ESPERANZA de Zanina Mircevska – Mise en scène : Patrick Verschueren du 12 mars au 20 avril 2014 au VINGTIEME THEATRE – 7, rue des Platrières 75020 PARIS –

esperanza

Si un extra terrestre faisait connaissance avec notre monde par le biais de la télévision, il croirait l’humanité partagée entre l’enfer et le paradis. D’un côté, les images de guerres et de l’autre les délices de la publicité.

 Zanina MIRCEVSKA dramaturge et comédienne macédonienne ne se prend pas pour une extra terrestre mais tient à témoigner à sa façon du traitement de l’information par des cerveaux toujours à cheval entre fiction et réalité.

 Elle a donc convoqué, issues de son cauchemar télévisuel mais aussi de son patrimoine littéraire, des figures hautement médiatiques, un banquier, un scénariste en manque d’inspiration, un criminel de guerre, une vamp, une collectionneuse viennoise, une baronne, un capitaine etc.

 Tout ce monde là fait partie des VIP, very important person, dignes d’effectuer une croisière de luxe dans un paquebot nommé ESPERANZA.

 ESPERANZA fait penser à un vaisseau fantôme conduit par la mort elle-même. Mais le Capitaine jeune et beau n’a pas conscience de transporter des morts-vivants condamnés à répéter toujours les mêmes actions : boire, manger, jouer, vomir.

 En 19 tableaux la farce de Zanina MIRCEVSKA, comme dans une bande dessinée, fait remonter à la surface des personnages aux allures très kitsch. La vamp mystérieuse interprétée avec grande classe par Maya VIGNANDO clame qu’elle s’ennuie à son mari, l’affreux criminel de guerre qui finit par ramper aux pieds du beau capitaine. La baronne qui a quelques affinités avec la Castafiore, chante éperdument.

 Pour donner l’illusion d’un bateau qui tangue, les comédiens, également musiciens, donnent le la avec un certain brio, jusqu’au tango de la mort.

 Majestueuse, Rebecca FINET,  la baronne, jusqu’au bout insuffle son souffle volcanique à l’ESPERANZA dont a bien besoin l’équipage quelque peu indolent .

 L’ESPERANZA devient alors une sorte d’hymne à l’illusion puisque les personnages les plus importants se dégonflent au profit d’une vamp et d’une baronne, véritables sirènes de ce spectacle musical, de ce bal de vampires inoffensifs.

 Paris, le 21 Mars 2014                                        Evelyne Trân

 

 

ESPERANZA de Zanina Mircevska (traduction Maria Bejanovska)

Mise en scène : Patrick Verschueren

Musique : Philippe Morino

Avec : Maya Vignando la Vamp
Rebecca Finet / La baronne
Gersende Michel / 3eme rôle féminin
David van De Woestyne / Le capitaine de l’Esperanza
Olivier Cherki / L’homme laid et criminel de guerre
Sébastien Albillo / Le scénariste en panne d’inspiration

Sébastien Albillo, Olivier Cherki, Rebecca Finet, Gersende Michel, Maya Vignando, David Van De Woestyne

Coréalisation : Vingtième Théâtre et Compagnie Éphémeride

 

 

 

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Je dois tout à ma mère de Philippe HONORE au Théâtre du Lucernaire 53, rue Notre Dame des Champs 75006 PARIS

JE DOIS BIS

 

Comment une toute petite phrase peut déclencher un tsunami chez un homme placide, habitué à rester dans l’ombre.

François FRIN, la quarantaine n’est nullement un être colérique . C’est le genre de personne qu’on dit à l’ouest, dans la lune. Or l’énormité de la phrase « Je dois tout à ma mère » qui sort tout droit de la bouche d’un bellâtre se pavanant à la télévision, suffit à provoquer la bouffée délirante de François, objet du spectacle.

Dans l’imaginaire, tuer sa mère, après tout ça n’est pas plus grave que tuer le père. Si François FRIN divague soudain bercé par la décision de « buter sa mère » tyrannique, il n’ a pourtant pas l’air d’un psychopathe.

Philippe HONORE laisse planer le suspense pendant toute la pièce, parce qu’il s’agit du passage à l’acte comme le saut dans le vide, d’un quidam exalté par la sensation de sortir de l’ordinaire en devenant assassin, en rencontrant un tueur à gages, et en éprouvant tel le Raskolnikov de Dostoïevski , les affres du remords.

