DANS LES VEINES RALENTIES d’après Cris et chuchotements d’Ingmar Bergman – texte d’Elsa Granat et PEGGY PICKIT VOIT LA FACE DE DIEU de Roland SCHIMMELPFENNIG au Théâtre de l’Aquarium > La Cartoucherie – route du champ de manœuvre – 75012 Paris du 1er au 30 Novembre 2014.

DANS LES VEINES RALENTIES BIS

DANS LES VEINES RALENTIES

mise en scène Aurélie Van Den Daele , photographie et travail visuels Marjolaine Moulin  et les mêmes concepteurs que ci-dessus.

avec Aurore Erguy, Julie Le Lagadec, Marie Quiquempois, Antoine Sastre, Aurélie TOUCAS 

 PEGGY PICKIT VOIT LA FACE DE DIEU

,PEGGY PICKIT

 mise en scène Aurélie Van Den Daele  avec Gwendal AngladeLorraine de SagazanSol EspecheDavid Seigneur

assistant à la mise en scène Grégory Fernandes, scénographie, lumières et son Collectif In Vivo (Chloé DumasJulien Dubuc et Samuel Serandour), costumes Laetitia Letourneau, conception visuelle / photographie Marjolaine Moulin

 « Dévoiler les mécanismes de l’incommunicabilité.. » telle est l’ambition d’Aurélie VAN DEN DAELE, metteuse en scène associée au Théâtre de l’Aquarium qui met en scène deux pièces « Dans les veines ralenties » d’après Cris et chuchotements d’Ingmar BERGMAN et « Peggy Pickit voit la face de Dieu » de Roland SCHIMMELPFENNIG.

 De mémoire, Nathalie SARRAUTE s’était exercée à faire retentir les voix intérieures de ses personnages pour signifier le décalage permanent entre la représentation et le vécu. Le procédé très efficace d’un point de vue réaliste en sortant de l’ombre les pensées et les rancœurs  des individus, nettoie leur mystère, leur ambivalence. N’est-il pas heureux que notre inconscient puisse suppléer aux mécanismes ou réflexes qui soutendent nos comportements ? Ne peut-on remplacer le terme incommunicabilité par celui d’inconnu par exemple ?

 Dans le langage humain, les gestes, les regards, les sourires peuvent fort bien remplacer les mots mais les humains aiment les conventions, ils en abusent. Ce sont les cérémonies familiales, les dîners entre amis où chacun devrait faire bonne figure et qui parfois finissent en catastrophes.

 Il faut bien se mettre les points sur le I, la transparence n’existe pas car si nous étions transparents, nous nous rendrions compte de notre vacuité et nous ne  serions pas ces êtres vivants en chair et en os, enviés par les fantômes.

 C’est par défi peut  être à cette transparence impossible, que la metteure en scène a recours aux effets vidéo qui espionnent chacun des personnages qui enfouissent leurs pensées contrariées sous des dehors convenables.

 Du coup, le traitement des histoires des personnages n’est pas si réaliste puisqu’il introduit un troisième œil, celui de la caméra comme un étranger venu superviser dans la première pièce, le comportement de deux sœurs  venues assister la troisième en train de mourir, et dans la 2ème , celui de deux couples qui vont être rattrapés par leurs mensonges, se piéger eux-mêmes  au cours d’une soirée catastrophique où ils  feront le deuil  de leur « bonne conscience occidentale »  avec pour partenaires  Peggy Pickit, une poupée blanche en latex et Annie Abeni, une poupée noire en bois.

 L’intrusion de cette caméra sied à l’ambiance de malaise que s’inoculent les personnages lesquels perdent un peu de leur chair au profit du virtuel questionnant les âmes errantes en quête de vie.

 Puissent les spectateurs leur rendre le sourire à travers ce vœu indicible de la metteure en scène  « Rendre visible le caché ».

