LES EAUX LOURDES de Christian Siméon – Mise en scène Thierry Falvisaner au Théâtre du Lucernaire – 53 rue Notre-Dame-des-Champs 75006 PARIS – Du mar. 10/02/15 au sam. 04/04/15

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Du 28 janvier au 4 avril 2015
Du mardi au samedi à 19h
Relâches les 13 et 19 février et le 31 mars 2015

Avec : Arnaud Aldigé, Christophe Vandevelde, Julie Harnois, Elizabeth Mazev

 

Les eaux lourdes, cette étrange pièce de Christian SIMEON, ce sont de véritables morceaux de bravoure jetés aux pieds de personnages  mythiques, Médée et Jason.

 Pour mémoire, Médée tua ses deux enfants pour se venger de Jason son unique amour qui l’abandonna. Histoire passionnelle dont les ressorts pourraient alimenter  les cours d’assise actuelles.

 Christian SIMEON a choisi la cour d’assise du théâtre, pour mettre au service de ces personnages « inhumains » sur l’étal de la passion, la vigueur charnelle de la langue dès lors qu’elle tend à s’oublier, à aller jusqu’au bout d’elle-même, c’est-à-dire d’un sens commun.

 Que les mots aient le pouvoir de séduire, convaincre, effrayer, c’est le fonds de commerce des avocats et des politiques. Dans cette pièce, les personnages donnent l’impression d’être les avocats de leurs  désirs. Les mots qui sortent de leurs bouches agissent comme un formidable leurre, dont ils se repaissent pour le meilleur ou pour le pire.

 C’est la tentation de la jouissance après la mort, l’illusion de pouvoir recoller les morceaux après la chute. Médée et Jason s’affrontent méchamment, comme dans un combat de boxe pour s’atteindre au moyen des mots qui ont vocation d’exprimer le drame de leur séparation et le rappel de leur fusion amoureuse.

 La pièce situe le drame de Médée et Jason à l’époque d’après-guerre, faisant écho à des épisodes tragiques de la Résistance, qui mettent à nu le pouvoir de la parole capable de dénoncer, sous la torture, le frère ou l’ami.

 Parole torture, parole chair qui  trouveront leur bouc émissaire dans l’enfant fragile de Médée et Jason, lequel succombera sans comprendre.

 Fort heureusement, les figures  d’Alix, leur ambassadrice et celle de Ian, le fils autiste,  éclaboussent de leur fragilité toute humaine, ces deux monstres.

 Cette pièce qui constitue une sorte de poème charnel assez époustouflant, est très physique. Dans la mise en scène de Thierry FALVISANER, les spectateurs peuvent ressentir que les mots découlent bien des corps tourmentés de chacun des protagonistes.  C’est aussi spectaculaire, brutal qu’un  combat de boxe ou un jeu de lutte.

 Preuve que le texte de Christian SIMEON est solide, les comédiens, tous excellents, le déchirent, l’empoignent, le désossent, le salivent, comme des animaux sauvages. Cela donne à penser que les mots remplacent parfois les crocs chez les hommes. Quand le corps bouscule la langue, cela devient effarant et particulièrement impressionnant dans ces eaux lourdes, infestées de crocodiles humains. De ce point de vue, la prestation d’Elisabeth MAZEV, Mara (Médée),  est jubilatoire. Quoique monstrueuse, sa queue de sirène étincelle de passion.

 Paris, le 13 Février 2014                   Evelyne Trân

TRISTESSE ANIMAL NOIR d’ANJA HILLING – Mise en scène de GUY DELAMOTTE à PARIS AU THEATRE DE L’AQUARIUM – Cartoucherie de Vincennes du 3 au 15 Février 2015

TRISTESSE ANIMAL NOIRAvec : Olivia Chatain, Véro Dahuron, David Jeanne Comello, Thierry Mettetal, Mickaël Pinelli, Alex Selmane, Timo Torikka

Certaines musiques paraissent être inspirées par la nature elle-même et ses éléments, le feu, l’eau. Et souvent sans que l’on comprenne pourquoi, il suffit d’écouter un concerto de Mozart, de Ravel pour être gagné par la tristesse.  Tristesse non violente qui remue le cœur en sourdine, que les musiciens expriment souvent juste après la fête de leurs instruments évoquant  les joies de la nature, les oiseaux qui chantent dans la forêt. Il suffit d’un roulement de tambour, d’un gong pour mettre fin à l’enchantement.