Tout cela est exprimé très drôlement par Philippe HONORE qui joue comme dans une cour de récréation tous les personnages, la mère, le tueur à gages, l’ami etc. A vrai dire sa pièce c’est du pain béni pour les psychanalystes amateurs de transfert.

Transfert réussi mais nous ne vous dirons pas comment sinon que la mutation aura lieu et qu’après avoir commis le péché d’injure vis à vis de l’auteure de ses jours, « Je veux buter ma mère » avec une vulgarité désarmante, François FRIN/Philippe HONORE se condamnera au plaisir d’interpréter « Je dois tout à ma mère »

Un débriefing complètement amoral, borderline. Non le fils à maman n’y va pas de la main morte pour juguler une allergie ombilicale, une névrose infantile, tel un nourrisson ligoté par d’infernales cordes oedipiennes.

Nous parierions que ce personnage avec beaucoup plus d’humour que l’étranger de Camus jouit de ne pouvoir jurer que par sa mère pour le meilleur et pour le pire comme dans un mariage. Alors, ne nous mettons pas en peine, rions !!!

Paris, le 17 Mars 2014          Evelyne Trân

Je marche dans la nuit par un mauvais chemin Texte et mise en scène par AHMED MADANI au Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie de VINCENNES du 14 Mars au 13 Avril 2014

JE MARCHEDe Ahmed Madani

Avec Vincent DEDIENNE et Yves GRAFFEY

La pièce met en scène la rencontre entre un adolescent et son grand père. Nous assistons à un huis clos entre deux personnes qui au début s’affrontent plutôt violemment et puis finissent non seulement par s’apprivoiser mais à s’éclairer l’un et l’autre. D’où sans doute le titre tiré d’un vers de Lamartine « Je marche dans la nuit par un chemin mauvais ».

« Mais qu’est-ce que je fous là ? » hurle l’adolescent habitué à se vautrer devant la télé et sommé par le vioque à débroussailler le jardin.

Il est si ténu ce fil qui se balance invisible entre une personne en fin de vie et un jeune au commencement que c’est dans le tissu des voix qu’il se manifeste. Car les voix au fur et mesure comme si nous assistions à un coucher ou lever du soleil se recouvrent pour ne plus former qu’une même tache d’huile.

Des voix qui doivent trouver le chemin parce qu’elles sont restées confinées dans les broussailles, parce qu’elles n’ont pas cru pouvoir être entendues.

Visuel 1 © Antonia Bozzi

Photo Antonia BOZZI

« Comment se fabrique un homme ? » telle est un peu la question d’Ahmed MADANI. Le vieux peut-il se cantonner au « Moi, je » face à l’adolescent qui ravive sans le savoir ses souvenirs de jeunesse.

A travers le personnage du vieux qui va confier à son petit-fils, le drame de sa vie, un acte de torture qu’il a commis vis-à-vis d’un jeune homme pendant la guerre d’Algérie, Ahmed MADANI fait écho aux confidences d’un ami qui l’ont bouleversé.

Est-il vraiment possible de transmettre son histoire à autrui ? Pourtant c’est une question d’existence, le vieux et le jeune sont présents face à face. Pourquoi se comporteraient-ils comme des meubles qui n’ont rien à se dire, après tout ne touchent-ils pas la même pierre touchée par le soleil.

Visuel 5 © Antonia Bozzi

Photo Antonia BOZZI

Parce que le vieux s’est dévoilé, le jeune pourra dessiller son regard, au-delà des apparences, comprendre la place qu’il a sur terre après le parcours de ses parents. Une place qui prend tout son sens quand le vieux lui passe le témoin.

Dans cette pièce sur la transmission, remarquablement interprétée par les deux comédiens, Yves GRAFFEY et Vincent DEDIENNE, c’est le cœur qui parle simplement. En accord avec une mise en scène dépouillée, tout juste suggestive, sans  fioritures, sans effets littéraires, l’écriture d’Ahmed MADANI, parlée, se frictionne dans l’air, se donne en chemin, pour mettre en valeur davantage que les mots, les soupirs d’âme de ceux qui les prononcent. Dans « Je marche dans la nuit par un mauvais chemin », le vieux qui vient taper sur l’épaule du jeune homme, annonce le jour.

