Déraisonnable de Denis LACHAUD avec Florence CABARET au Théâtre de Belleville,16 passage Piver 75011 Paris. Du 5 au 21 Décembre 2023 – Mardi, Mercredi, Jeudi à 19 H 15, Dimanche à 15 H.

Interprètes / Intervenants

  • Mise en scène : Catherine Schaub
  • Interprète(s) : Florence Cabaret
  • Directrice de production : Agnès Harel
  • Régisseur : Alexis Queyrou
  • Assistante de production : Céline Pierron
  • Attachée de diffusion : Marie Barbet-Cymbler

Photo Emilie BROUCHON

Une respiration, un air frais et salutaire que ce seule en scène de Florence CABARET  ! Alors que le rôle qu’elle incarne dans la pièce Déraisonnable de Denis LACHAUD mise en scène par Catherine SCHAUB s’avère hors normes.  

Nous le savons le personnage, Florence, comédienne diagnostiquée bipolaire à 39 ans,  est en quelque sorte le double de Florence Cabaret mais pas seulement.

Denis Lachaud réussit dans un texte très aéré et cohérent à aborder un sujet tabou, la maladie psychique suffisamment handicapante pour entraver la vie professionnelle, en un mot vous exclure de la société.

Chaque cas est particulier et s’il n’est pas possible de généraliser à propos de maladies que les médecins honnêtes reconnaissent avoir du mal à cerner, la libération de la parole de ceux et celles qui les vivent au quotidien doit permettre pourtant de mieux les comprendre plutôt que de les juger sans connaissance de cause.

On se dit « Quel courage, venir sur scène pour parler de son handicap. N’est-ce point une exhibition ? ». En fait pas du tout, il s’agit du partage d’une expérience, d’un vécu difficile d’une personne avec ses congénères de façon à faire sortir de sa cachette où il est reclus un mal existant, ne serait-ce que pour le contrer.  Aujourd’hui encore bien des maladies sont tabou. On peut évoquer le Sida mais aussi des maladies psychiques ou mentales.  Bien sûr on en parle à la télévision, il y a des articles dans les médias mais dans la réalité c’est autre chose.

Avisez-vous de déclarer que vous êtes bipolaire et vous observerez le regard fuyant de votre interlocuteur.

L’expérience de Florence Cabaret traduite par Denis Lachaud rappelle curieusement, toutes proportions gardées, une nouvelle « fantastique » de Maupassant Le Horla où s’exprime la panique d’un individu en proie à un dédoublement de la personnalité.

Il y a quelque chose de fascinant quand même dans ce que nous raconte Florence Cabaret alors même qu’elle nous apparait très naturelle, en fait aux antipodes de la personne borderline qu’elle nous décrit.

Elle jouait au théâtre Marie Tudor, un rôle dans lequel elle s’était complètement investie. Un jour, elle s’est prise vraiment pour Marie Tudor, a enterré ses papiers d’identité et a erré dans la ville en plein délire durant trois jours avant d’être retrouvée.

Je est un autre disait Rimbaud. Les comédiens.nes doivent savoir qu’il y a une frontière entre sa propre personnalité au quotidien et le personnage incarné. Le savoir est une chose, le vivre en est une autre.

Dans ce seule en scène où elle interprète non seulement son propre personnage mais aussi sa mère et des médecins, elle tient les rênes de son histoire avec humour et fair play. Elle rend hommage à cet art théâtral qui permet de se dépasser en invoquant des personnages, miroirs tendus vers le public qui toujours en redemandera.

Car les spectateurs.trices savent combien ils. elles doivent aux artistes et gens de théâtre en particulier, ces moments uniques d’évasion à la rencontre « d’un  double et même plusieurs : le petit bonhomme dedans qui crie au secours, et toute une foule de sosies bien différents les uns des autres «  ( André Benedetto)  et parfois reconnaissons-le de nos fantasmes les plus enfouis. Quand cela se passe au théâtre et nulle part ailleurs !

Ce spectacle a rencontré un grand succès au festival d’Avignon 2023, je le recommande.

Article mis à jour le 30 novembre 2023

Evelyne Trân

LE JOURNAL D’UN FOU de Nikolaï Gogol – Adaptation et mise en scène de Ronan Rivière au Théâtre Lucernaire 53 Rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris du 18 octobre au 10 décembre 2023 du Mardi au Samedi à 21h, le Dimanche à 17h30.

