LES MAUX BLEUS – UNE PIECE DE CHRYSTELLE CANALS ET MILOUCHKA AU THEATRE DE L’ESSAION – 6, rue Pierre au Lard 75004 Paris -Du 19 Janvier au 17 Mars 2022, les mercredis et jeudis à 21H00 – Puis les jeudis 24, 31 mars et 7 avril à 21 H 00 –

DE ET AVEC
CHRYSTELLE CANALS ET MILOUCHKA

MISE EN SCÈNE HERVÉ LAVIGNE
CRÉATION MUSICALE RÉMY CHAILLAN

CHORÉGRAPHIE BRIAN CA
CRÉATION LUMIÈRES SAMUEL HASSID

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Les Maux bleus

Les Maux bleus comme c’est étrange m’évoque en sourdine ce poème d’Eluard « La terre est bleue comme une orange ». Cela n‘a rien à voir évidemment sauf peut-être cette infuse poésie qui se dégage du spectacle de Chrystelle CANALS et MILOUCHKA qui parle des violences faites aux femmes.

Les deux comédiennes qui ont rejoint l’Association SYNERGIE FAMILY à Marseille, une startup d’innovation éducative et inclusive et recueilli en amont un grand nombre de témoignages proposent un spectacle composé de plusieurs tableaux mettant en scène à la fois les victimes, les bourreaux, les témoins face aux violences tant physiques que psychologiques qui polluent aussi bien la vie sociale que la vie intime.

En les regardant sur scène, nous les spectatrices, spectateurs, voyeuses ou voyeurs en quelque sorte, comprenons qu’elles ne jouent pas, que les textes qu’elles ont écrits à quatre mains, elles les revivent à chaque représentation. Il ne s’agit pas de tables de multiplication qu’elles auraient apprises par cœur. Elles attaquent le mal par la parole pour le circonscrire, le déloger à la racine. L’ennemi, la plupart du temps, est invisible, inaudible, et quand il faut le dénoncer, les femmes victimes vont devoir rassembler tout leur courage parce que prisonnières souvent de leurs émotions elles savent qu’elles se trouvent en position de faiblesse, face à des murs, des dénis, des refus.

« Tais-toi, tu mens » dira une mère à sa fille qui lui révèle le viol commis par son frère. De la même façon une juge impitoyable, sans empathie pour la jeune femme qui porte plainte pour viol contre son ex petit ami, au lieu de l’écouter, choisit de l’enfoncer en pointant le doigt sur ses failles.  C’est ce « Taisez- vous ! » qu’il faut combattre, c’est ce « Ferme ta gueule ! » qui leur fait barrage qui est à l’origine de ce besoin viscéral de libération de paroles de victimes.

Grâce à leur talent, celui du musicien Rémy CHAILLAN et à celui du metteur en scène Hervé LAVIGNE qui a cette belle idée d’installer une corde à linge – symbolique « d’une lessive qui n’a ni trêve ni fin » renvoyant au combat incessant des femmes contre l’archaïsme des maux dénoncés – autour de laquelle s’affairent les comédiennes, le spectacle est dénué de toute espèce de lourdeur car il ne s’agit pas d’apitoyer le public. Le fait de prendre la parole libère les énergies, l’espoir aussi. MILOUCHKA qui témoigne des conditions de vie des femmes en surpoids soudain se met à danser. Chrystelle CANALS qui nous conte l’histoire d’une femme « poupée » sourit de pouvoir enfin parler de sa libération.

D’un geste théâtral salvateur, Chrystelle CANALS et MILOUCHKA offrent un magnifique rayon de soleil à toutes celles, tous ceux qui luttent vaillamment, courageusement contre ces maux bleus.

Nous ne pouvons que les soutenir en allant sans délai applaudir leur spectacle !

Paris, le 28 Février 2022

Evelyne Trân

N.B : Cet article est publié également sur le journal en ligne du MONDE LIBERTAIRE.NET

https://monde-libertaire.net/index.php?articlen=6284

AY CARMELA ! D’APRES JOSE SANCHIS SINISTERRA – ADAPTATION ET MISE EN SCENE DE LIONEL SAUTET au THEATRE LUCERNAIRE -53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris Durée 1H15 / DU 2 FÉVRIER AU 20 MARS 2022 DU MARDI AU SAMEDI À 21 H E T LE DIMANCHE À 17 H 3 0


TRADUCTION ANGELES MUNOZ
AVEC
CAROLINE FAY
LIONEL SAUTET
CRÉATION LUMIÈRE : RAPHAËL MAULNY

M U S I Q U E S A D D I T I O N N E L LE S : MARWENKAM MARTI ET FUSTA !
CO S T U M E S E T A C C E S S O I R E S : MAÏLIS MARTINSSE
PRODUCTION : CIE LES FUNAMBULES
CORÉALISATION : THÉÂTRE LUCERNAIRE

AY CARMELA ! Quel-le espagnol-e ignore Carmela cette héroïne anonyme qui incarne la résistance des Républicains . Pendant la guerre d’Espagne tous les résistants avaient sur les lèvres la chanson AY CARMELA.

