LE CORPS DE MON PERE de Michel ONFRAY – Mise en scène et interprétation de Bernard SAINT OMER -• Du 22 au 31 Août 2019, les jeudis, vendredis, samedis à 19h45 puis du 2 septembre au 5 novembre, les lundis, mardis à 19h15. Au THEATRE ESSAION – 6, rue Pierre au Lard PARIS –

le corps de mon père

Il n’est pas besoin de connaître l’œuvre philosophique de Michel ONFRAY pour s’attacher à ce texte extrait du journal hédoniste du tome 1 « le désir d’être un volcan » paru en 1996.

Ce texte est en écho à sa vision d’enfant, relayée certes par des mots d’adulte mais c’est ce regard d’enfant qui transperce la page se juxtaposant en ligne de mire au portrait du père.

Bernard Saint Omer sculpteur et comédien l’appréhende comme un poème ou peut être bien une sculpture car tandis qu’il parle, ses mains et c’est un passionnant voyage, sont toujours occupées.

Des gestes frugaux comme celui de couper une pomme, malaxer une pâte, ôter un vêtement, sont en adéquation muette avec les mots du fils qui scrute presque en apnée le silence du père.

Si cette expérience, Michel ONFRAY tient à la raconter c’est qu’il croit qu’elle est à l’origine « de manière réactive» à son goût pour les mots.

Michel ONFRAY a été lui même silencieux enfant un peu malgré lui et le silence était la tierce personne. Il ne faut pas croire que le silence soit vide bien au contraire, il permet à l’esprit de s’engager vers de multiples directions, de s’attacher aux détails, de devenir réceptif aux moindres bruits, d’observer, de se laisser toucher, accrocher, impressionner par toutes ces choses qui ne parlent pas et notamment le corps du père.

Présence inéluctable du père qui s’offre en paysage à l’enfant qui le découvre, le devine, le guette, à l’affût de son mystère.

Dans ce regard du fils plein d’amour, on entend la volonté de l’auteur de parler de l’homme tout court tel qu’il lui est apparu à travers son père. Pour redonner du sens au mot humain. Celui qu’il décrit est particulier, mais il est d’autant plus éloquent qu’il est silencieux.

Ce père ouvrier agricole, taciturne, bourreau de travail, exploité et fataliste est un peu l’opposé de ce que va devenir l’auteur intellectuel prolifique, rebelle :

« Nos trajets nous ont conduits lui et moi sur deux planètes étrangères l’une à l’autre, l’une d’immanence, de silence, de paix, de générosité, de sérénité, l’autre de mots, d’idées, de ferme, de mouvements, d’inquiétude… » .

Le corps du père aboie comme une souche d’arbre. Ici, il est arbre feuillu dans ses plusieurs saisons, il peut ouvrir ses branches à l’intérieur de n’importe quel regard, il est au cœur des choses, du toucher et des songes.

Un spectacle exceptionnel, nous n’avons pas d’autre mot pour qualifier le travail de Bernard Saint Omer qui réunit le père et le fils par sa seule présence.

Paris, le 17 Septembre 2016

Mise à jour le 13 Août 2019      Evelyne Trân

LE CORPS DE MON PERE de Michel ONFRAY – Mise en scène et interprétation de Bernard SAINT OMER – du 12 janvier au 25 février 2017, du jeudi au samedi à 19h45. – Au THEATRE ESSAION – 6, rue Pierre au Lard PARIS –

le corps de mon père

Il n’est pas besoin de connaître l’œuvre philosophique de Michel ONFRAY pour s’attacher à ce texte extrait du journal hédoniste du tome 1 « le désir d’être un volcan » paru en 1996.

Ce texte est en écho à sa vision d’enfant, relayée certes par des mots d’adulte mais c’est ce regard d’enfant qui transperce la page se juxtaposant en ligne de mire au portrait du père.

Bernard Saint Omer sculpteur et comédien l’appréhende comme un poème ou peut être bien une sculpture car tandis qu’il parle, ses mains et c’est un passionnant voyage, sont toujours occupées.

Des gestes frugaux comme celui de couper une pomme, malaxer une pâte, ôter un vêtement, sont en adéquation muette avec les mots du fils qui scrute presque en apnée le silence du père.

Si cette expérience, Michel ONFRAY tient à la raconter c’est qu’il croit qu’elle est à l’origine « de manière réactive» à son goût pour les mots.

