Où étais-tu ? de Natalie RAFAL au Théâtre du Lucernaire – 53, rue Notre-Dame des Champs 75006 PARIS – Du mercredi 12 novembre 2014 au samedi 17 janvier 2015 à 21 Heures

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Mise en scène : Isabelle LABROUSSE   Scénographie : Liina KEEVALIK

Interprétation:  Natalie RAFAL et Guillaume EDE

Michel THOUSEAU : Contrebassiste, compositeur, danseur

 

Elle a des papillons plein les yeux et nous sourions d’imaginer qu’il s’agit probablement de tous ses amants qui se sont bousculés sur son passage pendant qu’elle rêvait dans les bras d’un inconnu.  Natalie RAFAL est une  fille d’un conte d’Andersen de notre époque qui posait son cœur n’importe où, sur une pierre, un banc public, dans une salle d’attente d’aéroport pour l’entendre palpiter dès qu’un voyageur charmé venait lui conter fleurette.

 Des amours de passage pour un cœur en transit en quête de surprises, de bonheurs immédiats, se dressent comme un immense arbre voyageur dans la mémoire de la jeune femme qui célèbre l’aventure du corps et de l’esprit dans un emballage fortuit, troquant son apparence pour celle d’autrui, celle d’un homme à deviner, qui tombe du ciel  dans sa terre inconnue, une véritable marelle, aux quatre coins du globe.

 A ses côtés, Guillaume EDE incarne avec une infinie délicatesse cet homme idéal qui  sort à peine des paupières au bord du rêve, qui calme les inquiétudes, qui sourit, qui comprend.

 Cet homme n’existe pas ou alors il provient d’une côte d’Eve. Le sentiment amoureux a tant été exalté par les hommes que c’est justice de l’écouter à travers la bouche d’une femme qui n’a pas besoin d’artifice pour exprimer son besoin d’amour, sa sensualité et ses propres intermittences. L’amour qui la trempe  fait penser à la petite madeleine que Proust berçait dans sa tasse de thé.

 La mise en scène d’Isabelle LABROUSSE dépouillée mais gaie comme un jardin de récréation ainsi que la scénographie astucieuse de Liina KEEVALIK  concourent  à donner au  spectacle,  son aspect aérien et fruité.

 Le texte fluide de Natalie RAFAL forme le chant d’un long poème qui ruisselle. C’est émouvant parfois même poignant, étonnant de fraicheur.

Un spectacle pour les âmes rêveuses qui savent lire sur les lèvres, oh simplement, comme sur les arceaux formés par les turbulences d’un cœur d’arbre entre ciel et terre.

 Paris, le 28 DECEMBRE 2014    Evelyne  Trân

 

 

 

 

 

 

 

Autrice : Natalie Rafal
Mise en scène : Isabelle Labrousse et Jérôme Pisani
Avec : Guillaume Edé et Natalie Rafal

LES COQUELICOTS DES TRANCHEES AU Théâtre 14 – 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris – Du 17/12/2014 au 31/12/2014 – Mardi et vendredi à 20h30, mercredi à 19h, jeudi à 19h, samedi à 16h et 20h30

COQUELICOT TER

Un texte de Georges-Marie Jolidon

Adaptation et mise en scène Xavier LEMAIRE Avec :

Bérengère Dautun , Sylvia Bruyant, Christophe Calmel, Marion Champenois, Eva Dumont,Franck Jouglas, Céline Mauge, Didier Niverd, Manuel Olinger, Thibault Pinson, Vincent Viotti, Philipp Weissert

Il suffit de visiter les cimetières des villages français pour constater le nombre des familles touchées par la 1ère guerre mondiale. Les tombes n’aboient pas, restent muettes mais comment n’avoir pas un petit pincement au cœur en pensant à ces vies fauchées dans la force de l’âge et à leurs descendants.

 Des voix indignées continuent à s’élever contre la barbarie de cette guerre que refusait Jean-Jaurès, et l’exaltation de la victoire  ne peut faire oublier tous ces hommes partis à l’abattoir.

 Georges-Marie JOLIDON raconte cette guerre à travers les personnages d’une famille de paysans en 22 tableaux illustrant aussi bien les scènes familiales que les scènes de guerre. Le spectateur peut avoir le sentiment d’une illustration simplifiée mais elle reste très vivante et sentie grâce à l’interprétation des comédiens sur le pied de guerre pour communiquer l’intensité dramatique des situations.

