De l’art en général et du poème, ainsi que de la diction comme thérapie et comme vecteur de réinsertion sociale.
Toute société secrète ses normes, ses codes, ses traditions qui visent, tout en protégeant ses structures, à favoriser la communication entre individus. Mais toute société évolue et chaque individu n’évolue pas à la même vitesse : d’aucuns sont en avance d’une ou deux longueurs, on les traite alors de visionnaires, de précurseurs ou même de fous. D’autres sont à la traîne, on les qualifie de réactionnaires, d’intégristes, de vieux jeu. Enfin d’autres sont complètement largués et, comme ils ne réussissent pas à s’intégrer dans cette évolution de la codification et donc des normes on les déclare anormaux, c’est à dire criminels ou fous ou bien encore marginaux.
La communication n’avait pas passé la rampe.
La communication entre l’individu et la société, entre le Moi et l’Autrui.
Une communication équilibrée pourrait peut-être se schématiser ainsi : Moi (schéma N°1) Autrui
On pourrait penser d’ailleurs que c’est l’autrui Familial (au sens large du terme) qui sécrète le premier désir de communication de Moi.
Ce qui ferait que, quand on se trouve devant un cas de disfonctionnement de la communication du type :
Moi (schéma N°2) Autrui
On peut sans doute imaginer qu’au départ, il y avait :
M : (schéma N°3) Autrui
Familial
Qui n’a déjà entendu cette phrase parentale :
-Tu diras à ton fils (ou à ta fille) que…
D’où on peut induire qu’il n’y a pas de communication directe, ou peut-être plutôt qu’il y a des cas de blocage de communication d’un ou deux des parents avec l’enfant. Avec stéréotypie.
Et puis, ce schéma disloqué va quelquefois s‘amplifier et se rigidifier en passant de la relation avec l’Autrui Familial à celle avec la Société, c’est à dire avec ce que nous avons appelé Autrui dans le premier schéma.
Alors, les choses vont se gâter pour ce pauvre Moi. La Société, pour protéger ses structures, c’est à dire, pense-t’on quelques fois –à tort ou à raison ?- va mettre ce Pauvre Moi, afin qu’il ne fasse plus de bêtise –c’est à dire qu’il ne dérange plus – va l’enfermer dans un placard (prison) ou dans sa chambre (hôpital psychiatrique) ou bien va le foutre à la porte (fugues, marginalisation, vagabondages, petits ou gros délits, éventuellement drogue… d’ou retour futur au placard ou à la chambre psychiatrique. Ce qui risque d’amener au schéma suivant :
M (4ème schéma) A
C’est à dire, criminalité possible, psychiatrisation à rechutes etc. D’autant que, pour ces Pauvres Moi, il n’y a souvent de codification reconnue par eux comme cohérente que celle du système carcéral ou psychiatrique.
La situation paraît donc sans issue.
Pourtant…
Nous avons entendu tout à l’heure, un des parents dire :
-Tu diras à ton enfant que…
mais ne l’avons-nous pas aussi entendu dire :
-Va dire à ta mère (ou à ton père) que…
Ou alors :
-Tu n’as qu’à demander à ton père.
Ce qui crée ce qui Ping-pong
Tu n’as qu’à demander à ta mère
Et si on demandait à tous ces Pauvres-Moi de dire et demander à leur Autrui Familial ou Sociétal…
En passant par le truchement de l’art ?
On obtiendrait peut-être le schéma suivant :
Art
Moi (schéma N5) Autrui
Ce qui, du coup, rétablirait la communication, assurerait la reconnaissance et donc le désir de l’autre et coûterait sans doute beaucoup moins cher tant à la société qu’à tous ces Pauvres-Moi.
Pour ma part, ayant tué ma sœur alors que j’avais une quinzaine de jours alors que ma mère me donnait le sein et que cette sœur escaladait une armoire, celle-ci a basculé et l’a tuée et, comme nous n’étions que tous les trois dans cette pièce, j’en suis devenu l’assassin et le remplaçant de ma sœur , tant aux yeux de mes parents qu’à ceux, tant aux yeux de mes parents qu’à ceux de mes nombreux frères, la cousinerie, etc…
Ayant donc tué ma sœur, j’ai eu des relations extrêmement compliquées avec rejets, rappels, émotivité décalée, chantage affectif, menaces et tutti quanti, ce qui fait que j’ai commencé par des phases de Pauvre-Moi : je ne pouvais pas m’aimer.