Michel ONFRAY a été lui même silencieux enfant un peu malgré lui et le silence était la tierce personne. Il ne faut pas croire que le silence soit vide bien au contraire, il permet à l’esprit de s’engager vers de multiples directions, de s’attacher aux détails, de devenir réceptif aux moindres bruits, d’observer, de se laisser toucher, accrocher, impressionner par toutes ces choses qui ne parlent pas et notamment le corps du père.

Présence inéluctable du père qui s’offre en paysage à l’enfant qui le découvre, le devine, le guette, à l’affût de son mystère.

Dans ce regard du fils plein d’amour, on entend la volonté de l’auteur de parler de l’homme tout court tel qu’il lui est apparu à travers son père. Pour redonner du sens au mot humain. Celui qu’il décrit est particulier, mais il est d’autant plus éloquent qu’il est silencieux.

Ce père ouvrier agricole, taciturne, bourreau de travail, exploité et fataliste est un peu l’opposé de ce que va devenir l’auteur intellectuel prolifique, rebelle :

« Nos trajets nous ont conduits lui et moi sur deux planètes étrangères l’une à l’autre, l’une d’immanence, de silence, de paix, de générosité, de sérénité, l’autre de mots, d’idées, de ferme, de mouvements, d’inquiétude… » .

Le corps du père aboie comme une souche d’arbre. Ici, il est arbre feuillu dans ses plusieurs saisons, il peut ouvrir ses branches à l’intérieur de n’importe quel regard, il est au cœur des choses, du toucher et des songes.

Un spectacle exceptionnel, nous n’avons pas d’autre mot pour qualifier le travail de Bernard Saint Omer qui réunit le père et le fils par sa seule présence.

Paris, le 17 Septembre 2016

Mise à jour le 13 Janvier 2017                  Evelyne Trân

FILS DU DRAGON, ENFANTS DE LA LUNE de Marie Ann Trân et Cedric Bonfils – CREATION 2017 – Conception Anne Barlind – le 14 Janvier 2017 à 20 H 30 au Centre culturel Aragon-Triolet 1 place du Fer à Cheval à ORLY – Tél. : 01.48.90.24.24.

fils-dragon_content_mediumhttp://www.mcfv.eu/wp-content/uploads/2016/12/Dossier-Fils-du-Dragon-Enfants-de-la-Lune-1-1.pdf

 

  • Comédiens / Musicien
    Marie Ann Trân
    Boun Sy Luangphinith
    Singhkéo Panya
  • Création graphique / Images animées en direct
    Nadia Nakhlé
  • Scénographie / Costumes
    Laurence Ayi
  • Création lumière
    Olivier Nacfer
  • Bande son
    Philippe Hunsinger
  • Conception
    Anne Barlind Une coproduction Thalia Théâtre et Compagnie Paris Concert

dragon

Note d’intention de Marie Ann Trân 

Fils du dragon, enfants de la lune, est une création mêlant théâtre, musique des mondes, arts numériques et graphiques. J’ai souhaité mettre en forme la quête sur les origines de ma famille, native du Vietnam du Sud et son parcours d’exil en Val-de-Marne. Le texte, écrit à partir de témoignages et de faits réels, entremêle le passé et le présent, la fiction et la vérité. La création d’images d’animation en direct et l’interaction entre personnages incarnés et virtuels réinventent un univers mental et fantasmagorique, oscillant entre le rêve et la réalité. Dans cette “en-quête”, à la fois questionnement collectif et recherche introspective, se dessine en filigrane une part encore enfouie de la mémoire collective : celle de la colonisation française en Indochine.

 

enfants-de-la-lune

 

C’est un véritable poème vivant musical que cette invitation au voyage dans les méandres de la mémoire collective et intimiste, proposée par Marie-Ann Trân et Cédric BONFILS.

Le collectif et l’intime ne sont-ils pas étroitement liés. Ce sont une infinité de petites vagues qui forment la mer. Une vague en entraîne une autre et ainsi de suite… Celle qui a poussé la famille de Marie Ann Trân à quitter le Vietnam en 1959, l’a transportée en France avec seulement deux valises remplies de quelques reliques.

Les parents de Marie Ann Trân ne lui ont pas raconté leur histoire. Les blessures de l’exil, ils les gardaient pour eux, ils ne pouvaient pas les évoquer, ils ne voulaient sûrement pas les transmettre à leurs enfants.

