UN RIRE CAPITAL – NOTOIRE LA MENACE – TEXTE JEAN-PAUL CURNIER – MISE EN SCÈNE THIERRY BEDARD – CRÉATION DU 25 AU 29 NOVEMBRE 2014 à 20 H 30 au THEATRE L’ECHANGEUR 59 Av du Général de Gaulle BAGNOLET

RIRE

mise en scène Thierry Bedard avec Sabine Moindrot, Mélanie Menu

guitares Jean Grillet, musique Jean Grillet chansons Ice Cream For Crow

Captain Beefheart,

Titanium Expose Sonic Youth,

Epic problème Fugazi,

Blueprint Fugazi,

Friends Led Zeppelin

lumière Jean Louis Aichhorn,  vidéo Fabien Perez / Inefab, régie Clément Rose

Dans le cadre de ses recherches théâtrales, regroupées sous le cycle « NOTOIRE LA MENACE » Thierry BEDARD met en scène des textes de Jean-Paul CURNIER, philosophe, membre de la Revue Ligne, qui analyse de façon très incisive et caustique « Le comique de nos sociétés démocratiques ».

 Par un effet de détournement théâtral, le public va pouvoir non seulement  assister à une conférence, mais aussi s’interroger à travers le ressenti de deux jeunes conférencières qui, contrairement à l’habitude, ne lisent par leurs textes mais le vivent.

 Un décor strict, austère avec quelques fauteuils qui s’allongent, une palissade d’écrans sur fond de scène, et la cerise sur le gâteau, un guitariste rock, tout cela ne démonte pas les deux analystes  du Rire qui ont pour mission  de faire passer les messages de Jean-Paul CURNIER, émotionnellement.

 Le résultat est assez troublant. Force est de reconnaitre que parfois nous regardons davantage les visages, les expressions de ces conférencières que nous n’entendons le texte. Réaction anticipée par Thierry BEDARD qui projette parfois sur le mur le texte d’une de ces missionnaires.

 S’agit-il de nous rendre plus intelligents ? Jean-Paul CURNIER ne caresse pas l’auditeur sur le sens du poil. Nous pouvons fort bien nous sentir visés par ses critiques acerbes et cinglantes. Que notre rire puisse être gras, grossier, ridicule et malfaisant, encore faudrait-il pouvoir en prendre conscience. Belle couverture que le rire quand il s’agit de calfeutrer la même impuissance.

 « Ce qui fait rire, c’est l’indignation tombée dans l’indifférence, c’est la protestation écoutée avec la compassion …  », cette phrase donne le ton du  pessimisme de ces analystes.

 Dans cette critique du rire de masse aveugle, il est aussi question de désespoir. Le sentiment passe sous les dalles de la froide analyse, à travers le granulé des voix des deux interprètes Mélanie MENU et Sabine MOINDROT dont nous saluons la performance.

 Leurs vibrations rendent vivants les textes de Jean-Paul CURNIER   catapultés par la mise en scène d’une douce ironie qui n’hésite pas à illustrer ses propos avec des projections de dessins animés comiques, et des jingles de musique rock.

 Reconnaissons que c’est une gageure d’adapter théâtralement des textes philosophiques. En véritable  diplomate, Thierry BEDARD réussit à faire passer  les textes de Jean-Paul CURNIER en douceur et avec beaucoup d’humour.

 Paris, le 30 Novembre 2014            Evelyne Trân

 

 

OU DONC EST TOMBÉE MA JEUNESSE …au Théâtre DAUNOU – 7, reu Daunou 75002 PARIS – Représentations exceptionnelles les Lundi 24 et mardi 25 novembre 2014

ou-donc

Mise en scène: Jean-Luc Revol  –  Avec Tchéky Karyo 

Tenor : Edmund Hastings   Piano : Edward Liddall

Violon : Michael Foyle

« Vos cœurs sont tous en moi, je sens chaque blessure » écrit Apollinaire dans son poème «  Champ de l’honneur » en hommage à ses compagnons de tranchée. Il se soucie encore de la beauté, la simplicité de la beauté « A l’ instant de périr, nous poètes, nous hommes… ».Le rappel des voix de tous ses soldats tombés pendant la 1ère guerre mondiale par celles des poètes, constitue le spectacle original conçu par la compagnie de Picardie avec des textes tirés de l’Anthologie des Poètes de la Grande Guerre de Jacques BEAL.

Ces poètes sont si nombreux qu’il fallait le charisme de TCHEKY KARYO pour exprimer leurs états d’âmes sans sombrer dans le pathos ou la litanie désespérée. Parce que toutes ces voix n’entendent pas colorer le drapeau du patriotisme, mais dénoncer avec virulence les horreurs de cette guerre.

