Un siècle et demi après sa création qui rendit célèbre l’écrivain Conan Doyle, voici de retour au théâtre Sherlock Holmes toujours accompagné de son cher ami, le docteur Watson. Qui ne se souvient de la célèbre phrase « Elémentaire, mon cher Watson ».
Les auteurs de l’adaptation d’une des nouvelles de la série policière, semblent avoir pris un plaisir fou à camper les personnages très typés sur le mode « bande dessinée » qui tranche bien évidemment avec les multiples apparitions de ces héros au cinéma, à la télé.
Aucun temps mort dans cette comédie policière dont nous ne vous révélerons pas toute l’intrigue. Il suffit de savoir qu’un cadavre a été retrouvé sur les bords de la Tamise. Pour la suite, les détectives en herbe, enfants et adultes apprécieront les cheminements d’une enquête menée tambour battant par Sherlock passé maître dans l’art de la déduction.
La mise en scène piquante – la scène de dissection particulièrement démonstrative souligne l’effervescence de la médecine légale au 19ème siècle – comique, extrêmement vive et rythmée, les dialogues savoureux entre Sherlock, le docteur Watson et sans oublier l’incompétent Inspecteur Lestrade de Scotland Yard, les costumes d’époque (l’ère victorienne) très colorés et surtout la joyeuse complicité de tous les interprètes très en verve, font de ce spectacle un réjouissant divertissement tout public.
Quelle mise en scène de Jacques OSINSKI ! M’est restée en mémoire de ce spectacle vu il y a 2 ans environ au Théâtre de l’Athénée une émotion indicible lors de l’apparition d’un petit homme transperçant l’obscurité de la scène, la découvrant, l’habillant de sa seule présence, juste une goutte d’homme dans la nuit profonde, juste l’impression d’avoir assisté à un spectacle cosmique.
La conscience d’un individu configurerait-elle son propre cosmos ? On parle souvent en parlant d’un artiste de son univers, ce qui touche chez Krapp le héros de la Dernière bande, parfaitement incarné par Denis LAVANT, c’est sa proximité avec notre infini petit, son humanité. Compte tenu du contexte, le comportement de Krapp n’a rien d’extraordinaire ni même de fantasque. Simplement dans le silence et la solitude toute chose prend de l’ampleur et une miette de pain pourrait faire figure d’une étoile.
Cette histoire d’un vieil homme qui épluche une sérénade de souvenirs grâce à l’enregistrement d’une bande pourrait sembler pitoyable. Il s’agit en réalité d’une partition musicale inspirée repéchée dans l’espace d’une conscience qui se découvre magique parce qu’elle a la possibilité d’augurer le va et vient d’une mouche entre le passé et le présent.
Faut-il qu’il se ramasse à la pelle Krapp non pas pour parler du malheur parce qu’il est vieux, seul et sans avenir, non pas, parce qu’il a tout de même sa propre ruche de souvenirs sauvegardés dans des cassettes. Alors oui, Krapp physiquement déglingué, a toujours le goût du bonheur. Il faut le voir éplucher une banane, la caresser pour l’entendre rayonner. Krapp est parait-il un écrivain raté et alors ! On peut goûter au souvenir et la saveur d’une bonne banane y participe. Proust n’est pas loin sans doute …quoique plus précieux. Chacun son style. Krapp n’y va pas de la main morte, il se traite de crétin, il jette les cassettes, il coupe sans arrêt sa fameuse bande qu’il repasse en boucle pour continûment réentendre l’histoire de son escapade en barque avec une belle fille dont la cuisse a été égratignée lors d’une cueillette de fraises. Peu de chose n’est-ce pas mais qui suffit à le transporter. Alors oui, cela vaut bien la projection d’une fusée sur la lune ! Pourquoi le bonheur même face au néant ne serait-il pas révolutionnaire ? Krapp a le visage si expressif de Denis LAVANT. Ce dernier est un véritable musicien. Il y a toute une orchestration du bruit des pas au tintement d’un jeu de clés et notre imaginaire ; les phrases venues d’ailleurs comme des images du passé viennent pénétrer la chair. On ne le dira jamais assez, il y a des poèmes incrustés dans la chair.