Marie Ann et son frère François, nés en France ont vécu ces non-dits dans la solitude et dans l’angoisse. François s’est mis à délirer, développant une maladie mentale. Sous la façade du tout aller bien, il y avait donc quelque chose qui cloche qui venait d’ailleurs.

Cet ailleurs, il est enfoui dans toute âme, il est confus, composite, il peut rassembler des souvenirs aussi bien heureux que malheureux, il peut être très lourd comme ce drame de l’exil qui empêchait les parents de Marie Ann de parler.

Marie Ann s’est dit que la petite vague pouvait se mettre à causer, à chanter, à faire de la musique, l’entraîner autrement dans ce tourbillon de mémoire confus pour atteindre ses proches, ses amis doucement, sans les bousculer et réunir leurs émotions.

Des personnes dont les parents étaient étiquetés indigènes, au vingtième siècle par les colons, côtoient aujourd’hui des Français dont beaucoup ont oublié l’histoire de la colonisation.

Cette histoire nous concerne tous que nous soyons français de souche ou français naturalisés. Marie Ann élargit même son propos en s’adressant à tous les migrants, tous les exilés souvent malgré eux.

La salle était comble au Centre Culturel ARAGON TRIOLET d’Orly pour assister au spectacle. Marie-Ann Trân est vietnamienne d’origine mais elle est aussi française de cœur. Elle chante des tubes de Tino Rossi avec une fraicheur désarmante.

La metteure en scène Anne BARLIND avec beaucoup de doigté soulève quelques trames de cette mémoire collective et intimiste en laissant miroiter, flotter quelques images issues d’archives, quelques motifs vietnamiens du dragon, sur des grand panneaux de paravents dont on imagine le tissu aussi léger et souple que des ailes de papillons.

Le compositeur et musicien Singhkéo PANYA est excellent et le comédien Boun SY LUANGPHINITH apporte sa note de fantaisie et de gaîté.

Marie Ann Trân, telle une fileuse de conte, déroule avec grâce sa petite pelote d’histoire qui trouve la force de rejoindre bien d’autres histoires, les vôtres, les nôtres, réussissant à faire vibrer leurs nombreux fils, sans pathos, avec pudeur, avec cœur !

Nous disons bravo à toute l’équipe de ce spectacle véritablement tendre et heureux !

Paris, le 15 Janvier 2017                          Evelyne Trân

ORCHESTRE TITANIC – Comédie philosophie et burlesque de Hristo Boytchev au THEATRE DE L’AQUARIUM à LA CARTOUCHERIE DE VINCENNES route du champ de manœuvre – 75012 Paris – du 10 janvier au 5 février (relâche le 24 janvier) – du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h –

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comédie philosophie et burlesque de Hristo Boytchev
traduit du bulgare par Iana-Marie Dontcheva (Editions l’Espace d’un instant)

mise en scène Philippe Lanton / Cie Le Cartel
scénographie et lumière Yves Collet,
 
collaboration lumière Christelle Toussine, construction du décor
 Franck Lagaroje
assistante mise en scène Emilie Prévosteau, son Thomas Carpentier, costumes Raffaëlle Bloch, conseiller illusion
 Nicolas Hédouin

avec Bernard Bloch, Olivier Cruveiller, Philippe Dormoy, Christian Pageault, Evelyne Pelletier

 

Les voilà au banc de la société, quatre paumés, nous dit-on, garés dans une gare désaffectée, qui n’ont pour seule distraction que les passages d’un train qui ne s’arrête jamais. La pause pourrait paraître insignifiante, après tout les arbres aussi regardent les trains qui passent mais il s’agit d’humains tout de même, d’êtres toujours allumés d’espoir, de désirs, de rêves… Cette énergie-là qui la leur enlèverait ? Quoi, vous nous n’auriez plus le droit de dire que vous existez parce que vous ne faites plus partie de la société, que vous avez largué les amarres ou que vous avez été éjectés ?

La considération est douloureuse pour l’auteur Bulgare d’Orchestre Titanic, H. BOYTCHEV, qui sonde le phénomène du flux migratoire, à travers l’histoire de quatre individus, dans la misère, assaillis par la grande illusion celle d’un autre monde plus bienveillant qui s’appellerait l’Europe.

Il s’agit d’une réponse métaphorique, philosophique à une angoisse existentielle tétanisante, celle de s’éprouver de l’autre côté du mur, celui des réprouvés, des bannis, des pauvres, des abandonnés.