 Paris, le 2 Novembre 2014    Evelyne Trân

 

Tea Time de T. S. Eliot / Justine Wojtyniak par la Cie Retour d’Ulysse à la MAISON D’EUROPE ET D’ORIENT – 3 passage Hennel, 75012 Paris – jeudi 30 et vendredi 31 octobre à 20h30 – jeudi 6 et vendredi 7 novembre à 20h30

TEA TIME BIS

Mise en scène de Justine Wojtyniak et musique de Stefano Fogher

Avec Julie GOZLAN et Stefano FOGHER

Hervé Gajean (Création lumières) Sylvie Tiratay (Regard chorégraphique), Nelida Medina (Dessins), Ana Maria Canejo

 Voilà un spectacle inclassable, passionnant qui fait appel à l’imagination de tous les sens. A partir d’un poème de T.S.ELIOT qui s’interroge sur le temps qu’il lui reste à vivre, un contrebassiste, une marionnettiste, une chorégraphe, et une metteure en scène polonaise fondatrice du Laboratoire Impossible permanent, invitent  le temps de la façon la plus curieuse à les réunir, les perturber, les étonner…

 Ce jeu avec le temps est une merveille, il rappelle beaucoup celui de l’enfance. Il n’est pas parasité par un environnement extérieur. Dès lors, il peut déshabiller les personnages, une jeune femme et un homme plus âgé que l’on voit tout d’abord boire tranquillement leur thé et se dévisager muettement. Et puis tout à coup, l’homme se lève, se dirige vers une contrebasse qui deviendra un véritable personnage et tout en jouant psalmodie une poésie de T.S. ELIOT. Il se complaît dans sa complainte mais sa compagne surgit brutalement avec un mégaphone et l’agresse verbalement.

 Il ne s’agit que d’un début car au fil du temps, l’homme et la femme vont dérouler leurs images, leurs angoisses, leurs pulsions en se détestant, en s’aimant, devenant les jouets de ces intersections des temps morts qui les projettent vers la vie, la musique avec la contrebasse, la danse, la poésie, le théâtre.

 La jeune femme danse avec des cuillères, et fait glisser des tasses, des assiettes sur les cordes de la contrebasse,  elle joue aussi avec  le corps de son compagnon.

 Quelques paroles sont issues des monologues d’Hamlet, des tentatives de Lazare et de l’Enfer de Dante et les comédiens parlent aussi bien l’italien, le français que l’anglais. Mais le texte n’est pas la priorité de la metteure en scène Polonaise Justine WOJTYNIAK, assistée de la chorégraphe Sylvie TIRATAY, qui dit-elle, ne fait que jouer avec.

 De  fait tout le long du  spectacle, on assiste à une sorte de course poursuite qui éclabousse les personnages, animant tous leurs objets. La  contrebasse peut devenir une table ou même un cercueil, les cuillères s’ensorcellent.

L’homme et la femme s’étonnent eux-mêmes, en se provoquant, en provoquant le temps qui court, qui fuit et qui se pose partout.

 Complices d’un instant qui oserait se dissoudre dans une tasse de thé, la marionnettiste Julie GOSLAN et le contrebassiste Stefano FOGHER, donnent l’impression de s’ébattre dans une sorte de temps altruiste, celui de la poésie et du rêve.

 Cette tendresse sonore et forte qui se dégage du spectacle, à la portée d’une tasse de thé, c’est merveilleux !

 Paris, le 2 Novembre 2014      Evelyne Trân

L’ANALPHABETE Adaptation de Nabil El Azan d’après L’Analphabète de Agota Kristof mise en scène Nabil El Azan avec Catherine SALVIAT au Théâtre des Déchargeurs – 3 rue des Déchargeurs 75001 PARIS – Du mar. 21/10/14 au sam. 22/11/14

analphabete

Adaptation de Nabil El Azan

mise en scène Nabil El Azan

Les amoureux des livres le savent, ils ne peuvent pas se passer de mots et surtout des lettres qu’ils ont brassées avec les yeux, avec les doigts avant qu’elles ne produisent du sens. L’émotion date de l’enfance, de cette intimité souveraine avec des objets lettres qui permet à l’enfant de voyager seul et libre, indépendamment du regard des adultes.

 Agota KRISTOF raconte son enfance dans une famille pas très riche mais cultivée en Hongrie dans les années trente, ses souvenirs de misère à l’adolescence, en internat, lorsqu’elle fut séparée de sa famille et puis sa fuite avec son mari et sa fille à 21 ans, en 1956, lorsque la révolte des conseils ouvriers fut écrasée par l’armée soviétique. Ne parlant pas un mot de français, elle s’est retrouvée en Suisse dans la situation d’une analphabète.