Les six personnes qui ont décidé de passer ensemble un weekend en forêt s’extasient sur sa beauté. C’est un moment de repos, d’oubli de leurs soucis journaliers, elles se laissent aller, avachies autour d’une nappe, devisant de tout et n’importe quoi, d’amour, de sexe, de travail. Il y a le frère, la sœur, l’ex-mari, la nouvelle compagne de ce dernier, le nouveau-né, et deux étrangers, le nouvel ami de la sœur ex-femme de l’ex-mari et l’ami du frère gay. Tout un imbroglio affectif et familial, représentatif d’une classe moyenne. Ce puzzle se divise néanmoins en trois couples.

Les propos de ces gens-là n’ont rien d’extraordinaire mais ils révèlent parcimonieusement les malaises, les conflits individuels inhérents à tout groupe humain qui ne se rassemble qu’à de rares occasions.  

A vrai dire, peuvent se dire certains spectateurs, nous pourrions nous passer de les écouter ces gens. Leurs histoires paraissent si communes  qu’elles ne font pas rêver et surtout  pas leurs problèmes.

Cette banalité cependant s’inscrit dans le quotidien, dans le fait que la terre tourne sur elle-même, et que nous n’imaginons pas que le temps puisse s’arrêter.

Le temps va pourtant s’arrêter pour ces personnes. Endormies, elles vont se réveiller encerclées par des flammes, le soudain incendie de la forêt. C’est le 2ème volet du drame d’Anja HILLING. L’incendie, c’est la présence de cet animal noir qui subitement va prendre sa place parmi les six personnes, créant la panique et le désordre, brisant les chaines affectives. Une seule ne pensera pas à sauver sa peau, c’est la mère qui s‘enfoncera dans la forêt en flammes pour  récupérer son enfant resté seul dans la voiture. Elle n’en réchappera pas.

Dans de telles situations, il suffit d’un instant d’hésitation pour perdre la trace de la personne aimée, et le père appelé à secourir son ex-femme ne se le pardonnera pas.

Le 3ème volet nous montre les quatre personnes survivantes, qui ont perdu tous leurs repères. L’une d’elles, le musicien se relèvera, le couple gay se séparera, et la jeune femme après une tentative de renouer avec son ex-mari devenu veuf, se retrouvera seule après le suicide ce dernier.

Description aléatoire d’une pièce qui ne cherche pas à tirer des leçons, à porter des jugements sur chacun des protagonistes. L’auteure s’attache plutôt à exprimer des mouvements de conscience qui au-delà des réflexes naturels se trouvent confrontés à une solitude qui ne brille pas, qui les rappelle à eux-mêmes, à leurs désirs les plus profonds.

Le sentiment d’avoir vécu la pire expérience, est de nature à réveiller cette forêt de l’inconscient. Les flammes de l’incendie, ce sont aussi les flammes des solitudes qui se déversent les unes sur les autres. Ce sont les douleurs et les cris étouffés par chacun. Et étonnamment, c’est dans cette forêt incendiée qu’elles se sont  rapprochées.

Le récit de la jeune femme qui va chercher son enfant dans la voiture en feu est particulièrement saisissant. Parce qu’elle est dans l’action, qu’elle n’a d’autre volonté que celle de sauver son enfant, elle n’a pas peur, elle va au-devant de la mort comme elle irait au-devant de la vie. C’est étrange comme sensation. L’auteure ne décrit pas la douleur, mais chaque action, chaque incident détaillé, sont là pour avaliser l’émotion sans la sublimer.

 La mise en scène de Guy DELAMOTTE  est exemplaire de sobriété. Le point culminant de la pièce, l’incendie, n’est pas spectaculaire, on le voit sur un écran vidéo en fond de scène. Ce sont les personnages eux-mêmes qui manifestent sa présence comme celle d’un animal noir. Description surprenante qui investit  le feu d’une puissance étrangère. Que l’on soit religieux ou pas, parce que nous savons que beaucoup de choses sont hors d’atteinte de notre perception, nous serions tentés  d’attribuer un esprit au feu, à l’eau, à la forêt.

