Léon Gontran Damas a franchi la ligne au Théâtre du Lucernaire jusqu’au 26 Février 2011


Léon Gontran DamasAvec Mylène Wagram, mise en scène Frédérique Liébaut
Jusqu’au 26 Février 2011 à 19 Heures du mardi au samedi.

Le corps de la poésie comme une offrande aux cieux, aux aïeux, qui baille, langue insoumise, déchirée, haletante, le regard tourné vers les tristes marées qui balayent la digue. De sa mémoire frondeuse celle qui emplit son corps balloté entre plusieurs continents martelés à pieds nus, Léon Gontran Damas porte sa voix de métis telle une perche inouïe qui s’abreuverait des chants de lumière brisés par l’écume et d’un pied de danse soulève les épaves pour les porter tels des tambours en haillons sur la cime de l’océan.

Une mémoire remplie d’amertume pour les histoires délavées, les êtres devenus épouvantails, déguisés, mutilés par les courants,
les soubresauts de la grande Histoire, qui échangeraient les bribes de leurs petites leçons de vie pour exprimer les voix de ceux qui entendent porter une parole traversière, aussi vivante qu’une nuit sans lune, qui témoigne tendue et douloureuse de l’instrumentation d’une couleur de peau où le regard croisé entre le soleil et l’ombre redevient une histoire d’amour entre les mots, entre les doigts, entre les bruits, et chante leurs apparitions.

Mylène Wagram, la comédienne qui offre ses voix aux poèmes de Léon Gontran Damas, semble débarquer d’un tableau aérien où le désir et l’incertitude, suspendus par les entrelacs de silences et de mots simples et retenus, parfois lapidaires, dans une sorte d’espace intérieur, renvoient au mimétisme des ombres et nous permettent de reconnaitre à travers à sa silhouette, l’arbre qui se soulève et danse avec ses branches.

Cette poésie a la couleur des ruelles sans fond où parfois nous nous engageons avec cette idée, parfois seulement, de nous retourner pour regarder l’avenir, tendre la main à l’inconnu, embrasser l’homme qui s’en va, lui souhaiter bonne chance. Il y a un peu l’impertinence de la douleur mais il y aussi celle de l’espérance quand la parole se rue de si loin avec juste un peu d’eau à nous soumettre.

Il me semble que la voix de Léon Gontran Damas, dépasse le tiroir où il est classé en tant que poète de la négritude, guyanais, blanc noir et amérindien. C’est aussi cela le bonheur de l’écouter comme on toucherait un arbre au centre de la terre.

Il faut saluer la mise en scène toute sobre et épurée de Frédérique Liébaut pour cette rencontre avec la poésie de Léon Gontran Damas, parcourue par une comédienne, Mylène Wagram, tantôt en souliers de ville, tantôt à pieds nus, d’une voix lumineuse et grave, certaine et trébuchante, car me disais-je en rêve, il s’agit de paroles enracinées dans la terre.

Paris, le 19 Février 2011
Evelyne Trân

Fureur de Victor Haïm avec Victor Haïm au Petit Hébertot, jusqu’au 6 Mars 2011

affiche_haim_mini_defbis.1298910785.jpg Mise en Scène de Xavier Jaillard
Du mercredi au samedi à 19 Heures et le dimanche à 15 Heures
P. S : VICTOR HAIM était l’invité de l’émission « Deux sous de scène » Samedi 19 Février 2011 que vous pouvez écouter et télécharger pendant une semaine sur le site de Radio Libertaire (Grille des émissions)

L’autre jour sur le quai du métro, cette fameuse ligne 13, nous étions quelques usagers à scruter patiemment le bout de nos chaussures lorsqu’est arrivé en trombe un individu hurlant à tue tête « Vous n’avez pas vu Marie, cette salope ? » Et tandis que le bonhomme continuait à raconter son histoire, une averse de mots, sans queue ni tête, nous sentions rougir le vase en porcelaine qui exprime en bouquet toujours la même face, et nous nous surprenions à rêver qu’au lieu de poser pour une nature morte, nous devions profiter de l’occasion pour rire sous cape, et tout en esquissant un sourire prudent « Quel toqué celui là » nous réjouir finalement de cette diversion spectaculaire et terrible.

Une goutte d’eau de verbes éméchés qui ne ferait pas déborder le vase de notre misère quotidienne, mais favoriserait l’élongation de quelques sketches à la Coluche, de grimaces à la Louis de Funès, nous pousserait même à boire l’eau du vase qui a stagné pour dégourdir notre sang impitoyable.

Victor Haïm, acteur et compositeur ne se paie pas de mots, il découvre le bonheur de jouer un chef d’orchestre comme un enfant. Il se sert de son texte comme d’un paillasson pour nous en faire respirer la poussière devant un public imaginaire mais infaillible.

Nous assistons à l’histoire d’un bout de sparadrap, qu’on vient de scier au bout de son rouleau, un infime bout de sparadrap qu’on imagine sale, veule, et qui porterait la carte d’identité, carte géographique, code génétique, code à barres de n’importe quel individu. Mais un bout de sparadrap qui baille, qui éprouve soudain la liberté de dire, dire tout ce qui lui passe par la tête, devenue furieuse parce qu’elle vient d’être sciée et qu’elle sait,
se souvient comme Fernandel ‘ « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ». C’est aussi ridicule et obscène que cela, la révolte d’un quidam qui assure qu’il est un personnage pris au piège de la colle du pansement et qui hurle pour laisser entendre sa hargne, étouffée pendant des lustres. Un personnage aussi pitoyable que l’employé du sous-sol de Dostoïevski, grotesque, qui tirerait en vain les larmes d’un idéal enfoncé dans la vase.
Si nous découvrons le pouvoir qu’ont les mots de rejaillir à travers notre bouche, pour nous rendre ridicules, il faut les remercier, ces mots au bout d’une canne à pèche, grouillant comme des petits monstres, capables de chatouiller les peaux mortes de l’épiderme. Faire pousser une insulte, oser sortir un mot n’est ce pas, « Mais cachez donc ce sein que je ne saurai voir ! » s’exclame Tartuffe.
A l’arrivage, les mots ne sont plus comme des poissons dans l’eau, il revient au poissonnier d’assister à leur mine piteuse sur l’étalage et aux clients de les acheter pour les manger. C’est prosaïque, une leçon de choses pour bambins de l’école primaire.
Très intéressant, des mots tout crus. Ca sent le collier des mouches crevées que la comtesse de Ségur accrochait au cou de la vilaine Sophie.

