nombre d’intellectuels.

 Les scènes de marionnettes sur l’eau qui font partie du patrimoine vietnamien sont essentielles dans le film. Il ne s’agit pas de simples illustrations comme dans un livre d’image mais de l’expression animale, animée de l’âme vietnamienne, c’est un art populaire qui rassemble sur une berge tout un village.

 Plus qu’un documentaire, Công binh est un film qui bénéficie d’une vision esthétique très naturelle, qui éclaire, permet d’entendre respirer aussi les non-dits, par pudeur, d’hommes lucides, qui témoignent non pas pour se faire valoir mais pour répondre aux questions de leurs petits-enfants.

 Quand il ne s’agirait que de fortifier un peu sa  conscience politique, au sens large, celui d’un être là dans ce monde, aller voir ce film, c’est aussi rentrer dans sa propre conscience individuelle par rapport à une Histoire qui souvent  nous dépasse. Si nous avons la chance de pouvoir nous regarder à travers quelques hommes qui ne peuvent plus parler pour ne rien dire, oui, il faut écouter leurs témoignages. Công Binh est un film à voir et à revoir sous toutes les latitudes, il est universel parce qu’à la portée de n’importe quel gramme de poussière humaine.

 Paris, le 2 Février  2013                           Evelyne Trân

 

N’être pas né de et par Yves CUSSET au Théâtre de Ménilmontant – 15, rue du retrait 75020 PARIS du 24 Janvier au 3 Mars 2013, du jeudi au samedi à 19h30, le dimanche à 16h30

N. B : Yves CUSSET était l’invité de l’émission « DEUX SOUS DE SCENE » sur Radio Libertaire 89.4, le samedi 2 Février 2013. ( l’émission en podcast peut être écoutée et enregistrée en allant sur la grille de Radio Libertaire ) .

Le titre de la pièce d’Yves CUSSET, il me semble, résonne comme une goutte de pluie sur le bout du nez. Il est jeune, très jeune. On s’attendrait à voir débarquer sur scène Archimède et sa pomme car nous sommes tout de même impressionnés par le bagage philosophal d’Yves CUSSET.

Comment s’étonner qu’il ait quitté ses guêtres de professeur. Il n’était pas né. Quand à faire du yoyo, en brassant quelques airs d’Heidegger, de Sartre ou de Descartes, sous l’œil ahuri de quelques adolescents désenchantés, pourquoi pas ? Mais n’être pas né, ça vous donne un choix incroyable, celui de pouvoir superviser en toute liberté, tous ces futurs qui nous entourent et qui résistent justement parce qu’ils ne sont pas encore nés.

 Mieux vaut décliner sur le mode de l’enfance, nos tentatives de charabia philosophique. Ça ne mange pas de pain de s’estimer suffisamment môme dans l’âme pour prodiguer à sa façon quelques aphorismes mués en rôts ou gazouillements divers.

 Nos états d’âme en grenouillère ont cela d’inouï qu’encore très proches du cordon ombilical, ils débordent de sensualité, de tendresse, enfin tout ce qu’il faut pour rester insensibles au manège des savants pour qui n’être pas né ne veut rien dire.

 Dans le fond Yves CUSSET joue l’enfant qui ramasse  les mots tels qu’il les entend, tels qu’il les attrape avant de leur faire subir le hic et le hoc du flou de la question, en grand téméraire un peu filou qui guette les spectateurs, prêts à mordre à l’hameçon.

 C’est qu’à tout moment le spectateur qui s’amuse de voir un homme pas né,  ouvrir le chantier de sa prochaine naissance au milieu de poupées bien malmenées, de confettis, de confidences qui ont tout l’air de sortir d’un oreiller en plumes ou du ventre de belle maman, oui eh bien, le spectateur est tenté de les repêcher ces belles plumes pour chatouiller le beau prêcheur et pour vérifier, comme il se doit, leur pesant d’or.