C’est d’ailleurs  ce contraste entre nos petites vies et les aspects fabuleux de la nature qui interpelle les musiciens et les artistes et notamment Anja HILLING, qui laisse entendre la symphonie d’êtres ordinaires confrontés au surnaturel.

 Dans cette pièce, Anja HILLLING agit comme un peintre des émotions, sans lyrisme. Ces personnages paraissent ancrés, plus ou moins intégrés dans la société, et pourtant ils sont fragiles, vulnérables.

 Il faut beaucoup de délicatesse pour exprimer cette vulnérabilité et les comédiens réussissent cette prouesse de captiver les spectateurs durant, deux heures dans ce terrible voyage. C’est un peu comme si nous étions interrompus nous-mêmes dans notre lecture indifférente d’un fait divers, par les protagonistes venus nous rejoindre, non pas pour assouvir notre besoin de sensations fortes, mais pour témoigner simplement.

 Par ailleurs, la pièce d’ Anja HILLING utilise différents cours d’eau d’écriture comme dans une partition musicale, non exempte de poésie.

 On entre dans ce spectacle comme dans une forêt. Les voix des femmes et des hommes se sont substituées aux chants des oiseaux et nous les écoutons tour à tour intrigués, anxieux et émus. Riche parcours de randonnée, difficile mais bouleversant.

 Paris, le 9 Février 2015             Evelyne Trân

 

KING LEAR AU THEATRE DE NESLE – 8, rue de Nesle 75006 Paris – Du 10 Décembre 2014 au 14 Février 2015 du Mercredi au Samedi à 21H.

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  • Date : Du 6 février 2015 à 21 h 00 min
  • Jour(s) & horaire(s) : Toutes les semaines le Mercredi , Jeudi, Vendredi, et Samedi jusqu’au 14 février 2015
  • Tarif plein : 23€ PT, 18€ TR, 15€ jeunes
  • Auteur : William Shakespeare
  • Mise en scène : Rona Waddington. Scénographie Frédéric Bouhon.
  • Avec : Joanna Bartholomew, Fiamma Bennett, Nick Calderbank, Damian Corcoran, Vincent Latorre, Gabriella Scheer
  • Compagnie : Lynx & New Open Space

C’est à un réjouissant baptême de l’air avec la langue de SHAKESPEARE que nous convient les compagnies LYNX,NEW OPEN SPACE et Théâtre de NESLE avec cette adaptation du KING LEAR en anglais, sur-titré en français.

 Concentrée sur les scènes principales de la pièce, la mise en scène privilégie le jeu des acteurs qui jouent tous plusieurs rôles, hormis Nick CALDERBANK qui interprète le rôle-titre.

 Pour un public non anglophone, la perception de cette pièce en anglais, c’est une rencontre pleine de surprises qui permet de saisir par l’oreille, la puissance, la vigueur, la violence de la langue Shakespearienne.

  L’épreuve est sensorielle car les spectateurs peuvent aussi bien saisir le sens des paroles en observant les visages des interprètes, leurs mouvements. Tout va très vite, les interprètes aiment la langue de Shakespeare qui fuse, éclate, sort de ses gonds, rebondit. Quel socle extraordinaire, cette langue pensons-nous, qui permet  d’exprimer des sentiments extrêmes, sous une déferlante de phrases, magnifiquement maîtrisée.

 La mise en scène  met en évidence cette boule de feu de la passion qui dégénère pour ne plus devenir qu’une pluie de cendres. La victime principale, le roi Lear, va découvrir au seuil de sa vie que le pouvoir qui permet de tout obtenir n’a rien à voir avec l’amour.

Il va être trahi là où le bât blesse, le sentiment. L’apparat du pouvoir et de la fortune lui donnait l’illusion, d’être aimé. Dépouillé par ses filles qui l’avaient pourtant assuré de leur amour, il n’existe plus sauf pour celle qu’il a bannie, sa fille CORDELIA qui seule a su se taire.