Victor Haïm est un très bon acteur, doublé d’un auteur indomptable. Le personnage est créé, il lui reste à prendre la patine du temps pour faire palper davantage l’inquiétude, les éraflures, d’un sparadrap exaspéré qui prend Beethoven pour témoin de son décollement expansif.

Victor Haïm, chef d’orchestre de voix blessées, sous le masque de la fureur. C’est un petit périple auquel s’associe très heureusement la mise en scène tout en veilleuse de Xavier Jaillard. Un voyage poignant qui nous donnerait l’envie d’ouvrir une porte dans le mur qui borne la scène et même de répondre, nous spectateurs, aux invectives de ce monstre.

Paris, le 12 Février 2011

Evelyne Trân

Vanina Michel « La vie n’a pas d’âge » à la COMEDIE NATION Réservation 09 52 44 06 57

A l’occasion du nouveau spectacle de Vanina Michel,
nous avons décidé de republier un entretien avec Vincent Jarry, paru dans  » Rue des Poètes  » n°36-37 en Septembre 1999
.

VANINA MICHEL Entretien avec Vincent Jarry

Oui, j’ai joué dans Hair: on appelait ça la vedette, c’est à dire que j’avais le rôle principal féminin. C’était Julien Clerc qui tenait le principal rôle masculin.
En fait, c’était un accident de parcours.
On sortait de mai 68. On faisait une tournée sur Molière dans tout un tas d’Universités aux Etats-Unis.
Et Hair, c’est un spectacle qui m’a bouleversée, je venais du Théâtre National de Strasbourg et j’en ai vu une représentation à New-York et tout y était réuni dans cette pièce: le politique, l’anti-guerre du Viêt-Nam, l’anti-rêve américain, le mouvement hippie.
A la rentrée, j’allais m’inscrire à l’école américaine. Quinze jours avant, j’ai vu que ça allait se monter à Paris. J’ai été voir le metteur en scène. Je lui ai demandé pourquoi mai 68, je lui ai dit que la guerre du Viêt-Nam, ça n’était pas la guerre d’Algérie. Que ce n’était pas possible de monter un spectacle comme Hair à Paris. J’étais une petite bourgeoise révoltée.
Le metteur en scène, Bertrand Castelli, m’a dit:  » Viens voir en coulisse ».
Les acteurs qui étaient là, c’était n’importe qui en marge du showbiz, à part Julien Clerc. Mon école, ça ne va pas être l’école américaine, ça va être là. J’ai appris à inter-changer les rôles.
Le jour même, j’ai signé un contrat, sans audition, c’était une chance exceptionnelle.
Ca a détourné toute ma vie de l’idée que le théâtre conventionnel est différent du showbiz, lequel serait le diable. J’ai refusé des contrats, avec Barclay etc. Il y a un petit jeune homme, Michel Berger avec lequel j’ai fait mon premier quarante-cinq tours.
Toutes ces rencontres ont l’air d’être le fait du hasard. Mais il y avait la détermination à rester moi-même.
Avoir vingt ans et être payée pour suivre une école de théâtre, c’est un rêve… Mai 68, tous nos espoirs….Les gens qui étaient venus pour le scandale de la nudité en sortaient bouleversés. Il y en avait qui revenaient dix, vingt fois. Ca a changé des modes de vie. Ca faisait des remous dans les cerveaux. Pendant deux ans, ça été une école extraordinaire. Et j’ai été payée pour cette école.
Et puis, dans cet instant privilégié, j’ai rencontré tous les gens du métier.
Dans ces gens là, il y a des stars qui m’ont confortée dans le désir d’humilité, de ne pas être une star, comme Jean-Louis Foulquier. Des gens de radio. On voit, vingt ans après, ceux qui sont résistants. Qui font dans la durée: ça, c’est très précieux
Le showbiz, c’est comme une prison dorée, je préfère rester égale à moi-même et je n’ai aucun complexe vis à vis des stars.
Le premier mai 69, je me suis dit: « quoiqu’il arrive, dans deux ans, je m’en vais le premier mai 71: je n’avais pas envie de devenir fonctionnaire du Théâtre de la Porte Saint Martin. J’en aurais eu pour huit ans.

Ca m’avait éloignée de ma famille théâtrale. C’est à chaque fois un recommencement.
Après Hair, on faisait peur, on était considérés comme des amateurs drogués. Je me suis retrouvée coupée de la famille du théâtre, j’étais condamnée à jouer la hippie de service alors que j’avais plutôt envie de jouer Antigone.
Dans l’urgence pour bosser, je me suis retrouvée avec Alain Barrière à faire une tournée au Québec, puis à l’Olympia. Je me demandais ce que je faisais là.

Et puis, j’ai rencontré Bernard Lubat. Ca été une rencontre extraordinaire, une histoire d’amour, je crois. C’était au Théâtre Mouffetard.
C’était des improvisations tous les soirs, en 72. Il y avait des danseurs: Carolyn CarlsonNorbert Letheul… cent-vingt kilos… des impros sauvages…
Des ateliers sauvages, des chocs de culture: du rock, du jazz, de la musette des impros…
Le Festival d’Uzeste, on l’a créé ensemble. Avec Jean-Louis Chautemps, Jacques Guy Donato.

Lubat accompagnait Vassiliu et on a tous joué avec Vassiliu. D’abord au Théâtre de la Roquette puis ensuite à l’Olympia.
C’était un spectacle autour de la bouffe. On avait toutes les libertés d’impro. Il y avait Dick Annegarn aussi. On était là pour foutre le bordel.
C’était à nouveau une école. C’était très éprouvant: il était interdit de refaire ce que l’on avait fait la veille.
C’était toujours sur la corde raide, c’étaient des spectacles où on se mettait en danger.
C’était une remise en cause perpétuelle: sur scène, il fallait réattaquer avec autre chose.

Mais il y avait la contrainte des expériences collectives.
Parallèlement, j’avais besoin de me retrouver toute seule
Le besoin du théâtre ne m’avait pas quittée.

Alors, j’ai rencontré un auteur dans la rue: Jean Sur, un professeur de philo. Ca a été une rencontre flash: dix ans de collaboration.
Il m’a écrit dix pièces sur mesure. La première, c’était « Solo pour Vanina ». Il l’a écrite en trois semaines.
J’aimerais jouer tous les personnages, retrouver mon identité. Retrouver mon identité à travers tous les masques du théâtre, le tout relié par des chansons.