Dans la pièce de José SANCHIS SINISTERRA, figure incontournable du théâtre espagnol d’aujourd’hui, Carmela est une artiste de variétés. Elle et son mari Paulino sont des artistes de théâtre ambulant pris au piège lors d’un affrontement particulièrement sanglant à BALCHITE entre les républicains et les franquistes. Ils sont contraints de se produire devant un parterre de franquistes et de légionnaires italiens envoyés par Mussolini en Espagne pour prêter main forte aux franquistes.

Si la guerre d’Espagne n’est pas le sujet de la pièce, elle en est la toile de fond. Les amateurs du théâtre classique pourraient être décontenancés par la dramaturgie sans unité de temps qui « fonctionne comme un long flash-back » . Dès le début de la pièce le spectateur comprend qu’un drame a eu lieu. Il assiste aux retrouvailles de Paulino et Carmela qui revient du monde des morts. Elle est un fantôme sans en avoir l’apparence. Carmela bien que morte, stricto sensu, est bien vivante. Elle forme avec Paulino un véritable couple d’amoureux qui partagent la même passion pour le théâtre, la danse et le chant et dont la vie du jour au lendemain va basculer.

Paulino interprété par Lionel SAUTET résolument apolitique – « On est des artistes nous, non ? Alors la politique on s’en tape ! On fait ce qu’on nous demande, et puis c’est tout ! » entend bien se soumettre aux injonctions des franquistes. Carmela n’a pas non plus de conscience politique mais c’est plus fort qu’elle, elle ne peut accepter de collaborer avec les franquistes et en manifestant son opposition sur scène, elle devient la cible et s’écroule.

Les personnages ne sont pas des héros. La guerre va bouleverser leurs habitudes, leur train train quotidien. Elle va tout chambouler jusqu’à remettre en question la finalité de leur art. Carmela ne va plus chanter seulement pour divertir le public, elle va chanter de tout son cœur pour résister à l’oppression.

Ay Carmela constitue une mise en abyme d’une conscience de l’acteur-trice qui dans des circonstances extrêmes, ici celle de la guerre d’Espagne, n’est plus seulement acteur-trice sur scène mais devient acteur-trice dans l’Histoire dès lors qu’il-elle profite de sa présence sur scène pour exprimer ses convictions. Carmela sera victime du coup de projecteur sur son visage qui révélera sa résistance au parterre des franquistes. Elle sera victime mais gagnante aussi car elle aura pu dire sa vérité.

La Compagnie des funambules signe un spectacle très engagé , très intense. Caroline FAY que nous avons connue sous les traits d’une « Barbue » (le spectacle des 4 Barbues) incarne Carmela de tout son talent, sa fougue, sa sensualité. Et elle chante et elle danse comme Carmela sans doute à en perdre la raison. Lionel SAUTET est moins gâté par son personnage plutôt lâche mais on est tenté de lui pardonner comme son amoureuse Carmela . Avec un petit air de Clark Gable, il chante a cappella des belles chansons issues du répertoire des chants républicains.

La mise en scène est dépouillée mais portée de bout en bout par la fièvre, l’émotion vécues par un couple d’amoureux, des artistes de music-hall plongés dans la guerre d’Espagne . Mais qu’à donc à voir le spectacle avec la guerre et la politique ?

«  Le théâtre n’est pas seulement une pratique ludique ou esthétique mais également un moyen pour comprendre le monde et pour agir sur lui» répond José SANCHIS SINISTERRA.

Paris, Le 22 Février 2022

Evelyne Trân

P. S : Caroline FAY et Lionel SAUTET sont les invités de l’émission DEUX SOUS DE SCENE sur Radio Libertaire le Samedi 26 Février 2022 à partir de 15 H 30. L’émission est en podcast sur le site de Radio Libertaire.