 Dans cette pièce, SHAKESPEARE, comme dans HAMLET, souligne l’importance des conflits affectifs, historiques, dans les guerres que se mènent les hommes. N’oublions pas que la famille configure une micro société.   

 Il n’y a pas de personnages véritablement tièdes dans cette pièce, Tous sont animés par la passion. Tout se passe comme si le Roi Lear avait ouvert une boite de pandore, en offrant  ses biens à ces deux filles se disant les plus aimantes, Goneril et Regane. L’avidité, la jalousie, la noblesse de cœur également, aussitôt trouvent place dans une galerie de personnages complexes liés les uns aux autres. Comme si cette solitude immanente qu’exprime chacun d’eux, que ce soient, le fils batard Edmond, Edgar, le fils légitime, Gonéril, Regane, Cordélia, le Compte de Gloucester, et le valeureux Comte de Kent, les engageait vers un précipice absurde, la mort.

 Nick CALDERBANK n’a besoin d’aucun artifice pour exprimer ce Roi Lear, il incarne physiquement et moralement, un homme orgueilleux rappelé à sa condition d’homme mortel, d’homme déchu, pour cause de vieillesse et d’aveuglement. Il est profondément humain.

 Ses partenaires ne sont pas en reste. Dans un tourbillon presque effréné, les comédiens traversent toutes les postures des différents personnages, comme s’ils sautaient de l’un à l’autre, avec une souplesse remarquable. Leurs visages sont aussi expressifs que leur diction. C’est SHAKESPEARE qui respire, qui s’emporte, dans  cette jolie salle voûtée du Théâtre de Nesle.

 La langue de SHAKESPEARE règne en maître dans cette mise en scène. Pas de décorum, juste quelques petites caisses qui se retournent, et trois draps blancs en fond de scène. Les artistes n’ont pas de costumes d’époque. Le théâtre, c’est la vie, semble dire la metteure en scène, Rona WADDINGTON. Il n’y a pas besoin de coulisses, car les comédiens sont également régisseurs, ce sont eux qui assurent les effets sonores et portent les coups d’envoi de chacune des scènes.

 Dans ce bain de vapeur SHAKESPEARIEN, les spectateurs entourés des personnages du KING LEAR s’éprouvent transis  et heureux.  

 Un spectacle à ne pas manquer ! L’occasion est rare en effet, en France, d’assister à une pièce de SHAKESPEARE dans sa langue originale. Toute l’équipe du spectacle, s’emploie à séduire le public français avec une énergie de tous les diables.

 Paris, le 8 Février 2015                 Evelyne Trân

LES RATES De Natacha De Pontcharra – Mise en scène : Fanny Malterre au THEATRE DU LUCERNAIRE – 53, rue Notre-Dame des Champs 75006 PARIS – Du 4 février au 21 mars 2015 – Du mardi au samedi à 18h30

 

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Avec : Jean-Christophe Allais, Jean-Yves Duparc et Rainer Sievert
Durée : 1h

PS :  Jean-Christophe Allais, Jean-Yves Duparc et Rainer Sievert étaient les invités de l’émission  « DEUX SOUS DE SCENE »sur Radio Libertaire, le Samedi 14 Février 2015 (en podcast sur le site de Grille des émissions de Radio libertaire).

 Il s’agit à l’origine d’une pièce de commande qui a été représenté devant un public de personnes handicapées lesquelles ont réagi très vivement aux témoignages de  deux jumeaux à têtes de rat et de leur père.

 Comment s’intègrent-elles les personnes handicapées dans notre société ? Quelle est donc leur place ? L’intérêt de la pièce de Natacha de PONTCHARRA, c’est qu’elle soulève cette réalité de taille, à savoir l’impossibilité pour des personnes qui ne répondent pas à la norme d’exister sur le même plan que les autres, celles qui ne présentent pas de particularité majeure, particularité : néant, est-il souligné sur leur carte d’identité.