Paris, le 16 Mars 2014     Evelyne Trân

 

 
 

 

 

 


A LA PERIPHERIE DE Sedef Ecer – Mise en scène : Thomas Bellorini – au THEATRE DE SURESNES – 16, place Stalingrad • 92150 Suresnes

A LA PERIPHERIE

Texte : Sedef Ecer
Mise en scène : Thomas Bellorini
Avec : Sedef Ecer, Anahita Gohari, Lou de Laâge, Adrien Noblet, Christian Pascale, Céline Ottria, Zsuzsanna Vàrkonyi
Lumières : Jean Bellorini
Musique : Zsuzsanna Vàrkonyi, Céline Ottria, Thomas Bellorini
Scénographie : Thomas Bellorini, Victor Arancio
Costumes : Jean-Philippe Thomann
Création son : Nicolas Roy
Assistante à la mise en scène : Mathilde Cazeneuve
Régie générale : Victor Arancio

Sedef ECER ne cesse de questionner des destins, dans une forêt de signes dilatoires. Quand elle interroge le regard du spectateur, elle inclut celui de l’automobiliste qui traverse le périphérique, comme dans un film ou celui de l’aviateur qui laisse tourner longtemps son avion avant d’atterrir.

 Mais l’aviateur, l’automobiliste comment pourraient-ils aller à la rencontre de celui ou celle qui marche au bord de la route, et qui risque d’ailleurs de se faire écraser.

 Nous ne descendons pas souvent de notre véhicule semble nous dire Sedef ECER. Tout cela pour dire que le cœur de l’homme bat à plusieurs vitesses. Ce qui immanquablement nous ramène au conte du Petit Poucet et de l’ogre.

 C’est parce qu’il a égrené sa route de petits cailloux que le petit Poucet a retrouvé sa route.

 Dans la pièce de Sedef ECER qui a fait appel à Thomas BELLORINI, ces petits cailloux sont musicaux et magiques. Ce sont eux qui soulèvent la route des héros de la pièce, des habitants de bidonvilles en Turquie et à la périphérie de Paris.

 La route qui se soulève, tressée des témoignages simples des individus sur  leur vie, observe une sorte de ronflement sarcastique, par l’intermédiaire d’un personnage grotesque, une animatrice de télévision  qui sait bien que  la misère et le luxe sont les deux mamelles de l’émotion médiatique.

 Oui, oui heureusement qu’il y a la musique pour laisser poindre les intermittences du cœur, enfin ces clignotants de l’âme, des visages qui s’éteignent et se rallument tour à tour et encore.

 La mise en scène a les ajours d’une toile d’araignée suspendue à diverses fenêtres, l’espace-temps se conjuguant à travers les apartés musicaux, incantatoires et audacieux , exécutés par des fées,  Zsuzsanna VARKONYI, d’origine hongroise, chanteuse et accordéoniste, fabuleuse en jolie sorcière tzigane et Céline OTTRIA au violon, la basse, la guitare et la percussion, bouleversante.

 Lou de LAAGE et Adrien NOBLET, en couple d’adolescents, possèdent la grâce de  la jeunesse dure et fragile à la fois parce qu’elle voudrait n’avoir peur de rien, et passer en funambule au-dessus du vide, entre passé et avenir.

 Anahita GOHARI et Christian PASCALE a un autre pan de la toile, la génération des parents, s’alignent très justement sur la tonalité témoignage comme des personnages du passé qui savent que de leurs paroles dépend la vision d’avenir de leurs enfants.

 Et Sedef ECER,  joue Sultane, une vedette de télévision, avec beaucoup d’appétence et de drôlerie.

 Le spectacle jouit d’une harmonie indéniable qui tient au fourmillement lumineux et musical qui agite la main de l’auteure offrant avec ce beau spectacle, une sorte de carte humaine où au lieu de points figurant des bidonvilles, des cités dortoirs, à la périphérie,  nous traversons des visages, rien que des visages.

