Il faut remercier Geneviève de KERMABON de faire avancer ce « monstre » antique qui hante les esprits et que l’on appelle sexe. C’est que les grondements du désir sexuel rapprochent l’homme de l’animal de façon odieuse. Ils représentent pour une catégorie d’individus la frontière à ne pas dépasser pour ne pas être happés par cette effrayante vision des organes génitaux qui signent l’appartenance des humains à la gente animale. Il ne faut pas voir, il ne faut pas montrer. Très difficile à apprivoiser ce monstre. Il faut d’ailleurs reconnaitre qu’il ne vient pas frapper à toutes les portes ou alors très malin il se déguise de sorte que l’on ne le reconnait pas. A cet égard le film « La belle et la bête » de Jean Cocteau est une fantastique métaphore du désir charnel sublimé par son esthétique et sa morale. La bête devient humaine grâce à l’amour de la belle mais saura-t-on jamais ce qu’aura retenu dans son for intérieur, la belle, de sa fascination pour la bête.
Dans les années 70, quelques féministes militaient pour l’orgasme féminin. C’était assez bizarre et plutôt excitant pour les hommes devenus cois et intimidés devant la virulence de leurs revendications. Le plaisir de naturel devenait de l’autre côté, celui des femmes, quelque chose de difficile, une sorte de contrée mystérieuse à explorer. En plein délire « baba cool » on ne faisait pas l’amour pour faire des enfants mais par désir de communion, d’échanges sensoriels qui pouvaient s’associer par ailleurs à des quêtes spirituelles, artistiques. Faire l’amour cela revenait à dire, il n’y a plus de frontières. On ne se libérait pas face à un monstre mais pour participer à une sorte de création, pour entrer dans l’orchestre de musiciens des sens. Idéalement, tout le monde pouvait aimer tout le monde. C’était l’état de grâce de la belle vis-à-vis de la bête et vice versa.
Nous voici loin des confidences recueillies par Geneviève de KERMABON sur le plaisir et la frustration mais pas tant que ça. Parce que le fait de rapprocher des confessions isolées, c’est une façon de faire s’étinceler sur un même tambour les multiples baguettes du désir dont s’approvisionne la « sorcière » Grisélidis Réal, une prostituée suisse qui s’exprime dans le spectacle.
Le passage par la parole permet de comprendre combien sont démunis les hommes et les femmes dès lors qu’il s’agit de réfléchir sur leur intimité. La solitude des sexes est grandement évoquée. L’on peut éprouver que l’angoisse rôde et que l’expression orgiaque peut s’associer aux douleurs de l’accouchement. Il s’agit peut-être pour chacun des acteurs, ceux qui parlent, d’accoucher d’eux-mêmes. Le plaisir si proche de la douleur pour savoir qu’on est là. Comment oublier que chacun des êtres vivants est le fruit d’un acte sexuel qui peut être jouissif ou pas. Qu’une explosion des sens puisse présider à la naissance de n’importe quel être, voilà qui n’est pas si mécanique et qui préjuge de nos sens et de notre perception existentielle.
Là où les mots objets suffisent à nous faire détourner la tête « Que se cache t-il dans ma tête et dans mon ventre d’inavoué, de trouble, de sulfureux » Geneviève de KERMABON réussit à laisser parler nos visions tronquées à travers les visages de marionnettes peinturlurés, monstrueux car aussi inédits et bizarres que des peintures de Picasso. Nous sommes dans l’excroissance où mi-hommes mi- bêtes, sans être confondus par notre nudité, nous exprimons par le toucher et par les yeux ce que racontent nos sens. Elle manie ces personnages avec une dextérité digne de Casanova dansant avec une automate dans le film de FELLINI.
A vrai dire « le sulfureux » n’est pas au rendez-vous et les jambes qui dansent en l’air ont un côté cocasse, presque enfantin.
Geneviève de KERMABAN a beaucoup de grâce, elle est le seul visage humain au milieu de toutes les marionnettes « monstres » un peu comme si elle jouait le rôle de la belle avec la bête. Mais une belle qui s’est affranchie de la facture glacée de la beauté, pour n’être qu’une peau humaine.
C’est un spectacle essentiellement poétique, à fleur de peau, qui réjouira bien des rêveurs autrement sulfureux mais palpitants d’effluves, tels qu’Apollinaire, Baudelaire, PICASSO et combien d’anonymes également femmes qui se reconnaitront.
Paris, le 13 Mai 2012 Evelyne Trân