L’équipe artistique

  • De Nikolaï Gogol
  • Adaptation et mise en scène Ronan Rivière
  • Avec Amélie Vignaux, Ronan Rivière et Olivier Mazal (piano)
  • Musique Sergueï prokofiev
  • Lumière Marc Augustin-Viguier
  • Décor Antoine Milian
  • Production Collectif Voix des Plumes
  • Soutiens Ville de Versaille, Mois Molière

C’est un fou iconoclaste qui attend le public de la salle du Paradis au Lucernaire. Il est vrai que Gogol n’avait que 25 ans lorsqu’il écrivit la nouvelle Le Journal d’un fou, probablement inspirée de sa propre expérience de médiocre employé dans un ministère.  

Le texte qui a la forme d’un monologue se prête généralement à un seul en scène. Cette fois-ci la nouvelle mise en scène de Ronan RIVIERE permet de s’affranchir du monologue grâce à l’introduction sur scène d’un personnage évoqué dans le journal, la servante du fou, Mavra et également grâce à la présence musicale de Prokoviev qui illustre joyeusement les délires ou les incohérences des propos du fou dénommé Poprichtchine.

La mise en scène de Ronan RIVIERE a une saveur toute particulière qui tient principalement à l’interprétation du comédien qui fait ressortir physiquement l’étrangeté ou l’originalité du personnage dont les mouvements du facies semblent découler naturellement de ses propos.

De fait l’agitation du personnage, sa nervosité s’accordent aux bizarreries de ses propos. Tout au cours de son récit, nous apprenons que ce dernier est un fonctionnaire, fort mal vu de sa hiérarchie, employé à tailler les plumes d’un gradé, tâche dont il s’enorgueillit. Laissé pour compte, il s’isole dans ses rêveries qui finissent par être hallucinatoires puisque suite à un transport amoureux, il entend des voix celles de deux chiennes…

Des individus tels que Poprichtchine ne se rencontreraient-ils qu’en littérature, voie royale des explorations psychiques ? Gogol ne manque pas de discernement pour exprimer les vagabondages d’une pensée qui déraille. Elle déraille certes mais par certains aspects, elle se révèle critique de la société pétersbourgeoise et elle témoigne d’un esprit exalté qui s’intéresse à beaucoup de choses, notamment à la politique.

Si Poprichtchine devient fou ne serait-ce pas aussi parce que la société dans laquelle il baigne est porteuse de folie.

Il y a folie et folie, celle dont est atteint Poprichtchine est plutôt douce, voir comique.

Et puis ce fou inspire la sympathie parce qu’il exprime des fantasmes, des désirs, des frustrations, somme toute très humains.

Grâce à un décor frugal qui consiste à un plancher penché en accordéon, l’attention du public peut se focaliser essentiellement sur les interprètes. Amélie Vignaux incarne avec belle énergie la pauvre servante stupéfiée par la folie de son maître. Quant à Ronan RIVIERE, il fait de ce fou, un être réellement fascinant.

Les partitions de Prokofiev alertes et souvent joyeuses joue le rôle d’un ruisseau musical qui relie ces deux mondes, celui de l’imaginaire et celui de la réalité qui en se frôlant s’étincellent.

Gogol donne la parole à un fou qui ne nous est pas si étranger. C’est le sentiment qui nous submerge à travers l’éclaboussante mise en scène de Ronan RIVIERE.

Le 13 novembre 2023

Evelyne Trân

N.B : Amélie VIGNAUX était l’invitée de l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur Radio libertaire 89.4 le samedi 4 novembre 2023, en podcast sur le site de Radio Libertaire.

N.B Article également publié sur le MONDE LIBERTAIRE.FR : https://www.monde-libertaire.fr/?articlen=7589&article=Fou_le_brigadier_?

POPECK: FINI DE RIRE, ON FERME !14 représentations du 24/09/2023 au 31/12/2023 le dimanche à 17h au Théâtre de Passy 95, rue de Passy 75016 PARIS –

Auteur  Popeck — Avec Popeck

Auteur Popeck avec Popeck

Ah Monsieur Popeck qui chambre ma prose « On ne le voit jamais venir » ! Je comprends aujourd’hui pourquoi ; ce diable d’homme dispose d’une logique tire-bouchonnée qui lui permet de damer le pion à tous.tes auditeurs, auditrices. Il parle dans sa barbe – bien qu’il n’en ait pas – ou sous cape, avec un accent yiddish incomparable, hérité de son père. Depuis des décennies, il a su faire du râle et du grognement que déclenchent chez lui les incongruités de l’existence, le foyer de toutes nos ruminations intempestives.