 Paris, le 15 Mars 2014                  Evelyne Trân

Une petite fille privilégiée de Françoise CHRISTOPHE – Mise en scène de Philippe HOTTIER du 5 Mars au 26 Avril 2014 à 18 H 30 – au Théâtre du Lucernaire – 53 Av Notre Dame des Champs 75006 PARIS –

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Auteur : Francine Christophe
Mise en scène : Philippe Hottier avec l’amicale complicité de Cyrille Bosc
Avec : Magali Helias
Durée : 1h10

Par une sorte de pied de nez au cauchemar qu’elle a vécu, lorsqu’elle n’était encore qu’une jeune enfant, lors de sa déportation avec sa mère dans les camps de concentration des années 1942 à 1945, Francine CHRISTOPHE se qualifie de « Petite fille privilégiée ».

Parce que Francine CHRISTOPHE a conscience d’être une rescapée. Parmi les déportés très peu sont revenus. Elle et sa mère ont bénéficié de la Convention de Genève qui stipulait que les femmes et enfants des prisonniers de guerre français devaient rester en France à titre d’otages.

Ils ne sont pas si nombreux les anciens déportés qui ont pu faire le récit de leur calvaire. C’est sa vision d’enfant que nous livre l’auteure. A travers son récit, c’est la résistance, telle l’épine d’une jeune rose que l’on voit poindre . Le filtre d’un regard d’enfant est incomparable . Il se peut que l’enfant dispose d’une protection, une sauvegarde intérieure qui l’empêche de s’assimiler complètement au monde des adultes.

Au fond d’elle-même, Francine CHRISTOPHE a gardé cette « chambre » d’enfant où elle a dû lutter moralement face à des conditions de vie atroces, aux côtés de sa mère.

Son témoignage s’inscrit dans son combat contre les ignominies de l’ordre de l’impensable qui ont été commises par les nazis, pendant la seconde guerre mondiale, et celles qui continuent à être perpétrées dans le monde.

Si l‘enfant ne se voile pas la face, que fait donc l’adulte ? Nous avons besoin de ce regard d’enfant, c’est lui qui parle d’avenir, c’est lui qui forge l’adulte à venir. Francine CHRISTOPHE entend communiquer cette force de vie rebelle, propre à l’enfance, pour donner la parole à l’enfant qu’elle représente parmi toutes les victimes de guerre.

Le témoignage de Francine CHRISTOPHE est fort et son interprête Magali HELAIS est remarquable car elle laisse percer sous l’épiderme de l’adulte, toutes les pointes de la voix de l’enfant.

La mise en scène dépouillée, un drap vaporeux, moiré, sur fond de scène de la même couleur que le sol, sied au récit de l’auteure, très digne de bout à l’autre . C’est que la petite fille privilégiée a recouvré la parole, elle est fière de pouvoir s’adresser à ses enfants et petits-enfants.

Il ne faut pas croire qu’il est si facile de prendre la parole. Combien de personnes ont dû taire leur douleur pour ne pas la réveiller.

C’est pourquoi, le témoignage de Francine CHRISTOPHE est si précieux. De plus, les jeunes d’aujourd’hui comprennent fort bien qu’ils ne sont pas nés de rien et ils veulent savoir, connaitre, l’histoire de leurs grands-parents, toucher leurs racines.

Ce spectacle qui invoque notre mémoire en réunissant enfant et adulte dans une même personne, est véritablement salutaire.
Paris, le 13 Mars 2014 Evelyne Trân

SONGO LA RENCONTRE ‘(CENTRAFRIQUE) de Richard DEMARCY et Vincent MAMBACHAKA du 6 au 30 Mars 2014 AU THEATRE LE GRAND PARQUET – 35 Rue d’Aubervilliers 75018 PARIS

les afriquesArtistes : Rassidi Zacharia, Aimé-Césaire Ngobougna, Ludovic Patrick Mboumolomako, Gloria Dongoue, Natacha Ngakossi, Ella-Flore Ngouandje, Bonaventure Vonga Lakoutene, Mapumba, Mogbende, Mokule, Alpha Marie Dakounia, Afonsina Ngau Domingas

L’Afrique à Paris, c’est en ce moment, grâce notamment à la programmation du spectacle « SONGO LA RENCONTRE » au GRAND PARQUET.

Ce spectacle a été créé à BANGUI, il y a 20 ans grâce à l’association du Centrafricain Vincent MAMBACHAKA et du Français de Richard DEMARCY.