 Des scènes de folie viennent trouer les pensées convenues et bien pensantes qui pourraient découler d’illustrations pimpantes, hautes en couleur. L’étonnante Bérangère DAUTUN, altière matriarche particulièrement dure et antipathique, est la figure pivotante et dominante de cette pièce. Sa présence tragique évoque l’impassibilité des dirigeants, leur insensibilité, leur inhumanité. Autour d’elle, les humains paraissent plus pâles, mais leur fragilité de coquelicots reste essentielle, elle brasse une énergie humaine généreuse tournée vers la vie.

 Il y a la guerre dans les tranchées, mais il y a aussi la guerre dans les familles quand leurs membres se déchirent. C’est le mérite aussi de la pièce de Georges-Marie JOLIDON de l’exprimer à travers des personnages qui s’affrontent violemment. Beaucoup d’abcès familiaux sont restés étouffés, chemin faisant, l’auteure en crève quelques-uns pour évoquer l’évolution douloureuse des mœurs, des mentalités.

 Cette création collective très réussie, notamment sur le plan de la scénographie,  celui des costumes, l’adaptation et la mise en scène de Xavier LEMAIRE, constitue une évocation très vivante et éloquente de cette parenthèse meurtrière dans l’histoire d’une famille.

 Les douze comédiens formidables assument avec tendresse et sentiment cette revanche des coquelicots sur la folie meurtrière humaine. Une vision poétique revigorante combattive pour la bonne cause, la paix. Le public jeune et moins jeune ne peut manquer d’être interpellé par cette représentation à la fois spectaculaire et très instructive.

 Paris, le 19 Décembre 2014     Evelyne Trân       

PLUS RIEN NE BOUGE – Duo marionnettique dansé – Spectacle de la Compagnie DESUETE conçu et interprété par Aurélie GALIBOURG au Théâtre de la Reine Blanche – 2 Bis Passage Ruelle 75018 PARIS, les 2/9/16/23 et 30 Novembre 2014 à 19 H 30

Plus Rien ne Bouge ©JM.Coubart

Aide à la mise en scène Jive FAURY

Composition musicale : Alexandre VERBLESE 

« Gosses, nous nous camouflions sous des draps pour avoir l’air de fantômes et surprendre nos parents » nous a raconté un spectateur quelque peu ému à l’issue du spectacle d’Aurélie GALIBOURG « Plus rien ne bouge ».

Au fond c’est l’idée de la surprise qui tient à  cœur cette artiste danseuse qui a envie de capter sinon de séduire tous les êtres invisibles qui se cachent aussi bien sous  une montagne d’habits, un fauteuil capuchonné, une armoire, un lit, sous ou derrière la porte. C’est si  naturel chez elle, que nous ne nous étonnons pas de la voir danser avec une curieuse créature, un squelette.

 La voilà à la fois impatiente et pleine d’attentions dans cette émotion extraordinaire d’avoir au bras d’un être qui se gratifie lui-même d’innocence car il n’est coupable de rien, il n’a pas de visage, il n’est ni beau, ni laid, il est plus chargé de vie que n’importe quelle marionnette puisqu’il peut nous représenter tous à l’état de squelette.

 A vrai dire Aurélie GALIBOURG pourrait aussi bien danser avec un être vraiment invisible, mais l’on sent bien sa pétulance physique, elle fait penser à un oiseau qui se perchant sur n’importe quelle branche, poteau ou  statue l’anime soudain par sa seule présence.

 L’on peut aussi penser à Eurydice qui aurait pris la place d’Orphée à la poursuite de son amour. Belle référence mythologique mais le spectacle s’adresse aussi aux enfants qui peuvent vraiment être impressionnés par  la stature de ce personnage de squelette.

 Qui ne se souvient pas enfant d’avoir rêvé autour d’une gravure de Gustave DORE représentant la mort sous forme de squelette. La mort devenue un personnage très expressif pouvait contenter des rêves sans fin.

 A corps perdu, n’allons-nous pas nous adultes à la rencontre de nos fantasmes les plus chers, mais nous sommes nous demandé si nous n’étions pas sans le savoir parfois convoqués par quelques fantômes.

