Est-ce que le monde sait qu’il me parle ? par la Compagnie Ktha

Spectacle pour un container, 2 acteurs, 1 vidéo projecteur et 100 poupées

 Au festival Mondial des Théâtres des Marionnettes de Charleville-Mézières du 16 au 25 Septembre 2011

 Paumé au milieu de la superbe Place Ducale de Charleville-Mézières, le container, couleur bleue cire, a piètre mine et il faut l’avouer n’attire pas les curieux qui courent dans tous les sens pour assister aux petits spectacles de marionnettes de rue qui enchantent leur ville, tous les deux ans grâce à leur festival.

 Et pourtant cet objet ingrat a trouvé sa place au sein du festival parce qu’il parle. Il est auréolé d’une belle phrase peinte en blanc : Est-ce que le monde sait qu’il me parle. L’on ignore qui en est l’auteur. Toutes seules, les lettres qui dansent au soleil pourraient faire figure de marionnettes pour faire se venger Rimbaud de ses propres lettres qui stagnent encore quelque part dans les ruelles de nos enfances.

 C’est avec une petite appréhension que les spectateurs s’engouffrent dans cette poubelle en tôle, ils ont peut être à l’esprit que ce genre d’objet peut être hissé sur un bateau, qu’il représente à sa manière une malle qu’ils vont habiter, l’espace de 40 minutes, pour écouter la plaidoirie d’un ailleurs ou des ailleurs en frange si souvent occultés.

 « Suis-je donc moi aussi un  cobaye ? » se demande le spectateur qui est assailli d’emblée par le dévergondage de deux acteurs en habits de travail, venus réciter tout ce que notre environnement nous sert en termes d’étiquettes, de consignes, publicités, annonces enregistrées, papiers gras, formules de politesses, et j’en passe…

 Au fur et à mesure qu’ils écoulent les petites phrases bien peignées qui assurent notre quotidien, et notre mode d’emploi, de grosses poupées à poil mais en tissu tombent de la lucarne et s’affaissent dans un bruit glauque. Cadavres exquis, pas si sûr, ces poupées flasques ne sont que des sacs insignes qui ne comprennent rien, aussi vides de sens qu’un drapeau humain planté sur la lune.

 Les deux personnages qui empruntent l’allure d’employés robots sont juste en train de nous dire que nous passons notre temps à  nous faire avoir par des mots qui parlent à notre place, à tel point que bientôt, il ne sera plus nécessaire de remuer sept fois notre langue avant de parler, ni de mettre des cailloux dans notre bouche pour apprendre à bien articuler, nous n’aurons plus besoin que de réciter d‘une voix blême ce qu’on nous aura appris, assené cent fois par jour, à la télé, au cinéma, sur les pancartes publicitaires.

 Ce qui nous guette au final c’est de devenir les domestiques de robots étincelants et bientôt la différence sera nulle, nous ne saurons plus qui du robot qui de l’humain  parle. Au secours, a-t-on jamais vu un robot se suicider ? Si, dans « 2001, l’odyssée de l’espace » de Kubrick, espoir un peu hard mais tout de même.

 Une allusion qui fonctionne quand soudain la porte du container – vaisseau spatial – s’ouvre, c’est vers l’infini que semble se diriger l’employée domestique …

 Face à cette vision désincarnée du monde, pince-sans-rire, les acteurs deviennent presque fluides, ce sont leurs larmes étoiles qui rayonnent. Oh, juste une image, juste un confetti bleu, tombé du ciel, un détail pour nous emporter, dire que nous sommes libres de créer notre monde.

 Après cette petite saignée de mots, nous savons bien que nous replongerons dans le monde des étiquettes mais il y a encore tellement de choses à faire, n’est ce pas,  pour se réveiller de notre torpeur. C’est le paradoxe d’une telle mise en scène où les spectateurs sont partie prenante d’un discours qui leur appartient de ranimer.

Voilà un spectacle de qualité, substantiel et généreux, servi par de remarquables comédiens !