En somme, Popeck ce n’est pas le penseur de Rodin mais il mériterait une statue, Popeck c’est celui qui fait sortir de ses gonds le râleur qui sommeille en chacun de nous, avec ses lettres de noblesse, des sketches dotés d’une partition musicale aussi grinçante que celle délivrée par son archet sur le violon. Car ne l’oublions pas Popeck vient de tchepeck en polonais qui signifie « violon grinçant ».

Grâce à Popeck, je comprends qu’il ne suffit pas de lire Baudelaire, Verlaine ou Rimbaud, il faut les imaginer rugir, se râcler la gorge, éternuer, pester etc…

Fini de rire, on ferme. On ne va pas vraiment la fermer voyez-vous. Si Popeck est en pleine forme c’est que le public au rendez-vous, trouve avantage à rire sans se ménager avec cet énergumène.

Il s’en est passé des choses depuis le spectacle de 2017 à l’Archipel, il y a eu le confinement tout de même. Je me souviens, j’étais dans le métro, masquée – pas question d’enlever mon bouclier antivirus – et j’avais faim. Je n’ai trouvé d’autre solution que de glisser avec circonspection, un bout de pain à travers la fente du masque afin d’atteindre enfin la bouche. En face de moi, une voyageuse s’étouffait de rire.

Cette anecdote pour dire que Popeck m’accompagne partout, surtout dans les transports en commun, dans la rue, dans tout commerce avec Pierre, Paul, Jacques ou Jacqueline et évidemment quand je fourre mon nez dans le porte-monnaie, allons donc !

Le 2 novembre 2023

Evelyne Trân

N.B : Article également publié dans le Monde Libertaire 89.4

https://monde-libertaire.net/?articlen=7544&article=Confidence_de_Judka_Herpstu_au_brigadier_:__Larriviste_est_celui_qui_sengage_derriere_vous_dans_une_porte_tambour_et_trouve_le_moyen_de_sortir_le_premier

N. B : Popeck était l’invité de l’émission Deux sous de scène sur Radio Libertaire 89.4, le samedi 28 octobre 2023, en podcast sur le site de Radio libertaire.  

DANSER À LUGHNASA de Brian FRIEL – Mise en scène d’Eva FREITAS au Théâtre de Nesle 8, rue de Nesle 75006 PARIS – Du 5 octobre au 5 novembre 2023, le jeudi à 21h, ainsi que le vendredi à 19h et le dimanche à 18h.

Chez les sœurs Mundy, dans la campagne du cœur de l’Irlande, le narrateur, Michael, se souvient. Entre rires et larmes, il évoque ses souvenirs d’enfance aux côtés de sa mère et de ses tantes. Ces femmes solitaires et indépendantes se battent avec courage pour subsister et s’évadent grâce aux airs qu’elles écoutent sur leur TSF détraquée.

La pièce repose sur la force, la chaleur des personnages et sur la réincarnation d’un monde perdu, sur les liens qui résistent entre une société rurale et son essence primitive.

Compagnie : 

Les Âmes vagabondes

 Acteurs : 

Éva Freitas, Sidonie Gaumy, Roxanne Joucaviel, Charlotte Jouslin, Julien Orain, François Prioli et Audrey Vernet

Danser à Lughnasa ! Le titre de la pièce attise la curiosité. Mais où donc se trouve Lughanasa ? Lughnasa est une fête irlandaise célébrée depuis des siècles. Elle marque le début de la récolte et la fin de l’été en Irlande (source Wikipedia).

L’auteur Brian FRIEL (1929-2015) est un dramaturge réputé surnommé le Tchekhov irlandais.

La pièce retrace l’histoire d’une famille composée essentiellement de 5 femmes qui vont être victimes du progrès de l’industrialisation dans les années 30 et finir par connaitre la misère.

Cependant la pièce n’est pas triste bien au contraire. Il y a toujours ce cœur qui bat, qui résiste, qui s’exprime au moyen de la danse et de la musique que délivre la TSF détraquée.

Avec nostalgie, Michael, le narrateur, l’enfant d’une fille-mère déroule ses souvenirs peuplés des figures très vives de sa mère et de ses tantes et aussi de son père instable.

C’est un enchantement que cette pièce car elle nous transporte dans l’intimité d’une famille qui fait écho à celle de toute famille au quotidien, avec ce prosaïsme qui échappe à la grande histoire.

Eve FREITAS appuie justement sa mise en scène sur l’importance des choses simples comme les meubles dans la cuisine, la préparation des repas, la vivacité des rapports parfois conflictuels entre les 5 sœurs qui ont chacune leur caractère.