 Le personnage que joue Aurélie est enjoué, fier comme une femme enfant,  sensuel, il ne déguise pas sa soif de vie et veut la communiquer à tout ce qui l’environne, ce n’est pas un squelette encore bien vivant qui pourrait lui résister.

 Une histoire d’amour transpire dans la dramaturgie de ce spectacle, une histoire d’amour avec la vie où la mort ne cesse pas d’être présente.

 Question d’ombre et de lumière sans doute. Dans son dernier tableau, HOKUSAI montre de façon particulièrement gracieuse une jeune femme squelette à la recherche de son amour. Parce qu’elle exprime des sentiments, cette  jeune femme qui a l’air un peu de flotter semble véritablement vivante.

 Nous n’hésitons pas à dire qu’il faudrait un peintre du talent d’HOKUSAI, pour rendre compte de toutes les nuances, les dégradés de lumière mouvementés par la chorégraphie d’Aurélie GALIBOURG.

 Cette artiste a beaucoup de cordes à son arc puisqu’elle est à la fois danseuse, mime, comédienne et marionnettiste. Tous ces talents conjugués servent une belle imagination, un esprit poétique fantaisiste et lyrique à l’œuvre dans ce spectacle plein de charme, tout public.

 Paris, le 13 Décembre 2014               Evelyne Trân

 

 

KLESUDRA ou Celui qui vole l’eau par la Cie Les Frères Kazamaroffs au GRAND PARQUET 35, Av d’Aubervilliers PARIS – Du 5 décembre au 21 décembre 2014

GRAND PARQUET

DISTRIBUTION

Jongleur, manipulateur d’objets : Gérard Clarté – Musicienne : Corinne Chevauché – Comédien, musicien : Matthieu Rauchvarger Mise en scène : Mathieu Desfemmes – Auteurs : Gérard Clarté, Corinne Chevauché – Création lumière : Franz Laimé – Régisseuse : Nolwenn Kerlo – Décors et accessoires : Claire Tavernier – Costumes : Amélie Gagnot – Maquette synopsis : Claude Bernon

 Si les contes nous font voyager c’est qu’ils nous racontent de véritables histoires. Ne craignons pas d’être ridicules en rappelant qu’aujourd’hui, il suffit d’ouvrir un robinet pour avoir de l’eau car il n’y a pas si longtemps, à peine un peu plus d’un siècle, avoir l’eau courante était un privilège.A notre époque, des hommes  en Afrique  notamment, des hommes doivent encore lutter pour s’alimenter en eau.

 Le spectacle que propose la Compagnie des Frères KAZAMAROFFS fait eau de toutes sources sur le fil d’un périple à travers l’Eurasie au cours duquel l’importance de l’eau lui est apparue comme une évidence, le sésame de l’hospitalité des villageois  qui lui donnait accès à leurs puits.

 Les Frères KAZAMAROFFS transportent les spectateurs dans un autre monde, à travers un conte qui converse avec la réalité la plus frugale mais aussi la plus magique. L’eau n’est pas seulement le thème de leur création musicale et circassienne, elle s’exprime dans la fluidité de la mise en scène, elle concourt au jaillissement des dessins projetés en ombres chinoises, créés en direct avec du sable, elle inspire les mouvements du jongleur qui a l’air d’une fontaine vivante.

 Même la musique reproduit naturellement les clapotis, le goutte à goutte qui dévoilent toute la richesse d’une panoplie d’ustensiles archaïques.

 Quoi de plus merveilleux en effet qu’une clepsydre, quelques louches et quelques cuillères que fait danser le vieux KLESUDRA au faciès asiatique, devenue une marionnette très expressive.

 Nous n’avons pas envie de dévoiler l’histoire de KLESUDRA. Il s’agit d’un conte irrigué par l’esprit de l’eau qui accompagne les Frères KAZAMAROFFS et leur musicienne, soucieux de partager avec les spectateurs leur étonnement, leur conscience magique des choses les plus simples, les plus naturelles, les plus palpables, à la portée des enfants. Quand sur scène, s’installe un véritable système d’irrigation, nous n’en croyons pas nos yeux !

 Quoi, une seule étincelle d’eau peut suffire à ranimer notre imagination ! C’est au creux des mains, un peu d’eau de mémoire humaine, éblouissante.

