ETAT DE SIEGE D’ALBERT CAMUS avec une mise en scène de Charlotte RONDELEZ au THEATRE POCHE DE MONTPARNASSE – 75 BD DU MONTPARNASSE 75006 PARIS – A partir du 4 Mars 2014 – du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 17h30 –

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    • Simon-Pierre Boireau
    • Claire Boyé
    • Benjamin Broux
    • Céline Espérin
    • Adrien Jolivet
    • Antoine Seguin ou Paul Canel en alternance
    • Décors : Vincent Léger ; Marionnettes : Juliette Prillard ; Lumières : Jacques Puisais ; Assistante à la mise en scène : Pauline Devinat

 La pièce «l ’Etat de siège » a été créée en 1948. Elle durait 3 heures et était interprétée par 25 comédiens. La version qui nous est proposée par Charlotte RONDELEZ a été réduite à  1 heure 15 et comporte 6 comédiens.

 Il s’agit d’une farce burlesque, une sorte de pamphlet contre la dictature et le régne de la terreur dans une cité incarnée par un chœur. Un peu comme dans un jeu de cartes, se déploient plusieurs personnages qui expriment la vanité du pouvoir, la peur, l’absurde, l’amour et la révolte.

 Cette œuvre  de jeunesse de CAMUS n’est pas sans rappeler UBU ROI d’Alfred JARRY. On y sent une certaine jubilation de l’auteur qui manipule ces personnages comme des marionnettes. Dans la mise en scène de Charlotte RONDELEZ, cette dynamique de la moquerie embrasse toute la pièce dans un roulement à billes musical, effronté d’une vivacité inouïe.

 L’idée de  représenter le peuple par des comédiens- marionnettisés donne toute son ampleur à la vision grotesque d’une population asservie par la peur.

 La pièce fut un four à sa création. Psychologiquement, cela peut se comprendre, car Camus dresse un tableau féroce d’une population, fustigeant la peur, la lâcheté, l’inertie sous l’emprise d’une dictature, évoquant naturellement celle d’Hitler, toute proche.

 Mais  un  vent de jeunesse parcourt cette œuvre à laquelle il faut le rappeler collabora Jean louis Barrault, l’immortel « funambule » des Enfants du Paradis, auquel succède avec beaucoup de charme dans le rôle de Diego, le révolté,  Adrien JOLIVET.

  La Peste interprétée avec superbe par Simon Pierre BOIREAU, arrogant à souhait, nous transporte dans toute cette galerie de personnages d’Orphée de Jean COCTEAU où la mort, l’amour, sont véritablement incarnés. Cet aspect fantastique n’est pas le moindre charme de cette pièce.

 Claire BOYE qui joue Victoria, la femme amoureuse et une femme du chœur est fascinante de dextérité.

 Céline ESPERIN, la secrétaire de la Peste, associe à ses jolis atours, un charme comique attendrissant.

 Benjamin BROUX et  Antoine SEGUIN dans des rôles secondaires nous régalent sous leurs formes d’hommes troncs qui font balancer leurs têtes au-dessus de palissades.

  En guise d’écharpe fluorescente et pensive, la pièce de Camus élégamment jetée sur la scène du THEATRE POCHE MONTPARNASSE, par Charlotte RONDELEZ, dissémine tout son soufre et ses vapeurs de rébellion avec une verve toute juvénile.

Des postillons de Camus, le rire entre les larmes, on en redemande. Dans cette pièce, il nous apparait un peu comme le diable qui bat sa femme, c’est un magnifique arc en ciel.

  Paris, le 31 Mars 2014              Evelyne Trân 

LA PLACE DU CHIEN – COLLECTIF LUMIÈRE D’AOÛT- A LA MAISON DU THEATRE à BREST du 27 au 29 MARS 2014 – Le 3 AVRIL 2014 au Théâtre du pays de MORLAIX Du 8 au 13 AVRIL 2014 à la MAISON DES METALLOS à PARIS –

la place du chien

Texte et mise en scène : Marine Bachelot
Avec : Yoan Charles, Lamine Diarra, Flora Diguet
Scénographie : Bénédicte Jolys
Lumière : Gweltaz Chauviré
Son : Pierre Marais
Vidéo : Julie Pareau
Costumes : Laure Fonvieille
Production : Gabrielle Jarrier
Administration : Charlotte Vaillant

Production : Lumière d’août

Coproduction : La Maison du Théâtre – Brest, Le Théâtre du Pays de Morlaix, scène de territoire pour le théâtre, Le Centre Culturel de Cesson Sévigné

La jeune auteure de la « Place du chien », Marine BACHELOT dispose d’antennes socio-politiques fort pointues, à l’instar du chien auquel elle rend hommage dans une sitcom qui déménage une cascade de clichés sociaux.