Ce sont mille petits détails qui mis bout à bout créent une atmosphère si attachante qu’à la fin du spectacle, on croit avoir quitté des êtres chers.

Cela évidemment grâce au talent des toutes les comédiennes et comédiens !

Nous ne pouvons que saluer aussi celui de la jeune metteure en scène Eva FREITAS qui met vraiment en valeur la tonalité poétique et si expressive de la pièce.

Il ne reste que quelques jours pour la découvrir en ce moment à Paris. Courez-y !

Le 1er novembre 2023

Evelyne Trân

Reprise de la pièce de Gilles Ségal En ce temps-là l’amour – Mise en scène de Christophe Gand avec David Brécourt – Au théâtre de la Madeleine 19 rue de Surène 75008 PARIS à partir du 12 Octobre 2023, les mercredis, jeudis, vendredis et dimanches à 19 H.

Scénographie de Nils ZACHARIASEN, Costumes de Jean-Daniel VUILLERMOZ, Lumières de Denis KORANSKY, sur une Musique Originale de Raphael SANCHEZ

« Comme j’ai envié ce père capable de susciter un tel regard d’admiration dans les yeux de son fils » Ce cri du cœur émane d’un individu qui sait faire partie du commun des mortels avec cette particularité cependant, celle d’avoir connu l’enfer, un enfer justement inimaginable pour le commun des mortels.

 L’individu en question « Z » dans la pièce est redevenu un homme normal sans histoires, invisible. Non certainement, il ne s’est pas épanché sur sa dramatique expérience de la shoah auprès de son fils qui a été épargné. La vie a repris son cours. Ce fils est loin désormais qui lui envoie d’Amérique, une photo de son petit-fils.

 Bien sûr, il songe aux rapports entre père et fils qui à distance peuvent devenir conventionnels, distraits, banaux. C’est implicite, il n’en dit mot à ce fils, mais il y a ce déclic que représente, tombée du ciel une photo de son petit-fils. Et lui revient en boomerang, le souvenir d’une rencontre dans un train en partance pour Auschwitz, avec un père et un fils, extraordinaires.

 Qui ne s’est pas plu à observer dans les transports en commun ces relations intimes entre un parent et son enfant qui passent parfois juste par des regards, des attentions lesquelles peuvent éblouir l’observateur parce qu’elles ne sont pas criantes, seulement naturelles.

 Dans le train de la mort, Z a décidé de ne plus penser, ne plus penser à lui ; durant les 7 jours du voyage, il va vivre d’une certaine façon par procuration, à travers un père et son fils d’une douzaine d’années.

 Le récit de ce voyage qu’il enregistre pour son fils, devient en quelque sorte anachronique. Qui parle, le père qu’il aurait voulu être, le père qu’il a rencontré ? Et le fils, celui d’Amérique n’aurait-il pas pu être celui du train de l’enfer ? Qui parle, le vieil homme ou le jeune homme qu’était Z à l’époque ?

 Les réactions de Z sont sans fard, il ne comprend pas tout d’abord, comment le père peut faire abstraction de la situation insupportable à laquelle sont confrontés les voyageurs, la promiscuité, l’odeur des excréments, la mort des plus faibles, les cris des survivants. Le père durant tout le voyage déploiera toute son énergie à occuper l’esprit de son enfant, un peu comme Shéhérazade des Mille et Une Nuits, pour l’étourdir, le faire sourire, le voir heureux jusqu’au bout de la nuit et de la mort …

 Alors étonnamment, le récit qui aurait pu prendre la tournure d’une oraison funèbre, devient un hymne à la vie, à sa poésie, à l’amour simplement entre un père et son fils.

 David Brécourt rayonne dans ce rôle de conteur. Nous oublions complètement qu’il s’agit d’un seul en scène tant son interprétation est vivante et l’histoire captivante.

 Gille Ségal, comédien et dramaturge, d’origine juive romaine a certainement puisé dans son histoire personnelle. Il signe avec cette pièce, un bijou de tendresse et d’humanité, en donnant la parole à Z, un commun des mortels par défaut, auquel nous pouvons tous nous identifier, face à son double « extraordinaire ».

 Que ceux qui viennent au théâtre avant tout pour se distraire et se changer les idées, ne soient pas rebutés par le thème de la shoah.

La pièce, mise en scène par Christophe Gand diffuse une lumière intimiste impressionnante, mettant en valeur son interprète David Brécourt, tout juste fascinant.