 Paris, le 28 Septembre 2011

      Evelyne Trân

Habemus papam, un film réalisé par Nanni Moretti avec Michel Piccoli

Sortie en salles le 07 Septembre 2011 Durée 1 H 42

 Comment une image, des images peuvent-elles rendre compte d’une émotion partagée par une foule humaine. L’on imagine volontiers le cinéaste fondu dans la foule, happé par sa propre caméra dans une vertigineuse descente, s’évanouir un instant comme s’il avait été meurtri égratigné par un caillot de souvenir, venu en trombe brouiller son paysage et laminer sa raison. Où suis-je ?

 Le personnage de ce quidam égaré mis en scène par Nanni Moretti raconte, témoigne d’une extraordinaire confusion mentale où se meuvent se côtoient tant de désirs et d’émotions anonymes que tout à coup surgit comme un indésirable celui qui découvre qu’il doit choisir entre son individualité propre et le rôle qui peut lui être assigné.

 Cette trace humaine qui subsisterait au-delà et malgré le poids de cette tour de Babel censée juguler le génie humain, le cinéaste l’explore sur un visage d’homme devenu une éponge parce qu’il a beaucoup vécu, un visage qui ne peut plus se retenir  parce qu’il a entendu qu’il va être statufié, momifié pour devenir l’idole d’un peuple, d’une religion fût elle sa propre religion.

 A dessein, Nanni Moretti ne parle que de lui-même, il n’a pas d’autre message que sa propre résolution d’images, qui se heurtent d’elles mêmes, parce qu’elles sont les lieux où soit les discours glissent, soit reprennent la chandelle en gravissant les peines par hoquets et  poufs de désespoirs ou d’espoirs parce qu’on peut chanter dans la rue et parler comme Tchékov dans un bar.

  L’humain en partage, soit ! Le rituel de l’élection d’un pape vécu comme une mascarade avec des cardinaux aussi attendrissants que des poupées fanées qui jouent une pièce et qui ne sont pas de bons acteurs. Le cinéaste, par provocation, semble avoir soufflé à ces curieux personnages d’être mauvais dès lors qu’ils sortent de leur rôles ou bien parce qu’ils ne savent pas qu’ils sont filmés chacun par le regard de l’autre ou qu’ils en ont pris le parti, comment faire autrement. La fatalité ? Dire qu’il vient s’émousser ce sentiment de fatalité par celui qui dit non, leur confrère qu’ils viennent d’élire pape.

 La pièce qui été relue et jouée tant de fois,  vient de prendre l’eau. Les cardinaux n’ont plus de partition et l’acteur qui vient de leur faire faux bond, surpris par sa propre réaction, parce que le cri qu’il vient de pousser n’est pas prémédité, va pouvoir vivre enfin un brin d’une partition attachée à l’enfance, juste un sentiment de liberté.

 Nanni Moretti qui joue le rôle du psychiatre, s’amuse à faire tinter et s’agiter un trousseau de clés hétéroclite –  psychanalyse, bible, sport, théâtre – mais il n’y a pas de clé qui vaille. Le cri de douleur de l’homme qui n’entend pas devenir un guide ‘Ni Dieu, ni maître» pour dire seulement « Je suis un homme », ce cri ramassé à travers un être qui choisit d’ être humain parmi les humains plutôt qu’un dieu, voilà ce qui est ressenti grâce à l’humble et bouleversante interprétation de Michel Piccoli, à fleur de peau. C’est un film magnifique, c’est tout.

 Paris, le 17 Septembre 2011

      Evelyne Trân

LE LAVOIR, un tableau vivant à voir à l’Epée de Bois du 20 Septembre au 2 Octobre 2011 à 21 Heures

Texte de Dominique Durvin et Hélène Prévost . Mise en scène Brigitte Damiens .Une création de la Compagnie Théâtre et Toiles au Théâtre de l’Epée de Bois – Cartoucherie – Route du Champs de manœuvre -75012 – Paris

 Un portrait éblouissant de femmes à l’Epée de Bois. Eblouissant, comme l’eau qui bout au soleil, une sorte de tableau vivant traversé en trombe par une colonie de lavandières sous l’égide de  la Liberté d’Eugène Delacroix.