 Ils existent donc ces laissés-pour- compte de notre société organisée pour les gens « normaux », ceux qui rejoignent le rang comme des fourmis, ne font pas d’histoires. Le marginal, c’est souvent l’autre, celui qu’on regarde un peu de côté avec une légère grimace d’agacement,  l’insupportable gusse, l’imbécile,   qui bouche votre passage dans un couloir de métro et ralentit votre course.

 Or, c’est au milieu de la foule, qu’une hallucination passagère peut engourdir l’individu que vous êtes et vous représenter avec une tête de rat comme les autres, sauf que les autres n’en ont pas conscience en même temps que vous, et prendre la mesure de ce qui vous sépare de ces autres inconnus qui font le même chemin que vous mais pas au même rythme, pas avec la même peau, la même histoire, etc.

 Ce sentiment de décalage entre notre conscience individuelle et l’environnement, nous l’avons tous éprouvé, nous avons appris à le gommer, à l’occulter pour être acceptés dans la société extrêmement friande en règles de savoir vivre.

 La famille que nous présente de Natacha de PONCHARRA est une famille comme tout le monde, qui souhaite s’adapter le mieux possible à la société. La tare dont sont victimes les deux jumeaux, le fait d’être né avec une tête de rat, il la range du côté de la fatalité et le fait que cela soit inacceptable aux yeux de la société, également. Leurs têtes de rat qu’ils camouflent le mieux qu’ils peuvent, symbolisent en réalité leur sentiment  d’étrangeté et le poids du rejet, de la commisération,  des humiliations qu’ils supportent.

 Le ressenti de ces gens-là donne l’impression qu’ils ont été enterrés vivants et qu’ils sont à l’état d’embryons, extrêmement sensitifs, rattachés au cordon ombilical du père. Leur perception du monde du travail, du loisir, a l’effet d’un zoom particulièrement perspicace et révélateur.

 Du coup, les spectateurs comprennent que cette famille de ratés ne raconte pas seulement un fantastique cauchemar. Nous pouvons lui être reconnaissants d’oser dire les maladies, les hontes, et les malaises que nous cachons pour ne pas faire fuir les autres.

 Nous ne mettrons pas sur la table, pour autant, notre tête de rat. Le théâtre fait le travail à notre place et notamment la compagnie ROQUETTA qui nous livre une représentation dépouillée mais brûlante de ce chœur de ratés, qui nous parlent de front, de façon très expressive, et belle en dépit de leurs têtes de rat.

 Il s’agit d’une étonnante pièce engagée de Natacha de PONTCHARRA, qui interpelle aussi nos sens à tous les niveaux, qu’ils soient poétiques, frileux, comiques ou douloureux, à travers  des mots, des phrases venues d’ici et d’ailleurs, parfois en apesanteur;  grâce à la mise en scène sensible et mesurée de Fanny MALTERRE et l’interprétation des trois comédiens – Jean-Christophe ALLAIS, Jean-Yves DUPARC, Rainer SIEVERT – subjective et décapante.

 Voilà un spectacle à ne pas rater si nous pouvons nous permettre ce jeu de mots. A voir absolument !

 Paris le 7 Février 2015              Evelyne Trân

Céline / Proust : une rencontre ? de Louis-Ferdinand Céline, Marcel Proust avec Ivan MORANE au Théâtre des Déchargeurs – 3, rue des Déchargeurs 75001 PARIS – du 6 Jan 2015 au 28 fév 2015 – Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi à 19h30

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Texte Marcel Proust et Louis-Ferdinand Céline

 publié aux  éditions  ©Gallimard
Mise en scène : Ivan Morane
Costumes :

 PS :  Ivan MORANE était l’invité de l’émission  « DEUX SOUS DE SCENE »sur Radio Libertaire, le Samedi 7 Février 2015 (en podcast sur le site de Grille des émissions de Radio libertaire).

 

Idée judicieuse s’il en est que celle de faire se rencontrer à leur insu, deux monstres de la littérature française, PROUST ET CELINE.

Au cours de leur existence, les deux écrivains ont disséminé dans des correspondances, des confidences sur leurs mères et grand-mères respectives.