 Article mis à jour le 23 Octobre 2023

Evelyne Trân

L’Enfer de Henri Barbusse – Adaptation, jeu, mise en scène de Jacques ELKOUBI – Conseillère artistique Fabienne ELKOUBI – Au théâtre du Gymnase MARIE BELL 38, boulevard de Bonne Nouvelle 75010 Paris du 9 Octobre au 18 Décembre 2023, tous les lundis à 19 H 30.

Voir la bande annonce

 

Voilà un des spectacles les plus forts auquel j’ai eu la chance d’assister. Il s’intitule « L’Enfer » et est adapté du livre éponyme de Henri BARBUSSE un auteur connu essentiellement pour avoir écrit le roman Le Feu qui témoigne des horreurs de la guerre de 14-18.

Il s’agit aussi d’un témoignage, voire d’une confession d’un homme vivant une expérience en soi extraordinaire, celle d’assister, sans être vu, à des parcelles de vie d’inconnus-es, se déroulant dans une chambre d’hôtel, mitoyenne à la sienne, grâce à un providentiel trou dans le plafond.

L’homme se décrit tout d’abord comme un être ordinaire, désenchanté, confiné dans une solitude inquiète et absconse – il faut imaginer la chape de plomb que représente le silence dans une chambre d’hôtel lugubre – :  Je n’ai rien, déclare-t-il mais je voudrais qu’il m’arrive quelque chose d’infini. Cet homme en proie au cafard entend soudain un chant émanant de la pièce voisine. C’est le départ d’une aventure qui va transformer sa vision des êtres et du monde :

« Je domine et je possède cette chambre. Ceux qui y seront, seront sans le savoir avec moi. Je les verrai, je les entendrai comme si la porte était ouverte ».

L’homme se découvre passionné par le spectacle de la vie. Il ne cesse de s’extasier sur ce qu’il entend, sur ce qu’il voit car c’est toujours la première fois, car c’est toujours inattendu, inespéré. Dès lors son témoignage résonne comme un hymne à l’humanité retrouvée chez tous les personnages de passage dans la chambre d’à côté. « Rien n’est plus fort que d’approcher d’un être quel qu’il soit ».

Nous ne raconterons pas par le menu les différentes apparitions auxquelles assiste le narrateur. L’important pour le spectateur n’est-il pas de s’éprouver voyeur également par le trou de la serrure de sa propre perception en signe d’accompagnement de celui qui dirige son regard vers l’autre ardemment, avec un intérêt toujours croissant.

« Il faut accoucher de l’autre » semble nous exhorter cet incroyable narrateur incarné magistralement par Jacques ELKOUBI. Pourquoi, comment, que nous raconte-t-il, l’homme n’est-il pas méchant dans son essence ? BARBUSSE veut croire en l’humain, en dépit de ses multiples failles, ses doutes, ses démons, ses chavirements ; il clame sa foi en lui.

Découvrir que le regard que l’on porte sur l’autre, cet inconnu, a son importance parce qu’il peut repêcher du désespoir, de la solitude où cet autre peut se croire ligoté ; il peut sauver.

Celui qui se hisse jusqu’au plafond pour assister au spectacle de la vie d’autres humains, en s’élevant est en proie au vertige, à l’émotion de vivre sur l’instant un moment unique.  « Mais je vous vois » crie le voyeur à l’homme qui est en train de mourir dans la pièce voisine ». En somme, il lui crie « Je vous aime ».

Cette expérience, elle se partage pour quelques représentations exceptionnelles, avec Jacques ELKOUBI, l’interprète intense, incandescent, d’un texte illuminé, passionnément humaniste.

Article mis à jour le 14 octobre 2023

Evelyne Trân

A noter : Rencontre théâtrale avec Jacques ELKOUBI autour de la pièce « L’enfer » de Henri Barbusse à la Bibliothèque Oscar Wilde
12 rue du Télégraphe, Paris 20e

Le samedi 18 novembre 2023
De 16 h à 17 h

Une conférence-rencontre autour de Henri Barbusse, pour les 150 ans de sa naissance. Et à l’occasion de la reprise de l’adaptation de son roman L’Enfer.
Cette conférence présentera l’auteur Henri Barbusse, son œuvre, la genèse du spectacle et l’art de l’adaptation, à travers exemples et extraits. 

OLYMPE DE GOUGES,PLUS VIVANTE QUE JAMAIS De Joëlle Fossier-Auguste avec Céline MONSARRAT au Théâtre LE LUCERNAIRE 53 Rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris du 23 Août au 8 Octobre 2023 – Relâche le 4 Octobre 2023 – Du mardi au samedi à 19 Heures, le dimanche à 15 H 30.