« SONGO LA RENCONTRE », c’est l’histoire de la rencontre de deux bossus avec les esprits protecteurs de la forêt. Le message écologique va s’exprimer à travers leur initiation au cours de danses, chants, rituels et cérémonies dans la grande clairière.

Il y a toute la beauté des danses des Pygmées vêtus de pagnes et de colliers qui bousculent tous les sens. Mais la surprise de la découverte va plus loin que l’exotisme. Nous n’avons aucun mal à nous identifier aux deux bossus qui ont perdu le contact avec la nature. De sorte que ces danses si éloignées de notre culture occidentale, nous réjouissent comme la trouvaille, en pleine forêt, d’un petit scarabée d’or, véritable trésor pour les deux bossus pourtant corrompus.

Rappelons que ce spectacle est destiné à récolter des fonds pour reconstruire l’espace LINGA TERE en CENTRAFRIQUE, qu’il a été écrit dans deux langues, Sango et Français mêlés et qu’il témoigne de la vitalité des échanges interculturels entre l’Afrique et la France.

Il faut remercier vigoureusement les artistes comédiens-danseurs qui se sont déplacés pour venir à la rencontre du public.

Un spectacle très coloré où la vivacité des deux interprètes des bossus, fort drôles, n’a d’égale que celle de leurs partenaires danseurs. Une enchanteresse provision de bonheur !

Le 9 Mars 2014                       Evelyne Trân


 

 

LES PONTS de de Tarjei Vesaas au Théâtre de l’Atalante – 10 place Charles Dullin, 75018 Paris – Du vendredi 07/03/14 au lundi 24/03/14

PONTS BIS
Adaptation et mise en scène : Stéphanie Loïk Assistant à la mise en scène : Igor ObergAvec : Marie Filippi, Maxime Guyon (distribution en cours) et Bastien Dausse (acrobatie), Mariotte Parot (cerceau) apprentis circassiens de l’Académie Fratellini. Création lumières : Gérard Gillot
Création et diffusion son : Guillaume Callier
Création costumes : Mina Ly

Au ralenti, le terme conjugaison, âpre comme les premières apparitions de bourgeons, au regard des ponts entre les villages, au-dessus des toits, seules de jeunes personnes peuvent pénétrer à l’intérieur de la forêt sans porter atteinte à son esprit.

Du moins c’est ce que l’on ressent à travers la mise en scène et adaptation de Stéphanie LOIK de la dernière œuvre du grand écrivain norvégien TARJEI VESAAS, « LES PONTS ».
Seuls des adolescents peuvent mimer les soulèvements des branches et reprendre sans le savoir leurs mouvements qui les entrainent au cœur de leur intimité.

Il y a tous ces silences tendus comme des pièges qui soupirent, des pensées qui jaillissent des frottements de leurs corps, et une sorte de douleur active immanente à chaque individu, qui soudain se réveille parce que TORVIL et AUDE, découvrent dans la forêt un nouveau-né mort. Cette découverte les amènera à rencontrer la jeune mère célibataire VALBORG.

A l’intérieur de la forêt, les paroles ne peuvent pas s’ébruiter à la légère, parce qu’elles sont réfléchies par tous les hôtes invisibles et silencieux interprétés par deux circassiens, Bastien DAUSSE, acrobate, Mariotte PAROT danseuse au cerceau.

Et soudain les paroles deviennent aussi fluides, tactiles, fortes, transperçantes que l’air que l’on imagine humide à travers le brouillard. Parfois, il semble qu’elles demandent la permission de passer aussi bien aux arbres qu’à leurs destinataires. Mais elles ne sont jamais tièdes, elles témoignent de l’intégrité de chacun des adolescents face à leurs doutes, leurs émotions, leurs craintes.

Pour cette évocation à fleur de peau de l’éveil à l’âge adulte, Stéphanie LOIK a réuni sur le plateau, trois jeunes comédiens à la sensibilité vibrante, Marie FILIPPI, Maxime GUYON, Nadja BOURGEOIS, et deux apprentis circassiens de l’Académie FRATELLINI, dont les figures très expressives s’associent merveilleusement aux danses des lumières presque musicales qui font le tour de chaque interprète comme une course du soleil.