 Curieux destin que celui d’Agota KRISOF devenue écrivain dans sa langue d’adoption, le français, qui a su irriguer de son savoir, son intelligence et son amour, cette terre nouvelle, pour y bâtir quelques livres.

 Agota KRISTOF est une ouvrière des lettres. Elle n’est pas devenue écrivain par un coup de baguette magique, elle s’est mise à l’épreuve dans une longue randonnée avec pour seul horizon, le bonheur de la lecture et de l’écriture.

 Sous les traits de Catherine SALVIAT, son parcours de l’enfance à l’âge adulte, est particulièrement lumineux. La voix de l’enfance perce les nuages de la longue ascension d’Agota KRISTOF qui est toujours cette petite fille malicieuse qui se dégourdit avec des histoires vraies ou fausses pour le plaisir de bouger son petit monde.

 Fière et robuste, Agota KRISTOF est une écrivaine à mains nues qui connait la valeur des mots qu’elle déterre à la racine. Sa langue est simple, oui, elle sent la terre et le corps. Car on ne le dira jamais assez, les mots passent par le corps qui est en quelque sorte leur véritable foyer et lorsqu’ils arrivent à la surface, lorsqu’ils s’éclairent sous les yeux des lecteurs ou les oreilles des lecteurs, ils respirent.

 Catherine SALVIAT est l’interprète rêvée de ce personnage, Agota KRISTOF. La mise en scène suggestive et scrupuleuse de Nabil El Azan épouse à la fois sa sensibilité  et son énergie.  

Dans la pénombre de l’intimité d’une écrivaine, c’est la voix de Catherine SALVIAT qui ouvre les portes, qui respire sous leurs fentes et converse avec nos fantômes,  ceux qui ont fait trembler les murs de notre enfance « analphabète ». C’est Diane souriante, juchée sur quelques livres, en lettres et en chair.

 Paris, le 1er Novembre 2014           Evelyne Trân

 

 

LA CHUTE d’après Albert CAMUS – Adaptation de Catherine Camus, François Chaumette aux Théâtre des Déchargeurs – 3 rue des Déchargeurs PARIS – Du mar. 21/10/14 au sam. 22/11/14

camus

Avec Sylvia LENZI et Yvan MORANE

Production : Réalités/Cie Ivan Morane

Production déléguée Les Déchargeurs / le pôle diffusion

La chute est un roman très noir d’Albert CAMUS, écrit en 1956, constitué par le monologue tourmenté d’un homme qui raconte  «sa descente « aux enfers » à  un compatriote rencontré dans un bar d’Amsterdam.

 Jean-Baptiste CLAMENCE, avocat, devenu juge pénitent, ne va cesser tout le long du récit de sa chute,  d’instruire de manière quelque peu maniaque, obsessionnelle, son propre procès, par une sorte de haine invraisemblable envers lui-même qui l’a submergé, le jour où il a pris conscience de son inertie lors d’un drame, le suicide d’une jeune femme .

 De fait, il faudrait faire la part entre ce qui ressort de la mélancolie, une dépression latente du personnage et cette obstination à enfoncer le clou, tel un homme se cognant la tête en hurlant « C’est ma faute, c’est ma faute, ma très grande faute… ».

 Les propos amers de CLAMENCE relèvent du constat, d’une vision assez pessimiste de l’homme qui découlerait d’une blessure narcissique mortelle. Dans le miroir, l’homme idéalisé qui se prend pour un dieu,  qui jouit de lui même, est en réalité un fantoche, un lâche, auto-satisfait, si planqué dans sa bulle, qu’il ne peut en sortir.

 La flagellation n’est sans doute pas la meilleure solution. Mais ce qui frappe dans ce roman, c’est la solitude du personnage. Une solitude si intense qu’elle renvoie au suicide la jeune femme noyée sous un pont de Paris.

 Nous pensons qu’il lui manque un interlocuteur, que cette adresse à un compatriote est un artifice.  C’est effectivement un artifice, celui dont usent les écrivains, les théâtreux, qui bénéficient d’un troisième œil, celui du lecteur ou du public, véritable parapet pour échapper aux sirènes de la solitude, aux vanités de l’autarcie.