L’article est publié également sur MONDE LIBERTAIRE.FR

https://www.monde-libertaire.fr/?article=AY_Brigadier_!

LE DINDON de Georges Feydeau au Théâtre du RANELAGH 5 Rue des Vignes 7016 PARIS – À partir du vendredi 14 janvier 2022 (relâches exceptionnelles les 18 février, 2 et 8 avril 2022)du jeudi au samedi à 19h,et le dimanche à 15h. DURÉE DU SPECTACLE 1h35

Distribution

Auteur : Georges Feydeau

Mise en scène : Vincent Caire

Avec : Lucile Marquis, Cédric Miele, Damien Coden, Franck Cadoux, Gaël Colin, et en alternance Karine Tabet, Amélie Gonin et Mathilde Puget

Décor : Nicolas Cassonet

Costumes : Corinne Rossi

Lumière : Valentin Tosani

Photos : Fabienne Rappenaud

Le Dindon – YouTube

https://www.youtube.com › watch

L’heure n’est pas encore venue de remiser aux oubliettes LE DINDON, cette farce fort subtile de FEYDEAU qui sous le prisme du vaudeville met le doigt sur les hypocrisies de la société. On peut le dire FEYDEAU, cet homme mal marié, épingle avec férocité l’institution du mariage dont les lois s’opposent à la constitution de l’homme qui ne peut être, selon lui, monogame.

Un commentateur souligne que « Son théâtre décrit la folie humaine qui naît de rapports sociaux contraignants, de rapports codifiés organisés ». KAFKA dira « Ce n’est pas l’imagination qui mène à la folie mais la raison ».

En résumé LE DINDON met en scène quelques hommes mis à mal par cette sacro-sainte loi du mariage qui interdit aux époux et aux épouses d’aller voir ailleurs sauf en se cachant. D’où les mésaventures de ces messieurs contraints de braver l’interdit et de risquer de se retrouver comme des malfaiteurs pris au piège de leur obscur objet du désir.

FEYDEAU a mis lui même en scène LE DINDON dont la création en 1896 au théâtre du Palais Royal fut un succès. Sa principale ambition était de faire rire le public bourgeois en lui représentant des personnages copies conformes de la réalité mais rehaussée par une caricature bienvenue et burlesque. Il se pourrait bien que LE DINDON dans l’esprit de FEYDEAU englobe aussi bien le fieffé dragueur de PONTAGNAC (excellemment interprété par Cédric MIELE) que le spectateur lui-même.

120 ans après sa création, il peut être intéressant de mesurer la distance qui s’est opérée dans la perception du spectateur vis à vis de cette satyre qui déboulonne l’institution du mariage en mettant en scène d’invraisemblables chassés-croisés entre épouses cocufiées et époux libertins.

Le metteur en scène Vincent CAIRE n’a pas choisi l’angle de l’analyse socialo-ethnologique de la pièce . C’est plutôt son aspect « bon enfant » de la Belle époque avec son décor Art nouveau, qui se dégage en dépit de ses épines et qui retient l’attention. Il s’agit de recouvrir les plaies du mariage avec un baume libérateur : le rire.

Les comédiens possèdent l’art de la gestuelle à tel point qu’on peut les regarder comme dans un film muet de la même façon qu’on se laisserait subjuguer par le manège de poules et de coqs dans un poulailler.

Les spectateurs de ce Dindon au premier degré sont invités à lâcher prise tout en savourant les réparties enlevées des protagonistes et en ouvrant la porte à leurs fantasmes les plus truculents. La scène anthologique du lit qui s’agite comme un trampoline ( fiction ou réalité) et se met à sonner sous le poids des amants pourrait bien agir sur nos têtes bien pensantes ou quelque peu coincées tel un électrochoc salutaire.

L’équipe de la Compagnie LES NOMADESQUES a du talent à revendre. Soutenons là en allant applaudir son savoir faire, celui d’actionner la mécanique si bien huilée de FEYDEAU avec les ressorts et les poulies d’une boite à musique qui roucoule « Mais qu’est-ce qui fait donc courir les hommes et les femmes ? »  L’amour et le sexe, le tout panaché car il y a du panache dans l’air chez FEYDEAU pour de rire, un zeste de tendresse et du rêve.

Paris, le 19 Février 2022

Evelyne Trân

LE NEZ D’APRÈS NIKOLAÏ GOGOL ADAPTATION ET MISE EN SCÈNE RONAN RIVIÈRE AU THEATRE LE LUCERNAIRE 53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris – Du 5 Janvier au 20 Février 2022 à 19 H du Mardi au Samedi – Dimanche à 16 H. Relâche le 17 Février 2022.