Une génération sépare CELINE de PROUST, l’un est né en 1871,  l’autre en 1894. Cette distance n’est pas vraiment importante. Par contre, l’on découvre par les voix d’Ivan MORANE qui passe de CELINE à PROUST avec une aisance remarquable, des différences sociales qui éclairent quelque peu les personnages.

PROUST est  issu d’un milieu grand bourgeois, raffiné et cultivé. CELINE avait pour mère une petite commerçante, qui avait beaucoup de mal à joindre les deux bouts. Son enfance s’est déroulée dans une ambiance proche de la pauvreté.

Le contraste entre ces deux univers est presque comique. L’assemblage des lettres  est si bien réussi que l’on a l’impression, parfois, que les deux écrivains se répondent. Et très curieusement, de fil en aiguille, des ressemblances immergent qui font que CELINE qui parait au premier abord brutal, se révèle particulièrement émouvant lorsqu’il parle de la mort de sa mère, et se rapproche de PROUST, qui bien au delà de sa préciosité, pouvait être cinglant.

Les voix de CELINE et de PROUST se retrouvent dans l’intimité, elles paraissent à la fois venir de très loin et parfois au contraire vouloir s’ imposer pour répéter à l’infini l’amour pour leurs mères.

La très fine musicienne Silvia LENZI enrichit l’atmosphère intimiste mais très vivante de ses  interventions musicales au violoncelle, viole de gambe, percussions, accordéon.

Une jolie hôtesse sert le repas au comédien qui passe d’un bout à l’autre de la table. Nous pourrions nous croire par association dans  une scène de table tournante qui fait parler les morts.

 Avec une certaine malice et un plaisir évident, Ivan MORANE jongle avec PROUST et CELINE. Nous aurions pu craindre un spectacle scolaire. Il n’en est rien, les deux écrivains dans ce spectacle nous livrent des confidences qui nous touchent par leur humanité, leur authenticité.

 Vraiment, nous recommandons ce spectacle original, drôle et émouvant qui entrelace  les voix de PROUST au CELINE vers la cime de l’arbre, le sentiment et le rêve, qui les rapproche de nous avec générosité et la ferveur de ceux qui croient aux vertus de l’écriture et des lettres, naturellement.

 Paris, le 3 Février 2015                 Evelyne Trân

Fin de partie, de Samuel Beckett au THEATRE DE L’ESSAION – 6, rue Pierre au lard 75004 PARIS – du 15 Janvier 2015 au 4 Avril 2015 Du jeudi au samedi à 21h30 –

FIN DE PARTIE

Mise en scène : Jean-Claude Sachot

Distribution : Philippe Catoire, Gérard Cheylus, Marie Henriau, Jérôme Keen

 Durée (mn) : 1h35

Nous avons vu la pièce « Fin de partie » de Samuel BECKETT, il y a quelques jours, mais les visages des personnages continuent à nous poursuivre tant la présence des comédiens est  étonnante.

 Que raconte « Fin de partie » ? Pas grand-chose aurions-nous envie de répondre, mais tout de même, on y voit la fatalité trembler comme un tremblement de terre.

 En résumé, il s’agit d’un homme handicapé moteur et aveugle qui passe son temps à harceler son serviteur, voire même son esclave.

 L’homme attend la mort de toute évidence. L’infirmité dont il est victime – comme son père et l’épouse de ce dernier, devenus homme et femme troncs suite à un accident imbécile de vélo –  c’est la première étape vers la mort. Le seul homme valide  de la pièce annonce son infirmité future car il ne peut plus s’asseoir.

 Le sujet est sinistre mais  pas triste car évidemment, Samuel BECKETT n’entend pas s’apitoyer sur le sort de ces humains infirmes. Il pose une question qui nous concerne tous, y a-t-il  une porte de secours dans l’existence d’un homme autre que  la mort.

 Il semble que pour HAMM, la porte de secours soit celle de CLOV son esclave, mais aussi son imagination, car il aime raconter des histoires et il continue à rêver de la mer. La porte de secours de son père, c’est la tendresse qu’il éprouve pour son épouse mourante. On imagine peut être à tort que le dévouement que CLOV manifeste pour HAMM, constitue une sorte de raison de vivre, si ce n’est un moyen d’échapper au vide de son existence.

