LE COURAGE DE MA MÈRE De George Tabori – Mise en scène David Ajchenbaum
 avec Roland Timsit – AU THEATRE DES HALLES -SALLE CHAPELLE – 4 rue Noël Biret 84000 Avignon à 22H – Durée 1h10 – Du 6 au 29 juillet – Relâches les lundis 10, 17 et 24 juillet –

Photo D.R.

Texte George Tabori
Mise en scène David Ajchenbaum


Assistante à la mise en scène Déborah Földes
, son Nicolas Martz, lumière etscénographie Esteban (Stéphane Loirat)

Avec Roland Timsit
 et la voix de Marion Loran

Parmi la forêt des spectacles qui attendent les festivaliers d’Avignon, nous recommandons particulièrement « Le courage de ma mère » de George TABORI, un écrivain hongrois, voyageur, journaliste, auteur de nombreuses pièces, metteur en scène qui travailla avec Brecht et même Hitchcock. Né à Budapest en 1914, issu d’une famille d’intellectuels juifs, il émigra à Londres en 1935, devint journaliste à la BBC, correspondant de guerre en Bulgarie et en Turquie puis s’engagea dans l’armée britannique au Moyen-Orient. Sa famille fut déportée dans les camps et seule sa mère survécut.

Le caractère autobiographique de la pièce est évident. Parce qu’elle évoque un événement qui a eu lieu près de 35 ans avant sa narration, il faut mesurer la distance que prend l’auteur s’impliquant dans l’histoire par son propre regard plutôt que de mettre en scène directement sa mère.

C’est en fait à la fois l’histoire du fils et celui de la mère qui se tiennent côte à côte, s’aident mutuellement pour faire sortir de la crevasse de l’oubli, une anecdote au regard de tous les témoignages des rescapés d’Auschwitz mais qui se révèle extrêmement éclairante sur l’état d’esprit des hongrois juifs pendant l’occupation allemande et l’ambiance qui régnait alors en Hongrie.

La pièce comportait à l’origine plusieurs personnages dont la mère. David AJCHENBAUM met en scène uniquement le fils qui se charge de raconter l’histoire de la mère laquelle fait entendre sa voix seulement par instants pour confirmer ou corriger des détails car «  Dieu est dans le détail ».

La vision du fils se superpose au vécu de la mère et d’une certaine façon le fils offre son regard extérieur à quelque chose qui relève de l’intime, de l’indicible et qu’il ne peut se permettre de relater que grâce à sa position de fils aimant.

La femme que décrit le fils n’est pas une héroïne, c’est une femme simple au quotidien bien rythmé, une femme qui a décidé continuer à vivre, en dépit du bouleversement de sa condition du jour en lendemain, celle des hongrois juifs contraints d’arborer l’étoile jaune sur leurs vêtements.

Cette femme est si naïve qu’elle ne comprend pas qu’un jour des policiers puissent l’encadrer pour lui signifier son arrestation. « Si tu es une gentille petite fille, tout ira bien, » telle était la règle d’or de sa vie.

Pas de place pour le pathétique dans la vision du fils qui s’autorise l’humour voire l’ironie pour décrire les scènes vécues par sa mère. Le voyage dans le wagon à bestiaux dans la situation extrême de l’horreur devient l’occasion pour la mère d’échapper à la banalité de sa vie, de devenir quelqu’un d’autre …dans la mesure où ayant été coupée de tous ses repères, elle se retrouve face à elle même. Sa naïveté devient sa grande force, elle est pour ainsi dire « la belle fille qui ne peut donner que ce qu’elle a  « cette dame de soixante ans, vêtue d’une belle robe noire avec un beau chapeau noir et des fleurs au rebord » qui d’une certaine façon tient tête à un officier allemand en le regardant droit dans les yeux.

Si la mère échappe à la déportation pour retourner au quotidien, ses parties de rami avec sa sœur, il n’en demeure pas moins cette blessure, le sentiment d’avoir abandonné les autres, ces brefs compagnons de voyage, à la mort.

C’est tout l’art de George TABORI de laisser planer aussi le doute entre la réalité et la fiction, de faire comprendre que sans les moyens de la fiction et d’un regard décalé, l’insoutenable ne peut être exprimé.

L’auteur semble observer tous les humains avec la même réserve, sans les juger, en les prenant comme ils sont, qu’il s’agisse de sa mère, de l’officier allemand, des déportés, et c’est leur humanité qui transpire, qui s’exprime.

Le texte de George TABORI est magnifique, il pourrait faire penser à une nouvelle de Stefan SWEIG. Servie par un comédien étonnant de justesse, Roland TIMSIT qui sait varier les tons avec les divers personnages du récit et la mise en scène dépouillée de David AJCHENBAUM, la pièce est mue par une véritable force intérieure, qui permet faire résonner la vie au-delà de ses tournures tragiques, d’élever cette flamme des justes au-delà de l’oubli, celle des témoins et descendants des victimes de la Shoah.

Un spectacle essentiel, à ne pas manquer !