 La douleur peut elle se penser elle-même ? En tout cas elle devient le dard qui pousse Jean-Baptiste CLAMENCE à s’examiner sans pitié et à se confesser.

 Le monologue de Jean-Baptiste CLAMENCE, est si dense qu’il demandait à être incarné au théâtre.

 Physiquement, Yvan MORANE impose l’inquiétude de l’homme blessé qui se débat contre lui même et porte les stigmates d’une souffrance morale, inexplicable intellectuellement. Son interprétation généreuse ne noircit ni « n’innocente » un personnage qui, en somme, préfère avoir mauvaise conscience que de se voiler la face . Dès lors, sa véhémence dans  la dénonciation des vanités humaines transgresse le désespoir. 

 La présence de Sylvia LENZI qui joue dans la pénombre du violoncelle et à la viole de gambe, est toute Baudelairienne.

 On ressort du spectacle, ému dans tous les sens. Dans « son buisson ardent » l’homme désigné par Camus reste un homme de combat.

 Paris, le 31 Octobre 2014              Evelyne Trân

 

 

CONCERT Une Femme mariée en solo, Flo ZINK et KELKA à la Scène du Canal – Quai de Jemmapes à PARIS, le Mardi 21 Octobre 2014

   DSC_0562[1]

Ce ne sont pas des vedettes et nous ne pensons pas que c’est leur ambition. Leur inspiration poétique et musicale, elles la puisent dans le quotidien de femmes qui entretiennent leur jardin de création, coûte que coûte, qu’il soit ensoleillé, en pluie ou même neigeux.

Ce fut une véritable récréation que de les écouter ces filles du Canal, ce mardi 21 Octobre 2014. Elles sont toutes différentes mais unies par la même passion, la scène.

De sorte que leurs parfums musicaux se marient fort bien sur un répertoire de chansons pop, folk, jazz manouche, bossa etc.

C’est le tempérament de feu de KELKA qui inonde la scène, sa voix haut perchée qui interpelle les cœurs désabusés pour les faire rebondir. C’est FLO ZINK qui traverse son verre de cristal et remue nos soupirs les plus timides pour en faire retentir leur audacieuse irréalité. C’est au piano UNE FEMME MARIEE qui ayant beau affirmer sa maturité, découvre d’une voix chaude et profonde, ses ardeurs aussi bien romanesques que romantiques.

Chacune a son cachet, sa respiration propre. Elles n’ont d’autres prétentions que d’humer l’air de ces états d’âmes qui circulent un peu partout parce qu’ils phrasent notre quotidien, la vie avec ses hauts et ses bas, ses problèmes matériels et ses bonheurs.

Ces filles de Canal, très bien accompagnées par le guitariste Martial BORT,   interprètent des chansons qu’elles ont, pour la plupart, créées elles-mêmes, qui frappent par leur fraîcheur, leur naturel. Que ces voix fraient leur chemin au milieu des grandes tours, c’est tout ce que nous leur souhaitons. Des coquelicots de cette nature peuvent résister à la pollution. Ecologie oblige, écologie poétique bien sûr !

Paris, le 26 Octobre 2014                Evelyne Trân

http://www.unefemmemariee.com

http://mupiz.com/flo-zink

http://www.mupiz.com/kelka

Victoire, la fille du soldat inconnu de et par Sylvie Gravagna au Théâtre du Grand Parquet – 35 Rue d’Aubervilliers, 75018 Paris – Jeudi, vendredi, samedi 19h et Dimanche 15h jusqu’au 2 Novembre 2014

victoire-a-laffiche

 

Il y en a eu certainement beaucoup des filles de soldat inconnu. Celle dont Sylvie GRAVAGNA nous raconte le parcours, de sa naissance en 1916 jusqu’en 1949, date de la publication du 2ème sexe par Simone de BEAUVOIR,  porte le beau prénom de Victoire.

 Un parcours de randonnée en quelque sorte avec douze  tableaux, douze pancartes qui affichent  les événements qui ont marqué l’esprit de Victoire, fille de prolétaire née un 14 Juillet, le jour même de la mort de son père.