Visuel 3 © Ludo Leleu (1)

Photo LUDO LELEU

L’excellent ténor anglais Edmond HASTINGS représente  en quelque sorte l’image d’Epinal du soldat, digne et impeccable,  huée par les clameurs de  ceux qui n’ont connu que la boue, la peur au ventre, la boucherie.

De facture expressionniste, la mise en scène superbement calibrée par Jean-Luc REVOL  joue donc sur ces contrastes d’images de guerre pour rendre compte de l’atmosphère de l’époque. Au piano et au violon, les talentueux musiciens anglais donnent le mouvement au tourbillonnant TCHEKY KARYO, à l’actualité percutante des textes choisis. Véritable cavalerie d’auteurs aux accents multiples, à découvrir, à redécouvrir, parmi eux, Eluard, René Dalize,  Cocteau, Paul Verlet, François Bernouard etc.

Nous ne résisterons pas à vous citer un extrait de poème de Paul Eluard :

Visuel 1 © Ludo Leleu

 Photo LUDO LELEU

Nous savons bien compter les morts
Par milliers et par millions
On sait compter mais tout va vite
De guerre en guerre tout s’efface
 
Mais qu’un seul mort soudain se dresse
Au milieu de notre mémoire
Et nous vivons contre la mort
Nous nous battons contre la guerre
Nous luttons pour la vie.
 

qui nous semble résumer tout l’esprit de ce spectacle de qualité, qui dispose de cette beauté simple appelée par Apollinaire, l’auteur de cette exclamation «  Où donc est tombée ma jeunesse… ».

Paris, le 30 Novembre  2014             Evelyne Trân 

 

Faire danser les alligators sur la flûte de Pan avec Denis Lavant de Louis-Ferdinand Céline, Emile Brami, mis en scène par Ivan Morane au Théâtre de l’Oeuvre 55 rue de Clichy , 75009 Paris – A partir du 20 Novembre 2014 du mardi au samedi à 21 H, le dimanche à 15 H

DENIS LAVANT

 

ALLIGATOR 3

« Faire danser les alligators sur une flûte de pan » cette formidable image qui fait irruption dans la bouche de CELINE lorsqu’il parle de son travail d’écrivain, traduit à elle seule son exigence effarante, sa quête d’impossible  qui a fomenté toute son œuvre.

 Les alligators  symbolisent les démons. On ne les voit pas ces monstres, ils sont invisibles, l’inconscient les révèle parfois au détour d’un rêve, d’un cauchemar, ils menacent votre vie parce qu’ils échappent à tout  contrôle. Tout se passe comme si CELINE avait le sentiment qu’une bête avait élu domicile dans son corps, et qu’il entendait cette bête prisonnière rugir de colère parce qu’elle ne supportait pas l’enfermement.

 Ce rapport au corps infernal, un autre écrivain ARTAUD en a témoigné. CELINE a tenté d’exorciser ses démons en écrivant. L’image de la flûte de pan le montre en train d’essayer de charmer ces reptiles de façon presque naïve.

 alligator bis

CELINE a fait parler ses démons qui sont devenus les porte-paroles de son antisémitisme, d’une haine sommaire et destructrice qui ont fini par brouiller ses éclairs de flûte de pan, de tendresse. Parce que CELINE ne fût pas seulement, un abominable cracheur d’injures, un provocateur. IL suffit de prendre le temps de lire son Voyage au bout de la nuit, pour prendre la mesure de son inextricable empathie vis-à-vis des hommes.

 On n’assimile pas volontiers le travail d’un écrivain à celui d’un artiste. Que l’écriture puisse devenir le véhicule des humeurs  et surtout des émotions, nous n’y pensons pas forcément. Le lecteur a accès à une forme lisible, de surface, c’est l’arbre qui nous fait signe, pas ses racines.

 Emile BRAMI  a conçu un montage de textes issus à 90 % de la correspondance de CELINE. C’est toujours la colère de CELINE qui s’y exprime, colère contre les autres, colère contre lui-même qui nous donnent à penser qu’il est sans arrêt en train de défricher la terre, celle où il cultive ses œuvres, tel un paysan, un laboureur qui doit faire face à la sécheresse,  aux mauvaises moissons, au manque de soleil. La main sur la bèche, il ne cesse de râler comme s’il avait besoin de ce ronronnement d’un moteur en marche pour s’assurer de son existence.

 La colère c’est une émotion qui résulte d’une souffrance. Or CELINE le dit c’est l’émotion qui le travaille, c’est elle qui doit transpirer à travers ses livres. CELINE était un travailleur acharné, il jetait un sort à une virgule, il avait l’œil sur tous les détails comme un metteur en scène déployant son armée de songes ; de sorte que les mots pour lui ne sont pas statiques, ils sont tout le temps en train de danser, en se mouvant aussi bien dans l’ombre que sous une fugace lumière. Passionné, CELINE ne peut être qu’injuste vis-à-vis de ses contemporains qu‘il adore ridiculiser mais il se traite lui-même de bouffon.