 Ce spectacle exceptionnel par sa qualité scénographique et visuelle, très poétique, s’adresse aussi bien aux adultes qu’aux enfants qui pour une fois pourront laisser de côté leurs tablettes tactiles. Les  petits bateaux en papiers, et les sifflets en bois, continuent à naviguer dans notre imaginaire grâce à la Compagnie des FRERES KAZAMAROFFS, contre vents et marées et c’est primordial !

 Paris, le 12 Décembre  2014          Evelyne Trân

 

 

Spectacle « Notes d’Encre » au Musée du Quai Branly dans le cadre de l’exposition TATOUEURS TATOUES – Chapitre V – Au port – le Dimanche 14 Décembre 2014 à 17 H

PORT

Chapitre V – Au port

Dimanche 14 décembre 2014, 17h

Dans les ports se trouve la première clientèle des tatoueurs : les marins.

Depuis le 16e siècle, la Marine marchande et militaire est tatouée. Dans ce spectacle, HEY ! La Cie vous propose de faire escale chez les grands tatoueurs des ports, et notamment à Honolulu (Hawaii), chez le célèbre tatoueur américain Sailor Jerry. Dans une ambiance festive et exotique, cet épisode sera également l’occasion d’évoquer l’explosion des « tattoo shops » pour marins et des numéros artistiques de cabarets.

 Ci-dessous lien vers article sur le précédent spectacle :

http://theatreauvent.blog.lemonde.fr/2014/11/24/dans-le-cadre-de-lexposition-tatoueurs-tatoues-au-musee-du-quai-branly-37-quai-branly-75007-paris-le-spectacle-note-dencre-fatalitas-par-la-compagnie-hey/

NUITS BLANCHES (D’après la nouvelle Sommeil) de Haruki MURAKAMI – Mise en scène d’Hervé FALLOUX avec Nathalie RICHARD au Théâtre de l’Oeuvre 55 rue de Clichy , 75009 Paris – du 28 Novembre 2014 au 25 Janvier 2015 à 19 H du mardi au vendredi . Samedi à 16 H et dimanche à 18 H.

de Haruki Murakami
texte français de Corinne Atlan

adaptation et mise en scène Hervé Falloux

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Photo Dunnara MEAS                            

  Avec  Nathalie Richard

décors et costumes Jean-Michel Adam
lumière Philippe Sazerat

Au cours d’un voyage intérieur qui la conduira à la suffocation, une femme prend conscience de l’inanité de sa vie. Il s’agit d’une  femme au foyer, cultivée, sans histoires, qui depuis son mariage avec un dentiste respectable, répète toujours les mêmes actions, préparer les repas, acquiescer aux paroles de son mari, regarder grandir son fils, mais de façon tellement routinière, mécanique, que progressivement elle perd la sensation d’exister pour elle-même.

 Ce sentiment d’enlisement par la routine est exacerbé par le sentiment que ses proches, son mari et son fils puissent se satisfaire de sa présence muette sans se préoccuper de sa vie intérieure.

 La pièce « Nuits blanches » adaptée de la nouvelle « Sommeil » de MURA KAMI raconte le combat intérieur d’un individu contre l’enlisement qui l’induit insidieusement, et quotidiennement à agir sans émotion comme un robot programmé obéissant aux conventions et règles de la société.

 Au fur et à mesure que le temps passe, la répétition des mêmes gestes, des mêmes intonations de voix, des mêmes réactions se substitue aux désirs, à l’imagination, ne leur laissant qu’un espace infime celui du rêve qui n’appartient qu’au dormeur.

 Si Haruki MURAKAMI  a recours au fantastique pour exprimer la détresse de son héroïne engluée dans un quotidien qui ne lui parle plus, c’est qu’il n’y a pas d’issue pour cette femme qui a atteint le point mort. Il y a cette sensation terrifiante que les autres, son mari et son enfant ne verront toujours en elle que le modèle de bonne épouse et bonne mère qu’elle a joué sans rechigner.  Du coup l’héroïne se découvre étrangère et perçoit avec horreur ses proches comme des étrangers.

