TEATRO A CORTE Le théâtre Européen en scène dans les Résidences de la Maison de Savoie 7-25 Juillet 2011

Théâtre – Danse  – Cirque – Théâtre équestre – Expositions – Evènements de création in situ

Nous connaissons tous l’expression « Un château en Espagne » Dans les brumes de la vieille Europe, à fleur d’enfance, elle s’enracine dans la chaine de montagnes de notre mémoire collective donnant un sens aux crêtes de nuages qui s’y déposent pour éclairer nos visions inaltérables et éphémères.

Les enfants ont à portée de vue tous les personnages que tissent les nuages et les histoires qu’ils racontent, débordent de toutes parts.

Le fondateur et directeur du festival TEATRO A CORTE, Beppe Navello, est en train de créer une nouvelle expression « Un château en Italie». Puisque soi-disant, vous ne verrez jamais un château en Espagne, et bien sachez qu’en Italie, il existe les demeures royales de la Savoie, petites montagnes d’architecture et d’histoire, qui invitent des chevaliers de toute l’Europe, à les remettre sur selle et en scène, pour devenir à leur tour spectatrices, de leurs descendants à travers nos fugaces figures. Cette invitation au dialogue entre enceintes, cirques,  échafaudages,  croyances, passé et futur est le fruit d’une chevauchée hybride et débridée, de sorte que le spectateur qui s’estime royal,  est pris « la main dans le sac » en train  de palper cette monnaie d’échange trébuchante et sonnante, la manne du théâtre ambulant Européen.

Et cette manne telle la poussière d’étoile à laquelle se réfère le Théâtre du Centaure, traverse comme un météore la ville de Turin, depuis plus de dix ans, au mois de Juillet, en sorte de révérence au travail de pionniers in situ, rappelant que  cette vieille dame Europe a du tempérament à revendre et que ses rides sont un gage de sa jeunesse théâtrale.

Le festival TEATRO A CORTE est un lieu de rendez vous, une l’auberge espagnole transmutée en demeure royale où chaque pèlerin est invité à partager ses trésors.

Ce dernier week-end, à travers sept spectacles, nous avons pu éprouver  les multiples correspondances qui relient le théâtre, la danse, la chorégraphie équestre, le cirque, à travers plusieurs langues, plusieurs écoles, plusieurs temps.

 A cet égard, l’accolade dans le temps de certaines représentations aussi éloignées qu’une rêverie équestre dans un parc en pleine nuit ou le duel de deux frères  à l’intérieur de la galerie « Petit Versailles » du château de Venaria, peut avoir l’effet d’un électrochoc pour des non initiés. Mais il ne s’agit pas que d’initiation, Mr Beppe a fait appel à des magiciens capables de tremper leur foi, leurs chevaux de bataille, dans des endroits aussi prestigieux et poussiéreux que les châteaux de Polenzo et de Venaria pour témoigner de leur énergie créatrice. 

Les créations in situ sont en effet conçues spécialement pour les lieux où elles sont accueillies, Places, théâtres de Turin et les cadres splendides de ces fameux châteaux.

Le déplacement pourrait être le maître mot de ce festival,  à travers le concept de transhumance et la fulgurante représentation du théâtre du Centaure de Marseille, «Risorgimento» d’un troupeau de deux cents brebis ouvrant la marche aux festivaliers à travers l’immense jardin de la Reggia di Venaria Reale, jusqu’au cirque équestre.

Les spectateurs longeant le grand bassin sont conviés à respecter l’allure des brebis qui s’avancent en même temps qu’eux sur l’autre rive, comme pour  signifier que l’animal et l’homme ne sont jamais séparés que par une lisière d’eau qui les reflète sans distinction.

Cette relation privilégiée entre l’homme et l’animal, idéalisée par l’image du centaure, fait l’objet des spectacles de la compagnie, dont les chevaux font partie intégrante pour un voyage à travers l’Europe et la réalisation d’une transhumance à terre ouverte.

Dans cette perspective, c’est l’humain qui se cherche, corps et âme croisés, conscient de cette chance inouïe de pouvoir créer l’évènement en se déplaçant en même temps que les astres, la lune ou la terre naturellement, lors d’une ultime, éphémère et unique représentation théâtrale.

 Le terme de performances parait tout à fait approprié pour qualifier les différents spectacles du festival, la plupart inédits, sur la terre italienne ou en avant première. Sortir des espaces scéniques traditionnels, intégrer le spectateur au sein même du spectacle dans des lieux où il est appelé à bouger ou même à devenir convive, sont des gages d’exploration théâtrale. 