 Comment contenir la véhémence et la violence d’un tel personnage sur scène ? Emile BRAMI et Ivan MORANE ont fait appel à l’artiste Denis LAVANT qui fait une composition spectaculaire de CELINE en prenant  ses mots à  lettre, à la racine pour les faire jouir, les promener, les balancer contre les murs, les faire rebondir, entendre leur poussière, leurs éternuements, leurs empoignades, leurs sifflements.

 Denis LAVANT danse avec les mots, ces charmants alligators que l’on imagine aussitôt dits se faufiler sur un piano, une échelle ou nous narguer comme des oiseaux sur une corde à linge.

 La scène devient une sorte de ring où tout se met à vibrer. La scénographie et la mise en scène d’Ivan MORANE, mettent en valeur cet atelier frustre de l’écrivain, en laissant les objets s’animer, respirer, témoins muets de ce mystère de la création, suggérant que CELINE attendait la mort comme on vient à bout de ses démons, la plume au bec.

 C’est la 3ème fois que nous voyons ce spectacle et nous sommes toujours face à un artiste en pleine création,  Denis LAVANT, qui projette l’ombre de ces alligators dansant sur une flûte de pan, de façon absolument fantastique.

 Paris, le 29 Novembre 2014              Evelyne Trân

 

 

 

 

 

Les tribulations d’Ana au Theâtre du LUCERNAIRE – 53, rue Notre-Dame des Champs 75006 PARIS – Du mercredi 26 novembre 2014 au samedi 24 janvier 2015

tribulationsdana300

Autrice : Anna Sam, librement inspiré de son ouvrage Les tribulations d’une caissière paru aux éditions Stock
Adaptation : Sébastien Rajon, Vica Zagreba
Mise en scène : Sébastien Rajon
Avec : Vica Zagreba

Quelle comédienne Vica ZAGREBA ! On la prendrait vraiment pour une caissière, souriante, avenante, enjouée, aimable. En la voyant monologuer sur la scène du Paradis, je me suis souvenue d’un certain nombre de visages de caissières, sans aucune empathie. Ne jouent-elles pas un rôle comme tout le monde ? L’habit ne fait pas le moine. Vous pouvez bien être caissière le jour, et sociologue la nuit. C’est le cas d’Ana qui a un diplôme de sociologie.

 Certains patrons demandent à leurs employés de sourire au téléphone parce que parait-il, cela se voit. Mais un sourire contraint ne trompe personne. Chassez le naturel, il revient au galop.  Par bonheur, Ana est d’un naturel enjoué, pas tout à fait bonne poire, mais presque. Elle fait des heures supplémentaires, elle sert de trublion pour les annonces publicitaires. elle se trompe dans les comptes de sa caisse, et elle passe le temps de ses pauses très minutées à lire les exploits de Sisyphe, Hercule, etc.

 Elle ne nous fait pas la grâce non plus de l’étymologie du mot travail qui vient du latin tripalium et qui est au propre et au figuré un instrument de torture.

 Les conditions de travail des caissières ne sont pas drôles du tout ! Charles Trenet ne chante pas dans les rayons du supermarché « Y a de la joie ». Alors, Ana supporte vaillamment son cauchemar en  tenant le journal de ses mésaventures qui après tout pourrait  bien lui servir de mémoire de doctorat sur les caissières à l’aube du 21ème siècle.

 Elle réussit au moins une chose, ne pas rendre ce mémoire barbant. Ana a même quelques graines d’Alice au pays des merveilles, elle est égarée dans un monde absurde, idiot, infernal, uniquement protégée par son costume de caissière.

 Cette bulle de caissière qui est énorme, qui gonfle sans relâche, Vica ZABREGA, dirigée par Sébastien RAJON, lui donne du souffle avec beaucoup d’aisance. Cela dit, Ana ne fait pas partie du lot des  caissières usées et résignées.

 Trop mignonne pour inspirer la pitié, elle n’est pas non plus ridicule au point de soulever le rire. Si l’on peut regretter que ce personnage de caissière soit trop sympathique ou trop rêveur, nous lui reconnaitrons cependant ce charme inespéré, il est vrai, qui permet de sourire des maux de notre société, avec humour, sans faire trop de vagues.

 Ce n’est pas rien d’être caissière au 21ème siècle. En guise d’appel aux caissières du 18 Juin, nous signalons que l’une d’entre elles est à l’affiche du Paradis au Théâtre du Lucernaire et que son interprète Vica ZAGREBA a beaucoup de talent.