Les spectateurs ont devant eux, de plain-pied, un lavoir et croient rêver. Ont-ils gardé trop longtemps l’œil fixé sur la peinture de Delacroix, de sorte que les voilà pris au piège d’une hallucination collective. Ce tableau n’a rien à envier à celui de Delacroix, il est sublime. Et en plus, il parle, il chante, il danse.

La scène comme une véritable toile, oui, grâce à la mise en scène inspirée de Brigitte Damiens, le talent de la scénographe et costumière de Laurence Bruley, qui font de cette création, une sorte d’opéra  à mains nues. Car la beauté du spectacle est naturellement portée par l’émotion qui saisit les entrailles des comédiennes, à l’aube d’un évènement tragique, la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France, le 3 Août 1914.

Nous n’assistons pourtant qu’à une journée ordinaire de lavandières si rompues à la tâche qu’elles pourraient l’exercer les yeux fermés. Frotter, laver, battre le linge, c’est très physique mais ça n’occupe pas entièrement l’esprit. Joindre le geste à la parole ? Laver, laver la vie en somme. Eternel recommencement, l’œil rivé sur les salissures, avoir la tête qui s’étourdit sous le feu du soleil. Toujours le même manège, toujours les mêmes soucis qui rôdent : la misère, les mômes, le mari etc. Les lavandières s’émulent, elles ont toutes des chagrins, des rêves  cachés. Pour égayer leur travail monotone, elles papotent, se chamaillent,  et se racontent leur vie. Les peines et les joies qu’elles trimballent comme des paquets de linge autour de la taille ou sur le dos, finissent par épouser leurs gestes, leurs manières, leur combat et leur révolte.

Comment ne pas espérer que toute cette énergie qui se dégage de ces femmes, du déballage du linge sale à l’étendage du drap propre, puisse servir aussi à la prise de conscience de leur rôle dans la société. Cette réflexion, elle est au cœur du travail, d’une certaine vision du travail dans la société, elle peut devenir véhémente. Elle est incluse dans la mémoire des corps, elle résonne à travers eux et se poursuit de génération en génération. Le corps pourrait-il guider l’esprit ? Oui, lorsqu’il n’est plus assimilé à une bête de somme. Quelle mouche les pique donc, ces lavandières qui en viennent à se trémousser ou à chanter en plein labeur ? Le compositeur méditatif qui joue du hang, un instrument à percussions, semble improviser au fur et à mesure, par petites notes, par petites perles de sueur, réfléchissant, tel un zeste de soleil, chaque geste, chaque parole, bruits et silences de cette grande lessive. Il s’agit d’une création exigeante, travaillée vive que je salue sans réserve et avec admiration. Un tableau vous dis-je, plus qu’épique ou impressionniste, une vision, étourdissante !                                                                                

Evelyne Trân

L’arbre poète

Avez-vous déjà vu un arbre marcher dans la rue ? C’est un arbre qui rêve, voyez-vous et qui a pris l’habit d’un homme mais il ne faut pas s’attarder aux apparences. Après tout un homme peut bien se cacher dans un arbre et réciproquement un arbre se prendre pour un homme.

 Ah j’ai vu ça, l’autre jour, quand j’attendais le bus. J’ai vu un arbre traverser la route. Je lui ai crié :

– « Attention, attention, tu vas te faire écraser par une voiture.

 – Et pour qui me prends tu, m’a répondu l’arbre, je suis un poème. Où as-tu vu que les voitures écrasent les poèmes !

J’ai soupiré et j’ai dit :

–  Elles écrasent bien les pigeons, ah Monsieur l’arbre, vous trichez, la vie n’est pas si drôle que ça.

Alors l’arbre m’a répondu :

– Je fais ce que je veux et je vois des choses que tu ne voies pas. C’est point d’arrêt sur une image que celle d’un oiseau mort. C’est moche. Mais toi et moi nous savons bien que s’il n’y avait plus d’oiseaux qui chantent, nous serions bien handicapés. Ah tous les chants des oiseaux morts disait Francis Blanche, grâce à eux, je traverse la route.

– Où vas-tu ?