 Bien que la sitcom ne soit pas sa tasse de thé, Marine BACHELOT a décidé de jouer le jeu d’un spectateur qui se trouve être un beau labrador confiné dans appartement de 25 M2 avec  sa jolie maitresse Karine et le Jules de cette dernière, un beau mâle, musicien congolais.

 Malgré leur fraicheur intrépide, les jeunes héros de la sitcom finiront par crouler sous le poids du carcan de situations imposées qui relèvent de faits sociaux régulièrement médiatisés : les sans-papiers, la prostitution occasionnelle de braves femmes via internet, le mariage mixte, et enfin la place du chien dans le couple.

 Impitoyable, Marine BACHELOT  relève cette  farce « sitcomiesque » en y ajoutant des documents épicés, des chansons coloniales incroyables des années trente et le discours  effarant d’un homme politique sur l’Afrique.

 Par quel miracle, Marine BACHELOT réussit-elle à introduire du merveilleux à l’intérieur de cette machinerie sociale où il convient d’être rangé dans un  tiroir : Toi sans papiers, toi pauvre caissière précaire etc…

 Il n’y a que le chien dont la place n’est pas vraiment définie. Balivernes !!! Car la jolie maitresse a trouvé la notice scientifique du labrador parfait. Il y a de quoi se révolter, ce  que fera d’ailleurs Sherkan, le chien, véritable héros de cette comédie sociale.

 Si les clichés, les préjugés pèsent lourds, c’est que la plupart du temps, ils servent d’alibis aux comportements. Il faut toujours  justifier ses peurs, ses bons et mauvais sentiments.

Et puis, il y a tous ces schèmes qui  s’entrecroisent :

Chien/domestique

Africain/esclave/sans papiers

Femme/asservie par/…/… le travail… qui parle de libération sexuelle.

  Et pendant tout ce temps-là que fait Sherkan condamné à coucher dans la baignoire pendant les ébats de ces maîtres, il lit le Kama sutra ou un magazine « La force noire ».

 Car Sherkan n’est pas un gentil toutou. Peut-être, l’était-il à la naissance, en tout cas Silvain, l’africain voit en lui un esprit malin. Entre parenthèses, les chiens ne sont pas sots, certains sont capables de se regarder dans le miroir ou d’y saluer leurs maîtres.

 Il y a ce désir de passer tout au  crible pour se défendre contre l’oppression, l’atteinte à la dignité humaine. De façon irrationnelle, voilà que toutes les espérances se portent sur le chien. Sa condition d’animal domestiqué nous rappelle qu’être traité de chien ou de chienne par quiconque, relève du mépris. Entendons que le champ du mépris est large, si large qu’il donne  lieu à un rapprochement inédit. Celui du discours d’un homme politique et celui du chien Sherkan digne d’un héros Shakespearien, le magnifique Spartacus.

 Yoan CHARLES est l’interprète idéal de Sherkan, héros canin absolument touchant, extraordinaire et  si digne d’une fable-sitcom qu’il rendrait jaloux LA FONTAINE.

 Flora DIGUET joue la maitresse amoureuse avec une pèche d’enfer et  Lamine DIARRA réussit à donner des couleurs de « Mille et une nuits » à son « toi sans papiers ».

 Voilà un spectacle très généreux qui fait grincer les canines, fouette nos méninges et tout cela grâce à la présence d’un chien. Méfiez-vous de l’eau qui qui dort, méfiez-vous du gentil toutou,  Sherkan sait aussi mordre.