 L’héroïne alors s’occupe à recréer son monde parallèle. Elle va occuper l’espace de  la nuit pendant que tout le monde dort. Elle va l’enrichir de ses fantasmes, de ses pensées, elle va y déposer son âme.

 Progressivement, le jour s’éloigne. De la même façon qu’elle était allée trop loin dans la routine, l’héroïne choisit l’extrémité de la solitude et l’étau se resserre, elle bascule dans l’inconnu.

 La chambre des rêves nocturnes de l’héroïne est pleine d’émotions galvanisées par leur réveil, comme si la jeune femme était revenue à la source et qu’enfin elle entendait chanter la vie.

 Nathalie RICHARD exprime toute cette sensualité à fleur de peau, d’une pensée sensible à l’air, presque spongieuse, mais réfléchie, qui s’éprouve jusqu’au vertige.

 Pour donner toute sa dimension onirique à ce rêve éveillé, haletant, angoissant, le metteur en scène Hervé FALLOUX, comme s’il tendait à exprimer les battements de cils  de l’héroïne, voir à travers son regard, élève sur la scène des paravents  japonais reflétant quelques esquisses de Nicolas De STAEL.

 Au-delà de la fin tragique de cette femme qui fait penser à une fleur si fragile, celle de la liberté menacée par la pollution matérielle, reste la sensation d’avoir recueilli, touché dans ses fragments les plus sertis, les ailes d’une pensée frondeuse prête à rebondir, à nous sauver de la léthargie. Nathalie RICHARD est une très belle libellule de nuit.

 Paris, le 7 Décembre 2014            Evelyne Trân

 

 

UN CAPTIF AMOUREUX DE JEAN GENET – MISE EN SCENE DE GUILLAUME CLAYSSEN – A l’étoile du Nord à Paris 6, rue Georgette Agutte 75018 PARIS – du 4 au 13 décembre 2014

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Distribution Olav Benestvedt et Benoît Plouzen-Morvan

 Assistant à la mise en scène Julien Crépin – Création vidéo Boris Carré – Photos Raed Bawayah – Création lumière Eric Heinrich – Costumes Séverine Thiébault – Scénographie Stéphanie Rapin – Construction du décor Bernard Gerest – Création en résidence à Lilas en scène.

Création sonore : Samuel Mazzotti

 Jean GENET aspirait à la liberté d’être au monde. Son intelligence, son indéfectible empathie envers les apatrides, les exilés de la société n’ont pas été écornées par sa célébrité d’homme de lettres. Il se définissait avant tout comme poète. Sa poésie est scrutatrice de chaque point de l’aube, elle est vécue, elle a composé avec la douleur, la violence, la révolte à travers les barreaux d’une prison mais pas seulement. Son expérience intime est celle d’une conscience attachée à l’homme qu’il voit aussi bien enfoncé dans la boue que rayonnant.

 Mince préliminaire pour saisir le titre de son livre posthume « Le captif amoureux » qui forme le récit autobiographique de son engagement politique auprès du peuple de Palestine.

 Guillaume CLAYSSEN a réalisé un montage de textes à partir de ce livre de 600 pages, qui permet de façon substantielle d’accéder à ce long parcours intérieur du poète qui lutte avec lui-même, son inertie, sa dépression, pour rejoindre des frères au combat pour la liberté.

 Faire entendre les voix d’hommes et femmes qu’il a côtoyés dans les pires conditions, celle de la guerre et ses atrocités notamment le massacre du camp de CHATILA à BEYROUTH, ne sert pas seulement la cause Palestinienne, cela sert  toutes les voix qui s’indignent contre les barbaries de toutes guerres, injustifiables.

 La voix du poète ne met pas du parfum autour de la fosse d’aisance, mais elle permet tout de même de relever les visages de ces hommes ensevelis sous leurs drapeaux, mais toujours conscients.

 La langue de Jean GENET dans le « CAPTIF AMOUREUX » est déterminée, elle est forte et mesurée, sans ambages. Pour donner un espace à ses textes où l’on imagine Jean GENET mener aussi bien  la charrue que  les bœufs, à travers un champ désespéré, le metteur en scène s’est adressé à deux comédiens surprenants par leur présence physique, leur intensité.

 L’un, Olav BENESTVEDT contreténor, s’exprime plus volontiers par le chant lyrique qui rejaillit douloureux, telle une lave d’émotion charnelle, bouleversante, l’autre Benoit PLOUZEN-MORVAN avec sa voix de baryton,  devient le messager de corps du poète.

