SOUS MA PEAU de et avec GENEVIÈVE DE KERMABON – Le Théâtre Lucernaire et L’Esperlu&te du 2 Mai au 30 Juin 2012 – du Mardi au Samedi à 21 H 30, le Dimanche à 15 H

 Il faut remercier Geneviève de KERMABON de faire avancer ce « monstre » antique qui hante les esprits et que l’on appelle sexe.  C’est que les grondements  du désir sexuel rapprochent l’homme de l’animal de façon odieuse. Ils représentent pour une catégorie d’individus la frontière à ne pas dépasser pour ne pas être happés par cette effrayante vision des organes génitaux qui signent  l’appartenance des humains à la gente animale. Il ne faut pas voir, il ne faut pas montrer. Très difficile à apprivoiser ce monstre. Il faut d’ailleurs reconnaitre qu’il ne vient pas frapper à toutes les portes ou alors très malin il se déguise de sorte que l’on ne le reconnait pas. A cet égard le film « La belle et la bête » de Jean Cocteau est une fantastique métaphore du désir charnel sublimé par son esthétique et sa morale. La bête devient humaine grâce à l’amour de la belle mais saura-t-on jamais ce qu’aura retenu dans son for intérieur, la belle,  de sa fascination pour la bête.

Dans les années 70, quelques féministes militaient pour l’orgasme féminin. C’était assez bizarre et plutôt excitant pour les hommes devenus cois et intimidés devant la virulence de leurs revendications. Le plaisir de naturel devenait de l’autre côté, celui des femmes, quelque chose de difficile, une sorte de contrée mystérieuse à explorer. En plein délire « baba cool » on ne faisait pas l’amour pour faire des enfants mais par désir de communion, d’échanges sensoriels qui pouvaient s’associer par ailleurs à des quêtes spirituelles, artistiques. Faire l’amour cela revenait à dire, il n’y a plus de frontières. On ne se libérait pas face à un monstre mais pour participer à une sorte de création, pour entrer dans l’orchestre de musiciens des sens. Idéalement, tout le monde pouvait aimer tout le monde. C’était l’état de grâce de la belle vis-à-vis de la bête et vice versa.

Nous voici loin des confidences recueillies par Geneviève de KERMABON sur le plaisir et la frustration mais pas tant que ça. Parce que le fait de rapprocher des confessions isolées, c’est une façon de faire s’étinceler sur un même tambour   les multiples baguettes du désir dont s’approvisionne la « sorcière » Grisélidis Réal, une prostituée suisse qui s’exprime dans le spectacle.

Le passage par la parole permet de comprendre combien sont démunis les hommes et les femmes dès lors qu’il s’agit de réfléchir sur leur intimité. La solitude des sexes est grandement évoquée. L’on peut éprouver que l’angoisse rôde et que l’expression orgiaque peut s’associer aux douleurs de l’accouchement. Il s’agit peut-être pour chacun des acteurs, ceux qui parlent, d’accoucher d’eux-mêmes. Le plaisir si proche de la douleur pour savoir qu’on est là. Comment oublier que chacun des êtres vivants est le fruit d’un acte sexuel qui peut être jouissif ou pas. Qu’une explosion des sens puisse présider à la naissance de n’importe quel être, voilà qui n’est pas si mécanique et qui préjuge de nos sens et de notre perception existentielle.

Là où les mots objets suffisent à nous faire détourner la tête « Que se cache t-il dans ma tête et dans mon ventre d’inavoué, de trouble, de sulfureux » Geneviève de KERMABON réussit à  laisser parler nos visions tronquées à travers les visages de marionnettes peinturlurés, monstrueux car aussi inédits et bizarres que des peintures de Picasso. Nous sommes dans l’excroissance où mi-hommes mi- bêtes, sans être confondus par notre nudité, nous exprimons par le toucher et par les yeux ce que racontent nos sens. Elle manie ces personnages avec une dextérité digne de Casanova dansant avec une automate dans le film de FELLINI.

A vrai dire « le sulfureux » n’est pas au rendez-vous et les jambes qui dansent en l’air ont un côté cocasse, presque enfantin.

Geneviève de KERMABAN a beaucoup de grâce, elle est le seul visage humain au milieu de toutes les marionnettes « monstres » un peu comme si elle jouait le rôle de la belle avec la bête. Mais une belle qui s’est affranchie de la facture glacée de la beauté, pour n’être qu’une peau humaine.