 Paris, le 30 Mars 2014                              Evelyne Trân

 

Le mardi où Morty est mort de Rasmus Lindberg au Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie de Vincennes du mardi 25 mars au dimanche 13 avril 2014

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Traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy et Karine Serres (Ed. Espace 34)

mise en scène : François Rancillac

avec les comédiens permanents du Fracas-Centre Dramatique National de Montluçon :
Julien Bonnet : Johan, le Papa Pasteur, le chien Morty
Maxime Dubreuil
 : Sonny
Thomas Gornet  : Herbert
Laëtitia Le Mesle : Amanda
Valérie Vivier : Edith

scénographie et costumes : Steen Halbro
lumière : Rosemonde Arrambourg
son et Régie Son : Michel Maurer

décor réalisé au Fracas par Jean-Jacques Mielczarek, Antoine Le Cointe et Pascal-Richtie Pérot, Sébastien Debonnet et Dominique Néollier

Une vie qui se déroulerait sur une journée, sur une semaine, sur une année, sur dix, puis vingt, puis trente années, une véritable bobine n’est-ce pas. Combien de fois ai-je retourné ma cuillère dans la tasse, regardé le ciel en apostrophant la lune, tourné le bouton de la radio, ouvert le robinet, ou prononcé le fatidique « Vite on se couche » ?

La vie est faite de la répétition des mêmes gestes, mêmes tics, et il n’y a pas de « Au secours » qui tienne, c’est comme ça et c’est même fort rassurant, le jour succède à la nuit et vice et versa, sauf qu’un jour, boum patatras, il survient un petit évènement qui courcircuite notre jolie bande, la mort d’un proche, celui que l’on croyait éternel, que l’on croyait retrouver au lever du lit comme l’assiette dans le placard, ou le rayon de soleil à la fenêtre.

Ce boum patatras fait disjoncter les esprits les plus rassis et c’est ce qui amuse le créateur de scénarios Deus ex machina, Ramus LINDBERG dont l’humour grinçant nous rappelle les romans et les chansons les plus désopilantes de Boris Vian.

Sur la corde raide d’un quotidien quelque peu débile qui nous fait haleter ou pendre la langue comme le chien Morty, Ramus LINDBERG pousse la cantonade avec des cris plaintifs à peine étouffés, donnant à sucer un os à l’un de ses personnages pour une litanie meurtrière catapulte qui à défaut de faire trembler une plante d’eau ou émouvoir Morty, électrise l’estomac.

Pour mettre en scène les personnages de bande dessinée de Ramus LINDBERG aussi adorables que des marionnettes de guignol, il fallait l’ingéniosité et l’inventivité de François RANCILLAC, associées à de formidables comédiens.

Derrière leur castelet, les personnages se démènent comme des poissons la bouche ouverte, perturbés par le lancement d’un obus dans leur calme rivière.

Du véritable « n’importe quoi » parce qu’il y a évidemment quelques pilules dans la vie difficiles à avaler, la mort de son chien, par exemple, la mort de son compagnon. Cela peut rendre fou et transformer en mariée qui s’élève dans le ciel, telle l’immaculée conception, celle qui lâche prise et devient, par un coup de baguette magique, une suicidée joyeuse.

Pour orchestrer cette folie, François RANCILLAC pince les cordes du scénario saignant et cinglé de Ramus LINDBERG, comme un véritable harpiste.

Voilà un spectacle en forme de purge de la terrible routine qui use nos artères, avec quelque féérie en prime, pour tordre la vie de rire, et se remettre d’aplomb en pensant affectueusement à notre Morty.

Paris, le 28 Mars 2014                 Evelyne Trân

 

 

 

 

 

 

 

DON JUAN au Théâtre 14 – 20 Av Marc Sangnier 75014 PARIS – Mise en scène d’Arnaud DENIS du 11 Mars au 26 Avril 2014 –

 

AFFICHE DON JUANDécor Edouard Laug  – Costumes Virginie Houdinière – Lumières Laurent Béal Création vidéo Sébastien Sidaner – Maquillage Pascale Fau

Avec la troupe des Compagnons de la Chimère :

Artistes : Arnaud Denis, Jean-Pierre Leroux, Alexandra Lemasson, Vincent Grass, Eloïse Auria, Jonathan Bizet, Julie Boilot, Loïc Bon, Gil Geisweiller, Stéphane Peyran

et la participation virtuelle de Michael Lonsdale

dans le rôle de la statue du Commandeur

Le personnage de Don Juan incarné et mis  en scène par un jeune et talentueux comédien, Arnaud DENIS, c’est de bon augure.