« Solo pour Vanina » explore « J’te cause comma’ j’te cause ». C’est en porte à faux, un texte très écrit, pas à la mode.
J’ai tout fait moi-même : producteur, metteur en scène, la musique, la postproduction. Je l’ai même joué.
J’étais comme une espèce d’OVNI dans l’univers du Café-théâtre.
Je suis passée au Festival du Marais, au théâtre Campagne Première, au Festival d’Avignon.
J’ai tourné dans toute la France, en Algérie, en Tunisie. Avec ma voiture et mon piano numérique. J’ai improvisé des lieux.
En dix ans j’ai fait trois one woman show.
Le « fer à cheval irlandais », je l’ai tourné partout. C’est une métaphore sur les paquets qu’on trimballe partout et qui sont tous des métaphores philosophique, dont ce fameux fer à cheval irlandais. C’est à la fois tragique et burlesque.

Canetti?
Je fais un one woman show avec des auteurs comme Roland Topor, Philippe Madral, des auteurs de théâtre… J’ai monté mes premiers de chant dans les années 80. Et puis je me suis dit: « maintenant, je suis prête pour un disque.
J’ai invité des producteurs au Studio Bertrand. Le seul qui soit venu, c’est Jacques Canetti, le patron des Trois Baudets (qui a lancé Brel, Brassens etc. N.N.L.R.) J’étais engagée le jour même pour un spectacle sur Boris Vian. Rapidement, il a vu que je savais tout faire. Pendant dix ans j’ai été son assistante et la réalisatrice de tous ses disques, jusqu’en 92. On avait la chance d’être voisin à Boulogne. C’est l’époque où j’ai fait un enfant. Non, il n’est pas de lui (rire).
On a arrêté à cause de Prévert Je lui ai commandé le disque que je sors aujourd’hui. Nous n’avions pas le même point de vue sur Jacques Prévert.: je pensais que Prévert travaillerait actuellement avec des interprètes présents: les Rita Mitsouko, Léotard, Gérard Depardieu, Renaud, Jeanne Moreau.
Il y a eu conflit soit sur le fond, soit sur la production. Peut-être qu’il n’avait pas envie…
On s’est fâché à cause d’Arletty: je l’avais convaincue d’enregistrer un disque et Canetti n’a pas suivi.
Alors, j’ai été chez Salabert dont Virgin possède 8% et là, j’ai pu réaliser mon travail sur Prévert.
La séparation d’avec Canetti a été douloureuse. Nous étions plus que copains: c’était comme un père spirituel. Mais nous étions deux têtus; Nous avons un grand respect mutuel. Des Canetti, je n’en ai jamais retrouvé. C’est un personnage important. C’est comme les parents avec lesquels tu te fâches: tu continues à les aimer et puis tu les retrouves.

Dix ans ont passé, j’ai fait ce CD qui s’appelle:
« Beauté souvent j’emploie ton nom
Et je travaille à ta publicité
Je ne suis pas le patron
Je suis ton employé »
sur des inédits de Prévert.

Cela fait sept ans que je suis chez Salabert (grande maison d’édition musicale présidée par Landowski, ancien président des JMF et, lui-même compositeur renommé N.DL.R.) comme cadre supérieure hors cadre: j’y défends le point de vue des auteurs-compositeurs.
J’ai été engagée pour révolutionner l’ensemble grâce à mon expérience artistique. Mais quand on fait bouger, on dérange: je n’ai pas le profil cadre de bureau.
J’ai essayé d’inventer des promotions et des nouveautés.
Mais une entreprise n’aime pas trop que ça bouge: il y a la hiérarchie.
(Rire: Vanina remarque le frontispice de la dernière de couverture de « Rue des Poètes » où ça parle de création et de hiérarchie, phrase signée de Henri Laborit)

Donc ce CD, il y a donc des inédits de Jacques Prévert. J’ai fait la musique avec Jean Chabot et c’est distribué par Scalen.
Pourquoi Prévert? Parce qu’il fait partie de ces auteurs qu’on croit connaître alors qu’on n’en connaît rien. J’avais envie de le sortir du tableau noir de l’école, d’où ces inédits en espérant que ça donnera envie de ré ouvrir ses livres. C’était un auteur généreux;
Il n’a pas été mis en musique depuis un demi-siècle
Ces textes sont en prose ou en vers.
Ca donne autre chose sur scène.
Il a fait du rap avant tout le monde: le Groupe Octobre, c’était génial.
Il a traversé ma vie et ça me poursuit: c’est comme ça.

(Propos recueillis par Vincent Jarry) »

La vie n’a pas d’âge » à la COMEDIE NATION – monologues de femmes et chansons manifestives avec en alternance :
Denis Van Hecke ( violoncelle etc ) Pierre Heiss (basse) Hervé Queudot (piano)
jusqu’au 6 Mars 2011 Vendredi et samedi 21 H , dimanche 17 H.
77, rue de Montreuil PARIS 11ème Métro NATION

Philippe JARRY Sculpteur Entretien avec Marie Ordinis

Vu de la berge, le bateau de Philippe Jarry, c’est celui dont l’arrière est prétexte à amoncellement d’objets tous formats: on dirait le coffre ou le toit d’une 2C.V. un jour de départ en très grandes vacances. De plus près, ça se révèle être des sculptures sur bois, sur pierre. On hèle le patron du Hamlet: il émerge, barbe à la Hubert Reeves ou, au moins, Hemingway, regard Victor-Hugolien-de-la-maturité. « Bienvenue sur la galère! Moi je suis sur la galère. »
Il nous fait les honneurs du cadre: les contreforts de l’ancienne Bastille, inclus dans le quai.
« Si on a libéré 12 malheureuses victimes des lettres de cachet, aujourd’hui, on a fait largement élargir les systèmes de carcération (…) Ce qui fait marcher le bateau, c’est l’équipage: c’est la mémoire des peuples qui est la plus forte.
On a compris que pour lui poser des questions, il faudra attendre.
Esquisse de Philippe en Jarry:

« J’haricot vert,
J’arrive à l’heure,
J’arrive à temps,
Ca, j’aime mieux parce que: Jarry?… Va-t’en »

Philippe sur un mode
vaguement polémique
:

 » Paris, capitale colonisée de l’hexagone ne peut plus être que la « mer-de »… des arbres (rire): les arbres s’épanouissent étroitement encadrés par le culturel, le spirituel et l’intérieur… en hexagonie, les tentatives de création artistique expirent, sauf si elles sont correctes. Et vive la république!