Krapp qui a la dégaine d’un pantin n’est pas un clown ou alors nous sommes tous des clowns qui refusons de nous voir comme tels.
Accordons-lui le panache d‘exister sur scène pour dessiller notre regard. A voir absolument !
Le 25 Mai 2022
Evelyne Trân
N.B : Article initialement publié dans le Monde Libertaire.net
Metteur en scène : Christophe Gand / Interprète : David Brécourt Lumière : Denis Koransky / Décors : Nils Zachariasen / Compositeur : Raphaël Sanchez / Costumier : Jean-Daniel Vuillermoz Durée : 1h10 – Entrée gratuite, sans inscription. Dans la limite des places disponibles.
Cette pièce a reçu le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah en 2019.
« Comme j’ai envié ce père capable de susciter un tel regard d’admiration dans les yeux de son fils » Ce cri du cœur émane d’un individu qui sait faire partie du commun des mortels avec cette particularité cependant, celle d’avoir connu l’enfer, un enfer justement inimaginable pour le commun des mortels.
L’individu en question « Z » dans la pièce est redevenu un homme normal sans histoires, invisible. Non certainement, il ne s’est pas épanché sur sa dramatique expérience de la shoah auprès de son fils qui a été épargné. La vie a repris son cours. Ce fils est loin désormais qui lui envoie d’Amérique, une photo de son petit-fils.
Bien sûr, il songe sur les rapports entre père et fils qui à distance peuvent devenir conventionnels, distraits, banaux. C’est implicite, il n’en dit mot à ce fils, mais il y a ce déclic que représente, tombée du ciel une photo de son petit-fils. Et lui revient en boomerang, le souvenir d’une rencontre dans un train en partance pour Auschwitz, avec un autre père et un autre fils, extraordinaires.
Qui ne s’est pas plu à observer dans les transports en commun ces relations intimes entre un parent et son enfant qui passent parfois juste par des regards, des attentions lesquelles peuvent éblouir l’observateur parce qu’elles ne sont pas criantes, seulement naturelles.
Dans le train de la mort, Z a décidé de ne plus penser, ne plus penser à lui, durant les 7 jours du voyage, il va vivre d’une certaine façon par procuration, à travers un père et son fils d’une douzaine d’années.
Le récit de ce voyage qu’il enregistre pour son fils absent, devient en quelque sorte anachronique. Qui parle, le père qu’il aurait voulu être, le père qu’il a rencontré ? Et le fils celui d’Amérique n’aurait-il pas pu être celui du train de l’enfer ? Qui parle, le vieil homme ou le jeune homme qu’était Z à l’époque ?
Les réactions de Z sont sans phare, il ne comprend pas tout d’abord, comment le père peut faire abstraction de la situation insupportable à laquelle sont confrontés les voyageurs, la promiscuité, l’odeur des excréments, la mort des plus faibles, les cris des survivants. Le père durant tout le voyage déploiera toute son énergie à occuper l’esprit de son enfant, un peu comme Shéhérazade des Mille et Une Nuits, pour l’étourdir, le faire sourire, le voir heureux jusqu’au bout de la nuit …
Alors étonnamment, le récit qui aurait pu prendre la tournure d’une oraison funèbre, devient un hymne à la vie, à sa poésie, à l’amour simplement entre un père et son fils.
La pièce mise en scène par Christophe Gand diffuse une lumière qui ne cesse de chatoyer autour de David Brécourt rayonnant dans ce rôle de conteur. Nous oublions complètement qu’il s’agit d’un seul en scène tant son interprétation est vivante et l’histoire captivante.
Gille Segal, comédien et dramaturge, d’origine juive romaine a certainement puisé dans son histoire personnelle. Il signe avec cette pièce, un bijou de tendresse et d’humanité, en donnant la parole à Z, un commun des mortels par défaut, auquel nous pouvons tous nous identifier, face à son double devenu « extraordinaire ».