Bande-Annonce

L’équipe artistique

  • De Joëlle Fossier-Auguste
  • Mise en scène Pascal Vitiello
  • Assisté de Jérémy de Teyssier
  • Avec Céline Monsarrat
  • Voix off Bernard Lanneau et Jérémy Martin
  • Lumière Thibault Joulié
  • Costume Corrine Pagé
  • Création vidéo Sébastien Lebert
  • Production Passage Production

Ne connaitrons-nous jamais suffisamment Olympe de GOUGES ?  De sa biographie expresse, nous retiendrons que Marie GOUZE dite Olympe de GOUGES née le 7 mai 1748 à Montauban et morte guillotinée le 3 novembre 1793 à la Place de la Concorde à Paris est considérée comme une pionnière du féminisme.

Ses écrits, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne rédigée en urgence en 1791 en réaction à la Constitution excluant les femmes des droits civiques et politiques, quelques pièces de théâtre dont Zamore et Mirza, l’Homme généreux, la Nécessité du Divorce, le Couvent ou les vœux forcés, notamment, témoignent de sa féminitude et de ses engagements politiques pour l’abolition de l’esclavage, le droit au divorce, la défense des droits de sociaux.

Victime de la Terreur, elle fut exécutée sur l’échafaud pour avoir bravé ses juges qu’elle traite « De vieux esclaves des préjugés de l’ancien régime … de républicains de 4 jours ».

La pièce de Joëlle FOSSIER-AUGUSTE, avec une belle mise en scène de Pascal VITIELLO a pour objet de mettre en lumière la modernité du combat d’Olympe de Gouges pour les droits des femmes.

Incarcérée à la Conciergerie, Olympe de Gouges incarnée par Céline MONSARRAT raconte son parcours de femme libre et déterminée à s’exprimer quoiqu’il arrive. – A noter qu’elle ne s’est pas mariée à la suite de son veuvage, parce qu’une femme n’avait pas la permission d’écrire et de publier sans l’autorisation de son mari –

Beaucoup de force se dégage de l’interprétation de Céline Monserrat qui permet de mesurer le charisme d’Olympe qui n’a cessé tout le long de ses combats de placarder ses écrits sur tous les murs de Paris.

Un spectacle effectivement très vivant qui donne envie de se précipiter sur les écrits d’Olympe pour s’imprégner de sa verve, son courage, sa détermination.

Le 5 octobre 2023

Evelyne Trân

Novecento Pianiste, un récit jazz d’après Alessandro BARICCO du 28 août au 14 novembre 2023 les Lundis et Mardis à 21 Heures au Théâtre ESSAION 6, rue Pierre au lard 75004 PARIS –

Voir la bande annonce

Mise en scène : Pascal GUIN

Distribution : Pascal GUIN et Christofer BJURSTRÖM

Novecento ! Le mot glisse sur les lèvres, il a l’accent chantant. Il n’est pas besoin d’en connaitre le sens, il illusionne comme ces rues ou ces avenues ou ces impasses que l’on ne connait que grâce à l’association de quelques syllabes et qui lorsqu’on les découvre pour de vrai pourraient nous choquer parce qu’elles ne coïncident pas avec nos rêves.  

Le porteur de ce nom, Novecento, va manifester cet ailleurs, l’autre part, l’incarner en répondant à l’appel du large de Mallarmé : Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Le conte est une petite dynamite pour l’imaginaire. Son auteur Alessandro BARICCO s’est laissé emporter par son inconscient avec un grand I, car sa créature résiste à toutes les analyses. En résumé, Novecento rassemblerait nos désirs les plus chers de liberté, de création, d’amour de la musique avec une onde de mélancolie, celle que peut éprouver n’importe quel individu face à l’immensité de la mer, face à la multitude des êtres et des histoires qui se bousculent dans la tête et la mémoire de Novecento qui refuse de son vivant de n’être que de passage sur un paquebot.

 Novecento a été découvert bébé, abandonné probablement par des émigrants ou des voyageurs clandestins, dans une boite en carton dans la salle de bal d’un paquebot. C’est son ami, un trompettiste qui raconte l’histoire de cet enfant devenu un génial pianiste.

Sur scène Pascal GUIN, passionnément, investit pleinement le rôle de conteur c’est-à-dire qu’il donne l’impression de vivre chacun des évènements qu’il déroule. Il est celui que fascine et fascinera toujours Novecento, l’être paradoxalement le plus désintéressé du monde, seulement attaché à son instrument le piano qui permet « de danser avec l’océan ».