 La mort c’est une question de temps, nous dit BECKETT qui dans cette pièce explore théâtralement, à travers la conversation, cette vertu lumineuse du temps de s’échapper, de chevaucher à travers les pensées, de s’attacher à des petites phrases, des mouvements, des gestes banaux, des silences etc. D’une certaine façon, le temps est partout; nous vivants, nous sommes le temps.

 Cette sensation a quelque chose de merveilleux parce qu’elle exprime la vie et l’aléatoire de toute chose. Il suffit d’un balai pour passer le temps et toutes les banalités de la vie nous renforcent dans l’idée que quoique nous fassions, nous sommes, nous vivants, assujettis au temps. Et cette sensation, elle s’éprouve notamment lorsque contraints à l’immobilité lors d’un voyage en train ou en avion, le temps se rappelle à nous  dans cette insidieuse question « Que vais-je faire en attendant ? »

 Chacun répond à sa façon. HAMM rumine et imagine, CLOV lave le parquet, les deux vieux dorment et lorsque la vieille meurt, l’événement ne surprend personne.

 Le mince épisode du rat dans la cuisine qu’il faut rattraper,  symbolise encore ce temps qu’il faut tuer. Curieux rapport au temps et à la vie également que cette scène où l’on voit HAMM  appeler à sa rescousse un faux chien en peluche.

 Les personnages  sont si bien liés par le temps, leur vie, que l’absence ou la mort de l’un, invoquée, prend une dimension humaine collective, bon ou mal gré.

 Philippe CATOIRE interprète avec une belle truculence ce HAMM dictateur, pitoyable et émouvant. Jérôme KEEN exprime remarquablement un CLOV inquiétant, intérieur, qui s’oppose à l’extravagant HAMM. Marie HENRIAU, Nell et Gérard CHEYLUS, Nagg, comme deux vieux jumeaux, dans leurs tonneaux, sont spectaculaires.

 La mise en scène de Jean-Claude SACHOT est juste et saisissante. C’est que paradoxalement, une sorte d’hymne à la vie se dégage de cette fable métaphysique. On y sent des personnages qui se raccrochent désespérément à la vie, incompris d’eux-mêmes et des autres, mais toujours prêts à en découdre. Tout de même quand on y pense, elle pèse lourd la vanité humaine, sur ce fil fragile de la vie, elle est explosive dans cette mise en scène de la  Fin de Partie de BECKETT.

 Paris, le 2 Février 2015      Evelyne Trân

Il Trionfo del Dio Denaro (Le Triomphe de Plutus) de MARIVAUX – Teatro ASTRA (Grande Salle) – Du 31 janvier au 12 février 2015 – Pour informations et réservations : Via Rosalino Pilo, 6 – 10121 Torino – 011 563 4352 –

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Traduction et mise en scène de Beppe Navello
avec Daria-Pascal Attolini, Diego Casalis, Riccardo De Leo, Eleni Molos, Stefano Moretti, Alberto Onofrietti, Camillo Rossi Barattini
musiciens : Cristiana Arcari (soprano), Andrea Bianchi (piano), Diego Losero (clarinette), Andrea Maffolini (violon)
Musiques de Germano Mazzocchetti
Décors de Francesco Fassone
Costumes d’Augusta Tibaldeschi
Lumières de Marco Burgher

MARIVAUX foto_IlTrionfoDelDioDenaro2_PEPEfotografiaCela tombe du ciel comme une boule de cristal, c’est une évidence et une réalité, oh combien terre à terre, l’argent tient un rôle capital dans les destinées humaines. A quels saints se vouer, à quels dieux s’adresser en levant les bras au ciel, lorsque cette précieuse manne, l’argent, vient à manquer ?

 Beppe NAVELLO, grand admirateur de MARIVAUX, exhume, avec gourmandise, une petite pièce méconnue de cet auteur qui écrivait pour les comédiens italiens, au 18ème siècle. Le Triomphe de Plutus, titre original de la comédie fut jouée pour la première fois par les comédiens Italiens, en 1728.