Philippe en vieux réac. (!)

« Moi, réac? »
…………………………………………………
« Il en faut… »
« Entre la mémoire de l’eau, de l’eau et des mânes, il est clair que les frontières dans leurs données de droit naturel tellurique sont plus fortes que la version officielle… »

Philippe, lors d’une pause:

« Tu sais, l’amour, c’est idiot; c’est vraiment un piège fabuleux, c’est bon… quand ça passe? »
(Appréciation de la Rédaction: « ah, bon? »)

Philippe et le discours

« Je suis bavard, hein? »
Il sourit, mi-inquisiteur mi-ravi.
Nous (Poèmes en Gros & 1/2 Gros):
« Oui, sinon on ne serait pas venus te voir. Bavard? On serait tenté de dire: disert – Selon le dictionnaire, disert : qui parle avec facilité et élégance.
L’élégance permet à Philippe de manier la provocation de manière quasi-aristocratique, terme que Philippe n’aimerait probablement pas.

Philippe sur un mode désabusé:

« J’ai fait le point de la disponibilité du monde qui est censé s’occuper des arts en général; ce sont des fonctionnaires… Ils travaillent sur ordinateurs. L’Imaginary Business, l’accélération des générations des hard, le soft, c’est censé être nous.
On prend les gens pour des cons, on les fout dans des folies, on leur pompe la moelle, on les frustre à mort et de leur douleur, on essaie de sortir des élans lacrymaux qu’on peut exploiter derrière le mur.
(…) S’il y a des gens qui sortent du lot, la machine à surfer, elle est prête et dans les moins de 5 ans qui suivent, ils sont ou récupérés ou rentabilisés, ou vidés de leur substance… »

Philippe en optimiste:

« Il y a toujours un cas qu’on peut citer qui est l’alibi du reste. »
« Ca a un côté « Singe en hiver », vieux qui est resté naïf et con et qui a quinze ans.
« Peut-être que je suis un lunaire… »
(N.D.L.R.: à rapprocher des propos tenus par Philippe lors d’une pause.)

Philippe à propos de Philippe

Ecrire, peindre, faire de la musique, ça m’intéresse dans la mesure où, quelque part, je trouve un bunker tourné vers l’Atlantique et tournant le dos à tout ce qui est construit et qui a des oreilles. »
(N.D.L.R.: Philippe écrit aussi, il a écrit mais bon…)

Philippe artiste-artisan : rétrospective

« J’ai eu de bons profs de dessin quand j’étais gosse. Dans les pays où j’ai voyagé, j’allais en priorité dans les galeries, les musées, les zoos.
J’ai une pinacothèque imaginaire.
Comme j’étais praticien autodidacte du spectacle, j’ai travaillé avec un nombre de peintres, artistes, connus ou moins connus, considérable.
J’ai eu, tout le temps, à faire des objets avec mes mains, parce qu’on fabrique des accessoires: on est technicien tous matériaux… Je sais aussi bien forger que souder, qu’assembler du métal ou me servir du plastique. »

Philippe: Rencontres on dirait : déterminantes.

« J’ai été sourd dans mon enfance. On m’a fait 17 para-synthèses. C’était la guerre, le froid, le déménagement.
La surdité? L’horreur ! Je voyais le monde comme quelque chose de méchant. J’ai gardé une surdité autiste. J’étais rêveur: j’ai fais onze boites en dix années d’études. J’étais un lecteur fou.
Ensuite? Etudes de droit et langues O. Pour vivre, je complétais en faisant de la régie de cabarets, de théâtre, des frimes.
Jean Rougeul (un des fondateurs de la Rose Rouge, de la Galerie 55, cabarets fondés dans les années cinquante, ami autant de Léo Mallet que de Fellini, professeur de Théâtre, entre autres de Laurent Terzieff (N.D.L.R.) a été hébergé à la maison: c’est lui qui m’a ouvert les portes. J’ai rencontré Michel de Ré…
On avait monté le Club de la Comédie avec des copains. C’était une coopérative, on se cotisait pour payer les profs.
Guerre d’Algérie. Je suis à la frontière tunisienne. Cinquante degrés à l’ombre. J’avais essayé le théâtre aux armées mais pas moyen.
Revenu en France, les copains ne m’avaient pas oublié. J’ai été embauché par différentes compagnies: Karsenty etc. »

Suit une liste de comédiens et metteurs en scène avec lesquels il a travaillé: Ginette Leclerc, Jacques Daumesnil, Popesco, Vilar, Mondy. Puis une autre liste, celle des pays où il a tourné: Amérique, Canada, Antilles, Afrique du Nord, Afrique noire, U.R.S.S., Pologne, Ukraine, Caucase.

J’étais logé comme technicien et je faisais l’acteur. En 1970, j’avais fait mon compagnonnage complet: tous les métiers du métier: meubles, direction d’acteurs, scénographie, musique…
J’ai toujours été un hussard débroussailleur. C’est épuisant. Maintenant, dans ce métier, les gens ont le sens du business.
« Le théâtre n’a jamais été fait par des béni-oui-oui et des lécheurs de bottes. »
Philippe peintre et sculpteur:

 » Il y a 1.200 jeunes peintres au R.M.I. à Paris aujourd’hui, alors !
Je ne peux pas tout raconter. Quand je suis à pleurer pour avoir un atelier pour sculpter…

(Avis à tous: Philippe cherche un atelier pour sculpter. En province aussi.
Si vous avez, contactez le au 06.68.18.19.36.
ou allez le voir sur son bateau Hamlet au port de plaisance de DRAVEIL.