Le piano c’est également un personnage qui a la classe et le talent de Christofer BJURSTRÖM . Quel plaisir d’écouter ces notes qui fourmillent dans l’espace, se cognent à la coque du paquebot, glissent sur le front du conteur, frôlent sa silhouette et se confondent avec le bruit de la mer si bien que l’on se surprend à penser : c’est la mer qui joue du piano.

Novecento se confond lui aussi avec la mer. Il est à l’horizon ce qui fait dire à Rimbaud : L’éternité c’est la mer allée avec le soleil.

Eternité, instant ! Dans la belle cave de l’ESSAION, Pascal GUIN et Christofer BJURSTRÖM convient le public à un impressionnant et envoûtant voyage musical.

Article mis à jour le 2 octobre 2023

Evelyne Trân

ANDROMAQUE de Jean RACINE – Mise en scène de Jean-Yves BRIGNON à LA FOLIE THEATRE 6, rue de la Folie Méricourt 75011 PARIS du samedi 26 août au dimanche 12 novembre 2023, le jeudi à 19h30, samedi et dimanche à 18 h.

Avec Joël Abadie ou Jean A Deron

Augustin Guibert ou Benoit Guibert, Suzanne Legrand ou Claire Delmas, Emma Debroise ou Sophie Neveu Lumière : Vincent Lemoine Scénographie : Sevil Gregory Musique originale : Robinson Senpauroca Production : A Visage découvert Durée : 1h30 

Emma Debroise @ A Visage Découvert Philippe Vu

Les affres de la passion amoureuse ? On en parle dans les livres, figurez-vous ou à la télé dans des sitcoms tels que « Plus belle la vie » et j’en passe. Car j’ai un pincement au cœur à l’idée que plus personne ne prend le temps de lire. Bien sûr, j’exagère… Enfin, si vous ne lisez pas, allez donc au théâtre ! Et pourquoi pas, allez découvrir l’Andromaque de RACINE dans une mise en scène de Jean-Yves BRIGNON destinée à la jeunesse.

Racine avait 27 ans lorsqu’il a écrit cette tragédie et il se souciait de son public mondain. Son Andromaque est une reprise de l’histoire racontée par Virgile au 3ème chant de l’Eneide, une œuvre fort appréciée au XVII siècle. En concurrence avec Corneille, il crée des personnages humains plus qu’héroïques et c’est nouveau à l’époque ! Cette pièce lui a valu un triomphe.

C’est tout de même incroyable, Racine réussit, dans une langue en vers particulièrement soutenue à représenter la violence assassine et destructrice d’individus en proie à la folie amoureuse.

Ce thème est vieux comme le monde. Les amours contrariées, la jalousie, l’esprit de vengeance, il en est question dans nombre de romans célèbres : les Hauts de Hurlevent, Autant en emporte le vent, le Docteur Jivago ; aussi dans les tragédies de Shakespeare et hélas dans la rubrique du crime passionnel, la passion étant considérée comme une circonstance atténuante.  

A quoi assiste-t-on dans Andromaque sinon à une sorte de procès qui raconte comment une femme, Hermione a été amenée à préméditer le meurtre de son fiancé.  Evidemment, il ne s’agit pas d’un procès en justice mais d’un procès théâtral. C’est aux spectateurs de se faire juges en essayant de comprendre la criminelle en question.

L’intrique est relativement simple : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus lequel est tombé amoureux d’Andromaque, inconsolable veuve d’Hector et sa prisonnière. Hermione décide de tuer Pyrrhus pour empêcher son union avec Andromaque. Elle se sert d’Oreste pour ce faire, ce dernier devient fou lorsqu’il comprend qu’Hermione ne l’aimera jamais. Tout ce beau monde meurt à l’exception de la douce Andromaque qui devient reine.

Les faits n’expliquent rien. Ce qui est intéressant, c’est d’écouter les criminels, Hermione et Oreste s’exprimer.

Jean-Yves BRIGNON qui vient du monde de Shakespeare (en 2003, il crée Hamlet qui aura une longue tournée) et qui a été l’école de Peter BROOK opte pour un décor particulièrement sobre. Il incombe aux seuls interprètes d’occuper la scène et de faire jaillir la substantifique moelle de Racine. Il opère quelques coupes dans la pièce qui dure une heure 10 au lieu d’une heure 50 et il s’adresse à un public jeune.