Le Collectif Berlin présentait cette année dans le cadre des relations culturelles Italiennes-Russes, £4 MOSCOW,  sous un chapiteau à forme de nez de clown, un reportage sur la métropole russe, sur 6 écrans vidéo ambulatoires, avec un quatuor à cordes sur scène. Le public debout, un peu ébahi,  jouait du coude, assailli par les images et les sons,  tandis que les écrans allaient à la rencontre des spectateurs, soudain transplantés à l’intérieur du film, phénomène assez troublant lorsqu’il s’agit d’une manifestation au centre de Moscou.

Nous avons été moins convaincus par le spectacle «Il convivio», spectacle bilingue italien-français, dirigé par Catherine Parnas,  création in situ au château de Pollenzo, siège de l’université des sciences gastronomiques et de la banque du vin. Conviés à déguster les meilleurs plats, les spectateurs pouvaient assister à des joutes oratoires tirées des pages classiques de la littérature. Il s’agissait d’un joli bouquet, mais le côté un peu scolaire de la représentation qui s’est étirée, a fait chuter la première émotion du spectateur : se retrouver au milieu d’un festin royal, adoubés par les bouffons du roi, comme des courtisans, il y avait de quoi rêver et devenir ivres …

Avec Pan pot ou modérément chantant,une création du Collectif Petit Travers, nous avons été transportés au cœur d’une conversation musicale, un  ballet de balles époustouflant, un manège en plein ciel à portée de rêves, en pleine paume.

 La compagnie italienne Zerogrammi, présentait pour la première fois sa création PASTO A DUE dans le salon de Diane du Palais Royal de Venaria Reale. La galerie s’étend à perte de vue, ne laissant entrevoir à son extrémité qu’une porte fantomatique. Pour principal décor du spectacle, les grandes fenêtres  donnant sur un balcon, éclairées par la nuit, une grande table et des chaises en métal lourd, gothiques. Pour mimer les fureurs exaltées ou rentrées de deux frères qui se déchirent, les danseurs ont recours à une gestuelle hallucinante qui oscille entre stupeur et épilepsie. L’impression est très forte et  gagne si bien l’espace qu’il est ébloui par le seul écho menaçant de quelques bribes de paroles qui rejaillissent comme une trainée de poudre. L’occupation de l’espace est magnifique, grandiose, irréelle, elle glace les sens.

 Dans un autre registre, le BALLET BOYS nous a présenté en première nationale The talent, un ensemble de chorégraphies très physiques sous les feux de musiques souvent sombres, effrayantes avec un côté métallique, tranchant avec l’espace d’un chant humain plus souple.

La chorégraphie «Void» est un hymne à la vie tant le danseur donne l’impression de lancer ses dernières cartes en forme de défi  à la mort. Il se donne pour la vie et notre bonheur.

 REMAKE, le spectacle mis en scène et conçu par Myriam Tanant, donné en avant première au Teatro Astra dirigé par Beppe Navello, risque la gamme attendrie, la nostalgie en évoquant l’histoire du réputé théâtre italien le Picolo Teatro de Milan et la carrière  de l’actrice Giulia Lazzarini, jouant le rôle de sa propre vie. Il faut saluer le courage de cette artiste pour son interprétation pudique et naturelle ainsi que sa partenaire Maria Alberta Navello pleine de vivacité dans son rôle de la disciple. Si les artistes se dégagent avec peine d’un texte un peu parachuté, les éclaboussures poétiques restent prégnantes et parfumées de leur présence, c’est ineffable.

Toutes  ces créations qui sortent de terre, font partie du panorama spectaculaire, de haut niveau, qui se déroule sur trois semaines, sous la houlette du dynamique Beppe Navello, artiste engagé, pluridisciplinaire, metteur en scène aussi bien sur les scènes italiennes que françaises. Depuis 2001, Teatro a corte, qui signifie « Théâtre de la cour du Roi », est devenu une plaque tournante des arts du spectacle, un phare destiné à attirer les créateurs venus de toute l’Europe. Teatro a corte, qu’est ce donc ? C’est la transhumance à l’état pur et palpitante des artistes et de leur public Roi au cœur du Piémont, à Turin et ses environs, chaque année au mois de Juillet. Qu’on se le dise, Teatro a corte est un tremplin génial, une source magique du spectacle vivant Européen !