C’est un spectacle essentiellement poétique, à fleur de peau, qui réjouira bien des rêveurs autrement sulfureux mais palpitants d’effluves, tels qu’Apollinaire, Baudelaire, PICASSO et combien d’anonymes également femmes qui se reconnaitront.

Paris, le 13 Mai 2012                                   Evelyne Trân

 

 

JOYEUX DEUIL au Théâtre de l’Aktéon 11 rue du Général Blaise 75011 PARIS. Mise en scène de Bernard BOURDEAU

Tous les vendredis et samedis à 20h    Du 04 mai au 30 juin 2012    Durée 1 H

Compagnie Toutes Les Mêmes. Mise en scène : Bernard BOURDEAU  Ecrit et interprété par : Sabrina AMGHAR, Orane DUMAS, Syndie Kourte

Dialogues : Sabrina AMGHAR Création sonore : Gérard Bôle du Chaumont Crédits photos : Rémi Dumas Création Graphique : Julien Sibert – Kalesty Créations

 Il faut deux aiguilles et une pelote de laine pour fabriquer la grenouillère du futur bébé. Le fil conducteur quant à lui, il se perd dans la nuit des temps. Et la fille conductrice quant à elle, figurez-vous qu’elle fait du trampoline sur un matelas qui commence à avoir les ressorts fatigués. C’est la faute à la mère qui est montée au septième ciel avec plusieurs hommes. Dans le fond, les histoires familiales qui permettent de tricoter la future grenouillère, vous pourrez si vous le voulez bien,  vous les offrir  à la fête foraine avec au choix  un cornet à l’encre rose pour les filles et un cornet à l’encre bleue pour les garçons.

 A l’AKTEON, trois jeunes femmes surgissent de la surprise à l’encre  rose. Elles ont toutes des comptes à régler avec leur origine. Elles ne se ressemblent pas mais elles se retrouvent  au bout de leur langue bien pendue au croisement des rencontres de leurs chers parents dont l’absence est au demeurant un gage de liberté.

 Molière, notamment dans sa pièce « L’avare » a su de manière confondante instaurer le schème des retrouvailles des pères avec leurs rejetons, parce que les liens du sang n’est-ce pas ça incline à bien des concessions.

 Ainsi, deux demi-sœurs se découvrent une autre sœur avec une femme issue de l’immigration, une étrangère qui fait en quelque sorte figure du loup dans la bergerie.

 Mais ça tombe très bien puisque les charmantes demi-sœurs ayant à faire le deuil de leur mère, ont pour se consoler une sœur venue d’ailleurs, un père qui annonce son arrivée et un bébé prêt à naître. Merci Papa, merci Maman.

 Les feux de l’amour responsables de tous ces nœuds de filiation, disparates, là-haut doivent s’amuser de ces incroyables retrouvailles.

 Il s’agit bien d’une histoire vraie que sous le coup de l‘émotion, trois comédiennes décidées à tordre le cou aux conventions,  exorcisent avec humour en agitant les quatre points cardinaux des destinées humaines : amour, naissance, anniversaire, deuil, qu’il faut se palucher n’est-ce pas au nom du père, de la fille et de la mère et du futur bébé qui clamerait son innocence dans sa pochette surprise. Rions !

 Paris, le 12 Mai 2012                    Evelyne Trân             

 

 

 

 

 

TERRES ARBITRAIRES une installation vidéo immersive de Nicolas Clauss et ILLUMINATION (S) une performance-spectacle d’Ahmed Madani du 3 mai au 3 juin 201 au Théâtre de l’Epée de Bois / Cartoucherie, route du Champ de manoeuvre 75012 PARIS

  du mardi au samedi à 21h – le dimanche à 18h En dehors des représentations, l’exposition est visible du mardi au samedi de 14h à 18h et le dimanche de 13h à 15h30.

Kalifa KONATE et Yassine CHATI, comédiens, étaient les invités de « Deux sous de scène » le samedi 26 Mai 2012 sur Radio Libertaire 89.4 , émission que vous pouvez écouter pendant une semaine ou télécharger sur le site.