 Paris, le 28 Novembre 2014              Evelyne Trân                 

 

LE MARCHAND DE VENISE DE SHAKESPEARE au THEATRE DU LUCERNAIRE – 53 Rue Notre Dame des Champs 75006 PARIS – Du 19 novembre 2014 au 4 janvier 2015 – Du mardi au samedi à 21h30 – Dimanche à 17h –

marchanddevenise_40x60hd

Auteur : Shakespeare ; traduction : Florence Le Corre
Adaptation : Florence Le Corre et Pascal Faber
Mise en scène : Pascal Faber
Avec : Michel Papineschi, Séverine Cojannot, Philippe Bondelle, Frédéric Jeannot,
Régis Vlachos, Charlotte Zotto
Durée : 1h35

Florence Le CORRE-PERSON et Pascal FABER signent une belle adaptation du Marchand de Venise, allégée et recentrée autour de ses points d’orgue, la signature d’un contrat extravagant entre un honnête commerçant et un usurier, la scène fabuleuse des coffrets pour tous les gages d’un autre contrat, celui du mariage, et le procès qui met face à face les revendications d’un homme humilié avec des juges.

 Tous ces contrats qui régissent les relations humaines, deviennent entre les mains des personnages de fallacieuses couvertures censées étouffer les instincts primaires du genre humain, ces vices, notamment celui de prédateur.

 Quand il s’agit d’afficher les bons sentiments d’une bonne conscience collective qui n’a pour ombre menaçante que le grand méchant loup représenté par un  usurier juif , Shakespeare choisit pour représentant de l’honnête homme, un commerçant mélancolique qui parait à ce point détaché des passions humaines qu’il est prêt à se sacrifier pour son ami par amitié. A l’inverse, l’usurier Shylock qui ne bénéficie d’aucune amitié, seul contre tous, abandonné par sa fille, sait qu’il a quelque chose à défendre, son existence. Il n’est plus alors question seulement de son identité de juif mais bien de sa nature humaine.

 Que ses sentiments de juif humilié ne puissent pas peser bien lourd dans la balance de la justice, leur éloquence, et leur réalité défie  toutes les règles. C’est à bon escient, que Portia doit recourir au subterfuge pour contrer le danger que représente alors Shylock acculé à exiger d’un autre cette portion de chair, suprême gage d’humanité.

 Portia, la riche héritière, qui doit encore subir la loi paternelle l’obligeant au mariage, est douée d’une intelligence psychologique qui lui permet d’anticiper les réactions de ses prétendants et d’officier comme juge.

 Son pragmatisme confine à la politique. S’il faut faire régner l’ordre, nous dit en substance Shakespeare, il importe de tenir compte de la  réalité humaine de tous les citoyens d’une société, le tout est bien qui finit bien résulte d’une volonté, celle d’apaiser les dissensions. C’est l’œil ouvert que doit avancer ce grand paquebot de la société, pour éviter le naufrage. Quel paquebot pourrait ignorer les vagues d’un Shylock qui touchent sa coque aussi bien que celles d’une Portia qui choisit son mari, contre vent et marées.

 Visuel 6 © Julien Bielher

Pouvons-nous êtres juges des sentiments qui motivent les actions humaines ? Les personnages chez Shakespeare ne font pas que réciter leurs rôles, ils témoignent tous d’une certaine subversion vis à vis de la règle ? Ils n’arrivent pas être conventionnels. Antonio, le commerçant qui devrait afficher son opulence, déclare sa tristesse. Portia se déguise en homme, pire elle devient juge,  Bassani n’est pas le prétendant idéal puisqu’il est prodigue, inconscient et sans le sou. Quant à Shylock, c’est sa propre personne qu’il oppose aux chrétiens qui  le méprisent, bien plus que sa bourse.

 La vie ne serait qu’une comédie froncée de quelques accents tragiques. Cette philosophie s’exprime merveilleusement dans le Marchand de Venise Il y a des drames que l‘on entend mieux sous les rideaux de  la comédie. Shakespeare reste un conteur sous les traits de Portia qui n’a à proposer que trois coffres à ses prétendants, l’or, l’argent et le plomb.

 Toutes ces substances réunies n’arrivent pas à confondre la complexité des représentations humaines.  Peut-on tricher avec ses rêves, avec ses sentiments ? Pascal FABER, le metteur en scène, très habilement, exprime tout cela avec des comédiens qui n’appuient pas leur jeu, qui prennent plaisir à vivre cette comédie.

 La scénographie se contente d’une petite scène en bois, de quelques coffres et de jolis costumes. Les lieux, les maisons, le décorum   se trouvent dans la tête des personnages. A livre ouvert, ils tournent les pages sans brutalité, ils respirent.

 Onirique, aérée et vivante, cette mise en scène de Pascal FABER nous permet en douceur mais profondément de saisir les ondes nuageuses que dégagent tous ces personnages. Nous garderons en mémoire cette belle équipe de comédiens de la Compagnie 13 qui met en valeur la subtile Portia, interprétée finement par Séverine COJANNOT   et bien sûr Shylock, Michel PAPINESCHI, saisissant d’humanité.