 Que fait Molière sinon donner la parole à un jeune fils à papa qui entend vivre sa vie librement le plus heureusement possible. Reconnaissons que sa position sociale lui permet de s’adonner au plaisir . Il dispose des meilleures cartes dans son jeu, le temps, l’argent, la naissance et il entend en profiter. Don Juan n’a pas besoin de travailler pour les autres, il fait travailler son désir en éternel insatisfait. Cette conjoncture qui va se révéler néfaste, est en réalité une véritable prison. Don Juan aveuglé par sa fureur de vivre ne croit qu’en lui-même ou bien son inconscient s’oppose à bannir le seul bastion dont il dispose vraiment en tant qu’homme, et pas seulement en tant que fils à papa, le sentiment de sa personne et rien d’autre.

 DON JUANLa morale, la religion, la famille n’ont pas de prise chez un homme corrompu c’est en résumé ce que dit Molière qui ce faisant met à nu un homme qui va jusqu’au bout de l’affirmation de soi, face à l’inquisiteur,  le Commandeur.

D’ailleurs, il finira dans les flammes comme Jeanne d’Arc . Cette fin tragique le sauve d’une autre fin plus acceptable mais pire, celle de devoir endosser la figure  d’hypocrite que fustige  violemment Molière.

 De fait, c’est l’orgueil de Don Juan qui a quelque chose de fascinant d’autant plus qu’il est mis en valeur par la figure résignée, terre à terre de son domestique SGANARELLE, pétri du bon sens commun.

 Est-ce à dire que c’est la condition sociale qui fait l’homme ? Peut on imaginer l’esprit de Don Juan dans la peau de Sganarelle ?

 La pièce de Don Juan est politique dans le sens où elle pose le doigt sur des liserés très sensibles de l’échiquier  humain, dont les motifs sont récurrents, c’est la jeunesse face à l’autorité, le peuple face aux pouvoirs financiers et religieux, la condition de la femme etc. Et ce n’est pas un hasard si Don Juan déclare qu’il va devenir hypocrite par politique.

 DON JUANLe Don Juan d’Arnaud Denis, n’est pas antipathique, c’est un jeune dandy, aussi bien séduisant en habit qu’en paroles, c’est un artiste en somme conscient de son pouvoir de séduction mais doublé d’un certain pragmatisme : « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit ».

 Du coup, l’on comprend qu’un tel homme puisse s’ennuyer et ne recule pas devant les spectres.  Molière vient au secours de ce personnage « sans âme » avec quelques artifices qui sont du pain béni pour un metteur en scène. Spectres, musique religieuse, coups de tonnerre,  flambeaux, et la spectaculaire apparition du commandeur auront raison de la vanité d’un homme qui disparait en fumée.

 DON JUANUne petite apocalypse sur scène qui ne laisse d’autre trace qu’une infime    signature humaine, celle de Sganarelle pleurant  après ses gages   

 La forme plutôt que le fond, l’artifice plutôt que la nature. Tous ces ingrédients se chevauchent dans la pièce de Don Juan d’où son aspect  baroque mis en évidence par la mise en scène spectaculaire  d’Arnaud  DENIS  qui fait resurgir l’humanité de Sganarelle, interprété par l’excellent Jean Pierre LEROUX.

 Voilà un Don Juan qui ne manque pas de charisme !!!!

 Paris, le 25 Mars 2014       Evelyne Trân

                

Esquisse d’un portrait de Roland Barthes par Simon EINE – Lundi 10 mars 2014 à 19h – Au théâtre du Vieux Colombier 21, rue du Vieux Colombier 75006 PARIS

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On ne se lasserait pas d’écouter Roland BARTHES. Quelle étrange sensation, entrée, sortie dans un texte de Roland BARTHES. Son livre, « le Degré zéro de l’écriture » fut un livre de chevet de mon adolescence, une porte sur le rayonnement des sens de l’écriture, ce genre de porte entrebâillée qui vous laisse pantois, ensoleillé, submergé de reconnaissance d’avoir été invité à partager des découvertes inimaginables.

 Ecrire c’est une aventure et à mon sens si un écrivain n’est pas porté par un souverain désir d’inconnu, s’il n’a pas l’ambition d’être l’autre pour autrui, c’est-à-dire  de le surprendre comme il a besoin d’être surpris lui-même, il se fige dans la solitude comme une statue qui attendrait au fond d’une église ou une place de village d’être regardée, touchée par quelqu’un .

 Roland BARTHES a une façon de se dévoiler en parlant des écrivains, qui fait qu’en le lisant on n’a pas seulement l’impression d’avoir affaire à un théoricien, un analyste aigu du langage mais surtout à un « cristalliseur » de mots capable de les aimer, de les couver, comme un jardinier entendrait pousser ses fleurs.