Paris, le 21 Juillet 2011

 Evelyne Trân

PAN-POT ou modérément chantant par le COLLECTIF PETIT TRAVERS à TURIN au Festival TEATRO A CORTE

 

Photo Philippe Cibille
CAVALLERIZZO REALE

 

15,16,17 Juillet 2011
Auteurs, jongleurs et comédiens : Julien Clément, Denis Forgeron, Nicolas Mathis – Pianiste interprète Aline Piboule : Listz, Beethoven, Grisey, Mozart,
Ligeti, Kagel, Bach, Wagner, Dutilleux.
Teatro a Corte « Un festival caractérisé par l’originalité de sa programmation »  Un effet d’annonce, allons donc ! Le Directeur du festival, Monsieur BEPPE NAVELLO  qui fête son dixième anniversaire, n’a pas besoin d’effet de manches, le drapeau vert, blanc, rouge, flotte à toutes les fenêtres de Turin.
En effet, cette année commémore également les 150 ans de l’unité italienne. Quels meilleurs rois mages pour célébrer cette fête internationale que des artistes venus de toute l’Europe, dont la France.
Comment ne pas être flattés de faire frémir également le petit drapeau français  grâce au spectacle ‘ Pan-Potou modérément chantant ‘ que nous venons de découvrir à la Cavallerizzo Reale. Nouveau cirque ?
« Arrête ton cirque ! » Pourquoi faut-il que certains mots trimballent toujours quelques à priori de mauvais poil. Le spectacle de jonglage auquel nous avons assisté n’est pas seulement « A couper le souffle » C’est un argument extrêmement  émouvant pour un ballet dont la danseuse serait la balle, cet obscur objet de désir,  balancé par trois jongleurs.
Les comédiens qui investissent la scène sont  extraordinairement bavards. Le rapport affectif qu’ils entretiennent avec la balle pourrait faire penser à l’os que l’homme jette au chien tandis que ce dernier aboierait à la lune.
Il est tellement étrange ce rapport à la matière et à l’inertie de la chose, si préhistorique en somme.  Comment mimer même la mort ? Plus de comment, mais des situations. C’est l’insignifiance de la balle devenue chose qui donne le coup d’envoi à la permutation, à l’éternel retour, à cette espérance violente dont parle Apollinaire qui nous amène à penser que même sourds, nous pouvons entendre sous un feu d’artifice de balles, Listz, Mozart, Bach, Wagner et bien d’autres encore.
La balle, chienne musicienne ? En tant que spectateurs trop alignés sans doute, nous pouvons  imaginer que les balles sont en train de fuser avec nos regards, qu’elles nous traversent avec pour seul objectif, faire rebondir sur la scène, nos petits chaos supplétifs, nos insoumissions, nos bégaiements, nos chutes, et nos suspensions.
Si les créateurs de mots pouvaient  sursauter comme des balles, nous leur demanderions d’aller prendre des leçons chez ces animaux de cirque, ces jongleurs. C’est un spectacle capable de réconcilier et les ennemis du cirque et leurs émules. Est-ce peu dire ? Un spectacle si fin, si intelligent que le décrire c’est un peu mordre une pomme sans la regarder,  il faut s’y rendre comme pour un rendez-vous au clair de lune, en amoureux transis, les yeux levés vers le ciel des jongleurs.
Paris, le 16 Juillet 2011                        Evelyne Trân

Molière sur le divan d’après Molière et Freud, au THEATRE DU LUCERNAIRE. Ecriture et mise en scène : Michèle Brûlé. Scénographie : Claire Chérel. Création lumière : Lucie Cauet. Création sonore : Laure Crubilé

                   Distribution : Claire Chérel, Bruno La Brasca, Diana Laszlo, Edith Monteil, Paul Spera, Anaïs Tobelem. Du mardi au Samedi du 6 Juillet au 7 Août 2011 à 18 H 30.

Nous ne naissons pas tout nus, de sorte que si nous nous mettons en tête de créer des plats un peu originaux, nous devons malgré tout racler la gamelle ou essuyer les plâtres des génies qui nous ont précédés.

Michelle Brûlé, débordante de vitalité, n’y va pas de main morte pour préparer sa farce. Que les théorèmes de Freud puissent paraître indigestes à certains, nous le savions déjà, mais qu’ils puissent devenir comiques, par réaction au doux jet de la langue de Molière, nous le découvrons grâce aux effets de son avenante sorcière Toinette, capable de déballer ses pains surprise à la demande.

Et il faut croire qu’elle est forte la demande des affamés de psychologie.  Freud et Molière se battent en duel, l’un en brandissant ses personnages les plus représentatifs, Argan, Alceste, Béline, Célimène, l’autre en faisant surgir Œdipe de l’eau trouble de nos misères sexuelles. Parce que Freud, grosso modo, ne parlerait que sexe et que les comédies de Molière, sous le label de la psychanalyse, ne mettraient en scène que de pauvres humains «malades» de vivre.