 Un spectacle qui en nous faisant grâce de la démesure, donne libre cours aux spectateurs d’être touchés simplement par ces vagues réfléchissantes de la parole,  à la  portée de nos mirages, de nos humeurs les plus ordinaires, irrésolues ou fatidiques, et qui  témoigne de l’intemporalité de Shakespeare, sinon de son actualité !

 Paris, le 28 Novembre 2014                Evelyne Trân

25ème fête de l’Association Mots & Musiques au FORUM LEO FERRE – 11, rue Barbès 94200 IVRY SUR SEINE – avec Yvan DAUTIN, Béa TRISTAN, Sabine VIRET, Marianne MASSON, le dimanche 7 Décembre 2014 à 17 Heures

KIPPER

MOTS

N.B : Patrick KIPPER présentera le spectacle au cours de l’émission  DEUX SOUS DE SCENE du samedi 29 Novembre 2014  et du samedi 6 Décembre 2014 sur Radio Libertaire 89.4 de 15 H 30 à 17 H,  il sera accompagné de Sabine VIRET, le 6 Décembre 2014.

La chair de l’homme – Diagonale 1 – de Valère NOVARINA avec Marc-Henri LAMANDE au Théâtre de la Reine Blanche – 2 Bis Passage ruelle 75018 PARIS – du 25 Novembre 2014 au 28 Février 2015 à 21 H (les semaines paires en alternance)

CHAIR

Photo Bruno Steffen

D’après

Auteur : Valère Novarina © Editions P.O.L.

Conception et interprétation : Marc-Henri Lamande

Direction d’acteur et création lumière : Ludovic Longelin

Création sonore et musique de scène (clavier et électronique) : Marc Roques

Musique de scène (violoncelle) : Louise Chirinian

N.B : Marc-Henri LAMANDE est l’invité de l’émission de DEUX SOUS DE SCENE DU SAMEDI 29 NOVEMBRE 2014 de 15 H 30 A 17 H sur Radio Libertaire 89.4. 


Vais-je nommer les choses ? Les choses vont-elles se dénommer ? Le rapport qu’entretient l’homme écrivain avec le langage est-il fusionnel, évènementiel, extatique ou tout simplement absurde au sens brutal parce qu’imaginaire ? Une chose au moins est sûre c’est que les mots passent par le corps qui augure, c’est sa première qualité, ses entrées et ses sorties.

Valère NOVARINA parle une langue étrangère aux motifs singuliers pour les profanes. Mais nous portons tous en tant qu’individus uniques une langue singulière, un corps singulier, le nôtre. Ainsi le mot chair n’a de réalité que celle que nous lui prêtons; l’intention, le geste, la désignation importent davantage que le mot lui-même qui est une convention.

En ce sens, l’écrivain est celui qui explore les conventions du langage un peu comme un casseur de noix qui veut retrouver l’ultime saveur de son noyau. Comment elle éclaterait cette noix si le sujet est enfermé, si le sujet est dans la noix. C’est donc de l’homme sujet qu’il est question, l’homme sujet des mots.

La plupart du temps, nous sommes dépassés par ce que nous disons. N’allez pas demander à un homme de se regarder en train de marcher, il tomberait. Valère NOVARINA n’échappe pas à la règle mais il l’utilise un peu comme un joueur de billes dans une cour de récréation.

Il ne faut pas croire que toutes les billes parce qu’elles se rencontrent, se comprennent entre elles. L’espace d’incompréhension qui subsiste entre elles, est celui-là même qui permet leur mouvement. Si nous nous comprenions tous, nous serions semblables, nous nous ennuierions, et ce serait la pire des calamités.

L’enfant au milieu de son sac de billes récrée le monde à son intention. S’il allait à la rencontre de l’homme écrivain, dirait-il

« Je vais parler à l’homme épouvantail ». Il pourrait le dire, parce que pour lui, un épouvantail, c’est très beau. Et puis les épouvantails ne font peur qu’aux oiseaux, alors !

Imaginons alors, un épouvantail, un livre totem, un livre sorcier qui s’amuserait à recycler toutes les paroles entendues qui l’ont traversé. Vous seriez étonné du résultat, cela pourrait donner par exemple un livre totem comme la chair de l’homme de Valère NOVARINA ou même son adaptation par le comédien ludion Marc-Henri LAMANDE.

Et pourquoi pas ? au Théâtre de la Reine Blanche, il y a en ce moment, un drôle de bonhomme habité par une fontaine de mots qui passent par tous les orifices de sa chair, qui bourdonnent, discutent, se bousculent comme des abeilles.