Victoire surnommée Chourinette n’a été élevée que par des femmes, une mère suffragiste, une grand-mère bigote et une nounou libertaire. La société était patriarcale, les patrons paternalistes, l’avortement était un crime, et les femmes n’avaient pas le droit de vote.

 En cent ans la condition féminine a beaucoup évolué mais nous n’imaginons pas  que ces bouleversements, nous les devons à des femmes, nos grand-mères ou arrière-grand-mères qui ont dû se bagarrer au jour le jour pour s’émanciper, obtenir de meilleurs salaires et surtout le droit de vote.

 L’intérêt de la mise en scène de Sylvie GRAVAGNA réside dans le fait qu’elle restitue le ressenti de femmes ordinaires à cette époque à travers cette Chourinette qui a  vécu quelques tremblements de terre de société.

 Toute une atmosphère qui transite par des chansons du répertoire de Jean NOHAIN et MIREILLE, chantées par  Sylvie GRAVAGNA, très simplement, comme si elle s’amusait avec l’histoire, ayant au coin de l’œil, toute la malice qu’elle a  recueillie de la bouche même de ces grand-mères  et « dont le loisir préféré  était d’aller manifester ».

 Et l’on se dit que cela vaut le coup de vieillir, d’avoir des rides et de ne pas oublier sa blouse tachée par les souillures de l’histoire, la guerre, le colonialisme, le racisme, l’intolérance, car toutes ces taches forment l’essaim d’une mémoire collective toujours en devenir.

 Le spectacle de Sylvie GRAVAGNA qui secoue ces tabliers de grand-mères distille un charme peu ordinaire, offensif et plein de fraicheur. Victoire, Chourinette,  c’est une rose entière avec toutes ses épines, ma foi bien résistante du haut de ses cent ans, prenons en de la graine !

 Paris, le 26 Octobre 2014                 Evelyne Trân

 

La cantatrice chauve de Ionesco au Théâtre l’AKTEON – 11, rue du Général Blaise 75011 PARIS – Du 12 septembre au 22 novembre 2014, les vendredis et samedis à 20 Heures.

CANTATRICE CHAUVE

Compagnie Les Pitres Rouges

Mise en scène : Judith ANDRES

Avec : Florian Vaz, Judith Andres, Martin VAN EECKHOUDT, Sara LO VOI, Jaicy ELLIOT, Jérémie GALIANA en alternance avec Luca TEODORI

 Serions-nous intoxiqués par la grammaire ? Eh oui parce qu’il y a des règles de grammaire qui courcircuitent le plus souvent le grand fleuve de nos émotions. Songez qu’il faut un certain temps à notre estomac pour digérer le repas de la veille. Qu’en est-il donc de notre cerveau rompu à la traduction de nos pensées en un langage propre, une assiette propre, pour se faire comprendre. Allez essayer de reconnaitre dans cette assiette propre quelques reflets de vos maux existentiels, quelques miettes de vos indispositions, de vos alarmes, etc. Même quand vous avez mal aux dents, vous devez dire bonjour au voisin que vous rencontrez dans l’escalier.

 Ils font beaucoup de peine, ces bourgeois décrits par Eugène INONESCO, les familles SMITH et MARTIN dans la Cantatrice chauve. On aurait envie de les traiter de crétins tant leurs conversations nous paraissent insipides. Le fait est qu’ils n’ont rien à se dire, ils font semblant. Quel temps fait-il ? Et ainsi de suite avec quelques trouées de contradiction. Ca fait passer le temps, ça comble le vide, la  conversation, même si elle ne débouche sur rien. On mâche les mots comme on sucerait de la réglisse.

 Faites-vous une perfusion de mots, faites les débouler dans votre néant intérieur, vous serez surpris du résultat. En tout cas c’est ce qu’Eugène IONESCO fait subir à ces personnages qui tout à coup se mettent à parler dans tous les sens dans une anarchie totale, si bien qu’à moment donné le spectateur sidéré se dit « Mais les mots vont les tuer, les bouffer ces pauvres bourgeois jusqu’au trognon ! »

 Vu qu’ils n’ont guère de cervelle,  nous avons envie de nous écrier « C’est bien fait pour eux ». Pire, nous nous amusons de leur bêtise, en horribles voyeurs, satisfaits d’assister à un carnage par les mots d’imbéciles heureux.