 Simon EINE nous a conviés à un voyage ayant pour orbite un passionné des livres, Roland BARTHES, en offrant sa voix à une écriture passionnante puisque toujours sur le fil de l’intériorité, elle reconduit les perceptions venues de l’extérieur, un peu comme si l’auteur racontait tout à travers le ventre d’une mère. Ce chemin de l’intérieur à l’extérieur, il n’y a que la voix pour l’exprimer. Lue à voix haute par Simon EINE, l’écriture de Roland Barthes témoigne d’une vivacité, pugnacité, renversantes.

 A la lumière de ce grand serviteur des mots, le comédien Simon EINE,  l’écriture à haute voix, ce concept imaginé par Roland BARTHES devient organique et la fusion s’opère un peu comme si un acteur faisait  l’amour avec l’auteur dont il lit les textes, invoquant cette relation charnelle obligée avec un texte qui  n’appelle que la jouissance de celui qui le  lit, de celui qui l’entend, pour exister.

 Simon EINE peut se réjouir d’avoir été le passeur de Roland BARTHES sur la scène du Vieux Colombier, en manifestant au-delà de l’exégète du langage, les passions, l’humour d’un écrivain, qui n’a pas peur des mots car « Ca jouit », mesdames, messieurs, au théâtre, ça jouit !

 Paris, le 22 Mars 2014                            Evelyne Trân

 

ESPERANZA de Zanina Mircevska – Mise en scène : Patrick Verschueren du 12 mars au 20 avril 2014 au VINGTIEME THEATRE – 7, rue des Platrières 75020 PARIS –

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Si un extra terrestre faisait connaissance avec notre monde par le biais de la télévision, il croirait l’humanité partagée entre l’enfer et le paradis. D’un côté, les images de guerres et de l’autre les délices de la publicité.

 Zanina MIRCEVSKA dramaturge et comédienne macédonienne ne se prend pas pour une extra terrestre mais tient à témoigner à sa façon du traitement de l’information par des cerveaux toujours à cheval entre fiction et réalité.

 Elle a donc convoqué, issues de son cauchemar télévisuel mais aussi de son patrimoine littéraire, des figures hautement médiatiques, un banquier, un scénariste en manque d’inspiration, un criminel de guerre, une vamp, une collectionneuse viennoise, une baronne, un capitaine etc.

 Tout ce monde là fait partie des VIP, very important person, dignes d’effectuer une croisière de luxe dans un paquebot nommé ESPERANZA.

 ESPERANZA fait penser à un vaisseau fantôme conduit par la mort elle-même. Mais le Capitaine jeune et beau n’a pas conscience de transporter des morts-vivants condamnés à répéter toujours les mêmes actions : boire, manger, jouer, vomir.

 En 19 tableaux la farce de Zanina MIRCEVSKA, comme dans une bande dessinée, fait remonter à la surface des personnages aux allures très kitsch. La vamp mystérieuse interprétée avec grande classe par Maya VIGNANDO clame qu’elle s’ennuie à son mari, l’affreux criminel de guerre qui finit par ramper aux pieds du beau capitaine. La baronne qui a quelques affinités avec la Castafiore, chante éperdument.

 Pour donner l’illusion d’un bateau qui tangue, les comédiens, également musiciens, donnent le la avec un certain brio, jusqu’au tango de la mort.

 Majestueuse, Rebecca FINET,  la baronne, jusqu’au bout insuffle son souffle volcanique à l’ESPERANZA dont a bien besoin l’équipage quelque peu indolent .

 L’ESPERANZA devient alors une sorte d’hymne à l’illusion puisque les personnages les plus importants se dégonflent au profit d’une vamp et d’une baronne, véritables sirènes de ce spectacle musical, de ce bal de vampires inoffensifs.