C’est un homme arbre de mots, qui secoue ses feuilles avec allégresse, jovialité même, mais sans affèterie, normalement parce que les mots font partie de sa peau, que grâce à eux, il peut dégainer son souffle de différentes façons, dans plusieurs directions. Comment ils viennent, comment ils sortent de son corps, c’est un mystère, Marc-Henri LAMANDE est un virtuose, son corps est un instrument de musique et les mots configurent la partition qu’il interprète.

Dans le fond, il faut se laisser emporter, glisser dans les motifs de paroles qui jouent de leurs déconvenues, qui éclatent comme des bulles de savon à la lueur de son souffleur qui pour l’occasion a adopté le visage de Pierrot de la Lune.

En veilleuse, mais très présents sur la scène, les musiciens Marc ROQUES (clavier, électronique), Louise CHIRIQUIAN (au violoncelle acoustique) deviennent les pressentis musicaux tel un refuge pour les mots après le silence.

L’arbre homme, fontaine de mots, dit et ne dit pas, il explore nos cavités intruses. Cher NOVARINA !

Article mis à jour le 25 Novembre 2014       Evelyne Trân

DIEU, QU’ILS ÉTAIENT LOURDS… ! Rencontre théâtrale et littéraire avec Louis-Ferdinand Céline Avec Marc-Henri LAMANDE du 18 Novembre 2014 au 21 Février 2015 (les semaines impaires ) à 21 H au Théâtre de la Reine Blanche – 2 Bis passage Ruelle 75018 PARIS –

MARC 1048cfd20fe027d5-photoGoudard

« Dieu, qu’ils étaient lourds…! » Photo Camille GOUDARD Lattes 2013

Conception, mise en scène et adaptation : Ludovic Longelin

Interprétation : Marc-Henri Lamande

et Thomas Ganidel, Ludovic Longelin, Mathieu Wilhelm (en alternance)

Voix off : Véronique Rivière

N.B : Marc-Henri LAMANDE est l’invité de l’émission de DEUX SOUS DE SCENE DU SAMEDI 29 NOVEMBRE 2014 de 15 H 30 A 17 H sur Radio Libertaire 89.4. 

Nous sommes rentrés comme par effraction, en voleurs amateurs, écouter une interview de Céline. Quelle étrange impression, juste celle d’avoir rencontré un écrivain célèbre, sans connaître nécessairement son œuvre. Qui n’a pas entendu parler de Céline, qui s’est vraiment engagé dans la lecture de son « Voyage au bout de la nuit » ?

Sur la scène qui tient lieu de studio radiophonique, nous pourrions nous croire aussi bien dans une église en train de surprendre la conversation d’un pêcheur avec un prêtre. Sauf que Céline rit lui-même de sa situation avec humour « Je suis assis sur une chaise électrique ». Le journaliste qui l’interview n’a rien d’un prêtre, il est plutôt bonasse, il affiche une certaine décontraction, un professionnalisme qui ne laissent percer aucun de ses propres sentiments.

Tout au long de l’interview, une profonde humanité se dégage des propos de Céline sur sa vie, l’écriture, sa philosophie. Elle est inattendue et c’est là le travail remarquable de l’acteur, Marc-Henri Lamande, de restituer dans l’articulation de  la pensée de Céline, quelque chose qui ressemble à de l’abandon, vis-à-vis de lui-même, vis-à-vis des autres. C’est-à-dire qu’à travers sa misanthropie déclarée, à travers cette phrase lâchée non point comme un jugement mais un sentiment  » Dieu qu’ils étaient lourds … !  »  on entend avec persistance une sorte d’amour de Céline pour les hommes. Nous découvrons un homme qui est allé au bout de lui même et à vrai dire cette affaire là est affaire d’artiste. Cela signifierait-il que tous ses débordements, antisémitisme, haine, racisme, désignent la fracture qu’il peut y avoir entre un individu livré à lui même et le MONDE.

« Je ne m’occupe pas  des lecteurs. J’écris des livres pour les vendre. Je hais les idées. Je ne suis d’aucun parti. Je suis Céline, je ne suis pas les autres et mes opinions ne regardent que moi » dit il en substance. Comme s’il n’avait pas imaginé que ses écrits puissent influencer ses lecteurs et se propager. La responsabilité de l’écrivain vis-à-vis de ses lecteurs, il ne l’entend pas. Après s’être engagé dans l’armée, il devient pacifiste. Mais il ne devient pas pacifiste par idéalisme, il le devient in corpus, in vivo. De même qu’après avoir été antisémite – j’extrapole – il lui faudrait devenir amoureux des juifs, in vivo.  Au regard de ce qu’il appelle ses turpitudes, il ne se prononce pas. Il dit qu’il a payé. Que pour écrire aussi, il a payé, que c’était très difficile. Un antisémite libertaire, au secours ! Evidemment, il n’est pas possible de réduire l’œuvre de Céline au pire de ses propos. Mais Céline a vécu le pire, les guerres, la prison, le lynchage. Faut-il qu’il nous surprenne encore, lorsqu’il dit « Je suis contre la souffrance, elle rend les hommes encore plus mauvais ». Ce voyage au bout de la nuit est une histoire de sacrifice : Céline cobaye de lui-même, déjectant sa haine pour s’entendre lui même ou revenir vers les autres.