– Simplement ramasser un poème tombé dans la rigole. Je le lirai demain dans un de tes songes »

 Evelyne Trân

 

 

LA NUIT DERNIERE De Christian Morel de Sarcus au Théâtre du NORD OUEST- 13 Rue du Faubourg Montmartre 75009 PARIS

Nouvelle mise en scène de  Mag

Mercredi 21 Septembre 2011 à 21 H 45  Dimanches :  25 Septembre 2011 à 17 Heures et 2 0ctobre à 12 H 30

 

Avec: Valentin Terrer, Romain Jouffroy, Marine de Gouvello, Florian Bernard, Alain MIchel, Antoinette Guédy, Svétlana Malkovic, Gérard Cheylus, Martine Delor, Cécile Descamps, Evelyne Sellès…Distribution en cours

 

 Ceux qui connaissent la grande salle du Théâtre du Nord Ouest seront d’accord pour dire qu’elle se prête à ravir aux drames et atmosphères chimériques, drapée d’obscurité avec des parfums d’alcôves où l’on devine à chaque coin deviser Baudelaire avec Shakespeare, ou Musset avec George Sand.

La programmation du Théâtre du Nord Ouest est tellement riche que l’on se demande si ceux ne sont pas ses murs eux-mêmes qui imposent leur altière et humble étrangeté aux comédiens qui s’y frottent.

L’auteur de la Nuit dernière, investi de cette lumière, parcourt la scène comme s’il tenait entre ses doigts un  verre qui contiendrait déjà quelques siècles et qu’il ne doit surtout pas renverser puisqu’il est porteur de l’âme de sa pièce.

S’affranchir de la pudeur, tel est l’enjeu pour un auteur qui ne joue pas mais est en train de revivre, un drame, l’histoire d’un divorce.

 L’homme frappé de plein fouet par ce qu’on pourrait appeler un coup du sort – Racine ou Corneille, en effet ne sont pas loin – réussit à travers une prose qui reste limpide, à faire parler les différents protagonistes d’une famille dont il devient le principal accusé, le principal coupable.

 Qui est l’auteur de ce drame que je suis en train de vivre ? Assailli, pointé du doigt par la fille, le fils, la mère plus que l’épouse, voici le père qui tombe de son piédestal. A genoux, il voit se relever à ses côtés, celui qui va faire office de mauvaise conscience, un polichinelle venu l’inonder d’un breuvage infesté de vilaines pensées. Byron et Shelley se disputent ce polichinelle terriblement cynique, qui dresse le portrait d’un fou de solitude. Croyez-vous possible, à notre époque machiavéliquement  matérialiste, d’invoquer Byron sans faire rire l’auditoire?

A ceci près que les sentiments et les vagues à l’âme résistent à la mode. Plus nous les croyons éloignés de nous, plus volontiers ils   règnent quelque part dans la soucoupe ou le ciboire d’un rêve, d’un fantasme.

A cet égard, le mot rêve souffre d’être tellement prononcé qu’il vaut mieux se pencher sur certaines peintures pour l’évoquer. Dans ce spectacle, chevauchent des scènes entoilées qui rappellent les fêtes galantes de Watteau et les femmes voilées de Gustave Moreau.

Tout de même, nous ne sommes pas à l’église, ni dans un musée, et la mise en scène manque parfois de vivacité. L’interlude du cocktail mondain, trop long, est de nature à impatienter des spectateurs qui, ne l’oublions pas,  sont tenus de rester immobiles. Certains comédiens donnent parfois aussi l’impression de réciter leur texte.

Mais il s’agit d’une pièce qui a besoin d’être jouée et qui ne peut que devenir meilleure au fil des représentations.

L’auteur ne manque pas d’audace dans sa manière de traiter une affaire familiale. S’agit-il d’un texte à messages ?  Quelle imbécile question ! L’auteur a tout simplement des choses à dire. Maintenant c’est aux spectateurs d’être au rendez vous. En 2011  il y a encore des écrivains qui ont la foi en l’écriture, pour le pire et le meilleur comme dans la vie et le mariage. Amateurs de risques épistolaires, prenez en de la graine, et soutenez ces travailleurs qui cherchent des lettres d’or !