 Paris, le 21 Mars 2014                                        Evelyne Trân

 

 

ESPERANZA de Zanina Mircevska (traduction Maria Bejanovska)

Mise en scène : Patrick Verschueren

Musique : Philippe Morino

Avec : Maya Vignando la Vamp
Rebecca Finet / La baronne
Gersende Michel / 3eme rôle féminin
David van De Woestyne / Le capitaine de l’Esperanza
Olivier Cherki / L’homme laid et criminel de guerre
Sébastien Albillo / Le scénariste en panne d’inspiration

Sébastien Albillo, Olivier Cherki, Rebecca Finet, Gersende Michel, Maya Vignando, David Van De Woestyne

Coréalisation : Vingtième Théâtre et Compagnie Éphémeride

 

 

 

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Je dois tout à ma mère de Philippe HONORE au Théâtre du Lucernaire 53, rue Notre Dame des Champs 75006 PARIS

JE DOIS BIS

 

Comment une toute petite phrase peut déclencher un tsunami chez un homme placide, habitué à rester dans l’ombre.

François FRIN, la quarantaine n’est nullement un être colérique . C’est le genre de personne qu’on dit à l’ouest, dans la lune. Or l’énormité de la phrase « Je dois tout à ma mère » qui sort tout droit de la bouche d’un bellâtre se pavanant à la télévision, suffit à provoquer la bouffée délirante de François, objet du spectacle.

Dans l’imaginaire, tuer sa mère, après tout ça n’est pas plus grave que tuer le père. Si François FRIN divague soudain bercé par la décision de « buter sa mère » tyrannique, il n’ a pourtant pas l’air d’un psychopathe.

Philippe HONORE laisse planer le suspense pendant toute la pièce, parce qu’il s’agit du passage à l’acte comme le saut dans le vide, d’un quidam exalté par la sensation de sortir de l’ordinaire en devenant assassin, en rencontrant un tueur à gages, et en éprouvant tel le Raskolnikov de Dostoïevski , les affres du remords.

Tout cela est exprimé très drôlement par Philippe HONORE qui joue comme dans une cour de récréation tous les personnages, la mère, le tueur à gages, l’ami etc. A vrai dire sa pièce c’est du pain béni pour les psychanalystes amateurs de transfert.

Transfert réussi mais nous ne vous dirons pas comment sinon que la mutation aura lieu et qu’après avoir commis le péché d’injure vis à vis de l’auteure de ses jours, « Je veux buter ma mère » avec une vulgarité désarmante, François FRIN/Philippe HONORE se condamnera au plaisir d’interpréter « Je dois tout à ma mère »

Un débriefing complètement amoral, borderline. Non le fils à maman n’y va pas de la main morte pour juguler une allergie ombilicale, une névrose infantile, tel un nourrisson ligoté par d’infernales cordes oedipiennes.

Nous parierions que ce personnage avec beaucoup plus d’humour que l’étranger de Camus jouit de ne pouvoir jurer que par sa mère pour le meilleur et pour le pire comme dans un mariage. Alors, ne nous mettons pas en peine, rions !!!

Paris, le 17 Mars 2014          Evelyne Trân

Je marche dans la nuit par un mauvais chemin Texte et mise en scène par AHMED MADANI au Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie de VINCENNES du 14 Mars au 13 Avril 2014

JE MARCHEDe Ahmed Madani

Avec Vincent DEDIENNE et Yves GRAFFEY

La pièce met en scène la rencontre entre un adolescent et son grand père. Nous assistons à un huis clos entre deux personnes qui au début s’affrontent plutôt violemment et puis finissent non seulement par s’apprivoiser mais à s’éclairer l’un et l’autre. D’où sans doute le titre tiré d’un vers de Lamartine « Je marche dans la nuit par un chemin mauvais ».

« Mais qu’est-ce que je fous là ? » hurle l’adolescent habitué à se vautrer devant la télé et sommé par le vioque à débroussailler le jardin.

Il est si ténu ce fil qui se balance invisible entre une personne en fin de vie et un jeune au commencement que c’est dans le tissu des voix qu’il se manifeste. Car les voix au fur et mesure comme si nous assistions à un coucher ou lever du soleil se recouvrent pour ne plus former qu’une même tache d’huile.

Des voix qui doivent trouver le chemin parce qu’elles sont restées confinées dans les broussailles, parce qu’elles n’ont pas cru pouvoir être entendues.

Visuel 1 © Antonia Bozzi

Photo Antonia BOZZI

« Comment se fabrique un homme ? » telle est un peu la question d’Ahmed MADANI. Le vieux peut-il se cantonner au « Moi, je » face à l’adolescent qui ravive sans le savoir ses souvenirs de jeunesse.

A travers le personnage du vieux qui va confier à son petit-fils, le drame de sa vie, un acte de torture qu’il a commis vis-à-vis d’un jeune homme pendant la guerre d’Algérie, Ahmed MADANI fait écho aux confidences d’un ami qui l’ont bouleversé.