 Il lui pend des paroles qui n’étoufferont certes pas notre raison, mais à n’en pas  douter, cet homme pas né a bien du talent.  Il  nous fait un peu penser à nous, lorsqu’en nous réveillant, n’étant pas encore nés,  nous nous posons la question « Où suis-je ? »

 Professeur Yves CUSSET, soyez donc la plume de notre naissance,  vos sourires questions valent bien un réveil. Bravo !

Paris, le 27 Janvier 2013                    Evelyne Trân

Interview express de Simon EINE à l’issue de la représentation de FAHRENHEIT 451, le 17 Janvier 2013.

Il est extraordinaire ce personnage du professeur FABER, cet amoureux des livres, clandestin. L’interprétation de Simon EINE nous permet de ressentir la passion qui l’anime avec une fougue, une violence toute juvénile qui va ressourcer le jeune MONTAG.

La rencontre entre FABER et MONTAG est capitale, puisqu’il s’agit de la transmission du savoir. FABER parle du livre comme d’une femme aimée « Les livres… ils montrent les pores sur le visage de la vie ».

 Vous avez dû avoir beaucoup de plaisir à interpréter ce personnage.

 Un immense plaisir. D’abord parce que c’est un livre que j’ai énormément aimé. J’aime beaucoup la science-fiction en général mais c’est vrai que dans l’œuvre de BRADBURY, il y a plein de choses magnifiques, notamment, les chroniques martiennes. J’ai toujours été attiré par ce genre de littérature qui propose des hypothèses pour le futur. Il y en a d’effrayantes mais il y en a aussi qui peuvent être exaltantes et très belles.

 Vous avez déjà travaillé avec le metteur en scène David GERY ?

 Oui, j’ai joué « Rêve d’automne ». de JON FOSSE au Théâtre de l’Athénée et en tournée. J’ai bien aimé son idée d’adapter « FAHRENHEIT 451 ». Ce n’était pas commode. Mais je pense qu’il a réussi à restituer l’ambiance du livre. Il y a eu le film de François Truffaut, très beau mais traité d’une façon différente. Mais là je trouve que l’essentiel qui est dit dans le livre, très actuel, passe vraiment bien.

 Ce n’est pas un manifeste contre les médias, la radio, la télévision ?

 C’est contre les gens qui enterrent le livre à tout bout de champ. Contre toute forme de dictature, de toute manière. Et c’est vrai que l’abrutissement du plus grand nombre est quelque chose de concerté parfois, voulu. A la télévision, il y a une espèce d’auto célébration des présentateurs, des animateurs.

 C’est un système réduit ?

 Oui, un peu. Ça m’intéresse la télévision. Mais je trouve que l’on privilégie certaines choses qui ne me plaisent pas forcément.

 Est-ce que ce n’est pas un problème : le pouvoir de l’argent ?

(Comment ne pas regretter les émissions de qualité des années soixante, soixante-dix  et des hommes tels que Pierre Dumayet, Claude Santelli, Jean Christophe Averty. Aujourd’hui c’est l’audimat qui prime et la création s’en ressent).

 Sur le plan de la réalisation. Evidemment sur le plan technique, ce n’était pas aussi bien que ce que l’on est capable de faire maintenant. On est capable de  faire des choses formidables avec la télévision. Si vous voyez des séries anglaises, américaines, israéliennes, nordiques, vous voyez hélas, des téléfilms infiniment supérieurs aux productions françaises.

 Vous regardez les séries américaines ?

  Oui, ça me passionne, l’invention au niveau des scénarios est tout à fait extraordinaire.

 Vous êtes ouvert, vous ne rejetez pas les nouvelles technologies, portable etc.  ?

 Je n’ai rien contre la technologie à condition qu’elle soit bienfaisante, intelligente. On profite de l’inventivité de l’époque.

 Et vous pensez vraiment qu’il y aurait un risque pour le livre ?