Heureusement, je vivais dans un milieu à forte imprégnation artistique et, vers l’adolescence, plus tôt sans doute, j’ai commencé à m’embarquer sur des esquifs artistiques. Comme d’aucuns m’ont encouragé – (un autrui Familial n’étant pas forcément monolithique), j’ai progressé tant en qualité de communication –par le truchement artistique ?- qu’un développement d’un Moi moins rigide, maniant plus l’humour et donc moins la colère (ce qui n’empêche qu’il y en a de saintes).
Au sujet des saintes colères, elles ont fait que, étant passé du stade de Pauvre Moi à un Je normal, je me suis intéressé aux autres Pauvres Moi et que j’ai réussi à extraire quelques uns de mes petits camarades qui d’H.P., qui du circuit « Armée du Salut » + « Mie de pain » etc. (à ce sujet, nous ferons un développement plus bas)
Quand à Bergdoll, je ne peux qu’être moins prolixe que pour moi à son sujet.
En effet, la dernière fois que je lui ai demandé des éclaircissements sur la vie qu’il avait menée, j’ai obtenu à peu près ceci :
Orphelin précoce : élevé par la grand-mère jusque vers l’âge de sept ans ; et puis les Orphelins d’Auteuil (première larme qui suinte). Ensuite, vers quatorze ans, on va ailleurs : apprentissage et j’aurais bien voulu passer un truc comme B.T.S. ! J’avais le niveau ! (Là, ça dégouline de partout : et des yeux et du front) Mais j’veux plus parler d’ça (fuite t voix de petit garçon) J(veux plus parler d’ça !
L’attrapage par l’épaule et la bise sur le front du grand petit garçon généreux.
Car Bergdoll est généreux. A coups de gueule, à coup de poings (rarement), à coups d’éclats de rire (à ce sujet, il est à noter qu’au Moulin de la Galère, on pratique plusieurs fois par jour, l’esclaffothérapie, ainsi que l’usage du déconnographe, ce qui vaut bien des électrochocs et bien des beefsteaks).
Et puis, à coups de révoltes contre cette société qui a rejeté une partie d’elle-même comme on lâche des étrons : tu peux te décomposer là mais, si ça ne va pas assez vite, il y aura une caninette qui viendra te ramasser avec sa petite moto.
Aucun être humain n’est une merde. Mais, si on l’installe dans ce rôle, il va finir par se prendre au jeu, que ce soit un tortionnaire militaire ou un clochard insoumis.
De même qu’il serait bon que le militaire tortionnaire perde ses tics sadiques, de même il serait bon que le zonard insoumis perde ses habitudes masochistes : les deux sont ruineux et pour l’Autrui et pour les Pauvres Moi qu’ils sont.
Mais il y a des habitudes.
Mais il y a des formes esthétiques.
Quel est le militaire qui n’a pas frémi en écoutant Joan Baez ?
Quel est l’insoumis qui n’aime pas Edith Piaf quand elle chante « Mon légionnaire » ?
Le langage artistique, comme il est intuitif, peut dépasser, transgresser les structures rigides (classes, castes, races) de la société).
Et, comme tel, il veut provoquer des tropismes vers d’autres endroits que ceux où l’Autrui Familial vous a placé au départ : Vian, Béart et Antoine ont suivi des études d’ingénieur, Charles Cros inventeur… Aragon médecin… etc…
Bachelard, philosophe poétique a commencé comme postier.
Mais si ce tropisme vers une meilleure communication par le biais de l’art existe, ça ne se fait pas sans rencontrer la résistance de l’inertie –un peu comme l’histoire de l’escargot qui monte trois mètres et qui en redescend deux, de l’inertie des habitudes tant de la société, symbole de l’Autrui Familial, que de celle du Moi qui, se rappelant qu’il a été un pauvre Moi, se repaye un petit coup de Pauvre avant que d’être enfin un Je en harmonie avec Autrui, donc avec lui-même puisqu’Autrui est en général intégré dans la globalité de la personnalité ;
Trois exemples :
X. que nous avons peut-être aidé à sortir du circuit « Armée du Salut », la « Mie de Pain », les bancs du métro etc. à Paris, vit maintenant avec une femme charmante et proprette. Il ne boit plus et puis, quelquefois, ça lui reprend et il va se clochardiser quelques jours et puis, il revient tout crotté. Heureusement pour eux, ça s’espace.