L’impression est désastreuse, c’est une claque ! Imaginez-vous dans la peau de ces quatre auto-stoppeurs avec leurs valises sur le bord de l’autoroute, dans le froid, qui attendent en vain qu’un automobiliste s’arrête ! Combien de temps devront-ils attendre ? Et vous qui êtes passé devant eux sans vous arrêter et repassez sur le chemin, pourrez-vous constater avec soulagement qu’ils ont disparu ?

Magique le temps ! Tout passe même une vision terrifiante. Les quatre énergumènes qui plongent dans la grande illusion, ont tout de même un avantage sur ceux qui se plaignent de ne jamais s’arrêter, celle de faire la pause, d’ouvrir un autre clignotant temporel, celui du rêve.

Les quatre zigotos, un ancien cheminot, un chef sans orchestre, sa copine, et un ex-montreur d’ours, n’ont pas d’autre choix que d’imaginer que le train va stationner, parce qu’il ne cesse de donner des signes de vie en déversant des déchets, des bouteilles vides. Un jour, c’est un homme qui passe par la fenêtre du train. Il est inconnu et focalise bien des fantasmes, tel un être imaginaire, un magicien, une sorte de gourou fantasque qui va distraire les quatre personnages en devenant le support de leurs rêves.

La vie serait-elle une illusion ? Nombre de philosophes se sont penchés sur la question. Illusion fatale, nous dit l’auteur. Mais le chant du cygne de Doko, le montreur d’ours, qui se retrouve tout seul, est empreint d’une telle humanité qu’il est possible de croire qu’il n’a pas rêvé, qu’il était bien là avec les autres, que leur rêve était collectif.

La mise en scène dépouillée de Philippe LANTON laisse libre cours à l’imagination du public, c’est aux personnages d’instruire l’illusion puisque chacun porte déjà son histoire sur le visage. Le corps est mis en avant, sa chair, vulnérable, comique, ubuesque. Ce ne sont pas que des quilles ou que des bouteilles vides mais des gens qui ont vécu, qui ont aimé, joui, souffert et qui résistent malgré tout.

Les interprètes ont vraiment l’étoffe de leurs personnages, et l’illusion théâtrale fonctionne tendrement, sûrement, elle nous émeut parce qu’elle nous gratifie aussi d’un sentiment d’enfance, de merveilleux ; comme dans la petite marchande d’allumettes d’Andersen, elle nous fait craquer.

Paris, le 8 Janvier 2017                     Évelyne Trân

LA BONNE EDUCATION – La fille bien gardée et Maman Sabouleux – Deux pièces en un acte d’Eugène LABICHE – Mise en scène de Jean BOILLOT – à LA HALLE AUX GRAINS à BLOIS, les 6 et 7 Janvier 2017 puis en tournée –

EN TOURNEE :

vlabiche

SN 61, Scène nationale d’Alençon › 11 – janvier 17’ – Les Animals, ›1 2- janvier 17’ – La bonne éducation, La Filature, Scène natonale de Mulhouse › 25 – 27 janvier 17’ – Les Animals, Comédie de l’Est, CDN de Colmar-Alsace › 02 – 03 février 17’ – Les Animals, Théâtre de la Renaissance, Oullins › 10 – 12 février 17’ – Les Animals, Le Varia, Bruxelles, › 16 – 20 février 17’ – Les Animals, Théâtre du Ducourneau, Agen › 21 – 22 mars 17’ – La bonne éducation, ACB, Scène nationale de Bar-Le-Duc › 31 mars 17’ – Intégrale, Grand Théâtre du Luxembourg, Luxembourg ville › 05 – 06 mai 17’ – La bonne éducation,

Assistant à la mise en scène : Régis Laroche / Musique : Jonathan Pontier / Dramaturgie : Olivier Chapuis / Scénographie : Laurence Villerot / Création lumière : Ivan Mathis / Costumes : Pauline Pô / Collaboration chorégraphique : Karine Ponties / Collaboration vocale : Géraldine Keller / Construction décors : Ateliers du NEST

Avec : Guillaume Fafiotte, Nathalie Lacroix, Philippe Lardaud, Régis Laroche, David Maisse, Isabelle Ronayette

Production : NEST – centre dramatique national de Thionville-Lorraine / Coproduction : Les Théâtres de la Ville de Luxembourg.