« Ce qui serait intéressant, c’est de noter le groupe en pierre que j’ai perdu dans le Rhône en 1996. Après, sur un autre quai, on m’a fauché une tête de femme.
(Remarque sur la tête de femme:)
Cette statue était inachevée. Vincent Jarry qui a eu une maison brûlée avec presque toutes ses affaires manuscrits nous a raconté que ce qui l’avait le plus dérangé, fait sauter dans son lit, c’était les manuscrits inachevés qu’il ne pouvait pas terminer. Pour Philippe, ça a été pareil: il n’a pas pu peindre, sculpter ou même écrire pendant six mois. Si l’emprunteur(r) (se) pouvait lui rapporter sa sculpture, ça serait preuve de considération pour ce qu’on appelle les œuvres artistiques et la sensibilité de l’artiste.
Tristan Boudu)
Philippe nous raccompagne sur la berge; le ponton tangue vaguement; nous aussi: l’entretien avec le nautonier débonnaire, vrai-faux anar, Neptune triomphant et sculptant a été tonique. On regarde sa montre: « Bigre!… »
Bavard? Vous aviez dit: bavard?

Entretien de Marie Ordinis

PS : Philippe JARRY a installé, désormais sapéniche à DRAVEIl, si vous souhaitez voir ses oeuvres, vous pouvez le contacter au 06.50.56.23.93

 

Xavier Devaud, artiste-peintre et dessinateur à l’échelle de ses oeuvres

devaud-photo-reussie.1297248261.jpgdevaud.1297248229.jpgdevaud-photo-reussie.1297248261.jpgdevaud-photo-reussie.1297248261.jpgA l’espace Landowski du 18 Janvier au 13 Mars 2011
à Boulogne 28, Avenue André Morizet. Métro Marcel Sembat. Entrée libre du lundi au Dimanche de 8 H à 20 Heures
Performance le mercredi 23 Février à 16 Heures

Je viens de participer toute ouïe et œil confondus à une expérience tout à fait enchantante. Cela s’appelle une « Performance ». A l’occasion de l’exposition de ses œuvres au Centre Landowski de Boulogne ce Dimanche 6 Février 2011, Xavier Devaud a organisé pour les visiteurs un spectacle où se conjuguent sous le regard ébahi du public, la parole, le chant, le geste, le souffle de la kora et de la flûte et la crépitation de sa plume, en la circonstance, un gros feutre noir. Xavier Devaud n’est pas seulement, peintre et dessinateur, il est aussi comédien. Nous savons bien que les arts communiquent entre eux, que les couleurs peuvent être musicales, l’écriture une danse, la peinture une forme théâtrale. Mais il faut les voir vivre ensemble, ces différentes expressions. Nous avons donc assisté à un concert, au cours duquel, deux musiciens du Mali et du Burkina, inspirés, un slameur, une slameuse, et un dessinateur, s’inspirant les uns les autres, nous permettent d’assister à la naissance d’un tableau.
Alors ce n’est pas tant le résultat de l’œuvre qui s’affiche devant nos yeux qui nous bluffe, c’est le sentiment de la puissance incantatoire des instruments de voix qui laisserait sans voix le tableau lui-même comme un chemin parcouru nous invitant, à ouïr, à nouveau, un peu toujours au dessus de nos têtes.
Le slam se situe à mi chemin entre la parole et l’incantation, les mots ne sont plus des abstractions, ils deviennent démonstratifs, vivants. De la même façon que les cracheurs de feu nous subjuguent, les slameurs sont des cracheurs de mots pour nous faire découvrir tous les éléments de nature qu’ils contiennent : feu, sable, terre, mer etc.
Que le fait de dessiner puisse devenir un spectacle, c’est étrange et aussi très émouvant. Comment sous la poussée d’un feutre noir voyons-nous apparaître un visage ? Nous pouvons dessiner en marchant, et penser en visages. Il y a une farandole de gestes que nous commettons chaque jour qui feraient de nous des êtres plus aériens, des êtres à mi chemin entre l’oiseau et l’arbre qui auraient fusionné pour devenir des hommes.
Cette question de l’être, Xavier Devaud la pose, sans extravagance, il l’exprime à travers le champs de couleurs où s’exaltent inconsciemment pour nous, les présences en soi plus que des paysages, celles des esprits des mers, socles de montagnes, ciel et soleil qui font partie de notre environnement. Parce qu’il y a la douleur de l’impression, parce qu’un artiste peut récolter un visage sous l’arête d’une pierre à l’intérieur d’une flaque. Parce qu’il peut se demander comment, il est visage à travers l’eau, le bitume ou la mort.
C’est sans doute que toutes choses dévisagent l’artiste au point de le submerger qu’il risque sa campagne et qu’il s’entend dire, cette famille parle, parle tant que pour la contenir, je dois l’apprivoiser.

Famille de corps qui hanteraient les mers, le silence des abymes, le joug de la durée, devenues bavardes par l’entremise d’un acteur qui deviendrait leur serviteur.

Les choses nous pensent-elles, les montagnes ne se nourrissent-elles pas de notre éphémère ? J’ai toujours pensé qu’un tableau était vivant; comme une impression est susceptible de vous engloutir, elle est par cette fonction même capable de nous éjecter. Emportés par une vague, voilà que nous pouvons nous retrouver devant cette même vague.

La contenance d’un artiste face à son œuvre, c’est quelque chose d’impressionnant. Il n’y a pas de linceul de mots pour recouvrir leur silence, sous la craie.

La peinture de Xavier Devaud m’apparaît extrêmement pudique. Serviteur d’impressions, il peut les prolonger au-delà du discours pour devenir l’ailleurs du peintre, cela qui reste en suspension, qui s’offre au spectateur, car il y a toujours une question d’offrande ou de soi vis à des autres ou des autres vis-à-vis de soi.

Je ne peux pas décrire les peintures de Xavier Devaud, je sais qu’il faut les voir.Pour donner cette envie aux futurs spectateurs, je dirai simplement que ces tableaux sont aussi présents que des visages poussés au creux des vignes, tels des apparitions, capables de bousculer notre regard un peu trop lisse. Chez lui, la poésie se fait pleine terre pour exprimer la matière des corps en mouvement. Une matière annonciatrice d’esprit.