 En fond de scène, quelques pensées de Jean GENET  sont parfois projetées et c’est impressionnant d’éprouver comme elles flottent, comme elles sont présentes.

 Des branchages bornent la scène, symbolisant peut être à la fois le feu et la forêt. Ils s’associent aux photographies de toute beauté  projetées sans artifice.

 Cette adaptation très sensible du « Captif amoureux »  rend véritablement  hommage au travail  de Jean GENET qui mit des années à écrire ce « Captif amoureux » oh combien captivant. Il témoigne si bien aussi de nos difficultés à répondre présent dans un monde borné par tant de conjectures. Il est lumineux dans l’obscurité.

 Un spectacle essentiel à voir de toute urgence.

 Paris, le 7 Décembre 2014                Evelyne Trân

L’INATTENDU de Fabrice MELQUIOT au théâtre Maurice RAVEL – 6, rue Maurice RAVEL 75012 PARIS – du 2 Décembre au 14 Décembre 2014 – du mardi au samedi à 20 H 30 et le dimanche à 15 H 30

affiche inattenduMise en scène : Arnaud BeunaicheDécors – Costumes : Lucilla SebastianiLumières : Yannick DapMusique : Patrick Pernet
Avec : Lucilla Sebastiani – Voix Off : Erwan Orain
Durée : 1h30

Dans une sorte de one man s’ land, un bayou imaginaire en Louisiane, une femme a rendez-vous avec la douleur tous les matins, celle de l’absence de l’être aimé. Son étrange disparition a pour effet d’exacerber la présence de son amant à l’intérieur même de son propre corps.

 L’arbre mort que l’on voit sur la scène pourrait représenter ce corps privé de jouissance et les flacons de verres colorés qu’elle y découvre suspendus  aux branches sèches, lss sentiments que lui souffle la présence invisible de son amant.

 Liane est une femme en deuil d’une partie d’elle-même, celle qui s’était donnée à  l’homme disparu. Elle a été amputée brutalement et son corps se révolte de façon toute naturelle comme une plante saccagée par un évènement extérieur, incompréhensible.

 Dans l’inattendu, un texte aussi chargé que le bateau ivre de Rimbaud, Fabrice MELQUIOT semble n’avoir d’autre objet que celui de donner la parole au corps d’une femme amoureuse.

 C’est un corps illuminé par toutes les grâces  possibles parce qu’il s’adresse à l’autre, l’homme absent, il se penche vers l’invisible qui la comprend elle et lui tout à la fois.

 Les auditeurs  respirent submergés par cette haleine quasi Baudelairienne à travers ces vers du poème « La mort des amants » :

 

Un soir fait de rose et de bleu mystique
Nous échangerons un éclair unique
Comme un long sanglot tout chargé d’adieux

 

 Mais ne faut-il pas être vivant pour parler de la mort et de quelle mort s’agit-il ?  Liane s’éprouve suspendue aux particules de la vie qui bafouille et ne cesse de convertir, transformer le passé en présent. Il y a cette injonction de la vie qui perle à chaque coin de silence et de meurtrissure. Liane ne va-t-elle pas jusqu’à pressentir que c’est parce qu’elle est invisible pour elle-même que l’autre son amant a rejoint l’invisible.

 Le disparu prend la place de cet interlocuteur invisible qui va pousser Liane à bouger, à continuer à voyager, à se confronter à l’inconnu, à l’écoute de son corps qui parle d’amour.

 L’interprète remarquable Lucilla SEBASTIANI devient l’incarnation de cette femme poème en chair qui subjugue l’être aimé et  ceux qui l’entendent.

 La mise en scène et la scénographie d’Arnaud BEUNAICHE suivent au plus près la respiration de Lucilla SEBASTIANI, pour rendre possible cette posture irréelle et sublime de Liane « Je vais parler mon corps ».

 Il faut imaginer tout le parcours de Liane pendant la pièce, le vivre pour y croire. Un spectacle inspiré qui soulève avec grâce et délicatesse   « l’inattendu » verbe magique d’une femme amoureuse complètement subversive.

 Paris, le 6 Décembre 2014             Evelyne Trân