 La  compagnie LES PITRES ROUGES qui les met en scène à l’AKTEON, s’amuse avec ces pitoyables personnages comme avec des pantins, des automates aux ressorts rouillés. Les voilà en pitres qui déambulent sur un disque rayé mais qui n’en ont même pas conscience. Nous pensons qu’il est impossible, hélas, de les réveiller, des plombs ont sauté dans leur cervelle. Ils peuvent dire n’importe quoi, puisque plus rien n’a de sens et celui qui écoute risque, par ailleurs, d’être contaminé par leur maladie.

 Nous rions jaune pour éviter le mal de cœur dans cette mise en scène fort divertissante. Un spectacle de clowns, sans doute, avec des épouvantails de bourgeois, qui viennent tout droit du Musée Grévin. Est-ce le sort qui nous attend, nous qui croyons si bien maitriser la grammaire et rêvons en conversant aimablement avec nos proches au coin du feu…

 Si vous entendez vous faire vacciner contre les maladies de la langue, allez donc voir la cantatrice chauve, à défaut d’être prémuni contre la logorrhée,  dîtes vous que le rire vaut bien, bien des discours.

 Paris, le 25 Octobre 2014             Evelyne Trân

 

LA PEAU D’ELISA de Carole FRECHETTE au THEATRE MICHEL 38, rue des Mathurins 75008 PARIS – les mardis et mercredis, à 19h15

LA PEAU D'ELISA

Seul en scène
Avec : Laurence Pollet-Villard
Mise en scène de : Véronique Kapoian

Nous avions eu vent de la vie de sœurs BRONTE qui pour combler leur ennui dans le presbytère de leur père écrivaient des romans d’amour. Emily BRONTE notamment qui a écrit ce chef d’œuvre « Les Hauts de Hurle-Vent » est restée « vieille fille ».

  La pièce de Carole FRECHETTE « La peau d’Elisa » qui dresse le portrait d’une femme obsédée par les histoires d’amour au point d’en tricoter toute seule sur un banc, nuit et jour, témoigne de l’importance psychique du rêve et de l’imagination chez un individu solitaire.

 Si les romans d’amour font recette au point de détacher de la réalité des femmes esseulées affectivement et sexuellement, à l’instar de Madame BOVARY, c’est qu’ils permettent de vivre par procuration des émotions auxquelles elles aspirent de tout leur corps.

 Ce que l’on rêve est souvent plus beau que la réalité. Et puis surtout dans la vie, les histoires d’amour sont éphémères, tandis que dans le rêve, leur eau vive peut poursuivre aussi bien les amoureux que les amoureuses n’importe où.

 Cela dit, si vous rencontriez une femme qui vous interpellerait sur le quai d’un  métro ou sur un banc public pour vous conter ses aventures affectives, vous la prendriez pour une folle.

 Elisa existe, Carole FRECHETTE l’a rencontrée c’est certain. Et vous-même l’avez sans doute remarquée, sous les traits d’une femme sans âge, posée comme une feuille  d’arbre, sur un banc, au coin d’un arrêt de bus, au milieu des voitures et du brouhaha urbain  ou au fond d’une salle de café. Vous n’avez  pas osé l’aborder ni même la regarder dans les yeux mais sa présence silencieuse vous a ému et vous vous reprochez votre timidité, votre manque de courage.

 Sachez qu’il n’est pas trop tard, Elisa s’est installée au théâtre grâce à une fée, Carole FRECHETTE qui a décidé de lui offrir la parole. Il y a tant d’histoires qui se bousculent dans la tête d’Elisa qu’elles donnent le tournis. Parmi les portraits de ses amants vrais ou imaginaires, vous reconnaitrez des amoureux qui se cachent derrière la  tête de votre épicier, votre boucher ou le chauffeur de bus ou la boulangère. Et cela devient fantastique d’imaginer que des milliers d’histoires d’amour invisibles puissent  fourmiller à nos pieds.

 Elisa ne cesse de raconter, raconter parce que dit-elle sans cette eau vive de l’amour, elle risque de s’assécher et de disparaitre. Alors, elle sème ses histoires comme elle lancerait des graines aux pigeons, par amour.