 « Mon visage n’est pas un paysage » lance un jeune beur à la face du monde. C’est devenu une habitude de brandir en hameçons par le biais d’une caméra toutes sortes de visages épinglés comme des papillons. A la télévision, n’importe quel visage devient une image  pour de rire dès lors que l’on sait qu’on peut la manipuler comme une marionnette. Parait-il que l’image a une fonction subliminale. En tout cas, une chose est sûre, la télévision est un instrument formidable de matraquage de nos neurones sensoriels. Il vous rappelle quoi mon visage, est-ce bien le mien, est-ce bien celui que vous avez vu dans le journal, non c’est celui de mon frère !

 Dans une mer démontée de têtes de jeunes beurs qui jaillissent d’une trentaine d’écrans de télévision, sous fond sonore de faits divers ayant défrayé les chroniques, et roucoulades politiques,voilà que nous spectateurs nous avons l’impression d’être fléchés jusqu’aux entrailles. Eh oui, parce que bien qu’une image ne soit qu’une image, quelle réaction aurions nous, nous les voyeurs, si c’était notre propre visage « à poil » qui était baladé  et utilisé pour faire la une d’un fait divers ? La démonstration de Nicolas Clauss est éloquente, elle nous plonge dans nos mirages, là où notre petit nombril si mignon prêt à couiner hurle de bonheur, ouf, pas vu, pas vu, ni entendu !

 Un visage pour étiquette, quelle tristesse ! Stéréotypes, clichés, jouent le rôle de fourchettes et de couteaux dans nos estomacs. Une belle pâture facile à digérer. Mais c’est comme un plat qui sort du micro-ondes, chaud à la surface et gelé à l’intérieur.

 Ahmed Madani a choisi de mettre en scène des jeunes du Val Fourré, troisième génération issue de l’immigration post-coloniale. C’est évident pour lui, ces jeunes d’origine étrangère vont finir par prendre souche dans ce beau pays la France, si bien chanté par Trenet.

 Chacun de ces jeunes trimballe avec lui un bout de craie qui a essuyé des déboires. Il n’est pas rose, il n’est pas blanc mais il permet d’écrire encore sur le tableau noir. Ahmed Madani sait qu’ils ont des choses à dire ces jeunes, qu’ils n’ont pas à mendier la belle baguette française parce qu’ils savent l’apprécier et participent à sa fabrication. Mais trouver la mie de pain sous la croûte, c’est pas si évident. Quoiqu’il en soit, ils le disent fermement « Nous ne serons pas les grumeaux de la France »

La belle langue française ne s’étourdit pas seulement de pain, elle passe par la poésie et voilà que Rimbaud, poing à la ligne fait irruption dans leur mémoire, cette grande mer qui brasse beaucoup de vagues. C’est dingue, Rimbaud n’était pas arabe ? Comme c’est bizarre, Ahmed Madani aurait-il interprété à l’envers les vers de ce cher poète quand il dit « Leurs ancêtres ne sont pas encore les Gaulois, mais un jour ils le deviendront ».La faute à Rimbaud, c’est sûr. Faudrait pas l’enseigner à l’école parce qu’il est « submersif », heu, subversif.

En tout cas ces  jeunes-là qui ont poussé dans les cages à lapin comme beaucoup d’autres bons français, pourraient bien devenir poètes eux aussi. « Mauvais sang » écrivait encore Rimbaud. Mauvais pour faire parler ? Allons donc ! Dans ce spectacle, les jeunes chorégraphient leurs vies en jouant au ballon avec leurs propres clichés. Ils font « tourner manège » les impressions qui leur collent à la peau avec un plaisir communicatif comme les drôles d’oiseaux de Baudelaire, capables de faire bruire leurs ailes en caressant les vagues.

Chaque motif d’histoire personnelle devient alors une boussole.   Cet appel de pied à la jeunesse peut paraitre agaçant et pourtant il sonne juste, c’est un coup de pinceau qui deviendrait magique et puis c’est vraiment une question de respiration.

« Ma vie est un poème,  pourrait dire chaque participant au spectacle et j’entends lui apporter ma signature avec tout ce que j’ai appris, entendu ou subi… ».