AVEC
LAURA CHETRIT (ALEXANDRINE)
MICHAËL GIORNO-COHEN (LE BARBIER)
RONAN RIVIÈRE (LE NEZ, LE POLICIER)
JÉRÔME RODRIGUEZ (KOVALEV)
JEAN-BENOÎT TERRAL (LE MÉDECIN, MICHKA)

AMÉLIE VIGNAUX (PRASCOVIA)
OLIVIER MAZAL CLAVECIN ET ORGUE
M U S I Q U E : L É O N B A I L LY
D É CO R S : A NTO I N E M I L I A N ( S C É N O G R A P H E E T C H E F CO N S T R U C TE U R ) AS S I S TÉ D E P E D RO ALVE S ( M E N U I S E R I E )
CONFECTION DES POSTICHES : ALICE LAFORGE

COSTUMES : CORINNE ROSSI
CRÉATION LUMIÈRES : MARC AUGUSTIN-VIGUIER

C’est une première, les spectateurs assistent tous masqués à une belle mascarade, celle menée tambour battant par le Nez de Gogol.

C’est qu’il avait du pif Gogol, cet auteur Russe à tel point que nous pourrions croire qu’Edmond Rostand eut vent de ses reniflades pour sa fameuse tirade des nez dans Cyrano.

La nouvelle du Nez parue dans la Revue le Contemporain en 1835 grâce à Pouchkine fut tout d’abord refusée par le magazine L’Observateur de Moscou qui la jugeait « triviale et sale ». Elle a pour personnage principal le nez d’un fonctionnaire qui fait pour ainsi dire une fugue et jette le trouble dans la société par ses frasques au grand désarroi et honte de son propriétaire.

Gogol fut employé dans l’administration et il faut croire que le Nez s’inspire de cette expérience malheureuse. Il brocarde allègrement le milieu des fonctionnaires à travers le personnage de Kovalev fat et imbu de sa personne et si préoccupé de son apparence que la perte de son nez devient une tragédie comique.

Sous couvert d’une couleur fantastique, ce nez, avant de reprendre hélas sa place sur la face inique du fonctionnaire, deviendra le libertin en cavale, objet de toutes les poursuites puisque non seulement son absence défigure son propriétaire mais que livré à lui-même, il devient dangereux.

Un nez vengeur fruit de l’inconscient de Gogol lui-même, un Gogol qui puise dans son exaspération – il n’aimait pas, parait-il son nez volumineux – face aux apparences n’offrant à votre nez qu’un rôle décoratif, de même qu’il y a tout lieu de penser que pour lui les fonctionnaires étaient aussi bêtes et méchants que leurs pieds ou leur nez cela va sans dire.

Fruit donc d’une exaspération olfactive, d’une atmosphère irrespirable celle dans laquelle a baigné l’employé Gogol, ce nez en cavale exprime bien une part de notre corps celle impossible à maitriser qui échappe à tout raisonnement et toute science en dépit de tous nos efforts dérisoires et désespérés sauf en se résignant à tristement ou comiquement se désigner du doigt : Mais regarde-toi, bon sang !  

Reconnaissons que l’adaptation théâtrale du Nez par Ronan Rivière tombe à pic aujourd’hui. Désormais masqués, bâillonnés à cause du Covid, nos bouches, nos joues, et nos nez ont fichu le camp. Certes, il est possible de les voir encore dans les terrasses du café, mais dans les transports, il est impossible à Paris, à Nice, à Marseille etc. de se dévisager.   

Revenons au spectacle Le Nez, spectaculaire et fraternel. Il s’agit d’un beau travail de la compagnie La Voix des Plumes, tant sur le plan du décor amovible et original que sur le plan des costumes et du jeu des comédiens. Ces derniers se sont astreints à porter le masque mais et cela est extraordinaire, ils réussissent à le faire oublier et c’est la puissance expressive des personnages qui sont aussi égarés ou chamboulés que des personnages de Pirandello qui s’impose.

Ronan Rivière réussit par un tour de magie, après tout cela n‘est pas évident pour des cerveaux asservis à la logique, à assurer la présence de ce Nez intempestif, invasif, certes il ne s’agit pas du nez de Cléopâtre, mais c’est encore mieux, sur scène, il mobilise tous les regards, à la fois vaillant et innocent, inconscient !

Article mis à jour le 14 Février 2022

Evelyne Trân