Paris, le 7 Février 2011

Evelyne Trân

Entre ciel et chair au Théâtre du Lucernaire du 2 Février au 26 Mars 2011

Entre ciel et chair au théâtre du Lucernaire, d’après « Une passion » de Christine Singer Mise en scène Clara Ballatore
Du mardi au samedi 18 H 3O, durée 1h 05

Entre ciel et chair, à l’entrée du cimetière du Père Lachaise se dresse, parait-il, le tombeau d’Héloïse et Abélard, deux figures mythiques du moyen âge, auréolées par leur histoire d’amour tragique, plus sulfureuse encore que celle de Roméo et Juliette ou de Tristan et Iseult. Je pourrais faire grincer quelques esprits chrétiens par l’utilisation de ce mot sulfureux mais je choisis de me placer du côté du profane et ceci sans remords, sinon comment oserais je au milieu des touristes traverser les allées d’un cimetière. Je préfère l’affirmer, nous spectateurs quand nous entrons dans une salle de théâtre, nous sommes des touristes et des voyeurs animés par une saine ou malsaine curiosité, allez savoir.
Cette histoire d’amour entre un professeur et une jeune fille,
somme toute banale, ne serait pas arrivée jusqu’à nous si par un fâcheux concours de circonstances, le héros n’avait été victime d’une ignominie qui a occupé l’esprit du savant Freud, la castration. Lorsqu’on sait que le héros était lui même réputé en tant que théologien, comment s’étonner que cet événement puisse faire l’objet d’une autopsie de la part de ceux mêmes qui se trouvent exemptés, croient-ils de ce combat infernal entre la chair et l’esprit. Il n’y a rien de plus sérieux que la chair. Qu’elle nous fasse sourire ou qu’elle nous fasse rêver, c’est tout même grâce à elle que nous pouvons affirmer notre existence, c’est une vérité de la Palisse. Qui veut faire l’ange fait la bête disait Pascal, un autre théologien. Faudra t-il donc marcher sur des charbons ardents pour parler de cette chair sacrifiée, qui devient irrespirable lorsqu’on songe à tous les sacrifices humains qu’elle répète au nom de ses croyances qu’elles soient religieuses, éthiques, cyniques, ou malvoyantes.
Le langage que prête Christine Singer à Héloïse a des accents très modernes. il s’agit d’une confession de femme, une femme qui magnifie sa vision de l’homme pour curieusement s’en éloigner, de façon à faire rejaillir sa propre essence. Son discours a cela de savoureux qu’il prolonge cette distance entre ces entités l’homme et la femme que seul l’accouplement permettrait de fusionner.
Parfois, cela parait évident de rejoindre son identité de femme ou d’homme. Héloïse parle-t-elle en tant que femme ? On pourrait croire qu’elle parle seulement en tant qu’être humain. Un humain devenu le sujet d’une cicatrice, parce qu’il n’a pas de
bourses apparentes, qui configure l’homme castré, et devient sa voie féminine. Héloïse implicitement parle à la place d’Abélard que plus rien ne la différencie d’elle puisqu’il a été châtré.
Il faut bien le dire, elle est pâlotte cette place laissée au personnage d’Abélard; il ne sert qu’aux invocations d’un amour sublimé parce qu’absent. Abélard devient prétexte à l’expression de ses propres tourments. N’eût-il pas existé qu’il eût fallu l’inventer. Héloïse ne se remplit que d’elle-même, enrichie par cette nouvelle liberté que lui apporte l’isolement, la solitude. Ce n’est pas que ses plaintes à l’encontre d’Abélard sonnent faux, c’est qu’elles amplifient la vision d’un Abélard impuissant aussi bien physiquement que moralement, un Abélard prisonnier qu’elle s’exhorte à magnifier pour contenir et supporter sa propre condition. L’amour grandit et tout le combat d’Héloïse, c’est de le faire exister puisqu’il été cruellement châtié.
C’est dans ses propres émotions qu’Héloïse puise son énergie. Le silence d’Abélard lui sied, il est commode qu’il ne réponde pas à ses plaintes. Ainsi, elle peut prendre la parole, la faire retentir et bien qu’il s’agisse d’une liberté isolée, c’est une liberté qui lui permet de se découvrir elle, bien plutôt qu’Abélard, avec ses mots puisés dans sa proche chair, de ces sortes de mots qui comme des fruits ont mûri et que n’aura jamais connu et sans doute pas désiré Abélard, amoureux d’une jeune fille en fleur mais pas d’une femme.

La mise en scène fort sobre nous donne l’impression d’entrer
dans une crypte. Nous ne sommes pas au Sacré Cœur, mais presque et Héloïse est revêtue d’une superbe toge de nonne. Dans cet espace un peu confiné, un seul regret c’est que la musicienne Birgit Yew et Héloïse ne communiquent que par l’entremise du violoncelle

L’interprétation d’Héloïse par Christine WILLEMEZ est tout à fait vibrante. C’est une Héloïse sympathique alors même que ses propos, à l’égard de l’histoire qu’ils relatent restent très lourds,
presque trop matériels, mais ce contraste entre la puissance du verbe, et la fragilité de celle qui s’en habille, a des résonnances sinon mystiques, des résonnances humaines, trop humaines.

En ce sens, ce spectacle ne s’adresse pas uniquement aux sensibilités chrétiennes, mais à tout un chacun entre ciel et chair.
Un poème en chair !

Paris, le 5 Février 2011

Evelyne Trân

La vie de Galilée de Bertolt Brecht au Centre Jean Houdremon à LA COURNEUVE

La vie de Galilée de Bertolt BRECHT et variations Galilée d’après Bertolt BRECHT De Denis PUY et Pierre HODEN
Jusqu’au 13 Février 2011, Création au Centre Culturel de LA COURNEUVE
Renseignements et réservations au 01.48.36.11.44