«Je ne suis qu’un homme après tout et je n’ai rien à bouffer, si c’est comme ça … » Cette lueur de révolté, douloureuse fait penser à Antonin Artaud, Parce que ce « caca » (littéralement en grec « mauvaises choses »), il ne dégouline pas seulement de la bouche de Céline, c’est aussi le nôtre.

 Il raconte que durant son enfance, il n’a mangé que des nouilles parce qu’elles n’ont pas d’odeur et qu’il fallait être à l’affut de l’odeur, toujours, à cause de  la dentelle que fabriquait sa mère, Passage Choiseul.

 Céline esthète, et  humain, malgré lui. Ce spectacle gratifiant, nous fait pénétrer dans l’univers mental d’un homme artiste, à l’ornière de sa pensée, un peu comme si nous rentrions, nous spectateurs, dans son atelier. Et cet homme qui nous raconte sa vie, sans herbages, simplement, il est si vivant qu’on se dit qu’après le spectacle, on pourrait le rencontrer, lui parler…

Je remercie vivement les artisans de ce spectacle. Au cours de cette interview beaucoup de phrases perlent dans la pénombre du studio. J’en ai retenu une : « Il n’y a que deux races d’hommes, les voyeurs et les exhibitionnistes. » Et c’est un peu ça le théâtre ! Je n’ai qu’un mot à dire : « Allez-y ! »

Paris, le 25 Septembre 2010, mis à jour le 25 Novembre 2014

Evelyne Trân

Dans le cadre de l’exposition « TATOUEURS TATOUES » au Musée du Quai Branly – 37 Quai Branly 75007 PARIS – le spectacle NOTE D’ENCRE FATALITAS – par la Compagnie HEY!

TATOUEURS TATOUESFATALITAS

DU MARDI 6 MAI 2014

AU DIMANCHE 18 OCTOBRE 2015

Les commissaires de l’exposition TATOUEURS TATOUES (du 08/04/2014 au  18/10/2015) Anne et Julien ont conçu une série de 7 spectacles  en guise d’ouverture à cette exposition particulièrement riche qui parcourt le temps et l’espace, du XV siècle à nos jours, à travers tous les signes, les messages variés, délivrés  par des tatoués.

 Il s’agit de véritables enquêtes menées par les artistes de la compagnie HEY ! la troupe de la revue d’art Hey ! modern art & pop culture, créée par Anne & Julien.

 Pigmenté de fantaisie et très documenté, le spectacle « NOTES d’ENCRE FATALITAS » raconte la vie de tatoués frappés d’indignité par la fatalité, des bagnards qui, il n’y pas si longtemps, au  19ème siècle, peuplaient les bagnes et les prisons.

 Les photos de ces pauvres tatoués parlent d’elles-mêmes.  Puisqu’il s’agit de les montrer comme à la foire, le présentateur ADRIEN s’adresse au public en bateleur. Pas de place pour la pitié, pourtant les tatouages que ces tatoués bannis exhibent sont bouleversants de naïveté, d’aveux de sentiments qui contrastent avec leur carte d’identité d’assassins, voleurs et moins que rien.

 La sonorisation est assurée par des gramophones et l’orgue de barbarie. Un comédien mime un bagnard tatoué en lutte avec ses barreaux, enchainé, ou torturé tandis qu’un dessinateur, in live, illustre le récit de ses dessins projetés sur grand écran.

 Le spectacle très inventif ne laisse aucune place à la raideur d’un documentaire, il recrée, in visu, l’atmosphère d’une époque, avec la diffusion de quelques disques anciens, épongeant la modernité et la magie du cinéma. Ici, il n’est pas question de séparer, la musique, le récit, le théâtre, la peinture, le cinéma,  tous partenaires d’un même spectacle.

 Les images des tatouages circulent au gré du vent qui dresse la plume du dessinateur public, et lorsqu’au final, nous voyons les photos des  tatoués, nous ne pouvons que nous exclamer que ces tatouages sont vrais puisqu’ils   font partie de leur chair. Cette affirmation de soi, de sa dignité, à travers un tatouage faisant  de chaque tatoué un tableau vivant, est très émouvante.  Comme si nous recevions une lettre écrite, il y a 150 ans !

 Nous attendons avec impatience le nouveau spectacle de la Compagnie HEY ! « Notes d’encre, au port » qui aura lieu le dimanche 14 décembre 2014 à 17 H et  nous fera découvrir les grands tatoueurs des ports et notamment à HONOLULU (HAWAII) chez le célèbre tatoueur américain SAILOR JERRY.