 Il lui arrive de tourner en rond dans son manège, Elisa, elle a  le vertige. Elle s’adresse au public, elle ne veut pas être seule. Tous les gens qu’elle a aimés, qu’elle aime toujours, doivent passer sur son visage, lui faire oublier sa solitude, la nôtre. Tous ses souvenirs en branches, pense-t-elle, vont fleurir et l’arbre qui parait seul dans une cour de récréation va devenir l’arbre de tous ceux qui ont une petite histoire d’amour à lui confier.

 Mise en scène avec délicatesse par Véronique KAPOIAN,  Laurence POLLET-VILLARD est une lumineuse Elisa, écorchée vive par ses émotions affectives, transie d’amour, mouillée par des myriades de gouttelettes qui osent dire « Je t’aime » à l’infini.

 Paris, le 25 Octobre 2014      Evelyne Trân

QUATRE MINUTES de Chris KRAUS au Théâtre de LA BRUYERE 5, rue La Bruyère 75009 PARIS du mardi au samedi à 21h – matinée samedi à 15h

affiche

Adaptation théâtrale Nycole POUCHOULIN et Sylvia ROUX
Mise en scène Jean-Luc REVOL
Décor Sophie JACOB
Costumes Aurore POPINEAU Lumières Philippe LACOMBE

 Musique originale : François PEYRONY 

avec Andréa FERREOL, Pauline LEPRINCE, Erick DESHORS, Laurent SPIELVOGEL

Quatre minutes qui peuvent devenir le passeport d’une vie entière, qui constituent l’atome d’un individu. Il n’y a pas d’individu qui ne puisse creuser cette faille pour exprimer son existence au moins une fois, et s’imprimer dans l’espace de de ses rêves et passions, en coïncidence avec l’insolite merveilleux de la vie.

 Le synopsis de la pièce « QUATRE MINUTES » adaptée du film éponyme de Chris KRAUS, évoque des situations extrêmes, impensables. Comment imaginer qu’une jeune meurtrière hyper violente puisse être apprivoisée par un professeur de piano, psychorigide ?

 L’argument a un côté trash mais il permet de configurer l’espace intérieur de 4 personnages qui sont les uns pour les autres des barreaux de prison, d’apparence inaccessibles, monstrueux, et qui au fur et mesure de la pièce, vont se révéler humains.

 Tordre les barreaux d’une prison, qui n’y a pas pensé ? Combien peuvent  peser un regard de tendresse, un espoir de bonheur face au désespoir ?

Le professeur de piano prétend qu’elle n’a qu’une seule passion la musique et que c’est au nom de cette passion qu’elle entend aider la meurtrière à réussir un concours. Mais en réalité c’est sa propre flamme qu’elle désire faire passer chez la musicienne surdouée. La relation de maître à élève devient une histoire d’amour non dite mais véritable.

 Les rapports de force violents entre tous les protagonistes, la détenue, le professeur, le gardien de prison, le beau-père, ont cela de salvateur qu’ils permettent de  délimiter leur propre surface. La jeune femme en plein désarroi psychique va être secourue par des êtres qui vont se battre pour elle comme s’il s’agissait de leur propre vie. Pourquoi ? Parce qu’elle a du talent? Pas seulement mais parce qu’ils ont besoin d’une formule de vie et qu’elle représente la vie, pour combattre leurs propres désespoirs.

 Nous ne dévoilerons pas ce que représentent ces quatre minutes qui vont briller parcourues par quelques doigts ivres de liberté et d’audace.

 Cette pièce au fond ne parle que de résistance face à la mort, contre le silence,  l’oubli de ce qui trace notre humanité. « Vous êtes née pour vous exprimer », c’est le message qu’envoie le professeur de piano à Jenny. Cette conviction, lui permet de transcender les barreaux du découragement, de la peur, de la souffrance et la fatalité.

 La scénographie est à l’image des espaces oniriques des personnages qui  n’ont qu’un seul écran, un seul ciel, un piano  qui s’impose dans chacune des chambres de leur univers.

 La mise en scène telle une harpe tendue aux cordes solides permet aux personnages de vibrer à travers des chemins de voix intenses, poignants, et en dépit de la violence des relations, jamais hystériques.