 Paris, le 12 Septembre 2011

 Evelyne Trân

La femme qui frappe de Victor Haïm au Ciné 13 Théâtre avec Marianne Soumoy. Mise en scène de l’auteur

Du 7 Septembre au 16 Octobre 2011

Du mercredi au samedi à 21 H 30 et le dimanche à 15 H 30

 P.S. Monsieur Victor HAIM  était l’invité de l’émission “Deux sous de scène” du samedi 10 Septembre 2011 que vous pouvez écouter et télécharger pendant une semaine sur le site de Radio Libertaire (grille des émissions).

Si nous allions au théâtre comme si nous allions chez le coiffeur ou bien chez le photographe avec l’idée qu’à la sortie, nous pourrons trimballer une plus jolie image de nous-mêmes avec un sourire béat de satisfaction, qui pourrait nous le reprocher ?

La vérité c’est que nous attendons toujours quelque chose de celui ou celle qui va nous tirer le portrait. En l’occurrence au théâtre, nous attendons beaucoup des auteurs qui ont un rôle à tenir aussi bien qu’un boucher ou un contrôleur des impôts. La vie n’est-elle pas une comédie où chacun peut rougir d’avoir un rôle pour subvenir à ses besoins, en rêvant d’être utile. Un pavé dans la mare ? Pas du tout, parce que le théâtre c’est pas de la télévision, c’est du direct, cela se passe au présent, là, maintenant, sous le joug d’une injonction : « Mesdames, Messieurs les spectateurs, éteignez vos portables ! « 

Pas besoin d’être pervers, voyeurs ou bien dans votre peau, pour pressentir que vous allez assister à l’agonie d’une dactylo dans les arènes d’Arles, car les fantômes de Spartacus, Sainte Geneviève ou Antigone, sont venus assister à la corrida. C’est une question de vie ou de mort, ce genre de chose qui vous tient en haleine, un thriller, un film d’épouvante, où finalement il importe peu de savoir qui du taureau qui du toréador va baigner dans son sang.

En résumé, il s’agit d’une dactylo qui pète les plombs parce qu’elle est aux ordres d’un employeur, un écrivain atteint d’une maladie mentale, la logorrhée. Mais qui est fou, qui ne l’est pas ? Un écrivain n’est-il pas libre d’écrire ce qui lui passe par la tête ? Et dans l’absolu, une dactylo peut très bien perdre la sienne. Maintenant cherchez la correspondance ! Si la vie ne tient qu’à un fil, imaginez que vous le subjuguiez ce fil, que vous le grossissiez et qu’il devienne aussi élémentaire que la réponse du commissaire Souplex, alias BOURREL, dans les cinq dernières minutes : «Bon dieu ! Mais c’est bien sûr ! »

Pendant une heure, vous assistez au déballage des états d’âmes d’une pauvre secrétaire, à la ramasse, engloutie par un déluge de papiers qui envahissent son studio. Vous flairez le psychopathe au bout du téléphone et enfin, si vous ne l’avez pas encore remarqué,  vous découvrez qu’il y a un mort avec des grands pieds qui dépassent d’un lit, au coin de la scène. Bon dieu, mais c’est bien sûr, lui le sujet de la pièce, ce cadavre en train de se décomposer sous les pschit d’une bombe aérosol. « Je vous présente votre facture » pourrait dire la dactylo à l’écrivain, hors de lui, qui vient de défoncer sa porte.

 Maintenant si l’écrivain veut continuer à jouer le croquemitaine et la secrétaire le Chaperon rouge, ça les regarde. Que chacun tire les fils de son partenaire, employé, employeur, esclave, victime ou tortionnaire. Avant qu’il ne se décompose pour de bon, ce mort, gageons que le sang versé par la dactylo et l’écrivain sera bu jusqu’à la lie, c’est la vie !

 La femme qui frappe, c’est une pièce qui sent le vinaigre et pas de la petite vinaigrette. La vapeur qui se dégage de la cocotte minute est de nature à faire confondre les larmes avec la sueur.