Pourquoi j’aime le théâtre ? J’aime le théâtre parce que c’est magique. Hier à la représentation de la vie de Galilée à la Courneuve, croyez-moi, j’ai pu vérifier le sens de ce mot « magique». Comme si j’avais fait pénétrer mes pieds et mes oreilles plus mon esprit confus, dans une machine à explorer le temps. Je n’avais qu’un mot à la bouche « Galilée, Galilée», un souvenir scolaire, ma foi, qui fait pfutt…. Avec de tels souvenirs, pour sûr, vous ne pouvez pas aller très loin. Un billet pour aller rencontrer Galilée à quatre siècles, années lumière, pourquoi pas. ? Et cela toute honte rentrée, à cause de mon ignorance crasse tant en astronomie qu’en histoire.
Franchement c’est extraordinaire, nous, spectateurs arrimés à nos fauteuils, nous allons assister à des moments de vie de ce génie Galilée. Comme si nous y étions, parce que l’énergumène qui se démène sur scène a plein de choses à raconter, qu’il est en pleine effervescence depuis ce jour marqué à la craie blanche sur un tableau noir, ce 7 Janvier 161O, (auquel nous assistons, bienheureux spectateurs, et cela nous renvoie à un souvenir plus proche, le premier pas de l’homme sur la lune) où il découvre les quatre lunes de Jupiter et réalise que notre terre, notre chair terre n’est pas immobile. Nous apprenons que cette découverte ne lui est pas tombée du ciel. Monsieur Galilée n’a pas entendu des voix comme Jeanne d’Arc, non il a tout simplement grimpé sur une échelle et plaqué son œil sur une lunette.
Voir ou ne pas voir, grimper ou ne pas grimper sur l’échelle. Mais à quoi cela peut bien servir une lunette astronomique ? Enfin, la connaissance, la vérité derrière les nuages qu’apporterait-elle à l’homme originel, créature de Dieu ? Chercheur de lois scientifiques plutôt que de louis d’or, voici un homme mal fagoté pour affronter la société. Voici Galilée transformé en Prométhée, mais un Prométhée qui n’a cure de se faire bouffer les entrailles. Le personnage que décrit Brecht a la pèche, c’est un bon vivant, en plus c’est une vedette. Il est connu pour des découvertes fort utiles au commerce. Il est pensionné par les doges de Padoue, Venise, Florence et il ne rechigne pas à faire des courbettes. Etre génial, pour lui ne rime pas avec souffrance. Alors que nous raconte Brecht ? Il nous raconte l‘histoire d’un homme qui a suscité une émotion formidable au sein de sa communauté scientifique mais bien au-delà, parce qu’il a fait émerger le doute, l’interrogation, la surprise chez le pape lui même, gardien de la charte céleste. Galilée porteur de message, Galilée héros malgré lui ? Voici Brecht devenu inquisiteur qui fait dire à Galilée : «Je suis un vaincu, une découverte ne vaut rien si elle reste entre les mains d’un seul»
Pour sauver sa peau, Galilée choisit de renier la vérité que refusent les ordonnateurs du bas monde. A-t-il conscience de commettre un acte politique, c’est-à-dire un acte qui engage la société ? A l’époque où Brecht termine l’écriture de la vie de Galilée, la bombe éclate sur Hiroshima. Qui pourrait empêcher de telles catastrophes, est ce que cela signifie quelque chose d’être un homme et à fortiori lorsque qu‘il possède la connaissance ou la raison, comment se fait-il qu’elle n’ait pas la parole ?
Brecht suggère que la conscience d’un homme se forge dans l’action, qu’une pensée vaut une action, que les aléas d’une conscience fût-elle celle de Galilée, sont la conséquence de son isolement. Et voilà qu’intuitivement, à travers la mise en scène de
Pierre Hoden, Galilée devient plusieurs, sous les traits de trois comédiens à différents âges certes, mais réels. De même les personnages masculins peuvent être endossés par des comédiennes. Le discours de Brecht traverse les corps sans s’arrêter aux costumes, au genre féminin ou masculin arbitraire dans le vocabulaire. Il vocalise. Dans les échanges de rôles, il y en a une cinquantaine, les comédiens portent chaque fois les saillies
d’une conversation emportée par les remous, les convulsions d’une seule et même vague, ce morceau ébréché d’histoire de l’humanité, à travers un télescope, à quatre siècles années lumière. Il faut dire que la langue de Brecht est passionnée, le naïf et l’orateur s’y côtoient aisément. Quant à la mise en scène de Pierre Hoden, elle est tout simplement belle. C’est un plaisir pour les yeux de regarder les comédiens patiner presque sur la scène, livrée sobrement mais sûrement aux sons et lumière de Laurent Truquet, Jacques Rouveyrollis, et la scénographie de Loic Loeiz Hamon. D’ailleurs, les couleurs des projecteurs suffisent au décor. qui devient ambulant, cristallisé par les artistes eux-mêmes, manœuvrant comme leurs personnages à travers les méandres de cette histoire, éclaboussés de cierges, lunettes astronomiques et échelles à grand écart.
Nous tirons donc notre chapeau à cette superbe création, animée par des comédiens inspirés, la troupe du Théâtre de la Courneuve et ses invités. Voilà un spectacle passionnant, du théâtre « magique» et intelligent !

Paris, le 30 Janvier 2011

Evelyne Trân

Le secret du temps plié de Gauthier Fourcade à la Manufacture des Abesses 7 rue Véron 75018 PARIS

Le secret du temps plié
De Gauthier FOURCADE
Mise en scène François BOURCIER
A La Manufacture des Abesses 7 rue Véron 75018 PARIS
Vendredi et Samedi à 19 Heures

Je gamberge, tu gamberges, il gamberge… Monsieur Gribouille alias Gautier Fourcade qui vient de sortir d’une imagerie d’Epinal est un lutin qui danse sur le dos d’une cuillère, un rêveur hybride qui décortique les mots comme les pétales d’un artichaut pour en recueillir le cœur tendre à souhait. Ses rêveries métaphysiques suspendues au poids lourd de mots incrustés de significations erratiques ont l’envol d’avions en papier qui butinent, butinent
sans cesse ces mêmes mots qui craquent avant de s’évanouir dans l’insondable.
Il faut être un rêveur invétéré pour oser durant une heure dix nous offrir la vision d’un voyage dans l’espace accompagné seulement d’un cortège de mots qui jouent le rôle des lianes d’un parachute et qui frotti frotta s’ébruitent hors de l’horloge, libres, débridés, insensés. Car au cœur de cette métaphysique qui nous parle bien entendu de la concordance des temps ou de leur rivalité, de bouche en bouche, les mots aussi sont confirmés, s’évanouissent pour resurgir ailleurs aux confins d’autres crêtes, d’autres fulminations pour une invitation espiègle au revenir, avec une seule idée en tête jouir de tous les petits déplacements intimes auxquels nous convie notre verbiage, sorte de soupape aussi velue et douce au toucher que le bourdon qui frôle mais qui ne fait que frôler notre chère tête qui n’en revient pas d’être sortie de la terre aussi béate que celle d’une tortue.
De la béatitude de la tortue aux circonvolutions du savant brouillon, il faut réciter le désordre, celui précieux qui jonche la scène, des idées bousculées, raplaties sur le sol, ce désordre proféré par les enfants dans les crèches qui a l’injonction poétique du courant d’air.
Les idées peuvent se grimper les unes sur les autres pour former de curieuses sculptures, elles ne sont pas désordre, elles sont au cœur du désordre car les chiffres, figurez vous, on peut leur faire dire ce qu’il nous plait, ils ne sont pas obligés de se reconnaître pour faire connaissance. C’est drôle, c’est épique, c’est un jeu.
Nous reprenons connaissance avec un peu d’ignorance en main, un petit grain de sable en poche, un peu de tilt dans les narines. Ouf, laissez-moi éternuer d’amour.
Le public est conquis. Il accompagne ce jeune hurluberlu de ses touffes de rires, heureux de participer à un voyage à la fois savant et poétique. Maintenant, je me pose une question, existe t-il une planète où tous les habitants portent le nom de poètes. Avec un billet pour ce spectacle, à mon avis, vous en prenez le chemin comme le petit Prince de Saint Exupéry, mais aussi comme vous êtes, sans façon, vous n’avez besoin d’autre bagage qu’un zeste d’innocence.
Paris, le 6 Décembre 2010 (article paru sur le blog de Marie Ordinis)
Evelyne Trân