« La vie est belle » dit le père à l’enfant, sachant qu’elle va leur être retirée. Il ne s’agit pas d’un déni de la mort ni du malheur, c’est juste un message d’amour.
Adaptation de Michel Monnereau Création lumière : William Mesguich Création sonore : Matthieu Rolin Costume : Sonia Bosc
Avez-vous lu DURAS ? Le spectacle La vie matérielle conçu par Michel MONNEREAUqui a fait un travail remarquable d’adaptation du recueil éponyme des entretiens de Marguerite Duras avec le journaliste Jérôme BEAUJOUR, paru en 1987, projette d’emblée les spectateurs dans une sorte de montagne Duras non point inaccessible mais intrigante, qui plante le décor, celui d’une solitude ivre.
C’est une femme assurée de son prestige qui s’exprime, elle a intériorisé sa notoriété, sorte de pied de nez à une petite fille qu’on imagine timide, ébahie devant sa mère « ogresse » guerrière impénitente qui s’est battue contre vents et marées pour survire avec ses 3 enfants (cf. (Un Barrage contre le Pacifique) cette mère qu’elle dit folle.
Elle est un personnage. Il n’y a pas de limites pour un personnage sauf, allez savoir, lorsque la bougie vacille sous l’influence de l‘alcool. Se serait-elle reconnue si elle s’était rencontrée par hasard ? Dans ces entretiens elle donne toujours l’impression de se projeter dans quelque chose qui la dépasse. Et c’est ce sentiment de dépassement qui confine à l’émerveillement qui la rend terriblement touchante.
Est-il encore possible de se rappeler la parfaite petite fille inconnue, étrangère parmi les indigènes serviteurs de sa mère lorsqu’on s’appelle Duras. Parce qu’elle s’appelle Duras, des inconnus la recherchent, s’approchent d’elle et elle reconnait parmi eux Yann ANDREA.
Peut-on juger un personnage ? Nenni. Duras personnage, actrice se donne à ceux qui lui tendent la perche. Elle se donne à elle-même aussi avec une sorte d’espièglerie. C’est un jeu ; on la croirait à la marelle en train de lancer des cailloux ou des galets pour jeter un sort aux cases de souvenirs. Elle a le geste sûr ce qui lui permet ensuite de céder à l’exaltation.
Bizarrement, il semble qu’il ne soit pas nécessaire d’avoir lu Duras ou vu un de ses films pour l’entendre dans ce spectacle. Duras interprétée par Catherine ARTIGALA fait penser à une héroïne de tragédie, elle est une ogresse comme sa mère qui s’assume comme telle. N’a-t-elle point accouché au réel, au théâtre, au cinéma de tant de personnages dont elle a souligné la détresse, la folie. Quant à l’Amour toujours avec un grand A, c’est le point culminant d’une rêverie, celle de la musique d’India song.
Oui alors, il faut peut-être avoir lu Duras pour la comprendre.
William MESGUICH certainement imprégné par cet univers accueille Marguerite Duras avec une mise en scène discrète et chaleureuse.
Catherine ARTIGALA ressemble physiquement à Duras sexagénaire mais c’est surtout sa présence qui impressionne. Elle incarne justement une écrivaine pour laquelle « Le dire » importe plus que la véracité des faits. Comme si sans passion, il n’y a pas d’évocation possible. La parole travestit la réalité. Duras est bien plus romancière que journaliste. Elle ne tricote pas, elle orchestre.
Bête de scène, magnifique croqueuse de mots, croqueuse de vie, Catherine ARTIGALA livre les souvenirs de Duras, bec et ongles tendus pour en découdre avec le rideau sale de la réalité, pour chasser les nuages, retrouver devant elle et chez l’autre le bonheur d’exister.
Le 5 Mai 2022
Evelyne Trân
N.B : Article initialement publié sur le Monde Libertaire en ligne