Paris, le 5 Juillet 2017                            Évelyne Trân

PEER GYNT – L’HOMME QUI VOULAIT ÊTRE LUI-MÊME – D’après Henrik IBSEN et Edvard GRIEG au THEATRE ARTO – 3, rue Râteau 84000 – Avignon – À 12H55 : DU 7 AU 30 JUILLET – RELÂCHE : 17 JUILLET

Interprète(s) : Xavier Béja, Virginie Gros

Dans ce joli conte musical d’après Henrik IBSEN et Edward GRIEG, Virginie GROS, pianiste et Xavier BEJA comédien, officient dans la même cour de récréation, celle du fantastique, de l’épopée.

Il est absolument étourdissant le destin de Peer GYNT, cet anti- héros, voyou, menteur, mythomane, et en même temps tellement humain.

Tout au long du spectacle, Xavier BEJA prête sa voix à la forêt des personnages qui surgissent au cours des aventures de Peer GYNT, qui prend toujours la réalité pour ses désirs. Son inconscience étant démesurée, il va aussi bien au devant des pires situations que des meilleures. Peer GYNT c’est l’instinct de vie contre l’instinct de mort.

Tout n’est que vanité, illusion dans cette vie, voilà la morale bien pensante de ce conte. A vrai dire avec Peer GYNT, nous n’avons cure de la sagesse confortable et ennuyeuse.

GRIEG crée une ambiance musicale si vivante, mouvementée et colorée, que nous n’avons pas besoin d’images pour nous représenter les émotions du personnage.

Xavier BEJA met en scène juste une malle à trésors qui ne contient que le strict nécessaire : bateau à voile, théière, hache , masque, chaudron du fondeur de boutons etc.

Comme nous aimons cette histoire du fondeur de boutons qui menace Peer GYNT de le fondre dans la masse, ce qui signifie pour lui perdre son identité et par là même le sens de son existence.

Ce conte musical est un hymne à la vie, à l’imagination, tout ce qui grouille dans la tête de Peer GYNT, ses désirs insatiables, constituent bien la panoplie du petit homme qui croit pouvoir deviser avec la pluie et le beau temps, le jour et la nuit, les braves et les mauvaises gens etc.

Avec GRIEG, non la terre ne tourne pas rond, elle est un vaisseau spatial musical dont Peer GYNT sera toujours le chef d’orchestre.

Paris, le 4 Juillet 2017                  Evelyne Trân

 

NOUVEAU(X) GENRE(S) – VOYAGE DANS L’INCONSCIENT – au Théâtre Au Bout Là-Bas • 23 Rue Noël Biret • Avignon – Réservations 06 99 24 82 06 – Du 7 au 30 juillet 2017 à 16h15 – Relâche les lundis 17 et 24 juillet – Durée : 1h15 –

Avec : Caroline de Diesbach et Isabelle Gomez
Vidéo : Vincent Forclaz / Julien Valentini
Musique : Marielle Tognazzoni / Thierry Epiney
Mise en scène et texte : Caroline de Diesbach

Cet obscur objet de désir, quel est-il ? Sommes nous le point de mire de quelque chose qui nous dépasse ? Regardants, regardés, quel est donc votre rapport à l’image, celle que vous donnez, celle que vous voulez donner, celle qu’on vous impose ou même celle dont vous vous moquez ?

Caroline DE DIESBACH, danseuse, chanteuse, comédienne, sonde l’espace de sa féminité à travers le journal d’une patiente en psychanalyse.

Ce journal éparpillé et non chronologique, elle en fait part à la thérapeute qui applaudit son initiative. En quelque sorte, la psychanalyste joue le rôle de guide d’une aveugle qui a décidé d’aller en avant coûte que coûte sur le chemin de sa vérité.

« Vous cherchez la femme, vous ne trouverez que son masque » Il est douloureux ce message que lance Caroline, il exprime un mal être, une gêne qui questionnent la confusion des genres.

La psychanalyste explique qu’un individu peut avoir un genre masculin dans un corps féminin et inversement. D’où l’idée d’un nouveau genre !

Avec une psychanalyste « partenaire du langage », il est possible d’enfoncer des portes ouvertes, de lancer des bouteilles à la mer et il arrive que des mots, des pensées surnagent qui en appellent d’autres et font remonter à la surface des sentiments, des remarques oubliées qui ont fait leur chemin dans la tête inconsciemment.

« Il y a cette tristesse qui ne me quitte pas » dit encore la patiente qui continue pourtant vaillamment à chanter, à danser, à apparaître.

Avec beaucoup de délicatesse, Caroline DE DIESBACH, réussit à rendre captivante cette relation entre la psychanalyste – si bienveillante jouée par Isabelle GOMEZ – et sa patiente.

Et le spectacle n’est pas triste loin de là, il est passionnant de bout en bout. Caroline DE DIESBACH évite l’écueil d’un ego surplombé par son mal existentiel. La psychanalyste fait preuve de beaucoup d’humour et la petite phrase de Lacan « Je n’en veux rien savoir » tombe à pic, pour repiquer ces morceaux d’inconscient, source d’étonnement des petits Poucet en quête d’un nouveau genre, intime et précieux !