 En attendant, le public peut assouvir sa curiosité et son besoin d’aventures, en arpentant l’exposition foisonnante  des « Tatoueurs tatoués ».

 Paris, le 24 Novembre  2014           Evelyne Trân

PIXEL – Création de la Compagnie KAFIG – Direction artistique et chorégraphie de Mourad MERZOUKI – Création numérique d’Adrien MONDOT et Claire BARDAINNE à la Maison des Arts de Créteil du 15 au 22 Novembre 2014

PIXEL BIS

Direction artistique et chorégraphie : Mourad Merzouki
Assistante du chorégraphe : Marjorie Hannoteaux
Création numérique : Adrien Mondot et Claire Bardainne
Création musicale : Armand Amar
Violon : Sarah Nemtanu
Piano : Julien Carton
Musique additionnelle, alto : Anne-Sophie Versnaeyen
Enregistrement, mixage, création sonore : Vincent Joinville
Recherche sons : Martin Fouilleuil

Interprétation : Rémi Autechaud dit RMS, Kader Belmoktar, Marc Brillant, Elodie Chan, Aurélien Chareyron, Yvener Guillaume, Amélie Jousseaume, Ludovic Lacroix, Xuan Le, Steven Valade, Médésséganvi Yetongnon dit Swing

Lumières : Yoann Tivoli, assisté de Nicolas Faucheux
Scénographie : Benjamin Lebreton
Costumes : Pascale Robin, assistée de Marie Grammatico
Peintures : Camille Courier de Mèré et Benjamin Lebreton

Production : Centre Chorégraphique National de Créteil et du Val-de-Marne / Compagnie Käfig
Coproduction : Maison des Arts de Créteil, Espace Albert Camus – Bron. Avec le soutien de la Compagnie Adrien M / Claire B. Remerciements à Stéphane Lavallée et Julien Delaune.

Régie lumière : Yoann Tivoli, Régie vidéo : Adrien Mondot et Claire Bardainne, Régie son : Capucine Catalan

Danser, MOURAD MERZOUKI doit avoir ce mot à la bouche lorsqu’il regarde les nuages et les oiseaux dans le ciel, il ferait danser des coquillages sur le sable. Cette insatiabilité de mouvement,  il l’a retrouvée dans les créations numériques  de la compagnie Adrien M/Claire B. De sa rencontre avec Adrien MONDOT et Claire BARDAINE, est née ce spectacle PIXEL qui associe la danse à la vidéo interactive.

Au cœur de l’illusion visuelle,  de ses tentations, ses déformations, ses trompe l’œil, les danseurs évoluent au milieu de mirages, de tempêtes de sable d’images qui épousent leurs  mouvements. Ont-ils la sensation que leurs ailes, leurs bras, leurs jambes, sont happés par des hallucinations subjectives ? S’ils font partie de l’image pour les spectateurs, les corps des danseurs n’en en pas moins une âme comme ceux qui animent l’écran voyageur à même le sol. Les images deviennent feux follets,  brouillards, songes, et les spectateurs se demandent comment els corps éblouis peuvent s’oublier.

Le sentiment c’est que la profusion d’images numériques, ne fait qu’accuser la présence physique des danseurs.

Les interprètes peuvent donner l’impression de danser sous hypnose mais ils ne peuvent perdre leur personnalité charnelle, et pour ne pas être confondus avec l’image, ils la projettent, la bousculent  comme s’ils dansaient avec des fantômes.

Ils se savent objets d’un spectacle comme dans une arène, ils deviennent les taureaux stigmatisés par la puissance virtuelle, ils se ourlent dans la fureur des vagues, ils sont dauphins, requins, poissons volants, sirènes, et puis se dressent debout comme pour dire « Nous n’avons fait que danser sur des images ».

Etrange et spectaculaire expérience pour ces danseurs adeptes du hip- hop. Le thème de la chorégraphie c’est celui du règne de l’image qui tisse sa toile telle une araignée fabuleuse mais les danseurs jouent sur ses fils, ils restent funambules et ne se laissent pas gober comme des mouches.

 La vitalité du hip-hop, nous l’avons aussi éprouvée comme un coup de cœur, dans le désert nocturne du centre commercial qui jouxte la Maison des arts de Créteil, en regardant par hasard un jeune danseur effectuer des figures, tout seul dans un coin, sans d’autres spectateurs que les images de vitrines ensommeillées.

  A cru et à virtuel, le spectacle PIXEL jongle  sur les pare peints de notre environnement avec justesse, avec douceur. La virtuosité et la beauté des chorégraphies physiques et virtuelles, ont été applaudies très chaleureusement  par le public, toutes  générations confondues, heureux d’avoir participé à une belle expérience de spectacle vivant en phase avec notre temps.

 Paris, le 24 Novembre 2014     Evelyne Trân