 

La bourgeoisie que décrit Labiche à travers le miroir grossissant et grotesque qu’il affectionne dans la plupart de ses pièces destinées à la distraire, peut paraître bien éloignée de notre perception de la société d’aujourd’hui. Les Français de souche et fiers de l’être n’auront pourtant guère de difficultés en visionnant les photographies de leurs trisaïeuls, à frissonner en songeant qu’ils sont bien ou malgré eux, descendants de cette douce France.

Il fallait un sacré génie voire une fieffée insolence de la part de Labiche pour faire gober au public bourgeois, sous le couvert de la farce, sa propre caricature.

sem-1927-mistinguett-paul-poiret-jean-gabriel-domergue-spinelly-caricature-hprints-comCet art mineur de la caricature a d’ailleurs vu son essor au milieu du 19ème siècle, avec des caricaturistes célèbres tels que Daumier, Forain, Cham puis plus tard Sem. Mais passons, souvenons nous simplement que tandis que les bourgeoises tenaient salon, cintrées dans leurs corsets et s’occupaient de l’éducation des enfants, épaulées par des domestiques, leurs dignes époux travaillaient à l’essor économique de la France, s’encanaillant juste pour souffler dans des cabarets ou dans des maisons closes.

L’éducation des enfants était particulièrement rigide, la sexualité absolument tabou, de sorte que les jeunes filles passaient des mains des parents à celle du mari dans une ignorance crasse de leur constitution sexuelle.

Pour faire exploser les corsets de ces bons bourgeois au théâtre Labiche a usé de la recette la plus avantageuse depuis Molière ou la commedia dellarte , la farce.

La fille bien gardée et Maman Sabouleux, les deux vaudevilles en un acte que nous présentent Jean BOILLOT et son équipe, pourraient figurer dans un procès verbal d’huissier averti dont l’état des lieux est destiné à consigner tout ce qui cloche et met en danger la bonne société.

Pour que la démonstration soit efficace, il convient bien entendu de renverser les belles valeurs de cette société, en allant fouiner du côté des coulisses, des domestiques, sous les jupons et ne pas se contenter des apparences, nous dit Labiche, puisque derrière c’est un monde de malices, de méchancetés, qui s’y love et – on ne sait jamais, chers bourgeois – pourrait vous sauter au visage si vous n’y prenez garde.

Dans La fille bien gardée, une baronne croit bien faire en laissant la garde de sa fille adorée à des domestiques dont la rouerie ne peut dépasser les bornes de sa naïveté. Pauvre enfant, livrée à ses caprices d’enfant gâtée que les domestiques, uniquement préoccupés de leurs plaisirs, abandonnent à des carabiniers sans scrupules qui jouent avec l’enfant comme s’il s’agissait d’un objet de distraction, hélas probablement sexuel.

Dans Maman SABOULEUX, les parents très riches, ont déposé leur fille à la naissance chez une nourrice, comme un paquet, sans s’inquiéter de la qualité de ladite nourrice qui se trouve être un homme qui va utiliser l’enfant comme servante.

Dans les deux pièces, nous voyons comment une pauvre gosse tombe dans les griffes de monstres, par la faute de la crédulité de ses parents aveugles.

Ah, tous ces dangers qui menacent nos chers chérubins ! Quels parents soucieux de l’avenir de leur progéniture n’ont pas de sueurs froides en songeant que la télévision et internet, les nouveaux domestiques, pourraient corrompre avant l’heure, leur saine innocence !

Dans la mise en scène fort ingénieuse de Jean BOILLOT, un beau travail de toute l’équipe, notamment de la costumière Pauline Pô, et de la scénographe Laurence VILLEROT, nous passons étonnamment d’une pièce à l’autre, sans beaucoup de changement de décor, seuls les grands rideaux imposants du salon urbain de la Baronne tombent pour laisser place à un paysage rural plus fleuri. Il ne s’agit pas de s’accrocher à la réalité coûte que coûte mais à son apparence, son interprétation. Il y a beaucoup de zapping de la part des personnages de Labiche, qui ne voient que ce qu’ils ont vraiment envie de voir. Qu’un détail incongru comme une descente de lit ou une énorme mascotte à tête de chèvre puisse encombrer l’espace, ils ne le verront pas s’il ne fait pas partie de leurs préoccupations immédiates. Cette science du zapping suinte dans la langue de Labiche qui réclame une belle dextérité aux interprètes, tous excellents. Avec une aisance fabuleuse Philippe LARDAUD qui interprète avec une sobriété confondante la Baronne, devient une irrésistible Maman SABOULEUX, David MAISSE campe le chasseur tel un effronté Sganarelle, Nathalie LACROIX passe du registre de la drôlesse, femme de chambre mal fagotée à celui de la snob Madame Claquepont. Régis LAROCHE incarne le ridicule Claquepont à breloques, Guillaume FAFIOTTE le carabinier et le voisin de Maman SABOULEUX. Enfin, Isabelle RONAYETTE incarne le rôle de la petite fille délurée et victime dont l’allure rappelle une certaine Zazie de Raymond Queneau.

