
Le buffle au Vietnam est le symbole du Bonheur, la Bravoure et la Prospérité
Illustration d’Adama TRAN
Chu-Song-Tu, le père et Chu-Song-Lu, le fils, étaient deux pêcheurs du Nord-Vietnam.
Lorsqu’ils descendaient au bord de la mer, emportant à bout de bras leur barque légère, la plage se faisait plus légère encore que de coutume. Elle demandait aux coquillages de sortir de leurs niches et au vent de déployer les algues. Elle disait à la mer de chanter la bienvenue aux deux pêcheurs.
Celle-ci laissait volontiers pêcher ses poissons, sauf les jours de folie, quand le vent la prenait dans ses bras. Hélas ! c’était fort souvent. Alors Chu-Song-Tu et Chu-Song-Lu avaient faim, mais ne lui en voulaient pas. Entre deux rochers, dans une jolie paillote faite de lianes et de lichens, ils vivaient solitaires, sans songer autemps qui passe.
Chu-Song-Lu, le fils, avait vu se lever vingt fois l’aurore du commencement.
« Tu es mince et léger comme le génie des airs », disaient les Chim-Yeu.
« Tu es musclé comme l’un de nos enfants » remarquaient les pins de la falaise. Et les rochers trouvaient que ses yeux noirs leur ressemblaient.
« Sommes-nous pauvres ? » demanda un jour Chu-Song-Lu, le fils, à Chu-Song-Tu, le père.
« Nous sommes riches, répondit Chu-Song-Tu, nous avons le ciel, le soleil, la mer, la plage et les rochers, sans compter les poissons. »
« Oui, père ! dit Chu-Song-Lu, mais nous ne possédons qu’une seule culotte pour deux. »
Chu-Song-Tu hocha la tête. « A ma mort, je te la léguerai, dit-il, je suis très vieux. Ce sera peut-être pour aujourd’hui, peut-être pour demain. »
La mort choisit la nuit pour emporter le vieillard afin que cela lui soit moins pénible de quitter le soleil et la plage blonde comme le miel.
La mer rampa jusqu’à ses pieds. Les oiseaux lui jetèrent des fleurs.
Alors Chu-Song-Lu creusa un lit dans le sable et y coucha le vieil homme. Mais il ne voulut pas prendre la culotte, par respect pour son père.
Ainsi donc, Chu-Song-Lu demeura nu, comme les plantes, les oiseaux, les poissons et les nouveau-nés de la première heure.
Un jour, la fille du roi Hung-Voong vint se promener sur la falaise, ce qu’elle n’avait jamais fait.
« Je vais me baigner, dit-elle, et toute sa cour dégringola les rochers à sa suite, en sautant, trébuchant, maugréant et perdant ses pantoufles.
« Pas si vite ! criait le vieux lettré, chargé d’apprendre à la princesse la morale de Confucius, pas si vite ! Vous ne me laissez pas le temps de regarder pour m’éclairer. »
« Qu’est-ce que c’est que ça, demanda Chu-Song-Lu, tout étonné de voir s’abattre sur sa plage cette farandole de seigneurs et de belles dames.
« Oh rien, dit un rossignol qui fréquentait les jardins royaux, rien vraiment ! La fille du Roi Hung Voong qui mène sa cour au bain.
« La fille du Roi ! se dit Chu-Song-Lu, mon père ne m’en avait jamais parlé. Que dois-je faire pour bien la recevoir ? ».
Alors il se souvient qu’il était nu comme les plantes, les oiseaux et les poissons et les nouveau-nés de la première heure.
« Je crois qu’il vaut mieux te cacher sous mon sable. Il est justement tout chaud, ce ne sera pas désagréable, lui conseilla la plage.
Soit, dit Chu-Song-Lu et vite il se cacha sous le sable, car il n’avait pas le temps d’aller plus loin.
« Dressez ma tante ! ordonna la princesse. Et les serviteurs installèrent la tente au beau milieu de la plage, comme il sied pour la fille du roi.
« Tiens, dit l’un d’entre eux, le sable ne fait-il pas gros dos ?
« Qu’importe, dirent les autres, c’est l’emplacement qui compte. »
Cependant, la cour se retira sur les rochers, conduite par le vieux lettré.
« Diable ! il fait chaud ! souffla Chu-Song-Lu dans le sable, et comme il n’entendait plus rien, il risqua sa tête hors de sa cachette.
Il fut très surpris de se trouver sous la tente de la princesse.
« Un poisson ! s’écria la fille du roi, effrayée.
« Je ne crois pas, répondit Chu-Song-Lu, très ennuyé. Que faire ? »
En conséquence, pour expliquer pourquoi il était nu comme les plantes, les oiseaux, les poissons et les nouveau-nés de la première heure, il raconté l’histoire de son père qui était aussi la sienne.
« Voilà de la piété filiale ou je ne m’y connais pas, dit la princesse attendrie. Voulez-vous m’épouser ? Notre rencontre si extraordinaire doit être voulue par Bouddha.
« Je n’ai rien à vous offrir, avoua Chu-Song-Lu humblement.
« Nous aurons le ciel, le soleil, la mer, la plage et les rochers, et notre amour dit-elle avec simplicité.
Phung-Hoang, l’oiseau des amoureux, annonça le mariage de la princesse avec le jeune pêcheur.
Et le lettré, suivi de toute la cour, retourna tête basse auprès du roi Hung-Voong, lequel se mit très en colère en apprenant la nouvelle.
« Je ne veux plus revoir ma fille ! cria-t-il. Qu’elle reste vivre auprès de son pêcheur.
Chu-Song-Lu et son épouse furent très heureux et la plage se félicita d’avoir fait ce mariage.
Chu-Song-Lu pêchait, la fille du roi réparait les filets.
Ils eurent beaucoup d’enfants qui devinrent pêcheurs à leur tour, vendirent leurs poissons, et un jour un port se créa, car les barques étaient de plus en plus nombreuses.
Ce fut le port de Haiphong.
Le roi Hung-Voong à l’heure de sa mort l’apprit par la rumeur et pardonna à sa fille ainsi qu’à Chu-Song-Lu.
Ils sont maintenant au royaume des Immortels où n’existent pas les lois de préséance.
Mireille TRAN