Stéphanie LOIK dispose d’une belle palette de peintre capable de faire surgir ce qu’il y a d’ensorcelant dans l’écriture penchée de TARJEI VESESAS. Au sein de la forêt, il y a des jeunes gens qui parlent …en chœur avec Rimbaud : « L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois. Au réveil, il était midi ».

Paris, le 9 Mars 2014                 Evelyne Trân

 

LES CHAISES d’EUGENE IONESCO au THEATRE DE l’ESSAION 6, rue Pierre au lard (à l’angle du 24 rue du Renard) 75004 Paris – Jusqu’au 15 MARS 2014 – Les jeudis, vendredis et samedis à 21 H 30.

LES CHAISESMise en scène : Odile Mallet Geneviève Brunet

Distribution : Geneviève Brunet, Odile Mallet, Patrick Chupin, Alain Le Maoût

Les chaises sont phénoménales. Eugène IONESCO, à l’instar de grands peintres dont VAN GOGH, leur rend hommage puisqu’elles deviennent le « personnage central » de sa pièce éponyme. Il faut dire que notre rapport avec ce meuble, en tant que lieu de passage, est ineffable. Et pour peu que nous nous laissions aller à regarder cet habitacle de l’humain dont les cousins sont le fauteuil, la banquette de métro ou le banc public, notre perception est rapidement assaillie par une sensation d’absence, celle de l’homme ou de la femme qui l’occupait précédemment. Il y a de quoi prendre un coup de sang et c’est ce que raconte Eugène IONESCO de façon fabuleuse.

Un couple de petits vieux végète dans l’ennui . Pour meubler leur solitude, l’homme raconte des histoires à sa femme qui l’encourage avec amour. Les voilà qui retombent dans l’enfance, l’enfance magicienne. Et le tour est joué, les rêves, les plus insensés, les plus pharamineux du couple vont se réaliser.

Le vieux et la vieille ont convié une foule d’invités à assister à une conférence extraordinaire qui permettra enfin au petit vieux de communiquer ce qui lui tient le plus à cœur, par l’intermédiaire d’un orateur .

Les invités sont représentés par les chaises qui arrivent au fur à mesure sur la scène de façon incroyable. Oui, car les chaises deviennent vivantes, elles deviennent la portion visible d’invités auxquels s’adressent les hôtes du logis, de plus en plus stressés par la foule qui arrive.

Nous voyons le couple discuter entre deux chaises avec une jeune femme, nous les voyons courir entre des rangées de chaises, à chaque coup de sonnette; nous les entendons même flirter dans les recoins. Car ces vieux ne sont pas fous, ils discutent vraiment avec leurs invités .Et quand la scène est tout à fait envahie, nous assistons à l’apothéose.

Une pièce de IONESCO ne se raconte pas. Il faut la jouer sur scène. Il y a quelque chose de magique dans la vie, même si notre cerveau nous incline à toujours balancer entre le oui et le non. C’est peut-être cela qui est absurde chez l’humain de vouloir toujours tout aligner comme une rangée de chaises. Qu’est-ce donc qui nous échappe ? « Les chaises » ouvrent cette fraction de seconde du merveilleux, tellement inattendue qu’elle est capable d’émouvoir l’esprit le plus cartésien.

A vrai dire, la pièce requiert des comédiens au physique et au moral, une énergie imaginative de grande ampleur.
Comment ne pas applaudir la performance des interprêtes, Geneviève BRUNET, Odile MELLET, Patrick CHUPIN et Alain LE MAOUT.

Odile MALLET a rencontré Eugène IONESCO. Elle en parle avec émotion. Sans nul doute, le souvenir de cet homme l’a guidée pour réaliser avec sa sœur jumelle Geneviève BRUNET, cette mise en scène lumineuse des »Chaises ».
Parce qu’il émane de ses deux soeurs, un charme, une délicatesse troublantes qui nous fait vaciller de la surprise au merveilleux.

« Les chaises » une sorte de lanterne magique en ce moment à l’ESSAION, à voir d’urgence ! Le théâtre avec ces deux salles installées sous les voûtes d’une cave médiévale, offre un cadre intime, unique; c’est vraiment un lieu de prédilection pour tous les amoureux du théâtre.