Est-il vraiment possible de transmettre son histoire à autrui ? Pourtant c’est une question d’existence, le vieux et le jeune sont présents face à face. Pourquoi se comporteraient-ils comme des meubles qui n’ont rien à se dire, après tout ne touchent-ils pas la même pierre touchée par le soleil.

Visuel 5 © Antonia Bozzi

Photo Antonia BOZZI

Parce que le vieux s’est dévoilé, le jeune pourra dessiller son regard, au-delà des apparences, comprendre la place qu’il a sur terre après le parcours de ses parents. Une place qui prend tout son sens quand le vieux lui passe le témoin.

Dans cette pièce sur la transmission, remarquablement interprétée par les deux comédiens, Yves GRAFFEY et Vincent DEDIENNE, c’est le cœur qui parle simplement. En accord avec une mise en scène dépouillée, tout juste suggestive, sans  fioritures, sans effets littéraires, l’écriture d’Ahmed MADANI, parlée, se frictionne dans l’air, se donne en chemin, pour mettre en valeur davantage que les mots, les soupirs d’âme de ceux qui les prononcent. Dans « Je marche dans la nuit par un mauvais chemin », le vieux qui vient taper sur l’épaule du jeune homme, annonce le jour.

Paris, le 16 Mars 2014     Evelyne Trân

 

 
 

 

 

 


A LA PERIPHERIE DE Sedef Ecer – Mise en scène : Thomas Bellorini – au THEATRE DE SURESNES – 16, place Stalingrad • 92150 Suresnes

A LA PERIPHERIE

Texte : Sedef Ecer
Mise en scène : Thomas Bellorini
Avec : Sedef Ecer, Anahita Gohari, Lou de Laâge, Adrien Noblet, Christian Pascale, Céline Ottria, Zsuzsanna Vàrkonyi
Lumières : Jean Bellorini
Musique : Zsuzsanna Vàrkonyi, Céline Ottria, Thomas Bellorini
Scénographie : Thomas Bellorini, Victor Arancio
Costumes : Jean-Philippe Thomann
Création son : Nicolas Roy
Assistante à la mise en scène : Mathilde Cazeneuve
Régie générale : Victor Arancio

Sedef ECER ne cesse de questionner des destins, dans une forêt de signes dilatoires. Quand elle interroge le regard du spectateur, elle inclut celui de l’automobiliste qui traverse le périphérique, comme dans un film ou celui de l’aviateur qui laisse tourner longtemps son avion avant d’atterrir.

 Mais l’aviateur, l’automobiliste comment pourraient-ils aller à la rencontre de celui ou celle qui marche au bord de la route, et qui risque d’ailleurs de se faire écraser.

 Nous ne descendons pas souvent de notre véhicule semble nous dire Sedef ECER. Tout cela pour dire que le cœur de l’homme bat à plusieurs vitesses. Ce qui immanquablement nous ramène au conte du Petit Poucet et de l’ogre.

 C’est parce qu’il a égrené sa route de petits cailloux que le petit Poucet a retrouvé sa route.

 Dans la pièce de Sedef ECER qui a fait appel à Thomas BELLORINI, ces petits cailloux sont musicaux et magiques. Ce sont eux qui soulèvent la route des héros de la pièce, des habitants de bidonvilles en Turquie et à la périphérie de Paris.

 La route qui se soulève, tressée des témoignages simples des individus sur  leur vie, observe une sorte de ronflement sarcastique, par l’intermédiaire d’un personnage grotesque, une animatrice de télévision  qui sait bien que  la misère et le luxe sont les deux mamelles de l’émotion médiatique.

 Oui, oui heureusement qu’il y a la musique pour laisser poindre les intermittences du cœur, enfin ces clignotants de l’âme, des visages qui s’éteignent et se rallument tour à tour et encore.

 La mise en scène a les ajours d’une toile d’araignée suspendue à diverses fenêtres, l’espace-temps se conjuguant à travers les apartés musicaux, incantatoires et audacieux , exécutés par des fées,  Zsuzsanna VARKONYI, d’origine hongroise, chanteuse et accordéoniste, fabuleuse en jolie sorcière tzigane et Céline OTTRIA au violon, la basse, la guitare et la percussion, bouleversante.