La vérité, c’est que tout ce monde là ne cesse de s’agiter comme dans une marmite dont l’ébullition atteint son comble quand les protagonistes n’en pouvant plus se mettent à glousser comme des oies !

Nous n’avons pas eu le temps de penser. Nous nous sommes égarés dans les couloirs d’un cauchemar surréaliste de Labiche, impossible, grotesque. Ces drôles de personnages sont-ils des fantômes qui hanteraient, à notre insu, quelques tissus de notre mémoire collective, pour continuer à se moquer de nous mêmes. Partition fantôme, fantasmatique (jolie composition de Jonathan PONTIER) qui s’échappe bizarrement du piano qui se met à jouer tout seul.

La boîte à musique de Labiche a des accents grinçants, des ressorts ribouldingues, quelques gros fils bien sûr, mais si bien huilés que nous serions tentés de n’y voir que du feu pour rire.

« Qui veut faire l’ange fait la bête » disait Pascal . Ni anges ni bêtes, mais alors qui sommes nous ? Peut-être bien des monstres répond Labiche !

Paris, le 8 Janvier 2017                       Evelyne Trân

MOI, CARAVAGE DE ET AVEC CESARE CAPITANI AU THEATRE DU LUCERNAIRE – 53 Rue Notre-Dame des Champs 75006 PARIS – DU 11 JANVIER AU 12 MARS 2017 À 18H30 DU MARDI AU SAMEDI, DIMANCHE À 16H – LES MARDIS EN ITALIEN –

affiche-moi-caravage

Auteur : Cesare Capitani
d’après le roman de Dominique Fernandez La Course à l’abîme (Grasset)
Mise en scène : Stanislas Grassian
Direction d’acteurs 
  N I TA  K LE I N

DISTRIBUTION :

CESARE CAPITANI

AVEC E N ALTE R N A N C E

LAETITIA FAVART   ou  MANON LEROY

LUMIÈRES : DOROTHÉE LEBRUN

Est-il raisonnable de donner la parole à un peintre quand le rayonnement de ses œuvres dépasse l’entendement du commun mortel ? Aussi romanesque  tumultueuse et sulfureuse qu’ait pu être la vie de Caravage, cette fameuse distance que travaille l’artiste en qualité de voyeur face à sa toile lui confère une perspective qui donne le tournis à notre aveuglement.

 Faut-il voir en Caravage le porte flambeau d’un inconscient collectif  ravageur, sous la tutelle du clergé et de l’inquisition ? Quoiqu’il puisse nous inspirer, comment ne pas rester dominés par l’idée que Caravage fut élevé au rang de maître par le pouvoir en place et que la légende du peintre forban et assassin servait certainement ses intérêts.

 Entre mysticisme et mystification, se cale la lueur de l’authenticité, celle-là même qui éclaire ou obombre le regard de l’infini voyageur de portraits.

 Nous pourrions nous acheminer  comme dans un rêve sous la veilleuse d’une flamme dévorant une toile de CARAVAGE. C’est ce que semble signifier la mise en scène du spectacle, d’une sobriété proche du dénuement. La clarté quant à elle surgit de la jolie voix de Laetitia Favart et de celle de Cesare Capitani ,  l’interprète de CARAVAGE, fabulateur de sa propre vie dont les mécomptes s’ils ne sont pas un passeport pour l’au-delà, en font un personnage presque truculent, bon vivant, très éloigné de ces peintres planqués dans leur intériorité invisible, donc une espèce de voyou, un peintre slameur avant l’heure qui fréquente les bouges, prend pour modèles des mendiants et des prostituées afin de redonner de la couleur aux vierges et aux anges.

 Caravage, sous la plume de Cesare Capitani, est  doué d’une bavardise à bon escient, capable de guider le spectateur même inculte dans la pénombre d’une église pour prouver que c’est bien un homme en chair et en os qui a réalisé des toiles destinées à impressionner les âmes des pêcheurs.