 Non, pas de nos jours. Les livres se vendent malgré les tablettes.  Bien sûr les autodafés ne sont pas à l’ordre du jour, mais ce que je crains c’est que les grandes surfaces fassent tort aux petites librairies que j’aime tant. 
J’ai eu la chance de rencontrer des libraires formidables, ce sont eux qui sont en danger. Il en est de même pour les petites maisons d’édition. 
Quoiqu’on dise et n’en déplaise au progrès, une tablette ne remplacera jamais pour moi un beau livre…

 « Fahrenheit 451 » c’est de la science-fiction ?

 C’est une vision extrême. Mais c’est intéressant de voir comment elle est développée. C’est un beau moment de célébrer la lecture, d’avoir l’idée des hommes-livres, de faire venir des libraires, des écrivains …

 Le personnage que vous jouez est pittoresque. Cette histoire de petit coquillage dans l’oreille…

 – A l’époque cela n’existait pas, c’est l’œuvre d’un précurseur.

 Comme d’habitude vous êtes excellent. Cela faisait  quelque temps que je ne vous avais pas vu sur scène. Mais j’ai retrouvé votre profil, votre silhouette, votre voix. En définitive, le théâtre ça rajeunit, ça empêche de vieillir. Merci Simon Eine !

 Propos recueillis, le 17 Janvier 2013  par Evelyne Trân

 

MENELAS REBETIKA RAPSODIE de Simon ABKARIAN . Création au GRAND PARQUET du 9 JANVIER AU 3 FEVRIER 2013 avec Simon ABKARIAN, Grigoris VASILAS (Chant et Bouzouki) et Kostas TSEKOURAS(Guitare).

Pour le bonheur des spectateurs à l’affût de créations originales, Simon ABKARIAN, auteur, metteur en scène, comédien, s’est associé à deux musiciens grecs  talenteux Grigoris VASILAS, bouzoukiste virtuose et Kostas TSEKOURAS, guitariste hors pair, pour donner la parole à un héros de la Guerre de Troie, beaucoup moins glorieux qu’Agamemnon ou Achille, le roi MENELAS, l’époux trahi par son grand amour Hélène, enlevée par PARIS.

Dans le rôle d’un amoureux transi, désespéré jusqu’aux larmes, Simon ABKARIAN réussit avec panache, non dénué d’humour, à captiver l’auditoire, tant son hymne d’amour recelle des parfums audacieux, trépidants, des parfums musicaux, issus du rebetiko, une musique née en Asie Mineure dans les années Vingt.

Les chants  rebètes accompagnés à la guitare et au bouzouki s’entremêlent au récit  de MENELAS avec ferveur et délicatesse. Simon ABKARIAN dit de ses chants qu’ils sont les derniers soubresauts de la tragédie grecque et d’une parole libre. Jugés  trop orientaux, ils ont été interdits sous la dictature METAXAS.

Il s’agit de chants populaires qui parlent d’amour, de trahisons, d’alcool, de drogue, de crimes d’honneur etc… On les entendait dans les tavernes, les troquets.

Une table, trois chaises, deux musiciens et un poète suffisent pour transporter le public dans le coin d’un café, et lui donner à respirer une musique à la fois légère, animée et doucement épicée.

Et MENELAS devient alors cet amoureux, hors temps ,qui rentre dans la mémoire de tous les poètes et musiciens s’adonnant aux vertiges de l’amour qui s’accordent si bien à leurs cordes .

Du plaisir, rien que du plaisir, en souriant à MENELAS, ce drôle d’amoureux un peu gauche,  parfois comique, qui danse et qui chante et qui croit toujours qu’Hèléne reviendra.

Le public conquis, par la performance de ce beau trio, applaudit à rendre l’âme.

Paris, le 20 JANVIER 2013                                      Evelyne Trân

 

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Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Adaptation, mise en scène et son David Géry, du 16 Janvier au 3 Février 2013 au Théâtre de la Commune, Centre Dramatique National d’AUBERVILLIERS

Avec Quentin Baillot, Lucrèce Carmignac, Simon Eine sociétaire honoraire de la Comédie-Française, Gilles Kneusé, Alain Libolt, Clara Ponsot et Pierre Yvon

L’homme au chevet de lui-même , au chevet de sa préhistoire. Il n’y a pas d’écrivain qui fasse pencher sa plume pour tenter de tracer ses émotions, qui inconsciemment ne puisse se projeter à l’époque des cavernes quand ses ancêtres dessinaient sur leurs parois, à la lueur du feu. On pourrait presque dire que leurs fresques s’apparentent à des bandes dessinées et qu’elles leur tenaient lieu de livres à cœur ouvert.