 Lou de LAAGE et Adrien NOBLET, en couple d’adolescents, possèdent la grâce de  la jeunesse dure et fragile à la fois parce qu’elle voudrait n’avoir peur de rien, et passer en funambule au-dessus du vide, entre passé et avenir.

 Anahita GOHARI et Christian PASCALE a un autre pan de la toile, la génération des parents, s’alignent très justement sur la tonalité témoignage comme des personnages du passé qui savent que de leurs paroles dépend la vision d’avenir de leurs enfants.

 Et Sedef ECER,  joue Sultane, une vedette de télévision, avec beaucoup d’appétence et de drôlerie.

 Le spectacle jouit d’une harmonie indéniable qui tient au fourmillement lumineux et musical qui agite la main de l’auteure offrant avec ce beau spectacle, une sorte de carte humaine où au lieu de points figurant des bidonvilles, des cités dortoirs, à la périphérie,  nous traversons des visages, rien que des visages.

 Paris, le 15 Mars 2014                  Evelyne Trân

Une petite fille privilégiée de Françoise CHRISTOPHE – Mise en scène de Philippe HOTTIER du 5 Mars au 26 Avril 2014 à 18 H 30 – au Théâtre du Lucernaire – 53 Av Notre Dame des Champs 75006 PARIS –

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Auteur : Francine Christophe
Mise en scène : Philippe Hottier avec l’amicale complicité de Cyrille Bosc
Avec : Magali Helias
Durée : 1h10

Par une sorte de pied de nez au cauchemar qu’elle a vécu, lorsqu’elle n’était encore qu’une jeune enfant, lors de sa déportation avec sa mère dans les camps de concentration des années 1942 à 1945, Francine CHRISTOPHE se qualifie de « Petite fille privilégiée ».

Parce que Francine CHRISTOPHE a conscience d’être une rescapée. Parmi les déportés très peu sont revenus. Elle et sa mère ont bénéficié de la Convention de Genève qui stipulait que les femmes et enfants des prisonniers de guerre français devaient rester en France à titre d’otages.

Ils ne sont pas si nombreux les anciens déportés qui ont pu faire le récit de leur calvaire. C’est sa vision d’enfant que nous livre l’auteure. A travers son récit, c’est la résistance, telle l’épine d’une jeune rose que l’on voit poindre . Le filtre d’un regard d’enfant est incomparable . Il se peut que l’enfant dispose d’une protection, une sauvegarde intérieure qui l’empêche de s’assimiler complètement au monde des adultes.

Au fond d’elle-même, Francine CHRISTOPHE a gardé cette « chambre » d’enfant où elle a dû lutter moralement face à des conditions de vie atroces, aux côtés de sa mère.

Son témoignage s’inscrit dans son combat contre les ignominies de l’ordre de l’impensable qui ont été commises par les nazis, pendant la seconde guerre mondiale, et celles qui continuent à être perpétrées dans le monde.

Si l‘enfant ne se voile pas la face, que fait donc l’adulte ? Nous avons besoin de ce regard d’enfant, c’est lui qui parle d’avenir, c’est lui qui forge l’adulte à venir. Francine CHRISTOPHE entend communiquer cette force de vie rebelle, propre à l’enfance, pour donner la parole à l’enfant qu’elle représente parmi toutes les victimes de guerre.

Le témoignage de Francine CHRISTOPHE est fort et son interprête Magali HELAIS est remarquable car elle laisse percer sous l’épiderme de l’adulte, toutes les pointes de la voix de l’enfant.

La mise en scène dépouillée, un drap vaporeux, moiré, sur fond de scène de la même couleur que le sol, sied au récit de l’auteure, très digne de bout à l’autre . C’est que la petite fille privilégiée a recouvré la parole, elle est fière de pouvoir s’adresser à ses enfants et petits-enfants.

Il ne faut pas croire qu’il est si facile de prendre la parole. Combien de personnes ont dû taire leur douleur pour ne pas la réveiller.

C’est pourquoi, le témoignage de Francine CHRISTOPHE est si précieux. De plus, les jeunes d’aujourd’hui comprennent fort bien qu’ils ne sont pas nés de rien et ils veulent savoir, connaitre, l’histoire de leurs grands-parents, toucher leurs racines.

Ce spectacle qui invoque notre mémoire en réunissant enfant et adulte dans une même personne, est véritablement salutaire.
Paris, le 13 Mars 2014 Evelyne Trân