La comédienne Marianne Soumoy est épatante, elle illustre avec adresse, la pauvre virgule qui se balance entre deux fils celui du scribouillard et celui du mort qui ronronne en paix.

Cette tendresse rouge de sentiments qui dépasse les bornes, voilà du Victor Haïm tout craché, comment sortir indemnes d’un tel spectacle !

 

Paris, le 10 Septembre 2011

      Evelyne Trân

Olga ma vache d’après Roland Dubillard, musique Erik Satie au Théâtre du Lucernaire du 31 Août au 29 Octobre 2011 avec Patrick Coulais

Mise en scène de Patrick Coulais et Maryvonne Schiltz, Violon Jean Leber, Lumière Jean-Jacques LEMAISTRE  A partir du 31 Août jusqu’au 29 Octobre 2011 du mardi au samedi, à 19 Heures

 Dans l’écrin des affabulations poétiques de Roland Dubillard, « Olga ma vache » est un joujou, une sorte de yoyo ou amuse-rêves que dévide pour ses plaisirs solitaires, un enfant-roi.

 Quel exercice difficile que celui du monologue ! Il arrive parfois que les poètes oublient que leurs auditeurs peuvent être aussi simples que des vaches qui ont l’air de brouter l’herbe, sans sourciller. Dans le spectacle auquel nous convie Patrick Coulais et son équipe, les spectateurs pourraient bien se ranger derrière Madame Olga, la vache, par solidarité pour ce ruminant malmené, il faut bien le dire par un homme qui ne cesse de vouloir passer sa tête  à travers un œil de bœuf.

 Comment ne pas se transporter sur un tableau de Chagall où vache, âne et homme échangent leurs masques en trinquant avec la lune ? Il suffirait de tapoter sur l’épaule du violoniste,l’émouvant Jean Leber pour le remercier de son aumône musicale,  bienvenue.

 Sans doute, faudrait-il que le narrateur d’une histoire d’amour impossible entre X et Y, officie la rencontre entre une vache commune et celle de ses rêves. Boire dans l’eau du masque pour l’écouter transpirer et ne pas confondre le bruit de la vache qui traverse un courant, avec ses propres atermoiements.

 C’est très drôle cette histoire de vache qui dégringole dans l’escalier. Mais, il s’agit d’un film où se bousculent tant d’images insolubles que l’auditeur se retrouve parfois à la porte, confus et pantois, espérant son ouverture improbable par la vache elle-même.

 En amoureux transi, Patrick Coulais donne des lueurs tragiques à son personnage qui tente de noyer dans notre perception de la réalité, ses baguettes de rêves. Les paroles qu’il laisse courir sur son fuseau onirique ont des sonorités comiques, de la même nature que des bruits de basse cour. Mais faîtes entendre quelques sonates d’Erik Satie à une vache et songez combien ce sortilège serait profitable à la saveur de votre steak !

 Roland Dubillard ne dit pas n’importe quoi, c’est un cascadeur qui sait fort bien que les mots réalité et rêve jouent le rôle de fourches de nos fantasmes .C’est pour rire qu’il regarde en sanglotant les cornes d’Olga la vache, danser au clair de lune.

 Au début et à la fin du tableau, les spectateurs aperçoivent un dormeur sur un divan en train de pioncer en ronflant. Entre temps, nous assistons aux fulgurances de ses rixes avec son fantasme, Olga. La scène baigne dans une obscurité plutôt pesante qui nous fait espérer que la nuit suivante, au prochain clair de lune, le narrateur et le violoniste rêveront davantage en couleurs.

 Ce spectacle est destiné aux rêveurs impénitents, et aux futurs alchimistes qui ne tricheront pas avec nos émotions. Dites : « Moi aussi, je peux entendre parler une vache » Avec  l’Imagination pour reine, ou pour roi avec Dubillard, tout est possible. Vache qui rêve, eh oui, ça se passe  au Lucernaire dans la salle du Paradis. Des saltimbanques exposent une toile inspirée de Chagall, Magritte ou Léonard Vinci. Mais c’est plus rare encore, imaginez une vache exposée comme la Joconde, c’est unique !

 Paris, le 3  Septembre 2011

  Evelyne Trân