Paris, le 8 Mars 2014 Evelyne Trân

ANNA ET MARTHA de DEA LOHER – Mise en scène de Robert CANTARELLA au THEATRE 71 – Scène nationale – 3 Place du 11 Novembre 92240 MALAKOFF – Du 4 au 13 Mars 2014-

ANNA ET MARTHATexte : Dea Loher
Mise en scène : Robert Cantarella
Avec : Catherine Hiegel, Catherine Ferran, Nicolas Maury, Valérie
Durée 1h50

La haine tire-t-elle donc sa sève de la résignation ? La résignation, cette glu ordinaire qui suinte des murs, des habitudes, et qui sert de haillons à deux bonnes femmes, Anna et Martha respectivement couturière et cuisinière, au service depuis 40 ans d’une maitresse de maison, grelottante dans le cercueil vivant de leur armoire de souvenirs.

 Il s’agit véritablement d’un office funèbre, assez drôle d’ailleurs, car la mort, celle qu’elles n’ont pas arrêté de souhaiter, de leur patronne, ou de tout ce qu’elles détestent ou peuvent détester, le chien par exemple,  l’animal domestique par excellence, pourrait devenir un alibi, une idée aussi absurde que leur chienne de vie.

 En tout cas, c’est une porte de sortie fantasmatique, parce qu’elle coïncide  avec leur état de vieilles femmes qui n’ayant plus rien à perdre, peuvent se lâcher, exprimer les déjections de leurs âmes  blessées, de façon impitoyable. Car leur ennemie, c’est la mort incarnée par cette patronne gisant dans un congélateur, qui semble-t-il a conditionné leur vie, une vie de mortes vivantes, de chiennes qui aboient après la mort parce qu’elles n’ont pas trouvé d’issue, qu’elles n’ont pas voulu ou pu s’échapper.

 Toutes leurs humeurs explosent comme si leurs corps au-delà  de leur apparence de vieilles peaux avaient conservé l’énergie de la révolte. En pure perte, certes, mais après tout, la méchanceté qui fermente au bout de leurs lèvres, leur rogne, leur tristesse, les transforment en charognardes dans une sorte de délire exquis qui, à défaut de les faire jouir, leur permettent de pouffer de rire ensemble.

 Le spectacle n’est pas triste car il y a ces échappées belles de verbe de ces domestiques, grandes gueules qui continuent à se frotter aux murs, à ses bizarres bruits de congélateur, d’affreux lampadaires qui pendent au plafond, sans oublier la voiture sous sa capuche et le chauffeur interprété par son chien et quelques arbres en décorum abstrait.

 Le savions-nous ? Les machines sont été inventées par les hommes, elles ont un langage qui finit par forcer le respect, elles sont inatteignables, elles ne pensent pas, elles ne souffrent pas, sauf  que leur immobilité est proche de la mort. 

 Avec Anna et Martha, nous avons l’œil qui tourne autour du congélateur, sorte de catafalque à gauche de la salle d’attente où les vieilles conversent en attendant de plus rien attendre sans doute.

 Comme s’il avait intériorisé les ridicules de chaque objet abandonné, manifesté  par les hommes dans une sorte de one woman s’ land, le metteur en scène  donne le ton aux grilles désolées auxquelles sont encore collées Anna et Martha, pas si éloignées du personnage de Winnie enlisée la tête jusqu’au cou dans «  Oh les beaux jours «  de Beckett.

 Parce que ces vieilles dames féroces imaginées par DEA LOHER, ne manquent pas de charme ni de vitalité. Catherine FERRAN et Catherine HIEGEL sont prodigieuses de présence, et leurs partenaires  Valérie VIVIER la femme de ménage et Nicolas MAURY, le chauffeur chien,  leur emboitent  le pas, avec talent.

 Anna et Martha deux femmes dominantes, dominées. Nous n’en sommes plus  à décliner le vocable dominus et son pendant servus, du genre masculin en latin.  Mais DEA LOHER vient déranger notre grammaire à point nommé, faisant éclore du féminin comique et grossier, sous la rose, avec beaucoup d’humour.

 Une pièce très forte, de grandes interprètes, une mise en scène remarquable, que dire de plus ?  La méchanceté qui scintille à travers le verbe de DEA LOHER est jubilatoire.

