LA LEGENDE DE BETEL, un conte vietnamien de Mireille TRAN.


Illustration d’Adama TRAN

Il y avait une fois deux frères jumeaux. L’un s’appelait Son. L’autre Giang.

Leur ressemblance était telle que lorsqu’ils se regardaient, c’était comme l’arbre au bord de la rivière qui voit son reflet dans l’eau. Et lorsqu’ils se parlaient, comme le loriot qui entend son chant répété par l’écho de la montagne.

Ils grandirent, toujours pareils, comme les deux joues d’un visage dessiné parfaitement.

Tous deux aimaient les mêmes fruits, les mêmes fleurs. Jamais ils ne se quittaient.

Chaque jour, dès le lever du soleil, jusqu’au crépuscule, ils travaillaient sur la colline où, proches comme les deux ailes d’un oiseau, ils chantaient en jouant du luth ou du tambour de riz.

Un soir, ils croisèrent une jeune fille couronnée de fleurs.

Elle se nommait Tuyet-Nga et elle était très belle. A sa vue, les deux frères cessèrent de chanter. Il leur semble soudain que leur cœur était devenu fragile comme un tissu de soie qu’un moindre souffle froisse. Ils comprirent qu’ils aimaient. Giang ne cacha point sa passion, mais Son, par respect pour son frère, étouffa les cris de son cœur.

Giang demanda la main de la jeune fille, et il y eut une grande fête pour célébrer son mariage avec Tuyet-Nga.

Lorsque les derniers invités se furent retirés, Son vint trouver Giang et lui dit : « A présent il me faut partir. Mon frère n’a plus besoin de son frère ».

_ Que deviendrait le ciel sans ses oiseaux ? Que deviendrait le fleuve sans la montagne ? Que deviendrai-je, si mon frère me quitte ? s’écria Giang, et tendrement il obligea Son à demeurer chez lui.

Mais ils n’allèrent plus travailler ensemble à la rizière, car Giang s’attardait avec sa femme et il montait seul avec elle, sur la colline, respirer la nuit.

Son évitait de rencontrer Tuyet-Nga et vivait à l’écart. Il pensait que sa souffrance avait pris la forme du feu et que son cœur flambait comme une forêt de bambous devenue la proie du soleil. Il gardait les yeux baissés, pour que personne ne put y lire sa douleur.

Un jour, au retour des champs, Tuyet-Nga courut à lui et lui donna un baiser. Son comprit que, trompée par la ressemblance, elle croyait embrasser son époux.

_Quelle sera sa confusion si je la désabuse ! se dit le jeune homme et par délicatesse, il se tut.

Mais bientôt il eut honte et remord car il découvrit en lui l’espoir secret que Tuyet-Nga se tromperait encore.

Alors il résolut de quitter la maison de Giang et dès que tout le monde fut couché, il prit la route.

Or la nuit s’était faite douce comme une fourrure pour que Hang-Nga, la princesse de Lune eût plaisir à la caresser. Celle-ci vint s’accouder au balcon de son palais et aperçut Son marchant solitaire et sans but, et le cœur déchiré.

Emue, elle fit un signe et soudain par milliers, des yeux d’or s’ouvrirent dans le ciel et regardèrent le jeune homme. Son reconnut les étoiles qu’il aimait. Il vit aussi Chim-Hac, l’oiseau blanc des fées, qui volait vers les hauteurs du ciel.

_Qui vas-tu rejoindre ? lui cria Son.

Et l’oiseau répondit : « J’essaie de dépasser la souffrance en m’élevant vers la pureté ».

J’aurai ton courage ! s’écria Son et il résolut de marcher sans cesse et sans fin vers un but de lumière dans l’espoir de dépasser sa douleur.

Hélas, il ne lui restait plus assez de force pour accomplir

un si pénible voyage. Bientôt il tomba de lassitude au bord du chemin.

Avant de mourir il supplia Lieu-Hanh, déesse de l’amour.

_Que mon cœur devienne pierre, puisque ma faiblesse ne me permet pas de dépasser ma peine.

_Soit, dit Lieu-Hanh, je te change en pierre de chaux.

_Curieuse idée ! dit un nuage de passage ; j’aurais choisi du marbre, c’est aussi pur et plus beau !

_ Je sais ce que je fais ! répliqua Lieu-Hanh, je vais te le prouver. Et pour qu’il fut témoin de la fin du conte elle l’immobilisa au-dessus de la pierre de chaux. Le nuage se morfondit trois jours et trois nuits, sans rien voir venir de nouveau.

C’était Giang qui cherchait Son.

Il tomba de lassitude au bord du chemin, mais avant de mourir, il supplia Lieu-Hanh : « Puisque ma faiblesse ne me permet point de de rejoindre mon frère, fais de moi un arbre, plus haut que tous les arbres, afin que je puisse regarder au loin, sans cesse et sans fin, si je ne vois pas Son mon bien-aimé ».

_ Soit, dit Lieu-Hanh, tu seras un aréquier.

Et soudain l’aréquier se dressa près de la pierre de chaux.

_ Pourquoi ce nouvel arbre ? Il en pousse de plus majestueux et de parfumés ! se demanda le nuage. Il attendit encore trois jours et trois nuits sans rien voir de nouveau.

Cependant, au quatrième matin, apparut au détour de la route une femme ployée en deux par la fatigue et la souffrance.

Sa chevelure était tout ensablée et ses pieds ensanglantés. C’était Tuyet-Nga qui cherchait son époux.

Elle tomba de lassitude au pie d de l’aréquier, mais avant de mourir, elle supplia Lieu-Hang.

_ Puisque ma faiblesse ne me permet pas de retrouver mon époux, fais de moi une plante grimpante qui s’enroule autour de l’aréquier. J’ai besoin de son aide pour monter très haut et regarder au loin, sans cesse et sans fin, si je ne vois pas mon mari bien-aimé.

_ Soit, dit Lieu-Hanh, tu seras la plante de bétel.

_ Les voilà tous les trois réunis, pensa le nuage, mais, à quoi bon, puisqu’ils ne le savent pas.

Il attendit encore trois jours et trois nuits, sans rien voir venir de nouveau.

Quand au quatrième matin, survint un voyageur à pied, le visage baigné de sueur.

Il se reposa à l’ombre de l’aréquier, cueillit un de ses fruits et une feuille de bétel qu’il macha pour apaiser sa soif. Puis il cracha sur la pierre de chaux. Celle-ci se colora en rouge vermeil.

_ Oh ! s’écria le nuage émerveillé, la pierre de chaux, l’aréquier et le bétel ont le même sang !

Et il comprit que Son, Giang et Tuyet-Nga s’étaient enfin retrouvés.

Mireille TRAN

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