Ils signent avec ce spectacle une belle déclaration d’amour au théâtre, à la danse, à la vie en somme avec beaucoup d’humour. Bain de jouvence, pas seulement. Ahmed Madani déclare : « Au théâtre, il faut faire juste un pas pour passer de l’autre côté du miroir ». Comme nous sommes contents que derrière le miroir, il y ait des gens en chair et en os pour nous tendre la main.

Tambour battant, ils nous ont entrainés sur leur bateau ivre, sans jamais nous lâcher … Et nous nous sommes rincés l’œil avec bonheur !

6 Mai 2012                                 Evelyne Trân

 

 

  TERRES ARBITRAIRES
Une installation vidéo immersive de Nicolas ClaussEn dehors des représentations, visible du mardi au samedi de 14 H à 18 H et le dimanche de 13 H à 15 H 30 (entrée libre)
Conception, réalisation Nicolas Clauss
Programmation et aide à la composition Christian Delécluse
Production Nicolas Clauss, en coproduction avec le Théâtre de l’Agora-Scène nationale Evry-Essonne, L’EPCC La Condition Publique de Roubaix, ZINC Friche de la Belle de Mai à Marseille, en partenariat avec la Maison Populaire de Montreuil et avec le soutien du DICREAM (CNC), d’ARCADI et de DRJSCS-DRAC PACA (Identité, Parcours & Mémoires 2011)

 

 

 

 

ILLUMINATIONS

Texte et mise en scène Ahmed Madani
Avec Boumes, Abdérahim Boutrassi, Yassine Chati, Abdelghani El Barroud, Mohamed El Ghazi, Kalifa Konate, Eric Kun-Mogne, Romain Roy, Issam Rachyq-Ahrad.
Assistant à la mise en scène Mohammed el Khatib
Création sonore Christophe Séchet
Création lumière et direction technique Damien Klein
Costumes Ahmed Madani et Virginie Houdinière
Coach chant Arnaud Vernet
Coach danse Hervé Sika
Régie son Yann Cividino
Régie lumière Pascal Messer
Régie Eugénie Marcland, Vincent Tedesco et Hassan Elbaz
Machinistes Thomas Klein et Cyrille Klein
Photographies François-Louis Athénas
Making off vidéo SBien Rezonable
Administratrice de production Claire Guièze
Relations publiques Richard Kalfa, Rozenn Chevillotte, Said Bahij et Soraya Ouici
Production: Madani Compagnie Coproduction Théâtre de l’Epée de Bois. Avec le soutien financier de EDF Entreprise et sa Fondation, le soutien en résidence du Comité d’entreprise d’EDF-GDF et de l’Espace Culturel Multimédia le Chaplin, le Ministère de la Culture et de la Communication/DRAC Ile-de-France, avec la complicité du Théâtre de la Tempête. Avec le soutien du Fonds d’Insertion pour Jeunes Artistes Dramatiques, D.R.A.C. et Région Provence- Alpes-Côte d’Azur
 
 
   
 
 
 
 

 

LES DESCENDANTS d’après Sedef Ecer / mise en scène Bruno Freyssinet au Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie Route du Champ de Manoeuvre

du 2 au 27 mai 2012 du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16 H
Documentariste associé Serge Avédikian, traduction Christoff Bleidt (Allemagne), Yvette Vartanian (Arménie) et Sedef Ecer (Turquie) en collaboration avec Izzeddin Calislar, assistant mise en scène Arthur Navellou, costumes Antonin Boyot Gellibert , lumière Mariam Rency, musique Gérard Torikian, son Samuel Serandour, vidéo Marion Puccio, construction Albert Hambardzumyan

avec Julia Penner – Andreas Worsch (Allemagne) Tatevik Ghazarian – Vardan Mkrtchian (Arménie) Hadrien Bouvier – Gérard Torikian (France) Selin Altiparmak – Serra Yilmaz (Turquie)

coordination / direction de production Juliette Bompoint (France), production Christoff Bleidt (Allemagne), Hella Mewis (Allemagne), Banu Ecer (Turquie), Burcin Gercek (Turquie), assistants de production Armen Baghdasaryan (Arménie), Hrachya Nersisyan (Arménie), Élise Gonin (France

  La mémoire doit être douloureuse de ceux, de celles qui en se retournant sur leur passé, sur celui de leurs parents découvrent qu’ils sont nés au bord de précipices, ces énormes cratères creusés par la folie  humaine.