 Un français qui écrit pour des acteurs italiens c’est étonnant ! Il semble que Marivaux se soit tourné vers les italiens, à la place des comédiens français, dont la diction était très emphatique, parce qu’il appréciait leur liberté de jeu, leur naturel, leur capacité d’exprimer aussi par la pantomime les sentiments.

 On ne saurait mieux exprimer l’attrait qu’exerçaient sur MARIVAUX, ces comédiens italiens qu’en se reportant à ce témoignage de l’époque émanant  du  Nouveau Mercure : Ils ont l’art d’animer, de passionner tellement ce qu’ils jouent qu’ils se rendent maîtres des sentiments et saisissent l’attention malgré le voile des paroles.

  Beppe NAVELLO amoureux de la langue « extraordinaire et raffinée «  de MARIVAUX rêvait de mettre en scène l’une de ses pièces depuis de longues années. Il a choisi cette pièce courte en prose,  parce qu’elle représente une sorte d’exclamation qui peut être à la fois naïve et  indignée, présente dans tous les esprits, lorsqu’ils prennent conscience du pouvoir horripilant de l’argent.

 Oui, cette pièce qui raconte de façon comique et alerte le manège du dieu Pluton qui agite sa bourse au milieu de braves gens pour prouver qu’avec de l’argent, on peut tout obtenir et notamment la main de la plus belle des femmes,  constitue une véritable manifestation contre la corruption, et une démonstration aimable et pleine d’humour de cet adage «  Il ne faut jamais dire fontaine, je ne boirai jamais de ton eau ».

 Il s’agit bien de rire à nos dépens, et de se moquer de soi-même. Marivaux était bien placé, son propre père fût contrôleur de la Monnaie de Riom en Auvergne, et lui-même se trouva ruiné suite à la banqueroute de Law en 1720, ce qui le contraignit  à écrire pour vivre.

 De la Commedia dell’arte à la française ! Beppe NAVELLO rapproche si bien les deux flammes, la française et l’italienne, que l’on ne sait plus laquelle domine l’autre. La vérité c’est qu’elles s’attirent mutuellement et que trois siècles après sa naissance, grâce à la mise en scène étourdissante de Beppu NAVELLO, cette petite pièce sans prétention de MARIVAUX, manifeste son actualité avec tout l’aplomb  d’une superbe rose qui nous pend au nez au milieu de toutes ses ronces.

 Il est vrai que Plutus a plutôt l’air d’un chardon et que le comédien évoque avec facétie quelque politicien que nous ne nommerons pas.  Mais les belles roses des personnages féminins avec leurs magnifiques atours, semblent sortir d’un tableau de WATTEAU. La scénographie a un côté fête foraine avec ce Plutus qui descend du ciel avec sa nacelle et les musiciens qui arrivent en petit train sur le plateau.

 Certains commentateurs ont dit du théâtre de Marivaux « C’est l’art de faire quelque chose de rien ». Dans une première lecture, l’argument de la pièce apparait aussi léger qu’une plume. Mais il s’agit d’une  plume avertie faite pour être jouée. Dans son spectacle, Beppe NAVELLO la fait virevolter au-dessus d’un bijou en pleine effervescence sur cet écrin que représente la scène, avec cerise sur le gâteau, la talentueuse soprano Cristiana ARCARI.

 Le spectacle se dénoue en musique avec les musiciens qui accourent  dans le petit train  pour accompagner les personnages qui se libèrent en chantant avec allégresse. On pourrait croire assister à une opérette d’Offenbach. Oui vraiment les quartiers des années folles de Paris, ne sont pas loin.

 Un joli remue-ménage dans le temps qui n’a qu’une seule prétention, celle de Marivaux, amener à la réflexion par le rire et la bonne humeur.

C’est réjouissant, étonnant et risqué mais en tournant le chaton de cette jolie bague de Marivaux, Beppe NAVELLO sait diriger ses feux pour nous faire tourner la tête,  c’est le triomphe du spectacle !

 Nous n’avons plus qu’un espoir, nous spectateurs français, c’est que cette belle équipe théâtrale vienne se produire en France car nous ne craignons pas de le dire, les comédiens italiens excellent dans leur art avec Marivaux.

 Paris, le 2 Février 2015                   Evelyne Trân