Y. qu’on a sorti du circuit H.P. et qui, régulièrement, souvent les pleines lunes, provoque un scandale du genre nous accuser avec ma femme de lui avoir tiré le portefeuille alors qu’il avait seulement changé de veste et que nous sommes des voleurs, que c’est bien connu etc. Et puis de faire un contre-scandale en disant avec véhémence qu’il n’est pas fou et qu’il n’y retournera pas. C’est un grand artiste mais… dès fois ça décroche…
Z. accueilli au Moulin de la Galère alors qu’il zonait à Avignon. D’abord réservé, timide même, très dévoué, sachant faire la cuisine, l’électricité, participant en riant aux parades du festival et se mettant à pratiquer l’esclaffothérapie. On lui avait trouvé du travail. Il est rentré un soir au Moulin, il a pris une bougie, une échelle et il est allé dans sa chambre par ce moyen pour prendre ses affaires (habitude de la fugue ?) alors que les gens qui y habitent entrent et sortent quand ils le veulent du Moulin. J’espère que nous le reverront car il est charmant.
Ceci pour dire que, comme il y aura forcément des récidives (comme dans d’autre maladies), prévoir des structures trop rigides –et là, c’est la récidive de la société- ne ferait que rompre à nouveau une communication quelquefois difficile à amorcer.
Il serait donc peut-être bon de prévoir des structures d’accueil extrêmement souples (pension, demi-pension ateliers) qu’il est difficile de définir à l’avance car c’est par la pratique qu’elles pourraient se constituer autour des besoins d’une ville et non par un plan édicté par de doctes personnages coupés du concret quotidien..
(J’ai écrit ça il y a dix-sept ans et maintenant que les S.D.F. ont fleuri sur les trottoirs, séparés de tout, ça me semble bien utopique, quoique… : il arrive que, au cours de mes pérégrinations nocturnes, je me retrouve à raconter des poèmes et à donner des « Rue des Poètes », gazette qu’on essaye de produire régulièrement : tous ces gens qui sont dehors ont appris à lire et n’ont souvent pour lecture que des gratuits ou des papiers d’emballage. Ca fait partie de la honte.)
Et l’Art dans tout ça ?
Eh bien, justement, la création artistique, que ce soit en tant qu’acteur ou en tant que spectateur –l’un n’allant pas sans l’autre-, la création, dans la mesure où elle est la flèche qui va de l’un au collectif avec retombée du collectif au particulier, la création artistique, de par le fait qu’elle engendre de par elle-même des structures d’accueil pour son épanouissement et qu’elle a besoin de spectateurs, la création artistique peur engendrer des espaces suffisants pour accueillir des « paumés » qui, éventuellement, pourront s’y retrouver une place où on les reconnaîtrait.
* *
La musique, nous dit-on, est le plus universel de tous les arts.
Certes, mais il n’empêche qu’il y a soixante ans, on rencontrait un bon pourcentage de gens qui traitaient le jazz de ‘musique de singes ».
La peinture –ou la sculpture-, ça passe les frontières sans problèmes.
Certes, mais il y a cent ans qu’en advenait- -il des impressionnistes ?
La poésie est difficilement universalisable car elle est propre à une langue.
Certes, un poème est difficilement traduisible littéralement d’une image à l’autre, quand ça ne serait que par les jeux de mots constitués autour des rimes ou des idiotismes (longues allitérations). Mais justement, comme le poème est propre à une langue, il correspond à la société qui emploie cette langue (les idiotismes ne sont pas partout les mêmes en francophonie –de même qu’en anglais ou en espagnol).
La langue sous-entend les structures sociales (la syntaxe diffère de l’une à l’autre) et les aspirations individuelles qui, comme les structures diffèrent, diffèrent elles-aussi de l’une à l’autre.
Bettelheim dit quelque chose comme ça : les images terribles de certains contes permettent de symboliser, donc de dépasser et peut-être d’abolir les angoisses de l’enfant –et donc peut-être des parents.
De même, je dirai que le poème, dans la mesure où il est subjectif, émotif, musical et non pas descriptif comme le roman, le poème peut être un porte-manteau à angoisses dans le rapport individu ß—-à société qui, comme nous l’avons vu précédemment n’est que la resucée du rapport
Moi ß———à Autrui familial,
Avec tout ce que ce rapport peut comporter de vaseux.
En faisant dans le paradoxe, on pourrait dire que le côté subjectif du poème permet sans doute d’objectiver les problèmes.
D’autre part, quand on peut inciter le poète à dire ses textes en public dans une structure d’accueil suffisante, on peut l’amener, lui souvent solitaire à constater qu’il pourrait ne pas l’être, être reconnu et aimé presque directement.
En outre, ça lui fait travailler la régularité du souffle, ce qui est très bon pour mieux maîtriser ses bouffées d’angoisse.
Et finalement, la société peut reconnaître le vilain petit canard tout en le laissant nager dans sa mare et puis s’élever vers les cieux tel un cygne altier.
Vive la poético-thérapie !
Vincent JARRY Paris 1988 ou 89