Paris, le 3 Juillet 2017                        Évelyne Trân

 

HETRE – COMPAGNIE LIBERTIVORE – CASTELLO DI AGLIE – 1 LUGLIO 2017 –

scritto e diretto da Fanny Soriano
con Kamma Rosenbeck
musica Thomas Barrière
costumi Sandrine Rozier

C’est l’histoire d’une branche qui pleure de solitude, elle ne se souvient pas de quel arbre elle provient. Un jour d’orage sans doute, elle fut emportée par le vent, l’esprit du vent sombre et mélancolique. Survient une jeune nymphe, belle parmi les nymphes « Si clair, leur incarnat léger, qu’il voltige dans l’air » dit d ‘elles Mallarmé dans son poème « l’après-midi d’un faune ».

« Aimai-je un rêve » murmure-t-il aussi.

La nymphe, une jeune danseuse apparait fascinée par la branche tordue très expressive, comme si elle avait affaire à une souche d’arbre ensorcelée, habitée par un esprit puissant et mystérieux.

Il y a bien sortilège, sortilège du mouvement, transmutation. La danseuse répond à l’appel de la branche. Ses bras, ses jambes, ses mains font corps avec l’objet insolite et c’est probablement un effet de l’imagination, la branche fait soudain penser à un boa, prêt à s’enrouler autour du torse de la nymphe.

Toutes les interprétations sont permises bien sûr. Des poètes asiatiques verraient sous l’apparence de la branche tordue, un prince déchu qui pleure son amour perdu, et en la nymphe une figure éternelle de la douceur et de la compassion.

Champ du visible et champ de l’invisible, la frontière est mince. La danseuse semble exprimer ce que demande la branche, elle s’adapte à sa forme, elle fait l’amour avec ce prince charmant. Aura-t-elle épuisé toutes les positions ?

Nous pensons qu’à chaque représentation, la danseuse aérienne Kamma ROSENBECK dépose un secret au cœur de la branche. Ce genre de secret que nos yeux gourmands doivent recouvrir d’un voile, faute de quoi le charme serait rompu. La jeune nymphe nous fait signe à travers la branche talisman qu’il s’agit d’un rêve : elle s’habille, elle se déshabille au milieu d’une forêt de regards qui retiennent leurs souffles , elle est mue par la seule force vitale de son corps à l’écoute de l’esprit du hêtre, de sa musique à cordes imaginée par Thomas Barrière.

Ce poème chorégraphique a été créé par Fanny SORIANO de la Compagnie Libertivore. Kamma ROSENBECK qui reprend le rôle de la danseuse est fille secrète de la forêt dont elle tire son charme étourdissant, elle est l’idée même du poème qui danse ….troublé par une branche… « J’ai vu passer une nymphe, je l’ai sentie passer » dirait le poète, qui a pris l’apparence de ce sarment de hêtre.

Paris, le 2 Juillet 2017                   Evelyne Trân

 

SCENA MADRE – AMBRA SENTORE – AVANT PREMIERE AU FESTIVAL TEATRO A CORTE DE TURIN – 29 et 30 JUIN 2017 –

Et s’il y avait une toile d’araignée en chacun de nos regards en guise de voile pour soutenir ce gramme d’innocence que seuls les enfants manifestent et que les adultes traduisent en disant « Un ange passe ».

De tout ce qui nous échappe, grands Dieux, Ambra Senatore s’inspire !  La scène où se meuvent les danseurs, fait penser à une main géante parcourue par une seule goutte d’eau qui suivant les lignes, les monts et les vallées, grossit les êtres qui la culbutent.

Amusez-vous à contempler une feuille d’arbre où croupit un peu d’eau gelée par le soleil. Les danseurs et les danseuses prennent parfois la position de feuilles dormantes, ils ont la démarche chaloupée de jeunes chats.

Ils parlent d’espace collectif où ils avanceraient aimantés par quelque souvenir, la scène originelle, scena madre, pour à pas de moineaux – imaginez un moineau discuter avec un congénère de la taille d’une miette de pain – comme au jeu de la marelle, laisser chuter la phrase d’une banalité précieuse «  Madame, vous avez perdu quelques chose ».

Poussière de petites phrases qui s’agitent dans le vent, l’air élastique où le bonheur d’être un et plusieurs s’agite comme un éventail incrusté de souvenirs qui tomberaient dans le filet d’un chasseur de papillons,

Le spectacle d’Ambre Senatore est d’une texture fine, retenue, sensible aux vides et parapets d’ondées et d’éclairs. On n’entendrait pas une mouche voler. Si, juste le moment d’y songer. De fait, il faut oublier le chasseur de papillons, il faut lâcher prise, se laisser prendre par la vague, avoir le sourire va et vient d’une lune accrochée aux arbres : Madame, vous avez perdu quelque chose ! Et si dans votre sac à commissions résonnent toutes sortes de fragments de musique, de l’orgue à la sirène des pompiers, dîtes vous que c’est comme ça, le quotidien a du nerf, faut qu’il s’exprime, qu’il aiguillonne le manège de nos danseurs, au grand dam de l’Inconscient !

Paris, le 1er Juillet 2017                Evelyne Trân