Dans une première scène d’exposition, des comédiens.nes déboulent sur le plateau et se ruent sur une malle de costumes issus d’un vieux cirque qu’ils endossent avec avidité, tout excités à l’idée d’incarner les personnages d’Andromaque. Ils délimitent avec une guinde (pour ne pas dire corde, c’est interdit au théâtre) l’aire de jeu. Cette guinde représente la chaîne fatale qui lie les protagonistes entre eux.

Huit comédiens.nes jouent en alternance. Dans la distribution du 9 septembre 2023, Emma DEBROISE (Hermione) Benoit GUIBERT (Pyrrhus), Joël ABADIE (Oreste) et Claire DELMAS (Andromaque) nous ont paru tout à fait convaincants. Ils se donnent à fond, ils sortent leurs tripes et réussissent à faire entendre la belle langue de Racine. C’est spectaculaire et impressionnant.

Ceux qui se souviennent de représentations d’Andromaque beaucoup plus éthérées voire mystiques avec des interprètes quasiment statiques, pourraient être surpris par la vision d’Hermione déchainée.

Les personnages d’Hermione et d’Oreste sont tellement forts qu’ils méritent à mon avis le temps qui leur a été alloué par Racine.

Mais voilà, plus de trois siècles se sont écoulés, le public n’est plus le même. Gageons que celui qui se rendra à LA FOLIE THEATRE saura apprécier la séduisante langue de Racine, qui a l’audace de se faire entendre sur une scène à l’allure de ring où ses héros et héroïnes se débattent comme des lions en cage !

Le 28 septembre 2023

Evelyne Trân

EURYDICE de Jean ANOUILH – Mise en scène de Emmanuel GAURY au THEATRE DE POCHE MONTPARNASSE 75 Bd du Montparnasse 75014 PARIS à partir du 4 Septembre 2023 – Tous les lundis à 21 H.

  • Avec : Bérénice BOCCARA ou Lou LEFEVRE – Gaspard CUILLÉ ou Emmanuel GAURY – Benjamin ROMIEUX – Corinne ZARZAVATDJIAN – Patrick BETHBEDER – Maxime BENTÉGEAT ou Victor O’BYRNE – Jérôme GODGRAND
  •  Musique : Mathieu RANNOU
  •  Lumières : Dan IMBERT
  •  Costumes : Guenièvre LAFARGE

Le doux nom d’Eurydice cessera-t-il un jour d’évoquer l’amour impossible ? Cet amour qui peut hanter les rêves ou les cauchemars d’un homme ou d’une femme quelle que soit sa condition, qu’il ou elle soit riche ou pauvre, jeune ou âgée.

Jean ANOUILH dans cette pièce dite noire, revisite le mythe d’Orphée et Eurydice. C’est quelque peu l’esprit critique de l’auteur qui s’exprime par rapport à l’aura du mythe qui gommerait la réalité terre à terre du commun des mortels.

La langue d’ANOUILH, celle que parlent les deux héros Orphée et Eurydice est vive et poétique. Mais les deux personnages qui se rencontrent dans un bar de gare et tombent amoureux sont confrontés à des réalités triviales; ils sont tous les deux artistes, l’un doit se libérer de l’emprise de son père, l’autre échapper à celle de son producteur.  S’ils touchent terre, c’est pour se révolter contre leur condition, leur entourage, leur famille qui les empêchent d’exprimer leur idéal que cristalliserait leur amour.

Ces jeunes rebelles sont juste humains mais ils donnent l’impression d’avoir trop de préoccupations existentielles pour être capables de s’abandonner à l’amour inconditionnel et l’on finit par se demander s’ils s’aiment vraiment.

La tragédie de l’amour impossible se transforme en comédie certes pittoresque mais laissant sur leur faim les esprits romantiques ou sentimentaux. Tant il est vrai qu’ANOUILH se défendait de tout sentimentalisme.

Si le personnage d’Eurydice qui a tout d’une Antigone est passionnant, ceux du beau-père et de la mère sont volontairement traités de façon caricaturale.

On ne s’ennuie donc pas dans cette pièce mais le contraste entre la force comique de certains protagonistes et la véhémence juvénile des deux héros crée une distance plutôt criante.

Cela dit, la mise en scène d’Emmanuel GAURY ne manque pas de charme, elle nous transporte dans l’univers d’ANOUILH à la fois feutré, radical et piquant. Elle est en accord avec le contexte de l’œuvre représentée pour la première fois au Théâtre de l’Atelier en 1942.

L’actrice, Bérénice BOCCARA dispose d’une belle présence et l’ensemble de la distribution est épatante.

Sans aucun doute, les amateurs et connaisseurs d’ANOUILH seront séduits.

Le 25 septembre 2023

Evelyne Trân