Les descendants dont il est question, les orphelins de guerre s’apparentent à des survivants. L’idée charnière de Sedef ECER est de faire se rencontrer les enfants des bourreaux et des victimes  sur leur lieu commun, celui de la désaffection. Si la mémoire est douloureuse, elle ne circule pas par la haine. Les descendants passent par une forêt de signes dans une mise en place, scénographie interstellaire, où l’observatoire, lieu de rencontre symbolique a une allure de paravent, sorte d’antenne qui continue à émettre les voix des ancêtres.

Parce  qu’il s’agit aussi d’un dialogue entre les vivants et les morts comme dans une tragédie Shakespearienne. En ligne discontinue, plane le projet d’inscrire les descendants dans la foulée de ceux qui ont commis l’inexorable. Cela s’exprime aussi confusément que dans un cauchemar où les unités de lieu, de temps d’espace se dissolvent pour atteindre l’ultime lueur d’espoir. L’enquête des orphelins, devient une conquête, celle d’une jeunesse qui entend tirer les leçons d’un passé convulsif.

Cette perspective onirique s’enfouit dans l’idée de demeure. Qu’est ce qui peut bien demeurer encore dans l’esprit de ceux qui ne sont que les descendants des crimes de leurs parents ?  Ma mère était bourreau, mon père était victime et alors ? Le sentiment de désolation est commun, de sorte que c’est le refrain de la vie qui doit marquer le pas même s’il piétine autour de conglomérats de douleurs gelées, de secrets inavouables, et de morts inexpugnables qui ont agi sans vraiment croire que l’esprit d’un humain n’appartient qu’à lui seul, fût-il le fils ou la fille de. L’indépendance, elle existe  et elle débute par l’être, c’est le primat de la naissance en dépit de tous les héritages.

La pièce qui donne voix à des individus venus d’horizons divers, qui parlent allemand, arménien, anglais et français, pourrait aussi s’intituler « Nous ne sommes pas des étrangers ». Parce qu’ils ont en commun la même quête, le même souci de se rebeller contre la fatalité. Ils refusent l’isolement de la douleur, de la haine et de l’indifférence. Leur quête d’identité humaine peut paraitre invraisemblable à une époque où l’on brandit le spectre des communautarismes. Qu’ils puissent parler d’une seule voix, sur les traces d’une terre souillée, nous apporte une autre vision de l’histoire qui se décline en dates  en faits, en apologies de victoires. L’histoire avec un grand H est une mémoire de surface, celle des individus est celle qui active leur raison d’être.

La pièce telle qu’elle est présentée a un aspect expérimental. Fruit d’une commande à l’auteure turque et francophone Sedef ECER qui a rencontré beaucoup de témoins, historiens, sociologues, c’est une pièce toujours en devenir puisqu’elle dit elle-même «  Je ne sais pas si les comédiens prendront des libertés sur  les dialogues ou sur la structure, comme c’est la régle du jeu dans toute création collective ».

Le metteur en scène Bruno Freyssinet résume ainsi le projet : « Nos dialogues partent de la réconciliation franco-allemande et de l’impossible réconciliation arméno-turque. Comme une convocation de nos histoires personnelles face à l’histoire de nos pays d’origine.»

Dans la mise en scène de Bruno Freyssinet, c’est le climat de veilleuse qui prime. Les protagonistes se déplacent un peu comme dans un rêve. D’où viennent t’ils, ou vont-ils ?  De la même façon, les personnages du passé s’expriment à la suite des contemporains ou inversement. Cela fait vaciller nos repères banaux d’unité de lieu, de temps, d’espace. Enfin les comédiens ne parlent pas la même langue. L’émotion est tangible. Il semblerait que ce sont les comédiens eux-mêmes qui doivent explorer le champ de leur mémoire meurtrie.

Il s’agit d’une expérience collective très sensible qui ne demande qu’à s’extérioriser de plus en plus pour creuser et tracer un chemin possible et pas seulement indéfinissable aux douleurs entremêlées converties en lueur d’espoir. Le public d’adolescents qui assistait à la représentation de la générale, n’a pas bronché. Faut-il qu’il se soit senti « descendant » lui-même et concerné par ce spectacle  hors normes et prometteur…

Paris, le 5 Mai 2012                           Evelyne Trân