 Les interprètes tous remarquables donnent une peau humaine et fragile à des personnages qui auraient pu s’enliser dans des stéréotypes, ils parlent chacun au-dessus de leurs conditions,  tels des instruments d’une passion,  la musique de l’âme.

 Quel poète n’aurait pas envie d’embrasser ces quatre minutes, inattendues providentielles ? C’est extra comme disait Léo Ferré et à notre portée, portée musicale bien sûr, de nos émois les plus secrets.

 A tous points de vue, adaptation, mise en scène et interprétation, ce spectacle est une eau forte  qu’il faut puiser à la source, unique comme chaque représentation théâtrale,  avec ces quatre minutes qui résonnent comme un privilège, somme toute, très humain.

 Paris, le 24 Octobre 2014                 Evelyne Trân

 

 

Le Polygraphe de Robert Lepage et Marie Brassard à la Maison de la Culture du Japon – 101 Bis Quai Branly PARIS – Jeudi 9, vendredi 10 octobre à 20h et samedi 11 octobre à 16h

LE POLYGRAPHE

Texte > Robert Lepage et Marie Brassard
- Traduction en japonais > Kazuko Matsuoka
- Mise en scène > Mitsuru Fukikoshi
- Interprétation > Kaiji Moriyama, Midori Laurence Ota, Mitsuru Fukikoshi
- Production > Tokyo Metropolitan Theatre

Extrêmement curieuse cette pièce « LE POLYGRAPHE » écrite par des québécois, Robert LEPAGE et Marie BRASSARD en 1987.

Le synopsis est tiré d’une mésaventure épouvantable qu’a subie Robert LEPAGE dans sa jeunesse. Suite au meurtre d’une de ses amies comédiennes, et l’incendie de son appartement en 1980, ayant été le dernier à l’avoir vue, il fut interrogé par la police sans ménagement et connut même l’épreuve du détecteur de mensonge. Il ne fut blanchi que 2 ans plus tard lorsque le véritable assassin fut découvert.

Pour exorciser ce cauchemar, Robert LEPAGE accompagné de Marie BRASSARD écrivit « LE POLYGRAPHE » qui depuis a fait une tournée internationale.

La pièce se déroule comme un film noir où les flash-back nombreux font tituber l’imagination du spectateur.

Les situations semblent découler d’un rêve cauchemardesque. Les comédiens semblent parler comme s’ils étaient pris dans le tissu d’un rêve aux  mailles transparentes mais retorses.

Trois personnages, un criminologue, une jeune actrice qui joue dans un thriller et un étudiant gay forment « le triangle amoureux » de cette pièce. Mais chacun a sa bulle de rêve, de sorte que tous donnent l’impression, parfois, de déambuler comme des somnambules.

Pour rendre cette atmosphère onirique, le metteur en scène bouscule les paramètres de perception, il fait entrer le cinéma dans le théâtre. Dans certaines scènes, les comédiens s’immobilisent comme sur un plan de cinéma dans des curieuses  positions. Cela crée le trouble car nous n’avons pas l’habitude de ralentir au théâtre les allées et venues des comédiens .Mitsuru FUKIKOSHI, le metteur en scène utilise les effets visuels, de jeux de lumière et images vidéo comme s’il avait le doigt sur du cristal. En vérité, il joue avec le feu, entre rêve, fiction et terrible réalité.

Ce spectacle métaphysique est interprété par Kaiji MORIYAMA, danseur chorégraphe et les comédiens Midori Laurence OTA et Mitsuru FUKIKOSHI lui-même, qui maitrisent de façon hallucinante, le vécu de leurs personnages pris dans les mailles d’histoires qui s’enchevêtrent. Il s’agit d’une enquête policière qui traque les individus dans leur intimité, et fait resurgir à la surface chacun de leurs démons, notamment le mur de Berlin pour l’étudiant gay, les remords et les obsessions du criminologue et la fameuse tirade d’Hamlet dont s’empare la comédienne.

Ce spectacle est à voir et à revoir pour ses qualités hypnotiques, son élégance et son humour aussi qui transpire dans ce thriller à couper le souffle.

 Paris, le 19 Octobre 2014                Evelyne Trân