La dispute de Marivaux au Grand Lavoir Moderne jusqu’au 11 Février 2011

photo-la-dispute-de-marivaux.1297251122.jpgAu Grand Lavoir moderne
35, rue Léon 75018 PARIS
Jusqu’au 11 Février 2011, Contact 01.42.52.09.14

Quand le sentiment du tragique découle d’un cri plaintif, inattendu. J’ai fait cette surprenante découverte en élevant une famille de cochons d’Inde. En l’espace d’une année, cette famille a tout connu, les deuils, les naissances, le meurtre, l’inceste etc.
Un jour, j’ai installé dans leur foyer, ma première cochonne d’Inde Bérénice avec ses deux enfants jumeaux, un mâle et une femelle. Le fils et la mère se sont si bien entendus qu’ils ont tué la 2ème femelle indésirable dont le cri résonne encore dans mes oreilles.
Fort déçue des mœurs de ces animaux, j’ai fini par les vendre au marché aux oiseaux de l’ile de la cité. Mais j’étais assurée que Bérénice déjà grand-mère, toujours en pleine forme, continuerait ses conquêtes. Vous me direz cela n’a rien à voir avec la comédie à laquelle nous convie Marivaux. Cependant, les êtres qu’ils nous demandent de regarder à travers la lucarne de notre bienséance nous surprendraient autant que des souris élevées en laboratoire.
Quels étaient donc les mœurs de nos ancêtres primitifs, faut-il remettre en cause le jardin d’Eden ? Cette famille nombreuse que constitue l’humanité, pourrait elle être le fruit d’une discorde originelle plus juteuse que la pomme que se sont partagés Adam et Eve. Etrange tout de même ce scénario de Marivaux qui met en scène deux couples d’échantillons humains, élevés en cage, par des domestiques improbables, à titre expérimental, pour le bien de l’humanité qui a besoin de savoir tout de même : Qui de la femme ou l’homme est responsable de la zizanie sur terre, de nos comédies ou tragédies de mœurs.
Si Marivaux pointe du doigt la femelle c’est parce qu’il est évident pour lui que l’essence féminine porte en elle le venin de la séduction. Mais, nous assistons aussi aux premiers émois de l’adolescence et les tuteurs cerbères possèdent les réflexes convenus des parents qui mettront toujours en garde leur marmaille sur la vanité de leurs désirs avant de les abandonner à leur sort. Donc, cette histoire d’élevage d’échantillons humains coupés de la société nous renvoie assez facilement au microcosme de la famille. Pourtant c’est la forme accentuée d’Eglé, la première Eve, qui retient vraiment l’attention de Marivaux. Elle est héroïne parce que solitaire et ne renoncera jamais au reflet qui la prolonge et qui va bien au-delà de la prévenance du regard d’un seul homme. Oui, dit Marivaux l’inconstance naquit aux bords de lèvres d’une femme, et ce sont les hommes qui subissent ses caprices depuis la nuit des temps. Ils ne sont pas infidèles, ils obéissent simplement à leurs charmes qui doivent bien être plusieurs pour former une famille. Eglé, petite adolescente qui sonde ses charmes dans le miroir ne peut qu’être déçue par le regard du premier homme car celui s’inscrit dans la réalité dont elle n’a que faire, comprenant qu’il arrêtera sa course fantastique.
Marivaux serait-il féministe ? Le fait est qu’il suggère une condition féminine fort complexe, qui dépasse l’argument même de la pièce.
Dans la mise en scène de Vincent Dessart, nous avons la vision de corps qui se collent, se décollent les uns des autres, et finissent par s’entre-déchirer. Une vision de la société humaine au premier acte, tragique. Les acteurs sont rendus à leur animalité, telle que l’entend Marivaux, c’est-à-dire une animalité qui ne devient repoussante que parce qu’elle renvoie au clivage de la conscience qui aurait du mal à accepter cette origine animale, alors même qu’il s’agit encore et toujours de magnifier ce qui distingue l’homme de l’animal.
Un clin d’œil nous renvoie aux spectacles de télé réalité actuels qui n’ont rien à envier à cette mise en cage par Marivaux d’embryons humains. C’est plutôt drôle, cela frôle l’absurde et le misérable. Faut-il donc aussi changer notre regard ? J’entends que celui qui regarde a influence sur celui qui est regardé et que celui qui louche en douce à travers le trou de la serrure pourrait bien jouer le rôle de l’arroseur arrosé .Ca peut faire très mal. La mise en abyme de Marivaux est toujours aussi actuelle. Dans ce théâtre d’ombres, les protagonistes parfois ont l’air de déplacer, de trainer soit des branches d’arbres tronqués, soit des arbres entiers, qui émergeraient de leur conscience flageolante. Ils dansent avec leurs corps et crient avec leurs gestes. Et en suspension, la langue oh combien fraiche de Marivaux les arrose. C’est un spectacle émouvant, fort bien servi par ses interprètes et la mise en scène à la fois discrète et offensive.

Et me revient le cri plaintif d’Eglé qui s’échappe de notre miroir !

Paris, le 31 Janvier 2011

Evelyne Trân

P.S : Les comédiens et le metteur en scène Vincent Dussart ont eu la gentillesse d’interpréter 2 extraits de la pièce lors de l’émission « deux sous de scène » du SAMEDI 29 Janvier 2011 sur Radio Libertaire, 89.4, qui peut être écoutée sur le site internet « Grille des émissions de Radio Libertaire » pendant une semaine.