 L’association du livre et du feu est antique. Probablement parce que  la découverte du feu et l’invention du livre, font partie de l’évolution humaine.

 Ray BRADBURY a écrit « FAHREHEINT 451 » en 9 jours dans les années cinquante pour exprimer sa révolte  contre la « chasse aux sorcières » pendant la guerre froide aux Etats Unis. Il pose une simple question : qu’adviendra t-il de l’humain si à l’aune d’une idéologie «barbare» il ne puisse plus s’écouter lui même en tant qu’individu et croire en sa propre lueur de vivre, de respirer, de créer.

 C’est une vision de cauchemar qu’il décrit dans un lieu et un temps qui ressemblent hélas aux nôtres. Mais irions-nous cracher dans la soupe de ce qui meuble notre quotidien ? Le point de vue de Ray BRADBURY est lucide, parce qu’il fait entendre plusieurs couches de la conscience d’un homme qu’il s’appelle Pierre ou Jacques. Nous nous sentons tous concernés à travers les portraits de personnages qui se révélent amis ou ennemis, en raison du stade de leur parcours, de leur éclairage, de leur chevauchement sur une toile d’araignée, une sorte de labyrinthe de conscience, où tous se cherchent ou ne cherchent plus.

 Le héros est un pompier, très fier de sa fonction dont le rôle consiste, pour sauvegarder le bonheur de ses concitoyens, à brûler tous les livres considérés comme des insectes nuisibles et inutiles. Des rencontres avec des marginaux, une jeune fille  poète et un vieux professeur FABER vont le conduire non seulement à se remettre en question, mais à braver l’interdit au risque de sa vie.

 Sans nul doute le metteur en scène se souvient de la fable des hommes de caverne de Platon qui prennent pour réalité les seules ombres qu’ils puissent percevoir. Les personnages voient leur intimité réduite à une peau de chagrin car les murs des maisons sont envahis par des projections télévisuelles qui vaporisent leurs jets euphoriques anesthésiants et insipides. La scène obscure donne au feu la première place. Il y a la beauté du feu, cet organe de la nature qui fascine et terrifie.

 Des blocs de murs très blancs déplacés par les comédiens eux mêmes font penser à des pages géantes de livres. Leur blancheur est une révérence aux montagnes crayeuses que Prométhée, continue à soulever  car il incarne la soif de la connaissance, la soif de vivre, qui s’expriment aussi à travers la jeune fille, le professeur Faber et Montag le pompier.

 Quentin BAILLOT traverse presque naturellement le cauchemar éveillé de son personnage, Montag qui voit sa belle femme Mildred le quitter, le dénoncer, qui assiste à l’autodafé d’une femme avec ses livres, qui doit aussi convaincre le vieux professeur de résister, avant de devenir un homme traqué.

 Grâce à la mise en scène de David Géry, le roman de Ray BRADBURY devient ce livre incandescent, ignifugé, d’une conscience humaine toujours en quête d’elle-même, aux accents shakespeariens. L’interprétation chaleureuse et remarquable de Simon EINE souligne ses déchirements. Il y a ce moment émouvant où Montag lui offre un livre et où l’on sent que c’est une part de lui-même aussi précieuse que sa propre chair qu’il emporte.

 Tous les comédiens, techniciens, pyrotechniciens,  s’associent à cette randonnée fantastique pour dire qu’un livre est vivant, qu’ils en sont l’incarnation sur scène, tels les hommes et les femmes livres (éditeurs, libraires ou simples lecteurs) qui dans un mouvement bouleversant, à la fois humble et assuré forment une foule d’éclaireurs.