 C’est le message que nous retiendrons de ce spectacle, porte ouverte sur l’inconscient d’une œuvre qui crépite de vie sous le manchon du clair-obscur, une palabre bienvenue aux confins de nos mirages.

  Paris, le 11 Janvier 2012

 Mise à jour, le 4 Janvier 2016                   Evelyne Trân

Madeleine, l’amour secret d’Apollinaire (reprise) de Guillaume Apollinaire, Madeleine Pages au THEATRE DES DECHARGEURS – 3, rue des Déchargeurs 75001 PARIS – du 9 Janvier 2017 au 27 mars 2017 – Le lundi à 18 H 30 – Durée 1 H 15 –

 

madeleine

Adaptation :

Comédien(s) :

MADELEINETexte : Guillaume Apollinaire Madeleine Pages

Madeleine, l’heureuse destinataire des lettres du soldat Apollinaire, étoile filante d’un amour « impossible » aussi impossible que le sentiment de mort qui régnait dans les tranchées, était elle même toujours transie intimement, lorsque surmontant sa pudeur, elle consentit à leur publication.

Madeleine était une toute jeune femme de 22ans, professeur de lettres lorsqu’elle rencontra Apollinaire le 1er Janvier 1915 dans le train qui la ramenait de Nice à Marseille. Apollinaire venait de faire ses adieux à Lou. C’est en entendant le soldat parler des « Fleurs du mal » penché à la portière du train, qu’elle décida de rester en sa compagnie dans le même compartiment. C’était son choix, un choix qui présida, raconte-t-elle, dans sa préface à la première tempête qui bouleversa sa vie.

Le contexte de cette correspondance qui se poursuit de Janvier 1915 jusqu’en septembre 1916 est particulièrement terrible. Comment imaginer le soldat Apollinaire, confronté à l’horreur de la guerre, coincé dans un trou, scruter à la bougie désespérément, les lettres que lui envoie Madeleine.

Ceux qui ont reproché à Apollinaire d’avoir écrit « Dieu que la guerre est jolie ! » n’ont certainement pas eu connaissance du contenu de ces lettres.

« Songe à quel point dans la vie des tranchées, on est privé de tout ce qui nous retient à l’univers, on n’est qu’une poitrine qui s’offre à l’ennemi. Comme un rempart de chair vivante. .. Je sens vivement maintenant toute l’horreur de cette guerre secrète sans stratégie mais dont les stratagèmes sont épouvantables et atroces ». Et il termine sa lettre par « Mon amour, je pense à ton corps exquis, divinement foisonné, et je reprends mille fois ta bouche et ta langue »(2 Décembre 1915) .

L’amour contre la mort. Apollinaire rêve de posséder Madeleine aussi bien spirituellement que charnellement. Ses fantasmes vis à vis de Madeleine forment le déni de sa réelle condition, de son désespoir, de son impuissance. Et il est vrai que la bougie Madeleine s’éteindra comme si elle n’avait plus lieu d’être lorsque Apollinaire blessé à la tempe par un éclat d’obus, en Mars 1915, n’aura plus la force de l’alimenter.

Le souvenir de Madeleine restant lié à cette expérience de guerre, il est compréhensible qu’Apollinaire traumatisé, ait voulu l’oublier, l’effacer pour s’abandonner à un autre fantasme, celui de la jolie rousse vierge, exempt de cette tragique mémoire.

La lecture de ces lettres est passionnante, vertigineuse. Les interprêtes Pierre JACQUEMONT et Alexandrine SERRE sont visiblement émus. Sur le fil, ils laissent crépiter les vagues; la voix chantante et fraîche d’Alexandrine SERRE détend l’atmosphère plus ombragée, plus sourde et angoissante qui passe par la voix de Pierre JACQUEMONT.

Toute en émotion retenue, quasi intérieure pour Pierre JACQUEMONT, la lecture des lettres d’Apollinaire, si violentes parfois, requiert une infinie douceur et une grande écoute de la part de sa destinataire, Madeleine.

Le public est convié à se convertir d’une certaine façon en Madeleine, et vis à vis de ce poète soldat, croiser les doigts en souriant à cet appel d’Apollinaire :

« Madeleine, tout ce qui n’est pas à l’amour est autant de perdu ».

Paris, le 11 Juin 2016

Mise à jour le 2 Janvier 2017           Évelyne Trân