 Paris, le 8 Mars 2014                    Evelyne Trân

 

 

 

Vaterland, le pays du père de Jean-Paul Wenzel avec la collaboration de Bernard Bloch – Mise en scène Cécile Backès au THEATRE DE L’AQUARIUM à la Cartoucherie de Vincennes du 27 Février au 16 Mars 2014

 

De vaterland terBernard Bloch, Jean-Paul WenzelMise en scèneCécile Backès

AvecNathan Gabily, Cécile Gérard, Martin Kipfer, Maxime Le Gall

La vie comme un roman. Oui, pourquoi pas, mais alors il faudrait que le train s’arrête en marche. Il faudrait se projeter dans le passé, dans le futur et se  prendre pour un héros.

 Nous sommes tout un chacun héros de notre vie en tant que sujet. Mais qui a  le temps dans la vie courante de se retourner sur ses origines. C’est curieux, la question des origines peut bouleverser de façon très romanesque notre perception du temps, parce qu’il s’agit pour l’enquêteur de se déplacer dans le passé, tout en restant sur pied au présent. Et en vérité, c’est comme si un individu à  rollers guettait l’horizon et donc le futur, en se plongeant dans l’inconnu.

 Pour plonger dans l’inconnu, il faut avoir une bonne raison, en ressentir le manque, vouloir l’identifier, lui donner un nom, une réalité, une existence.

 Ce qui est très intéressant dans l’écriture de la pièce Vaterland issue du roman autobiographique éponyme, c’est qu’à travers chacun  des personnages, c’est le même fil narrateur subjectif qui se déplace. Nous les voyons tous penser isolément, en train d’écrire dans leur tête l’histoire de leur vie mais sans en connaitre le bout.

 Plusieurs personnages habités  par plusieurs histoires qui les lient entre eux évoluent dans leurs bulles parallèles comme sur les rayons d’une toile d’araignée.

 Il y a le jeune homme de 35 ans, musicien de  rock dans un groupe qui recherche son père allemand, qui l’a abandonné avec sa mère presque à la naissance.

 Il y a l’homme qui recherche obstinément des traces de son frère et qui finit par traquer l’allemand qui a usurpé son identité.

 Il y a la jeune femme qui apprend que son mari est un imposteur, un allemand qui s’est fait passer pour un alsacien.

 Et surtout, il y a l’allemand en question qui a tué lors d’une rixe un français et dans un coup de folie s’est emparé de ses papiers pour devenir à son tour français et séduire une belle jeune femme.

 La toile a pour paysage, l’Allemagne en décombres et la France d’après-guerre.

 Un véritable sac de nœuds mais fruité, fruité par le désir si naturel de connaitre la vérité. Une vérité insaisissable, planquée sur fond  de guerre, parce que le destin de tous ces individus découle de circonstances inconcevables en temps de paix. Et pourtant tous les personnages sont des gens ordinaires pour qui  la notion de famille a un sens. Tous vont découvrir que leurs valeurs ne sont pas conformes à la réalité. Tous vont être amenés à se remettre en question.

 Pas évident de mettre en branle un fil narrateur tissé par plusieurs bouches. La metteure en scène, Cécile BACKES,  en adhésion avec les créateurs de la pièce, a choisi de faire vibrer la toile d’araignée en rayons suffisamment espacés pour permettre au musicien de rock de pincer les fils de ladite toile, en rayonnant, cela va de soi.

 Cécile GERARD en jeune femme « abusée » est épatante. Sa présence lumineuse et drôle, éclaire ce polar aux teintes sombres quoique adoucies avec humour par l’interprétation de ses jeunes partenaires.

 La pièce est aussi captivante qu’un roman policier et avec juste un grain de folie supplémentaire que ne manquera pas de pondre cette jolie toile, ce sont toutes les cloches de notre mémoire qui vont se mettre en vrille, suspendues aux lèvres du jeune homme avouant qu’il a le trac à l’idée de rencontrer enfin son père. Comme nous le croyons !

 Et nous pensons à ces chanteurs de rock’n roll qui faisaient  de l’auto stop sur les routes en quête d’ailleurs. Un ailleurs que nous retrouvons avec plaisir, avec émotion dans ce rocambolesque road movie, passionnant.

 Paris, le 2 Mars 2014                  Evelyne Trân