Molière se serait sûrement moqué de Freud, ce médecin des âmes. Il l’aurait traité de charlatan. Quand à Freud, sans rancune, il  eût pris Molière dans ses bras pour le remercier d’avoir amené sur son divan,  Alceste et Célimène.

Michelle Brûlé se fait  l’écho de cette rencontre intempestive, un pavé dans la mare, laissant le choix aux spectateurs de définir qui du pavé, qui de la mare doit résister à l’eau des songes. Plouf, plouf, nous voici dans un rêve éveillé, à grands grelots de clichés ou de colliers de pacotille, enfantins, ombres et bouffées de chaleur confondues, afin de libérer en douceur nos fantasmes les plus éculés.

Nous aurions parfois envie de demander  à Toinette d’où elle sort ce  Freud. Est-ce donc le marchand de tapis du coin qui a le toupet de le battre devant nous, par pur narcissisme. Ça  tombe bien ! Le saviez-vous ?  Avant de devenir comédien,  Molière avait été le tapissier du Roi, il avait pour rôle, oh combien privilégié, de s’occuper de la chambre de Louis XIV. Alors avec un peu d’imagination, nous pouvons visionner l’ombre de Freud rôder dans cette chambre, autour du lit du Roi, tenant bon, n’est ce pas, la main de Molière.

Du lit au divan, il n’y a qu’un pas ou quelques siècles, lesquels à grands coups de ciseaux dans le rideau, favorisent cette belle échauffourée théâtrale, un spectacle drôle et grinçant, aux plans de scène truculents, rabelaisiens où  des comédiens inspirés se lèchent les babines avec Molière, en glissant sur les peaux de  bananes de Freud.

Spectateurs, trop sérieux abstenez-vous ! Quand à vous, spectateurs qui rêvez de dépoussiérer au théâtre les  hardes de Molière et Freud, allez donc les surprendre  pendant leur remue-ménage au grenier du Lucernaire, le Théâtre Noir. Vous n’en reviendrez pas !

Paris, le 9 Juillet 2011

Evelyne Trân

Le Bal de Ndinga de Tchicaya U Tam’si. Mise en scène et interprétation de Pascal Nzonzi

du 9 Juin au 3 Juillet 2011 à La Maison de la Poésie

Le Bal de Ndinga

A l’heure où j’écris, le bal de Ndinga s’achève à la Maison de Poésie mais il est probable qu’il va gagner d’autres rivages, d’autres lunes, d’autres foyers tant son air obsédant « L’indépendance Cha Cha »  nous renvoie l’image d’un homme en train de danser sur cette grosse boule, la terre, avec entre les mains,  juste  un peu d’espoir.

Au delà du rendez vous historique du 30 Juin 1960, à LEOPODVILLE, veille de la proclamation de l’indépendance du Congo Belge, à travers NDINGA , un anonyme mort au bal de l’espoir, Tchicaya U Tam’si, ne désignerait que cette frange d’épiderme palpitante, d’une conscience humaine qui dépasse les frontières du politique, des nations, en un mot qui est si vivante qu’elle éclaire toutes  les mains qui se coulent dans la terre elle-même, ne risquant que de  parler humain.

L’homme au rêve brisé, NDINGA ne dispose que d’un petit bout de terrain, une poussière sidérale d altérité. Agent d’entretien dans un grand hôtel,  il déploie une grande serpillère, rongée, qui pourrait rappeler le suaire du Christ, parce qu’il n’y a plus rien de péjoratif, parce que la serpillère c’est un peu l’emblème de NDINGA, l’oreille collée contre le sol pour écouter gronder la terre, alors même qu’il chante  » l’eau sale du désespoir « 

NDINGA, c’est celui qui chante l’honneur sauf au bal des vampires, parce qu’il n’a pas d’autre étendard que celui de son existence, qu’il peut continuer à danser sous les balles  aveugles.

Au bal de NDINGA, Pascal Nzonzi peut mimer une ville entière à travers un seul homme,  car la langue rêveuse et altière de Tchicaya U Tam’si  épouse tous les ressacs de voix humaines qui s’emportent, se rebellent, se dressent pour exprimer que le seul joug que puisse supporter un homme c’est celui de ses rêves, qu’il ait le visage de Sabine ou ce drôle d’air d’indépendance Cha Cha.

Chez Tchicaya U Tam’si, la poésie se mue en danse , et Pascal Nzonzi nous offre un spectacle total dans un mini amphithéâtre, celui de la cave de la Maison de Poésie, comme une crypte en transe, avec le chœur des spectateurs  qui applaudissent, à tout rompre,  NDINGA, et son tour de chant anonyme au bal de l’espoir.

Paris, le 2 Juillet 2011

Evelyne Trân

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