 Je vois encore beaucoup de gens lire dans le métro, certains  écoutent en même temps de la musique avec leurs casques.  Comment croire que le livre puisse disparaitre du paysage humain ? Un homme a besoin de sa mémoire pour avancer, comme tout être vivant qui porte en lui les éléments du feu, du bois, de l’eau…

 Le spectacle de David GERY concerne tous les défenseurs et  amoureux des livres mais il est susceptible aussi de réveiller de nombreux MONTAG  qui se liront avec surprise dans « FAHRENHEIT 451 » avec leur propre imagination, leur propre corps, leurs propres rêves.

 Paris, le 19 Janvier 2013              Evelyne Trân

Au Cabaret TCHEKOV, spectacle musical au Centre Culturel Jean-Houdremont – 11 avenue du Général-Leclerc 93120 LA COURNEUVE

    • Programmation : Mercredi, vendredi, samedi : 20h30. Jeudi : 19h. Dimanche : 16h30.

    Distribution : D’après les nouvelles d’Anton Tchekhov, mise en scène Rainer Sievert. Avec Marc Allgeyer, Damiène Giraud, Maria Gomez, Jean-François Maenner, Jean-Luc Mathevet, Jean-Pierre Rouvellat, Frédéric Pradel, Fabian Suarez, Arnaud Vilquin

  • J’avais déjà assisté à une représentation de  L’ours et de La demande en mariage, jouée par la même Compagnie, en plein air dans une cour de récréation en Juin 2011 et c’est avec plaisir que j’ai retrouvé le même théâtre sur tréteaux sur la scène du Centre Culturel Jean HOUDREMONT.

     Ce petit théâtre ambulant s’ouvre comme une boîte à jeux, une sorte de panière à surprises, si bien soulevée par l’âme de Tchekhov que cette fois-ci ses interprètes ont décidé de s’en donner à cœur joie dans un cabaret créé spécialement pour eux à l’invite de l’auteur lui-même.

     C’est un cabaret bon enfant, et sur mesure dont l’étoffe a été soigneusement découpée, brossée, à même la chair de Tchekhov, du côté charnu, épidermique et tendre.

     Comment l’esprit de Tchekhov peut-il se promener dans un cabaret, un caf conc’, et trouver sa place parmi les spectateurs groupés autour de quelques guéridons en bois ? Incarné par un serveur qui présente quelques numéros désopilants, dans une ambiance musicale exotique très chagallienne (orchestrée par les étudiants du Pôlesup 93), il découvre simplement que les pièces les plus comiques de son répertoire, font partie du spectacle, en tant que tours de magie.

     Ce cabaret concocté avec amour par la Compagnie de la Courneuve, est bâti comme une passerelle, une sorte de Pont d’Avignon où la poésie et le burlesque se réunissent à merveille, sous la houlette d’un metteur en scène inspiré Rainer Sievert.

     Le burlesque retentit à travers les deux farces de l‘Ours et la Demande en mariage qui caricaturent au forceps, à la tenaille, quelques vices de la nature humaine. Mais la poésie, terre d’ambiance de Tchekhov, plane au-dessus des gesticulations humaines. Quel plaisir d’entendre la chanson « Plaine, ma plaine » (musique de Lev Knipper, paroles de Francis Blanche)  ou  Good Bye Gagarine (Allain Leprest/Gérard Pierron) !

     A travers ce cabaret, c’est Tchekhov lui-même qui donne l’opportunité aux spectateurs les plus jeunes, d’ouvrir un pan de rideau sur son œuvre si vaste, avec la seule idée de nous divertir et faire rêver en goûtant à sa poésie.

     Un spectacle comme une fête foraine chagallienne, un tour de piste fellinien, marqué par le style de la troupe, bien trempé, qui se nourrit aussi bien  du théâtre de la rue, des influences de la comedia del arte, que de sa propre expérience sur le terrain à LA COURNEUVE. A voir de toute urgence !

  • Paris, le 12 Janvier 2013     Evelyne Trân